Une nature artificielle, signe de la maîtrise de la nature par l’homme

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Progrès et maîtrise, paradigme de la bourgeoisie, classe dominante à son apogée

La bourgeoisie, profitant du bond en avant économique engendré par l’essor industriel et commercial, se hisse au sommet de la société du Second Empire dont elle devient la classe dominante. Bien que les conditions favorables à son essor aient été réunies avant la seconde moitié du XIXe siècle, il se produit sous le Second Empire une expansion fulgurante de cette classe sociale, un pic de la courbe historique de son augmentation, qui se stabilisera par la suite. Avant la Révolution de 1789, la bourgeoisie – « classe sociale supérieure créée par l’argent », selon la formule d’Adeline Daumard -, appartient au Tiers-Etat et la société d’ordres limite son ascension sociale. L’égalité juridique apportée par la suppression des ordres à la Révolution pose les bases du développement de cette classe sociale. Pour la bourgeoisie, cette égalité juridique est le fondement de la société moderne, car elle seule permet aux qualités personnelles de se déployer : « Pour valoriser le mérite, il faut l’égalité des rangs qui n’est autre chose que l’égalité des droits, l’absence des privilèges, la soumission de tous les rangs aux mêmes lois, qui rend, pour ainsi dire les naissances égales puisque dans tous, on naît avec les mêmes droits »30 écrit Adeline Daumard. A Paris cependant, sous la Restauration, la grande noblesse forme encore une classe supérieure, une « aristocratie » au sein de laquelle un bourgeois, quelle que soit sa fortune, ne peut pas vraiment s’intégrer. La Révolution de 1830, en supprimant les derniers privilèges légaux de la noblesse, laisse le champ libre à la progression de la bourgeoisie31. La révolution industrielle, qui en France s’accélère essentiellement à partir des années 1830, une fois passée la période troublée des guerres napoléoniennes, lui permet de s’enrichir et la Monarchie de Juillet voit cette classe sociale s’affirmer, parallèlement au déclin de l’ancienne noblesse. La notion de nécessité et de dignité du travail s’impose comme marqueur d’identité par opposition à l’inactivité de l’aristocratie : « Ce n’est plus une position dans le monde qu’une élégante oisiveté » écrit le Journal des Débats en 183432. Le travail constitue pour la bourgeoisie l’élément principal de transformation de la société, en ce qu’il doit assurer la disparition définitive de cette aristocratie oisive. Il s’agit bien entendu du « travail des chefs d’entreprise ou des maitres d’œuvre, un travail susceptible d’enrichir celui qui le produit ou de lui procurer une prééminence, le travail du chef, du maître, pas celui de l’exécutant ou du prolétaire »33. Ce « travail du chef » trouve dans l’expansion massive de la révolution industrielle sous le Second Empire, un terrain favorable à son développement. Les fortunes bourgeoises connaissent alors une nette augmentation. La valeur des biens déclarée lors des successions passe de 2 à 4 milliards de francs entre le début et la fin du Second Empire34. Pour Alain Plessis, historien spécialiste de cette époque, le revenu minimum à Paris pour être considéré comme bourgeois est de 5000 francs par an35. On peut ranger dans cette classe sociale essentiellement les patrons, mais aussi les professions libérales et les hauts-fonctionnaires. La fonction publique connaît en effet un « âge d’or » sous le Second Empire. Le préfet, qui en est le pivot administratif, reçoit un traitement pouvant aller de 20 à 40 000 francs. On imagine sans peine le salaire d’Haussmann, préfet de 1ere classe, ainsi que celui de son bras droit Adolphe Alphand et de l’équipe du Service des Promenades, qui conçoit les jardins. Si la fortune est un prérequis d’appartenance à la bourgeoisie, la définition de cette classe sociale ne peut cependant se résumer au seul revenu. Il faut également étudier les opinions et attitudes, la psychologie collective pour caractériser un groupe social. Nous avons vu qu’une des valeurs-clés de la bourgeoisie est le travail, qui doit satisfaire à trois conditions : « premièrement procurer ce qui est nécessaire aux besoins de la vie, donner les moyens de fonder une famille, et se préparer par l’économie, une aisance suffisante pour les années de repos ; deuxièmement laisser assez de loisirs pour détendre l’esprit ; troisièmement être utile à la société »36. Aisance financière, divertissement, utilité à la société sont les maîtres-mots de la condition bourgeoise. Par ailleurs, la forte expansion de la révolution industrielle au Second Empire découle de la modernisation de l’industrie, rendue possible par la mécanisation, les innovations, en un mot par le progrès. Cette modernisation de l’industrie, associée au libéralisme économique, fait baisser le coût des produits, ce qui entraîne la naissance de la société de consommation, à la source de l’enrichissement de la bourgeoisie. Pour elle, le progrès apparait donc comme une valeur fondamentale, car il lui permet, en tant que moteur de la société moderne, de s’enrichir et ainsi de maîtriser son avenir. Il est à cet égard significatif que les bourgeois parisiens ne s’intéressent absolument pas aux paysans, à part pour s’informer sur le prix du blé ou d’autres denrées dans le cadre de leurs affaires37. Comme l’analyse Adeline Daumard, pour le bourgeois parisien de cette époque, le paysan représente l’être primitif, utilisant des techniques traditionnelles, soumises presque exclusivement aux aléas de la nature, devant lesquels il demeure impuissant. Or « ce que les bourgeois admirent, ce sont les tentatives faites par l’homme pour dominer une situation donnée grâce aux ressources de son intelligence, de son courage. Les techniques rurales sont trop primitives, les paysans trop désarmés, avec leurs méthodes ancestrales et leur soumission aux lois naturelles, pour intéresser des bourgeois dont la raison d’être est de lutter et de triompher grâce à leurs capacités. Ecarter la vie rurale du domaine de leurs préoccupations c’est, pour les bourgeois de Paris, désavouer ce qui subsiste de primitif, d’irrationnel dans la civilisation de leur temps, repousser tout ce qui dans l’état de la science contemporaine, transcende les connaissances et les possibilités de l’homme. […] La civilisation bourgeoise est fondée sur la notion du progrès rationnel, voulu et organisé par les plus capables ». Ici tout est dit : le progrès, principe fondateur de la société moderne, est une valeur essentielle pour la bourgeoisie : il permet à l’homme, par ses conquêtes – scientifiques, économiques, techniques-, de maîtriser son environnement, d’organiser la société et ainsi de participer au progrès de la civilisation. Ces notions consubstantielles de maîtrise et de progrès conditionnent l’aménagement des jardins haussmanniens, qui en exposent, nous le verrons, de nombreux éléments signifiants.

Le mode vie bourgeois : confort, luxe, consumérisme et divertissement

La bourgeoisie investit les nouveaux immeubles créés par Haussmann, équipés de tout le confort « moderne », comme nous l’avons évoqué, tandis que la flambée des loyers repousse les classes populaires à la périphérie de la ville. La première caractéristique du mode de vie bourgeois réside ainsi dans le confort, directement lié à ces nouveaux immeubles aux appartements éclairés et chauffés, où il fait bon vivre « Epanouissez-vous dans la douce chaleur qui règne dans toute la maison, partout la même, supprimant ces transitions de températures soudaines et funestes »38 écrit Philippe Perrot. L’ameublement témoigne également cette recherche de confort, notamment par la multiplication des sièges rembourrés. Selon Peter Thornton (La Décoration intérieure :1620-1920), cette période se caractérise par le développement du « crapaud », fauteuil au rembourrage épais et à la forme accueillante, avec un dossier incurvé épousant le dos pour favoriser la détente, ainsi que d’autres sièges moelleux comme les sofas, ottomanes et poufs.
Au-delà du simple confort, les intérieurs bourgeois se couvrent d’opulence. La décoration y règne en maître, envahit le moindre espace, et les bibelots, tapis, tissus prolifèrent. Henri Havard, dans L’Art dans la maison, écrit : « Il y a trop de tout… Par horreur du vide, ‘qui fait pauvre’, on abandonne tout sens de la mesure »39 . On fait appel au tapissier-décorateur, profession toute puissante au Second Empire, qui a pour mission de remplir l’espace au moyen de la décoration, puis de tout recouvrir de tissus plus riches les uns que les autres. A ce propos, Philippe Perrot constate : « Jamais n’auront déferlé autant de tentures aux murs, de rideaux aux fenêtres, de nappes sur les tables, de housses sur les fauteuils, de napperons sous les bibelots et même […] de manchons autour du pied des pianos »40. Les immeubles eux-mêmes témoignent de cette opulence : les vestibules, de vastes dimensions, sont décorés de glaces, dorures, peintures, stucs, marbres, qui peuvent représenter jusqu’à 30% du coût total des parties communes41. Dans le quartier Malesherbes, la haute bourgeoisie se fait même construire des hôtels particuliers, tout autour du parc Monceau. Contrairement aux hôtels particuliers de l’Ancien Régime, discrètement installés entre cour et jardin, ceux-ci exposent ostensiblement leurs façades richement ornementées. C’est là une des caractéristiques essentielles de la bourgeoisie du Second Empire, quel que soit son niveau de vie : le faste, un permanent étalage de ses biens pour afficher sa réussite aux yeux de tous. Afficher son train de vie, les richesses dont on dispose, permet de manifester son appartenance à cette classe sociale. La bourgeoisie développe ainsi une frénésie de consommation, achète sans relâche de nouveaux biens afin de pouvoir exposer en permanence de nouvelles acquisitions. Ce mode de vie consumériste l’amène à fréquenter assidument les Grands Magasins, dont Zola écrit qu’ils « sont certainement pour beaucoup dans le luxe contemporain, dans la rage de dépense de la bourgeoisie »42. La mode reflète parfaitement ces goûts ostentatoires. L’exemple le plus frappant en est la crinoline, vêtement féminin symbolisant à lui seul le Second Empire. Vers 1850, elle se compose encore de crin que l’on ajoute, sous des couches de jupons superposés, pour donner de l’ampleur aux hanches. En 1856, l’invention de la crinoline « cage », nom de l’armature placée sous le jupon, vient remplacer l’ancien système et porte progressivement le diamètre de la jupe à 2 mètres43. Le succès est immédiat, avec 5 millions d’armatures produites chaque année. L’obsession décorative envahit aussi les crinolines, les recouvrant de dentelles et de volants. Les progrès de la chimie font naître de nouveaux coloris pour les tissus, couleurs vives et acides, avec des verts, violets, roses très durs, très crus… La mode combine ces couleurs criardes, marquant une rupture avec le vêtement féminin bourgeois des siècles passés, aux tons bruns ou gris. Les accessoires féminins se couvrent de décor floral, « au point que, le soir, la femme disparait presque sous les fleurs »44. Les frères Goncourt, dans leur Journal, résument cet esprit de l’époque : « Singulière société où tout le monde se ruine. Jamais le paraître n’a été si impérieux, si despotique […] Le camp du Drap-d’Or45 est, pour ainsi dire, dépassé par le luxe des femmes portant sur leurs dos presque des métairies […] On parle de la femme d’un haut fonctionnaire qui a tiré de son gendre 30 000 francs sur la corbeille de noces, pour acquitter les dettes de son couturier. Un beau jour, demain peut-être, sera établi un grand livre de la dette de la toilette publique »46. Luxueuse, la tenue doit bien sûr être soignée, d’une propreté impeccable : dans la haute société, les femmes changent de tenue jusqu’à 7 fois par jour, à la fois pour manifester leur train de vie et répondre à cet impératif. Ces différentes tenues répondent à un système de convenances mis en place par la bourgeoisie, système très codifié47, qui vient s’ajouter à l’exigence de la « bonne tenue » – comportement posé et rationnel – considérée comme une base du comportement bourgeois. Diffuser son image sous ses plus beaux atours devient indispensable, ce dont témoigne le succès d’une invention de l’époque, la photographie dite « carte-visite ». Série de six clichés sur une même plaque, ce procédé inventé par Disdéri en 1854, connaît un succès immédiat. « La vogue de la carte de visite » écrit André Rouillé, spécialiste de la photographie XIXe siècle, « gagne toute la bourgeoisie, qui désormais utilise la photographie comme moyen de paraître »48. Cette obsession du paraître se manifeste également au théâtre, où l’on va autant pour se montrer que pour voir le spectacle. Le théâtre et l’opéra sont des lieux de sociabilité très prisés, les loges constituant autant de salons privés où l’on peut se rencontrer. Pour avoir une brillante vie sociale, il faut louer à l’année sa loge privée à l’opéra de la salle Le Peletier, et au théâtre Les Italiens, les deux salles les plus chics de Paris « C’est un grand titre dans le monde élégant que d’être à la fois abonné à ces deux théâtres »49.

Un aménagement sur le modèle de la ville

Les nouveaux jardins publics, nous l’avons vu, font partie intégrante de la ville réaménagée de façon moderne par Haussmann. Comme l’écrit Françoise Choay, « les jardins d’Alphand et Davioud sont « urbanisés », la ville s’y prolonge, les jalonne de ses signes, les circonscrit pour les mieux fondre dans l’écriture d’un même texte »55. Les jardins répondent donc aux mêmes principes d’aménagement structurel que la ville, comme autant de signes de la modernité. Nous avons évoqué la caractéristique première de la ville haussmannienne : favoriser la mobilité – celle des biens, des personnes – et le gain de temps, facteur d’efficacité et de productivité. A ce propos, il est intéressant de relever l’emploi du terme « Promenades » dans l’intitulé du service créé pour l’aménagement de ces nouveaux jardins publics parisiens : le Service des Promenades et plantations. Ce terme, utilisé également par Adolphe Alphand, ingénieur en chef du service, dans le titre de son ouvrage – Les Promenades de Paris56 – révèle l’esprit qui préside à leur création : le jardin public est assimilé à l’activité à laquelle on s’adonne en son sein, la promenade, référence directe à cette notion fondamentale de mouvement. Le terme « espaces verts », présent dans la dénomination actuelle du service héritier du Service des Promenades à la mairie de Paris – « la Direction des espaces verts » –, n’est pas utilisé car il ne correspond pas à la vision de l’usage des jardins publics à l’époque. L’aménagement structurel des « Promenades », conçu sur le modèle de la ville, respecte l’impératif de mobilité en permettant de gérer, de « rationnaliser » le flux des promeneurs. Les allées – d’amples courbes au tracé simple remplaçant les allées compliquées et sinueuses des jardins du XVIIIe siècle – sont larges et « macadamisées avec soin »57, pour faciliter les déplacements. Elles jouent un rôle d’articulation entre les différents espaces du jardin, assurant la liaison entre les points importants de la même façon que les grands boulevards relient les places. Comme pour les voies de circulation dans la ville – boulevards, avenues, rues – une hiérarchie s’établit. L’allée majeure, l’allée de ceinture, permet de faire le tour du jardin en l’embrassant du regard d’un seul tenant. Si l’on prend l’exemple du parc Montsouris (ill.4), cette allée de ceinture est constituée par l’allée de Montsouris, celle du lac, de la Vanne et de la Mire. Viennent ensuite les allées principales, qui desservent les éléments forts du jardin, points de repère autour desquels ceux-ci s’organisent, comme la ville autour des monuments. Ce sont par exemple les falaises du parc des Buttes-Chaumont (ill.5), les « fabriques » du parc Monceau58 (ill.6), les vestiges historiques de certains squares, et pour le parc Montsouris le palais du Bardo59 (ill.7). Enfin les allées secondaires, désignées par le terme « sentier ». Toutes ces allées ne présentent ni obstacles ni interruptions et s’enchaînent de façon à éviter au promeneur tout retour en arrière, le cul-de-sac n’existant pas dans la conception du jardin haussmannien. Leur hiérarchisation optimise le déplacement du visiteur, qui sait toujours quel parcours emprunter selon le temps dont il dispose. Plusieurs possibilités s’offrent à lui : l’allée de ceinture par exemple, qui permet de voir tous les éléments importants du parc sans y pénétrer plus avant, est une option de parcours rapide. De manière générale, il faut éviter au promeneur l’hésitation qui lui ferait perdre du temps et lui fournir la possibilité de s’orienter aisément au sein du jardin. Celui-ci bannit donc les carrefours compliqués aux multiples embranchements : « Les rencontres d’allées ne seront que de deux, parce qu’une rencontre, au même point, de plus de deux allées, produit un carrefour détestable, d’où le promeneur est embarrassé pour s’orienter, pour arriver au but qu’il veut atteindre »60. Pour la même raison, deux allées qui se séparent s’éloignent franchement et rapidement l’une de l’autre dans un souci de clarté de l’espace. Enfin, avant toute bifurcation, les allées ménagent toujours une échappée sur ce vers quoi mènent leurs embranchements, afin que le promeneur sache précisément vers quoi ils se dirigent et puisse estimer la distance à parcourir. Par ailleurs, nous avons évoqué la façon dont Haussmann a conçu la ville et ses monuments comme des œuvres « à consommer » du regard, dans la logique de la nouvelle société de consommation, ainsi que leur mise en scène par le jeu des perspectives. Cette caractéristique de l’urbanisme haussmannien se retrouve dans les vues panoramiques que les promeneurs ont depuis les jardins sur la ville. Ainsi les grandes promenades possèdent-elles toutes leur vue panoramique. Au bois de Boulogne, la hauteur du point culminant du bois a été doublée, grâce à la terre récupérée en creusant le lac, pour mieux profiter des cinq vues sur les environs les plus séduisants : le mont Valérien, Boulogne, Saint-Cloud, l’avenue des Princes, Auteuil. Le parc des Buttes-Chaumont, du sommet de ses falaises, offre au promeneur une vue panoramique sur Paris et sa banlieue jusqu’à Montmorency, Ecouen et Dammartin. « Les coteaux du parc Montsouris », écrit Alphand, « situés sur la rive gauche de la Bièvre, dominent toute la vallée : de la Mire de l’observatoire se déroule un magnifique panorama […] par l’Observatoire, par le Val-de-Grâce, par le Panthéon et par les collines qui terminent Paris au nord d’Est ».

Une nature artificielle, signe de la maîtrise de la nature par l’homme

La nature des jardins haussmanniens se caractérise par une artificialité ostentatoire, expressément soulignée pour montrer la maîtrise de la nature par l’homme.
L’artificialité apparaît d’abord dans le fait d’aller « contre-nature », par la recréation de la nature ex nihilo sur des terrains impropres à toute végétation, comme ceux des Buttes-Chaumont et de Montsouris, situés sur d’anciennes carrières. Aux Buttes-Chaumont, le sol et le sous-sol, composés uniquement d’argile et de gypse « se refusaient à toute végétation »61. Le lieu avait toujours été décrit comme un « vrai désert, formé de monticules de glaises où aucune plante ne pouvait pousser, et de carrières, vrais précipices, qui rendaient le quartier impropre à toute sorte de construction »62 (ill.8) L’aménagement du parc dure trois ans et nécessite la construction d’une voie ferrée de 15 km, installée pour combler les excavations des anciennes carrières de pierre à plâtre et transporter la quantité considérable de terre végétale indispensable à la croissance d’une quelconque végétation. Un article de la Revue Horticole, décrit ces travaux titanesques : « La quantité considérable de terre végétale qui a produit une végétation aussi vigoureuse […] a dû être apportée de loin, par wagons entiers, les uns après les autres, depuis la première jusqu’à la dernière brouettée »63. Les premiers devis concernant le parc Montsouris portent également sur la « fourniture de terre végétale en très grande quantité »64. La plantation d’arbres déjà poussés participe de la même prouesse technique. Ces grands arbres sont déterrés à Paris ou en bordure de la ville, emmaillotés dans de la toile et transportés jusqu’aux parcs dans des chariots équipés d’une machinerie spéciale qui permet de les replanter (ill.9). Ces « transferts », qui ne passent pas inaperçus, affichent l’aisance avec laquelle l’homme plie la nature à sa volonté, comme l’écrit Ferdinand de Lasteyrie : « On vous plante, à l’heure qu’il est, un marronnier de 50 pieds de haut sans plus de gêne que s’il s’agissait d’un rosier, c’est un peu plus cher voilà tout. Mais c’est devenu une opération courante. […] Vous êtes en visite chez un de vos amis qui habite au 3eme étage, quand tout d’un coup, vous voyez passer un arbre devant la fenêtre… Que voulez-vous… On bouleverse tellement Paris que même les arbres déménagent ! »65. Ainsi, d’espaces où rien n’existait – terrains vagues, anciennes carrières – surgissent des jardins comme par enchantement. De gros arbres déjà poussés, du gazon, des plantes et des fleurs apparaissent soudainement. Un article du journal L’Illustration, décrit l’« apparition » du parc des Buttes-Chaumont, rendant compte de cet effet « magique » : « C’est un miracle. Les buttes Chaumont ont disparu. […] Ces croupes désolées, ces monticules sinistres et chenus, éventrés de place en place, ces déserts et ces tristesses n’existent plus. C’est une métamorphose complète. Aujourd’hui c’est un parc grandiose, pittoresque, délicieux ! »66.
Au sein des jardins, on agrandit l’espace de façon artificielle, en modifiant la topographie du terrain par l’utilisation du vallonnement. « Forme de terrassement qui consiste à transformer une pièce plane de terrain en y créant des mouvements de terre qui, de creux en bombements légers, la font onduler doucement »67, cette technique permet, en évitant l’uniformité d’un sol plat et en masquant au regard les limites du jardin, d’en augmenter l’espace perçu. La nature qu’on y « installe » ensuite se veut volontairement factice, arrangée par l’homme. Les « défauts » que présente la nature dans son état originel sont gommés, au profit d’une nature sophistiquée, élégante et soignée, considérée comme supérieure car fruit de l’arrangement humain. A l’opposé des jardins d’Angleterre, où les paysagistes aménagent la nature en lui donnant l’apparence la plus « naturelle » possible, un aspect champêtre, en essayant d’y faire oublier l’intervention humaine, les jardins haussmanniens exposent une nature modelée par l’homme, marquée de son empreinte à tous les niveaux, de l’aménagement structurel aux plus infimes détails. Adolphe Alphand, dans Les Promenades de Paris, explique la supériorité de cette nature maîtrisée par l’homme et définit ainsi le principe d’aménagement des jardins : « Il ne faut pas prendre pour modèle la nature simple, mais imaginer un arrangement agréable, artificiel, tout en ne s’éloignant du vrai qu’autant que les exigences de l’art le commandent […] La nature y est comme revêtue d’art. Cependant, c’est bien cette nature primitive et trouvée inculte qu’il faut embellir et faire valoir ; […] si l’on abandonnait ce jardin si coquet, il prendrait bientôt un air désolé […] l’air ne circulant plus dans les masses de verdure, la végétation s’arrêterait dans les parties trop ombragées, et le tout prendrait un aspect de confusion repoussant.»68. Cette application à contrôler tous les éléments naturels conduit à une nature « corsetée », d’où rien ne dépasse, soignée à l’extrême, que critique Alphonse de Calonne : « On voudrait une nature moins corrigée, un paysage moins apprêté, […] moins d’art et un peu plus d’imprévu, un peu moins de ciseaux et un peu plus de négligé : un oubli, une lacune dans la sollicitude, un arbre abandonné à lui-même […] des broussailles naturelles […] Nulle part au monde on ne fait mieux qu’à Paris la toilette d’un arbre, nulle part on ne tond aussi bien les pelouses, nulle part on ne les enferme dans d’aussi jolies grilles »69. Georges Sand elle, décrit cet arrangement artificiel de la nature, ces décors composés par l’homme, en ces termes : « Rien de moins justifié que le titre de jardin paysager pour ces nouveaux jardins […] : même dans les espaces les plus vastes que Paris consacre à cette fiction, n’espérez pas trouver le charme de la nature. Le plus petit recoin des roches de Fontainebleau ou des collines boisées de l’Auvergne, le plus ignoré des méandres de l’Indre, ont une autre tournure, une autre saveur, une autre puissance de pénétration que les plus somptueuses compositions de nos paysagistes de Paris ! Si vous voulez voir le jardin décoratif par excellence, vous l’aurez à Paris […]. C’est du décor, pas autre chose, prenez-en votre parti, mais du décor merveilleux. La science et le goût s’y sont donné la main »70.

Un jardin conforme au mode de vie bourgeois

Le jardin se doit tout d’abord d’être « confortable », pour répondre au confort auquel les nouveaux immeubles haussmanniens ont habitué la bourgeoisie : les allées – larges et commodes – permettent de cheminer en toute tranquillité, les bancs invitent à la détente, les lampadaires permettent d’éclairer des parcs ouverts tard dans la nuit et tôt le matin87 et les fontaines Wallace de se désaltérer au cours de la promenade. Le parc doit par ailleurs répondre à un autre impératif du mode de vie bourgeois : le divertissement. A cette époque, le rapport des bourgeois parisiens à la nature a changé. S’ils veulent se délasser dans la nature lorsqu’ils partent à la campagne dans les environs de Paris, cela signifie surtout pour eux y retrouver leur mode de vie parisien, à travers une « offre » de loisirs. Selon Luisa Limido : « Pour pallier les inconvénients qu’il rencontre à la campagne – notamment le manque de confort, l’uniformité du paysage, l’ennui et la monotonie de la vie des paysans – le bourgeois parisien s’invente un lieu à sa convenance qu’il situe dans les environs de Paris. […] Il s’agit du « modèle urbain » de la campagne, qui s’oppose au modèle classique du paysage agraire, en ce qu’il est tout d’abord plus artificiel que naturel. Il est l’œuvre des citadins, et répond aux exigences et aux désirs que leur inspire les habitudes et les usages de la vie en ville »88. Victor Fournel affirme également : « Ce que recherche le bourgeois parisien à la campagne, ce sont les matelotes de Sèvres, les fêtes des Loges et de Saint-Cloud, les canots de Bougival, les bals champêtres, les guinguettes du village de Robinson ». Les villages de la campagne autour de Paris, comme Chatou, Bougival, Saint-Cloud se ressemblent tous à cette époque, aménagés selon les désirs des bourgeois parisiens : on y trouve les mêmes bals, manèges, spectacles forains, baraques de marchands… La bourgeoisie, que la nature sauvage et le manque d’activités effraie, après avoir « aménagé » les grands lieux de nature sauvage, comme la mer et la montagne, a donc « civilisé » la campagne des environs proches de Paris. Enfin, lorsque la nature pénètre dans la ville par l’intermédiaire des jardins, le phénomène se reproduit : les jardins, pour être « civilisés », doivent offrir une nature aménagée avec de nombreux loisirs mis à la disposition du promeneur. De multiples constructions y sont prévues à cet effet et les « chalets » envahissent les jardins. A cette époque, on qualifie de « chalet » tout établissement servant à la vente d’un service au public, par un concessionnaire qui l’exploite moyennant une redevance annuelle à la ville. Ces chalets abritent la plupart du temps des cafés et des restaurants. Les jardins comportent aussi des constructions dédiées aux enfants, comme des « chalets-bébés », des manèges à chevaux de bois ainsi que des théâtres de marionnettes. A l’instar des Grands Magasins équipés d’espaces de jeux afin que les mères puissent y venir avec leurs enfants se détendre – avant même qu’il soit question d’acheter – les jardins offrent les mêmes commodités à la bourgeoisie. On y trouve également des kiosques à musique, où ont lieu des concerts hebdomadaires. Au parc Montsouris, l’offre de divertissement se compose d’un chalet-restaurant – le Pavillon du Lac -, de deux chalets-bébé, un kiosque à musique, un théâtre de marionnettes, un manège de chevaux de bois et de l’établissement scientifique du palais du Bardo, qui constitue une source de curiosité et donc une attraction pour les promeneurs. Louise Hervieu, dans son ouvrage Montsouris, traduit ce sentiment de variété : « Il y a de tout dans ce parc, jusqu’au palais du Bey, le Bardo […], de petites constructions singulières aux toits en dôme, comme si elles retenaient captif un ballon […] Tout cela est affecté aux météorologistes ; il y a aussi un chemin de fer [qui] joue à saute-mouton dans cette tranche de son parcours, un lac, une cascade réputée, une grotte humide
[…] il y a un kiosque à musique, un restaurant aux noces, un guignol … »89. Au parc des Buttes-Chaumont, l’offre est encore plus abondante : pas moins de trois chalets-restaurants, deux théâtres de guignol, un kiosque à musique, deux chalets-bébés et même un parcours de voitures d’enfants autour du lac. Les éléments de divertissement sont en effet souvent installés aux abords des lacs, comme le « Pavillon du Lac » du parc Montsouris ou celui des Buttes-Chaumont, ou en tout cas près d’un point d’intérêt fort du jardin. Au parc des Buttes-Chaumont, les deux autres chalets-restaurants se situent l’un, nous l’avons vu, au surplomb de la tranchée du chemin de fer de ceinture, l’autre sur le versant la butte de la Puebla, qui offre un point de vue panoramique sur la ville haussmannienne. Ce principe consistant à installer les établissements de loisirs aux abords des points d’intérêts du parc s’oppose radicalement à la conception des paysagistes anglais : ceux-ci n’y voient que des « lieux de service » qui, en tant que tels, doivent être relégués dans des endroits secondaires. Cela témoigne de l’importance accordée aux éléments « civilisateurs » du jardin dans la conception française, en ce qu’ils y apportent la distraction indispensable aux promeneurs. Les deux bois réaménagés proposent quant à eux une offre de divertissement foisonnante. Au bois de Boulogne, on trouve « des distractions et des plaisirs de toutes sortes, depuis le Jardin d’acclimatation, avec son aquarium, jusqu’au Pré-Catelan avec ses concerts. L’hiver, […] le patinage sur les lacs ; à l’automne et au printemps, […] les courses de chevaux qui ont lieu sur l’hippodrome de Longchamp ; l’été, […] les danses et les concerts du Pré-Catelan »90. On y fait aussi du canotage, en observant les saumons et les truites importées par le Service des Promenades depuis le Danube, ainsi que les cygnes sur les berges ; on achète des cigares au bureau de tabac Le Rond des Cascades ; on peut même y contempler le modèle réduit d’un bateau de haute mer ayant figuré à l’Exposition universelle, maintenant ancré au milieu du lac. Au bois de Vincennes, il y a les courses de l’hippodrome, le Tir National où l’on peut s’exercer au tir à la carabine, au pistolet ou à l’arc sur soixante cibles, un établissement de pisciculture, une glacière, et la Ferme Impériale, avec sa vacherie, sa bergerie et sa laiterie où l’on peut boire du lait. Amédée Achard écrit, enthousiaste : « Quiconque aime le lait peut en boire à bouche que veux-tu dans la ferme de Vincennes. Un pavillon rustique a été élevé tout exprès pour la commodité des consommateurs… On est aux portes de Paris, et il y a du lait, du vrai lait ! »91
Le divertissement passe aussi par le sentiment de dépaysement engendré par l’aménagement du jardin lui-même. Le parcours de promenade est conçu pour étonner, surprendre et par là-même divertir le visiteur, de la même façon que le parcours mis en scène dans les Grands Magasins. Les paysagistes s’emploient, par les compositions végétales, à reproduire des paysages connus pour stimuler l’imaginaire du promeneur. L’utilisation de plantes exotiques issues d’un même milieu naturel permet d’exposer des spécimens de paysages du monde. Georges Sand décrit cette sensation de voyage procurée par les jardins : « Le monde végétal exotique qui, peu à peu, nous a révélé ses trésors, commence à nous inonder de ses richesses […] Chaque année nous apporte une série de plantes inconnues […].
Arrêtons-nous ici ; rêvons un peu, puisque, le premier étonnement passé et la première admiration exprimée, nous voilà emportés par l’imagination dans les mondes lointains, dans les îles encore désertes, dans les solitudes ignorées d’où le naturaliste courageux et passionné nous a rapporté ces trésors au péril de sa vie »92. A ces paysages exotiques s’ajoutent des paysages français, révélés par l’essor du tourisme, les deux types de paysage se côtoyant au sein des mêmes jardins. Ainsi au parc des Buttes-Chaumont, l’île rocheuse et ses aiguilles se dressant au milieu du lac évoquent les falaises d’Etretat, lieu de villégiature à la mode. Celles-ci côtoient « des ruisseaux d’eau courante garnis de plantes des Alpes, et une montagne plantée entièrement en cèdres de l’Himalaya »93. Le square des Batignolles, évoque, lui, selon Alphand, « l’aspect de certaines vallées solitaires des Vosges ou du Jura »94. Les édifices construits au sein des jardins contribuent eux aussi à cette sensation de dépaysement : sur les rives du lac du bois de Boulogne, on remonte, pièce par pièce, un chalet venu tout droit de Suisse, qui porte l’inscription « Bâti sur les rives de l’Aar, je vous apporte un salut du pays des Alpes »95 (ill.19) Au sommet de la falaise des Buttes-Chaumont, Davioud, architecte des Promenades, installe une réplique du temple de la Sibylle à Tivoli (ill.20). Au parc Montsouris, le palais du Bardo, de style mauresque, apporte une touche orientaliste, avec ses deux pavillons d’angle crénelés surmontés de coupoles à tuiles vernissées jaunes et vertes, et son escalier bordé de six lions allongés en position de sphinx (ill.21). Drame au désert, groupe statuaire d’une lionne défendant ses petits attaqués par un serpent, installé dans la perspective du Bardo, complète cette touche orientale (ill.22). Les jardins offrent ainsi aux promeneurs la possibilité de voyager tout en restant sur place, évitant ainsi les désagréments liés au véritable voyage, dans un confort en parfait accord avec le mode de vie bourgeois. Enfin, le paysage du jardin change constamment au fil de la promenade grâce à l’emploi d’allées en lignes courbes, qui contrairement aux lignes droites, modifient continuellement la vision, procurant une sensation de défilement du paysage analogue à celle du voyage en train. Comme l’explique Alphand : « II faut que le paysage change d’aspect à mesure que l’on se déplace, c’est encore une raison qui doit faire proscrire la ligne droite dans les jardins pittoresques […]. La ligne courbe force le promeneur à se déplacer latéralement, et la ligne de vue est toujours tangentielle à la courbe de l’allée ; par conséquent, le tableau change constamment d’aspect durant la promenade. »96.

Une nature décorative et luxueuse, « à consommer » du regard

Pour répondre à l’obsession décorative de la bourgeoisie, que nous avons évoquée à propos des appartements et de la mode féminine, le jardin doit être « pittoresque ». Selon la définition qu’en donne Edouard André dans son Traité de l’art des jardins, le terme « pittoresque » désigne un « objet ou une scène au caractère à la fois agréable et étranger, et d’un grand effet en peinture »97. Contrairement aux jardins du XVIIIe siècle qui ne présentaient aux promeneurs qu’une succession de tableaux pittoresques, dans les jardins haussmanniens tout doit contribuer à cette impression d’ensemble, jusque dans les moindres détails… Le service des Promenades veille tout particulièrement à l’aspect pittoresque des diverses constructions, garantie de leur aspect décoratif. Haussmann décrit ainsi les kiosques (ill.23), les pavillons de gardes (ill.23bis), les chalets-restaurants et le mobilier urbain créés par Davioud pour le bois de Boulogne : « Ils possèdent ce caractère pittoresque, témoignant
du désir d’en faire autant de sujets décoratifs semés autour et dans l’intérieur du Bois »98. Par ailleurs, ce caractère décoratif prend dans l’aménagement végétal des jardins, comme dans les intérieurs, un tour luxueux et opulent. Ce luxe se traduit notamment par une profusion de fleurs, qui envahissent les jardins de la même manière qu’elles colonisent les toilettes féminines. Arrangées sous forme de « massifs en corbeilles », installées aux endroits les plus en vue du jardin, elles sont « l’élément luxueux du jardin par excellence » de par les soins coûteux indispensables à leur entretien. Leur caractère éphémère exige en effet leur remplacement immédiat une fois la floraison achevée, afin de garantir l’aspect élégant de la promenade durant toute l’année : « La corbeille demande un grand entretien, car pour en apprécier les bénéfices sur la durée […] il faut en renouveler les fleurs au fur et à mesure qu’elles passent », écrit Théodore Bonat99. Le parc Monceau notamment, accueille une telle quantité de fleurs qu’on peut y voir un « feu d’artifice de couleurs »100, reflet là encore de la mode féminine et de sa passion des couleurs vives. Les fleurs gélives tels que pétunias, géraniums, calcéolaires, sauges…, particulièrement appréciées pour leurs coloris soutenus, sont plantées à profusion. Cette opulence exposée par les jardins satisfait ainsi au désir de la bourgeoisie de se retrouver elle-même dans les fastes du décor et dans le luxe des massifs fleuris. Huysmans, dans ses Croquis parisiens, ironise : « Grottes en carton et grès en pâte tendre […] toutes ces préciosités, tout ce déploiement floral maniériste […] sont bien le cadre nécessaire et charmant, propre à faire valoir le faste parvenu, l’élégance cherchée d’une bourgeoisie opulente et cocottière qui étale dans tout l’artificiel gala d’une nature aidée, le tumulte de ses toilettes, le surmené de son teint et bagou épinglé de son langage »101.
Tout ce luxe ne souffrirait d’être approché de trop près : le Règlement intérieur des Promenades interdit donc formellement de « toucher, en aucune manière, aux fleurs et arbustes, non plus qu’à tout ouvrage dépendant de la promenade, ou de marcher sur les gazons »102. Ainsi, l’aménagement luxueux du jardin haussmannien ne s’offre qu’au regard, à travers une nature décorative qui s’expose à la contemplation. Victor Fournel la décrit comme « un prodigieux travail à mettre sous verre, ou à exposer sur un guéridon avec la classique étiquette : Le public est prié de ne pas toucher »103. Marcher dans les jardins équivaut à se promener sur les boulevards en regardant les vitrines des magasins qui exposent les nouveaux biens de consommation : les jardins présentent des « objets » à « consommer » du regard pour satisfaire le mode de vie consumériste de la bourgeoisie. Cette consommation s’avère, pour les « biens luxueux » comme les fleurs, aussi effrénée que celle de la bourgeoisie dans les Grands Magasins. Le « Fleuriste de la Muette » a été créé en partie pour renouveler rapidement les « stocks » de plantes à fleurs, tel un « Grand Magasin » de l’horticulture, afin d’en fournir la quantité nécessaire pour toutes les promenades, de façon continue d’avril à novembre. A l’instar des Grands Magasins et de la ville haussmannienne, le jardin utilise plusieurs procédés d’exposition pour mettre en valeur ses « biens » les plus intéressants. La technique de base consiste à surélever les éléments que l’on souhaite mettre en valeur, ce que permet le vallonnement : le centre concave des pelouses reste généralement vide, tandis que les massifs d’arbustes et les corbeilles de fleurs sont disposés à l’endroit où les pelouses se relèvent, au bord des allées. Edouard André, dans son Traité de l’art des jardin, écrit : « Le centre des pelouses se creusa en cuvette, les massifs d’arbustes se relevèrent, les arbres isolés se détachèrent en vedette, à l’endroit où s’appuyèrent les corbeilles de fleurs toujours elliptiques et légèrement exhaussées : l’art – et le nom – du vallonnement fut créé »104. L’autre technique d’exposition des éléments intéressants du jardin consiste à les faire ressortir sur un tissu uniformisé, comme les monuments de la ville contrastent sur l’ensemble régulier formé par les nouveaux immeubles, au gabarit et à l’architecture strictement normés. L’uniformité, au sein du jardin, naît de la répétition des formes des pelouses et des corbeilles de fleurs, de celle des végétaux – dont les mêmes espèces sont multipliées -, du mobilier urbain, produit en série … Tout cela forme une trame sur laquelle se détachent les éléments forts de chaque jardin (falaises des Buttes-Chaumont, « fabriques » du parc Monceau, palais du Bardo…). Par l’exposition de ses biens, le jardin participe donc à la société de consommation qui se développe au Second Empire, que la bourgeoisie favorise par son activité et à laquelle elle s’identifie par son mode de vie consumériste.

Quels sont les effets sur les récepteurs du message ?

Quelle est l’influence sur les classes populaires du message véhiculé par les jardins ?
Pour tenter de répondre à cette question, nous aurions pu étudier les documents d’archives, analyser les statistiques des postes de police des quartiers de Montsouris et des Buttes-Chaumont pour essayer d’appréhender si les désordres sociaux avaient diminué suite à l’ouverture des parcs. Néanmoins, la multitude de facteurs socio-économiques interférant dans ce domaine aurait rendu hasardeuse cette analyse de l’impact des jardins. Nous avons donc préféré rechercher des témoignages de contemporains à ce sujet, bien qu’ils soient eux-mêmes forcément subjectifs. Nous n’en avons retrouvé qu’un seul assez éloquent pour être cité ici, celui de Jules Clavé, fonctionnaire des Eaux et Forêts. Il critique le coût que fait peser sur la ville de Paris la surveillance des Promenades, alors même que celle-ci ne lui parait plus indispensable, au vu de l’amélioration du comportement des ouvriers fréquentant les jardins. En 1870, dans la Revue des Deux Mondes, il écrit : « On eût compris ce déploiement de la force publique il y a une quinzaine d’années, alors que le peuple, livré à ses instincts brutaux, cherchait dans les plaisirs grossiers l’oubli de ses misères ; mais aujourd’hui qu’il n’en est plus ainsi, aujourd’hui que le peuple sait jouir de la nature et apprécier ce qu’on a fait pour la lui rendre aimable, ne pourrait-on se relâcher de cette surveillance ? On diminuerait ainsi les dépenses considérables dont les plantations de Paris sont l’occasion »136. Si les termes péjoratifs utilisés pour décrire le peuple relèvent avant tout d’une vision bourgeoise, ce témoignage reste néanmoins intéressant en ce qu’il rapporte une évolution. Cela peut laisser penser que le dispositif des jardins a atteint son but et influé sur les mœurs de la classe ouvrière… au sein des jardins tout au moins.
Comme nous venons de l’analyser, sous le Second Empire, les jardins publics sont en partie conçus comme un dispositif de contrôle social, par une bourgeoisie cherchant à discipliner des ouvriers qu’elle perçoit comme débauchés, dépourvus de moralité et susceptibles de perturber l’ordre social. On peut parler en ce sens « d’entreprise d’orthopédie sociale »137, selon la formule de Michel Foucault, dans Surveiller et punir, Naissance de la prison. Pour conclure cette partie en prenant la pleine mesure de cette entreprise, il nous semble intéressant d’analyser brièvement l’évolution d’un de ces jardins, le parc Montsouris, après la chute de l’Empire. En effet, sous la IIIe République les jardins publics se voient dotés d’une nouvelle fonction, celle « d’éducation publique »138, entendue au sens d’instruction artistique et morale des citoyens. Celle-ci passe par l’installation de groupes statuaires porteurs de nouvelles valeurs contrastant d’avec celles transmises par la bourgeoisie sous le régime précédent. En 1873, l’inspecteur général des Travaux publics déplore que le parc Montsouris n’en compte encore aucun, et conseille de remédier à cette situation qui empêche le parc de remplir ses fonctions d’éducation. Dans son rapport trimestriel, il écrit : « Nous comprenons qu’il soit nécessaire de mettre de préférence les statues aux endroits où la population est la plus dense, pour que le plus de monde possible jouisse de leur vue, comme au Ranelagh, dont les pelouses sont inondées par un flot de population tous les dimanches », ceci afin que « d’un point de vue populaire, les statues atteignent le but d’éducation publique que l’on poursuit par tous les moyens ; il serait cependant souhaitable de ne pas délaisser des parcs comme celui de Montsouris, car s’il est moins fréquenté les jours ordinaires, la foule s’y presse les jours de fête139, alors même que le public a tout le loisir nécessaire pour y recevoir des impressions artistiques et morales »140. L’appel de l’Inspecteur entendu, le parc se couvre rapidement de nombreux groupes statuaires. Ceux-ci transmettent des valeurs nouvelles de solidarité, de fraternité, de courage et de travail. La solidarité intergénérationnelle et la fraternité sont respectivement représentées par Le Bâton de vieillesse et L’accident de carrière. Le Bâton de Vieillesse (ill.25), installé derrière le Bardo, aujourd’hui disparu, représentait une jeune fille offrant l’appui de son épaule à une vieille femme – sans doute sa mère – peinant à marcher141. L’accident de carrière (ill.26) raconte le drame d’un ouvrier mort lors de l’effondrement d’une carrière, que ses compagnons de travail portent sur leurs épaules. Le courage est illustré par trois groupes statuaires : le Monument Flatters (ill.27), Le Sauveteur (ill.28) et Drame au désert (ill.29). Le Monument Flatters, érigé en mémoire du chef d’une mission de reconnaissance pour l’établissement d’un chemin de fer en Algérie tué par des Touaregs, évoque le courage des explorateurs qui « tentaient d’ouvrir une voie nouvelle à la civilisation [à travers] des régions encore inexplorées »142. Le Sauveteur, en face du kiosque à musique, montre la bravoure d’un homme tenant dans ses bras une femme qu’il a sauvé de la noyade lors d’un naufrage, tandis que Drame au désert, au pied de la butte du Bardo, figure une panthère luttant contre un imposant serpent au venin mortel. Le travail quant à lui était mis en valeur par deux statues, aujourd’hui disparues : Le Botteleur, jeune paysan portant des bottes de foin, placé au bord de l’allée du Puits contournant le Bardo, et La Laveuse (ill.30), au bord de la cascade où elle battait son linge143. A travers ces groupes statuaires destinés à instruire le public et à lui transmettre des valeurs citoyennes, l’évolution du parc confirme bien, en creux, la conception originelle du jardin haussmannien comme seul dispositif de contrôle social. Le jardin haussmannien, sous le Second Empire, ne sert pas à éduquer le peuple mais à le discipliner : loin de le « conduire hors de » [lui] – suivant l’étymologie du verbe éduquer, « educere » – il a pour objectif de le faire « rentrer dans le rang ».

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Table des matières

INTRODUCTION
I. LA NAISSANCE DE LA FRANCE MODERNE AU SECOND EMPIRE
A. L’essor économique, industriel et commercial
B. Paris, ville moderne : les grands travaux d’Haussmann
C. Progrès et maîtrise, paradigme de la bourgeoisie, classe dominante à son apogée
D. Le mode vie bourgeois : confort, luxe, consumérisme et divertissement
II. LE JARDIN HAUSSMANNIEN, MIROIR DE LA BOURGEOISIE
A. Un jardin reflet de la modernité
1. Un aménagement sur le modèle de la ville
2. Une nature artificielle, signe de la maîtrise de la nature par l’homme
3. Des éléments spécifiques au jardin haussmannien, signifiants du progrès
B. Un jardin conforme au mode de vie bourgeois
1. Une nature civilisée : confort et divertissement
2. Une nature décorative et luxueuse, « à consommer » du regard
III. LE JARDIN HAUSSMANNIEN, DISPOSITIF DE CONTROLE SOCIAL
A. Qui est l’émetteur du message ?
La bourgeoisie
B. Qui est le récepteur du message ?
La classe populaire ouvrière
C. Quelles sont les intentions de l’émetteur ?
Garantir l’ordre social
D. Quel est le canal de transmission du message ?
Le jardin haussmannien
E. Quel est le contenu du message ?
Les valeurs de la bourgeoisie
F. Quelles ressources le véhiculent au sein du canal ?
L’aménagement végétal du jardin, ses édifices, son personnel de surveillance
G. Quels sont les effets sur les récepteurs du message ?
Une possible « amélioration » du comportement des ouvriers
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE

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