Un système construit entre le passé et le présent

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La Manipulation de la réalité

La réécriture de l’Histoire

Manipuler l’Histoire et ses événements est une démarche essentielle aux responsables de Galaad pour légitimer leur domination, c’est même, selon Aleida Assmann, l’une des principales fonctions de la mémoire politique : « « Legitimization » is the immediate concern of official or political memory. » (Assmann : 128) De ce fait, cette stratégie n’est pas propre à The Handmaid’s Tale, mais est un élément constitutif de la dystopie que l’on peut notamment retrouver dans Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, dans lequel le Capitaine Beaty révèle à Guy Montag la raison officielle pour laquelle les « firemen » brûlent les livres, objets désormais illégaux. Il explique alors que leurs agissements se basent sur un règlement datant de 1790 rédigé par Benjamin Franklin : « rule-book of the Firemen Of America: « Established, 1790, to burn English-influenced books in the Colonies. First Fireman: Benjamin Franklin » » (Bradbury : 47-48). Or cette justification s’avère fausse, elle n’est que la manipulation d’un fait réel : Benjamin Franklin a effectivement crée en 1736 l’Union Fire Company, la première brigade de sapeur-pompiers du continent Américain, non pas pour brûler des livres mais, au contraire, pour éteindre des incendies. La manipulation de faits réels est aussi au cœur de l’œuvre de George Orwell 1984. En effet, le gouvernement envoie, chaque jour, des extraits de journaux à Winston Smith pour qu’il les réécrive afin que tout ce qui a été écrit corresponde parfaitement avec les politiques en place. De ce fait, toute remise en question du Parti est véritablement impossible et infondée. D’ailleurs, comme l’explique Michèle Lacombe, cette méthode est caractéristique des régimes totalitaires : « [totalitarian states] attempt to erase awareness of a multiple and subjective past through the institution of a single, approved version of history. » (Lacombe : 96) C’est la raison pour laquelle les dirigeants du Parti ordonnent à Winston Smith de modifier, par exemple, le nom des ennemis d’Oceania en fonction des alliances qui changent constamment. De retour à Galaad, la manipulation des faits est, quant à elle, employée dès l’accession des responsables au pouvoir, elle-même basée sur un mensonge : alors que l’assassinat du Président et des membres du Congrès, autrement appelé le « President’s Day Massacre » (319), a été commandité par les futurs leaders de Galaad, ces derniers ont rejeté la faute sur les islamistes fanatiques. C’est grâce à cette manigance qu’ils ont pu suspendre la Constitution et renforcer la censure pour des, soi-disant, « security reasons » (183), et ainsi supprimer toute opposition politique et idéologique.
Cependant, à Galaad, la diabolisation du passé s’applique tout particulièrement au Red Centre sous l’autorité des Tantes : celles-ci n’attaquent pas seulement le statut de la femme pré-galaadienne comme nous l’avons mentionné, mais elles s’efforcent aussi de manipuler la vision du monde dans lequel les futures Servantes vivaient. Ainsi, les Tantes opposent un passé soi – disant « corrompu » à un présent « idéal » pour pouvoir vanter plus facilement les mérites de la nouvelle République, en témoigne la déclaration de Tante Lydia : « Women were not protected back then » (34), qui met en évidence la protection qu’offre dorénavant Galaad à ses citoyennes. Elle poursuit son discours en énumérant une liste de règles implicites que les femmes se devaient de suivre pour s’éviter des ennuis : ne pas ouvrir aux inconnus, ne pas se retourner lorsque l’on se fait siffler… Dès lors, Galaad, telle une utopie féminine où la menace masculine ne pèse plus sur le quotidien des femmes, est présenté en opposition à l’époque pré-galaadienne. Un monde idyllique qui, selon Tante Lydia, n’est rendu possible que grâce à l’attribution forcée d’une femme ou d’une Servante à chaque homme : « This way they all get a man, nobody’s left out. » (231) Par conséquent tout ce qui, selon le gouvernement, a trait à la coquetterie et la séduction n’est plus toléré et est considéré comme un gage de stupidité et de vanité :
De plus, les Tantes poursuivent leur processus de démonisation du passé en diffusant de vieux films pornographiques dans lesquels les actrices sont humiliées et abusées pour témoigner de l’hostilité du monde pré-galaadien envers les femmes : « Sometimes the movie she showed would be an old porno film […] Women kneeling, sucking penises or guns, women tied up or chained or with dog collars around their necks. » (128) Présentés comme des miroirs de la vie réelle, ces films, scrupuleusement choisis pour leur violence, permettent aux Tantes de confronter deux époques diamétralement opposées : celle où les femmes sont rabaissées par opposition à celle où elles sont respectées, Tante Lydia ajoute ainsi à la fin du visionnage : « You see what things used to be like ? That was what they thought of women, then. » (128, c’est nous qui soulignons).
Toutefois, ces manipulations de l’Histoire, exercées dans le but de changer le jugement des Servantes concernant la société pré-galaadienne, s’accompagnent aussi d’une manipulation du présent. Celle-ci est particulièrement évidente pendant la première Cérémonie, lorsque Serena Joy autorise les membres de la maisonnée à regarder les informations à la télévision. Le lecteur apprend alors que le régime est en guerre aux quatre coins du pays : à la fois aux Appalaches en train d’attaquer un groupe de baptistes, mais aussi à Detroit et à la frontière canadienne afin de traquer les derniers Quakers. Il est important pour le gouvernement de faire croire à ses habitants que la terreur règne en dehors de ses frontières : cela leur permet de présenter Galaad comme un lieu où les citoyens sont en sécurité et où il fait bon vivre par opposition aux territoires extérieurs où le danger et l’hostilité prédominent. Dès lors, tout désir de fuir ou de lutter est une fois encore supprimé chez le citoyen galaadien. Pourtant, que les informations communiquées à la télévision soient véridiques ou non, Offred tente d’en dégager un sens : « Who knows if any of it is true? It could be old clips, it could be faked. But I watch it anyway, hoping to be able to read beneath it. Any news, now, is better than none. » (92) Offred ne remet pas seulement en cause l’information en elle-même, mais aussi l’authenticité du présentateur qu’elle soupçonne d’être un acteur : celui-ci apparaît à première vue comme quelqu’un de doux, une sorte d’« ideal grandfather » (93), mais la narratrice prend conscience qu’il est lui aussi un outil de propagande utilisé par le gouvernement : « What he’s telling us, his level smile implies, is for our own good. Everything will be all right soon. I promise. There will be peace. You must trust. » (93) D’ailleurs, le profil du présentateur n’est pas sans rappeler la figure de Ronald Reagan, dont les politiques et les idéologies sont les cibles d’Atwood. En effet, le président Américain était lui aussi acteur et était connu pour « ses talents d’orateur » et pour « sa bonne maîtrise des médias » (Melandri).
Enfin, bien qu’Offred soit pleinement consciente des stratégies mises en place par le gouvernement pour aliéner ses citoyens, celles-ci sont bien souvent efficaces. En effet, alors que Tante Lydia rappelle continuellement aux Servantes qu’il existe plusieurs types de libertés : « Freedom to and freedom from. In the days of anarchy, it was freedom to. Now you are being given freedom from » (34), Offred tend parfois à approuver les bienfaits de cette nouvelle conception de la liberté. Par exemple, elle remarque avec satisfaction et naïveté que les hommes s’en prennent moins aux femmes à Galaad que dans la précédente société : « Now we walk along the same street, in red pairs, and no man shouts obscenities at us, speaks to us, touches us. » (34) Le nouveau gouvernement tente effectivement de légitimer ses politiques répressives en invoquant son souhait d’instaurer un climat de sécurité dans la vie de ses citoyens, une stratégie qui semble fonctionner puisque, comme l’indique Offred concernant le Red Centre : « Already we were losing the taste for freedom, already we were finding these walls secure. » (143) Mais ce sentiment de sécurité ne se limite pas seulement aux murs du Red Centre, les barrières qui entourent Galaad sont elles aussi perçues comme une forme de protection qui empêche l’intrusion de menaces extérieures. Finalement, même si Offred est partiellement aliénée, elle n’en reste pas moins saine d’esprit, contrairement au personnage de Janine qui représente la Servante endoctrinée par excellence : ayant succombé aux pressions de Galaad, Janine n’a plus la force psychologique de lutter contre les puissances qui la dominent. C’est d’ailleurs pourquoi elle est souvent comparée à des figures sans vie, passives ou même pathétiques, Offred la décrit, par exemple, comme « a puppy that’s been kicked too often, by too many people, at random » (139) ou comme « a doll, an old one that’s been pillaged and discarded, in some corner, akimbo » (134), voire même comme une personne qui n’a plus la faculté de penser : « [She] stares out the window. Breathes in and out. Caresses her swollen breasts. Thinks of nothing. » (125)

Annihilation du passé et création d’un présent éternel

Comme l’explique George Orwell dans 1984, l’altération du passé et des souvenirs est nécessaire aux régimes totalitaires pour deux raisons majeures : premièrement, il est important de défamiliariser la population de son passé pour qu’aucune comparaison ne puisse être établie entre les conditions de vie présentes et celles passées : « the Party member, like the proletarian, tolerates present-day conditions partly because he has no standards of comparison. » (Orwell : 242) C’est aussi la raison pour laquelle les échanges internationaux de personnes ou de cultures sont quasiment inexistants dans l’univers dystopique : le régime se doit de détruire les potentiels soupçons de l’existence d’un monde meilleur qui pourraient venir pervertir la pensée de ses citoyens. Dans un second temps, la manipulation du passé, et plus particulièrement de l’archive en règle générale, est indispensable à la justification des actes du régime. En effet, comme l’exprime l’un des fidèles de Big Brother : « to change one’s mind, or even one’s policy, is a confession of weakness. » (Orwell : 243) Par conséquent, modifier l’archive en vue d’éviter toute contradiction entre les nouvelles et les anciennes politiques est un moyen d’anticiper les critiques qui pourraient mettre à mal le régime, un argument que Jacques Derrida défend lui aussi : « There is no political power without control over the archive, if not of memory. » (Derrida dans Assmann : 123) Ainsi, la République de Galaad ne déroge pas à la règle et, de ce fait, les concepts d’archive et de mémoire y sont étroitement liés. En effet, l’archive étant quasi inexistante ou inaccessible à la majorité de la population, c’est la mémoire individuelle qui agit telle une sorte d’archive de l’ancien monde. Et puisque l’archive est hors d’atteinte, les régimes totalitaires ont tendance, selon Aleida Assmann, à mettre en avant la functional memory, c’est-à-dire la mémoire sélective, normative, collective et tournée vers l’avenir, plutôt que leur storage memory qui est, au contraire, une mémoire ancrée dans le passé, décrite comme étant « [the] memory of past memories. » (Assmann : 124) En effet, dans le monde créé par Atwood, les responsables demandent aux différents protagonistes de sacrifier leur passé et, dans le cas des Servantes leur présent, dans le but de construire un avenir, selon eux, solide et florissant :
For the generations that come after, Aunt Lydia said, it will be so much better. The women will live in harmony together, all in one family; you will be like daughters to them (…) Your daughters will have greater freedom. (172)
D’autre part, il est possible de remarquer que le rejet du passé s’accompagne souvent de la destruction de livres. En effet, ces derniers, en plus de permettre une forme d’épanouissement mental qui pourrait être à l’origine de rébellions ou de soulèvements, sont aussi les produits d’un monde passé dont Galaad souhaite annihiler le souvenir. Ainsi, comme l’indique John Milton, s’en prendre à la littérature revient à s’attaquer à une forme d’immortalité : « Anyone who attacks books ends not in the slaying of an elemental life, but strikes at that ethereal fifth essence, that breath of reason itself, slays an immortality rather than a life. » (John Milton, « Aeropagitica » dans Assmann : 149) C’est pourquoi la destruction d’une ou plusieurs œuvres littéraires peut être considérée comme une tentative d’annihilation du passé en vue d’inscrire l’actuel dans un éternel présent. Qui plus est, le caractère sacré des livres pourrait venir concurrencer les sources sur lesquelles le gouvernement base sa légitimité ou, dans notre cas, discréditer le mot biblique. C’est la raison pour laquelle de nombreux récits dystopiques mettent en scène la destruction de livre, et notamment Fahrenheit 451 dont l’intrigue se concentre sur le personnage de Guy Montag, un « fireman », dont le métier est de trouver et brûler des livres, désormais considérés comme des bombes à retardement qui menacent l’ordre et la paix : « Coloured people don’t like Little Black Sambo. Burn it. White people don’t feel good about Uncle Tom’s Cabin. Burn it. […] Serenity, Montag. Peace, Montag. » (Bradbury : 78) Loin d’être imaginaires, ces actes sont terriblement réalistes et ne sont pas sans rappeler certains moments tragiques de l’Histoire, comme les autodafés allemands de 1933 durant lesquels les Nazis ont brûlé des œuvres considérées comme « antiallemandes » produites par des écrivains juifs, marxistes ou encore pacifistes. Toutefois, les livres ne sont pas forcément détruits à Galaad, ils peuvent être isolés ou enfermés pour éviter que les citoyens puissent les consulter, ce qui est d’ailleurs le cas de la Bible du Commandant Fred, qui est enfermée dans un petit coffre. D’ailleurs, une partie de la politique du gouvernement se base sur le fait de faire croire aux habitants que tous les livres et, plus globalement, toute trace écrite provenant de la période pré-galaadienne, n’existent plus, ce qui explique la réaction d’Offred lorsqu’elle apprend que certains magazines féminins existent encore : « I thought such magazines had all been destroyed, but here was one, left over, in a Commander’s private study, where you’d least expect to find such a thing. » (164) Pourtant, garder de telles traces du passé peut déchaîner les passions de ceux qui sont susceptible de les trouver et, dès lors, mettre le régime en péril car comme Offred l’affirme : « The real promise in [these magazines] was immortality » (165), une immortalité représentée par l’infini des combinaisons vestimentaires, des modes de vie ou des pratiques sexuelles présentées dans ces magazines qui contrastent sérieusement avec l’atmosphère figée nécessaire aux régimes totalitaires.

Un système construit entre le passé et le présent

Architecture et Mémoire

Les dirigeants de Galaad ne manipulent pas seulement la mémoire de ses citoyens mais, comme l’explique Glenn Deer, ils s’efforcent aussi de modifier le monde tangible, et plus particulièrement l’architecture : « the social world – its architecture, commodities, semiology – is open to systematic rational analysis : historical and political meanings are embedded everywhere. » (Deer : 101) Dès lors l’analyse de l’architecture galaadienne est nécessaire pour deux raisons : dans un premier temps il subsiste à Galaad des traces matérielles du passé qui n’ont pas encore été entièrement détruites, contrairement à d’autres univers dystopiques comme 1984 où, selon Winston Smith : « One could not learn history from architecture [anymore]. Statues, inscriptions, memorial stones, the names of streets – anything that might throw light upon the past had been systematically altered. » (Orwell : 112) Le régime n’étant en place que depuis trois ans, les principales modifications entamées par le nouveau gouvernement sont encore en suspens. De ce fait, il est possible de comprendre le fonctionnement de la République de Galaad, ses méthodes d’implantation et ses priorités à travers l’analyse de ses transformations architecturales inachevées. De plus, dans Cultural Memory and Western Civilization, Assmann fait le rapprochement entre l’architecture et la mémoire lorsqu’elle affirme que certains bâtiments, comme les théâtres, les monuments ou les bibliothèques, peuvent être considérés comme des représentations matérielles de la mémoire : « An exemplary fusion of memory and architecture can be found in temples of fame, memorial theatres, and libraries. » (Assmann : 147) Dès lors, dans une société passée sous silence où les personnages ne peuvent communiquer librement sous peine de sanctions, analyser la mémoire, et notamment la mémoire collective, à travers l’architecture peut s’avérer révélateur, car comme le déclare J. G. Herder : « When people fall silent, the stones will cry out. » (Herder dans Assmann : 281)
Ainsi, c’est en revenant du centre-ville qu’Offred et Ofglen s’arrêtent devant l’un des premiers lieux du récit où le passé et le présent se heurtent : une petite église. Tandis que les deux Servantes observent ce bâtiment, Offred précise que le nouveau gouvernement n’a ni modifié ni détruit l’église puisque, d’après elle : « It’s only the more recent history that offends them. » (41) Il est donc nécessaire de se demander pourquoi la République de Galaad, qui s’efforce d’objectiver et de diaboliser le passé, ne ressent pas le besoin immédiat de réécrire le passé lointain. Tout d’abord, cette église n’est plus utilisée en tant que telle mais abrite désormais un musée dans lequel il est possible de contempler des tableaux de femmes vêtues de longues robes sombres et d’hommes aux airs graves. Ces modèles, tout droit venus du passé, représentent l’idéal galaadien de retour aux valeurs puritaines qui se caractérise notamment par le mode de vie dépourvu de vanité que Tante Lydia promeut : « If you have a lot of things, said Aunt Lydia, you get too attached to this material world and you forget about spiritual values. You must cultivate poverty of spirit. » (73) Mettre ces représentations en avant permet aussi au gouvernement de justifier son pouvoir en consolidant le lien entre ses politiques actuelles et un passé qui ne craignait pas la menace de la stérilité. D’autre part, l’utilisation de l’église comme moyen de propagande est comparable à l’emploi de l’église Saint Martin par les dirigeants d’Oceania dans 1984, car comme l’affirme Winston : « [St Martin’s Church] was a museum used for propaganda displays of various kinds – scale models of rocket bombs and Floating Fortresses, waxwork tableaux illustrating enemy atrocities, and the like. » (Orwell : 113) Enfin, d’autres portraits, semblables à ceux exposés dans l’église, peuvent être retrouvés tout au long du récit, à l’image de deux portraits de femmes vêtues de noir disposés de part et d’autre de la cheminée dans le salon de Serena Joy. D’après Offred, le but caché de Serena est de faire passer ces deux vieilles dames pour ses ancêtres et ainsi laisser entendre que sa famille a toujours respecté les valeurs morales les plus strictes depuis des générations. En d’autres termes, elle applique à son échelle ce que le gouvernement s’efforce d’appliquer à l’échelle du pays : légitimer ses actes en manipulant le passé ou en se créant sa propre histoire.
Pourtant, c’est le Mur qui est l’exemple typique du palimpseste architectural dans The Handmaid’s Tale puisque le passé et le présent s’y affrontent sur deux plans : l’un est symbolique et l’autre esthétique. En effet, de nombreuses modifications ont été apportées au bâtiment pour qu’il reflète sa nouvelle utilité : alors que cette ancienne université, qui datait de plus de cent ans était « handsome » selon Offred (41), son entrée est dorénavant gardée par des sentinelles tandis que ses murs sont entourés de fils barbelés et surplombés de débris de verre. Cependant, ces changements physiques sont aussi une manière métaphorique de retranscrire la corruption et l’immoralité du pouvoir en place : il ne faut pas oublier que cette ancienne université est maintenant devenue le quartier général des Eyes et l’endroit où les cadavres des dissidents sont exposés à titre d’exemple au reste de la population. On peut notamment y trouver des rebelles, mais aussi des individus dont le mode de vie va à l’encontre des principes de Galaad comme des homosexuels, des juifs ou même des médecins qui pratiquent (ou pratiquaient) l’avortement. Offred décrit ces corps pendus comme des « time travelers » et des « anachronisms » (43), des vestiges d’une civilisation passée que le gouvernement présent souhaite détruire à tout prix. D’autre part, il était important pour les dirigeants de transformer l’ancienne université, ce lieu symbole de sagesse et de liberté de penser, en un lieu prônant l’intolérance et tout ce que le genre humain a de plus atroce pour imposer plus aisément son régime totalitaire. D’ailleurs, le nouveau gouvernement ne se contente pas seulement d’annihiler toute forme de libre arbitre pour les générations futures, mais il s’efforce aussi de modifier le regard des personnages concernant l’Université en tant qu’institution, une stratégie qui semble fonctionner car comme l’indique Offred :
We used to be able to walk freely there, when it was a university. We still go in there once in a while, for Women’s Salvagings. […] We aren’t allowed inside the buildings any more; but who would want to go in? Those buildings belong to the Eyes. (175)
En effet, la réaction de la narratrice est exactement celle que le nouveau gouvernement voulait susciter : alors qu’Offred se fait une image positive de l’université pré-galaadienne, toute envie d’y retourner au moment d’énonciation a disparu : y être conduit est maintenant de très mauvais augure et abouti principalement sur une mort certaine ou sur un Salvaging à venir.
Mais à trop objectiver le passé et à détruire toute forme de vestige qui pourrait venir déranger ou contredire le gouvernement, ce dernier se doit de bâtir ses propres monuments autour desquels une mémoire culturelle et collective pourrait se développer. Cette dernière constituerait en effet une base solide sur laquelle les dirigeants de Galaad pourraient consolider leur pouvoir car comme l’indique Assmann : « [e]ven if places themselves have no innate faculty of memory, they are of prime importance for the construction of cultural memory. » (Assmann : 282) Il est donc possible d’analyser le Mur comme étant un mémorial de la guerre qui oppose la République de Galaad aux rebelles. Du point de vue des leaders, le Mur peut être considéré comme un lieu dont le but est de remémorer au peuple la perversité du passé dans l’optique d’éviter de futures confrontations. Le Mur aurait donc une fonction expiatoire : à la fois pour les victimes dont le salut de l’âme est assuré par la mort mais aussi pour ceux qui l’observent et dont les pensées contestataires s’évaporent face à la peur de se retrouver un jour pendu au Mur. Cette démarche diabolique est d’ailleurs très efficace sur Offred qui, à plusieurs reprises, mentionne sa peur d’être exécutée par le gouvernement : « I’ll say anything they like, I’ll incriminate anyone. It’s true, the first scream, whimper even, and I’ll turn to jelly, I’ll end up hanging from a hook on the Wall. » (297) Enfin, le Mur pourrait aussi être considéré comme un lieu de mémoire, ce qu’Assmann définit comme étant un lieu « where […] terrible suffering has been endured. Bloodstained episodes of persecution, ignominy, defeat, and death have a prominent position in the mythical, national, and historical memory. » (Assmann: 312) De ce fait, le lieu de mémoire, en tant que partie intégrante de la mémoire collective, a le pouvoir de rassembler les citoyens autour d’événements gravés éternellement dans l’Histoire. En effet, le Mur restera à jamais marqué par le sang de ses victimes et, selon le point de vue, pourra être vénéré comme l’emblème de la toute-puissance de Galaad, ou vu comme le vestige d’une époque sinistre de l’Histoire.

Formes d’oppression personnelles au quotidien : le cas d’Offred

La Sphère privée d’Offred : reflet de sa condition

Intimité et espace personnel

Bien qu’Offred soit souvent représentée accompagnée et en extérieur, son quotidien de Servante consiste principalement à être coupée du monde et reléguée dans sa chambre, un lieu qui, pour Roberta Rubenstein, peut être interprété comme étant la métaphore de la captivité et de l’assujettissement des Servantes à Galaad5 : « The physically confining rooms, walls, and other actual boundaries of the Republic of Gilead corroborate the condition of reproductive « confinement » to which the handmaids are subject. » (Rubenstein : 12) En effet, la maisonnée du Commandant forme un microcosme dans lequel chaque personnage et chaque pièce peut être analysé comme la représentation d’une condition ou d’un groupe social. Par conséquent, la chambre d’Offred agit comme le reflet de l’emprise que le gouvernement exerce sur ses Servantes : un parallèle peut effectivement être établit entre l’incapacité de la narratrice à quitter sa chambre et l’impossibilité absolue qu’elle a d’échapper à son nouveau statut. Et même si, d’après Virginia Woolf dans A Room of One’s Own, posséder sa propre chambre est propice à l’épanouissement intellectuel et psychologique, l’espace personnel d’Offred reflète au contraire le peu d’emprise qu’elle a sur sa propre vie, une condition tout de même vivement critiquée par Woolf : « I thought how unpleasant it is to be locked out; I thought how it is worse perhaps to be locked in. » (Woolf : 19) Offred avoue d’ailleurs à plusieurs reprises à quel point être isolée du monde extérieur influe sur sa santé mentale et, à certains moments, sur le désir de mettre fin à ses jours :
Toutefois, la chambre d’Offred ne reflète pas uniquement son isolement et son emprisonnement, elle est aussi le miroir de sa condition physique. En effet, la narratrice met parfois en évidence le lien entre sa chambre et son utérus, la viabilité de ce dernier étant, après tout, la raison pour laquelle elle est enfermée et elle affirme, par exemple : « I am like a room where things once happened and now nothing does, except the pollen of the weeds that grow up outside the window, blowing in as dust across the floor. » (114) A l’image de sa chambre dans laquelle personne ne peut entrer sauf ceux qui y sont autorisés par la doctrine galaadienne, Offred fait référence à sa vie sexuelle telle une pièce dans laquelle plus rien ne prend place, exceptée l’intrusion mensuelle du Commandant Fred, comparé ici à un parasite, qui tente de la « polliniser » vainement.
Dans un premier temps réticente à l’idée d’avoir une relation trop personnelle avec les choses qui l’entourent, en témoigne sa déclaration au début du récit : « The door of the room – not my room, I refuse to say my – is not locked » (18), Offred ne se laisse cependant pas décourager et tente de reprendre sa chambre, et donc dans une certaine mesure sa condition, en main. En effet, comme l’affirme Coral Ann Howells, la narratrice parvient à prendre, petit à petit, possession de son espace personnel : « [Offred] manages to lay claim to a surprise number of things which the system forbids: « my own time » (p.47), « my room » (p.60), « my own territory » (p.83) » (Howells, 1996 : 132) D’ailleurs, Offred profite de son isolement pour s’évader mentalement, loin des atrocités de Galaad : c’est principalement durant les sections intitulées Nights que la narratrice se remémore les moments passés avec son mari, sa fille ou encore avec Moira, les nuits devenant donc des moments privilégiés pour effectuer des voyages spirituels et mentaux dans le passé : « The night is mine, my own time, to do with as I will, as long as I am quiet. As long as I don’t move. As long as I lie still. […] Where should I go? » (47) De ce fait, Offred est donc parvenue à transformer cette pièce, précédemment métaphore de sa servitude, en bulle protectrice propice à son épanouissement psychologique. D’autre part, c’est lorsque la nuit s’annonce que la Lune resplendit, un astre auquel Offred se réfère souvent et dont elle semble absorber le pouvoir féminin6 : « in the obscured sky a moon does float, newly, a wishing moon, a silver ancient rock, a goddess, a wink. » (108) C’est d’ailleurs pour cette raison que la plupart des événements agréables se déroulent la nuit, à l’image de celle où Offred et Nick, éclairés par la Lune dans le salon de Serena, ont partagé leur premier baiser : « I haven’t spoken to him since that one night, dreamscape in the moon-filled sitting room. » (190)

Le rapport de la Servante à son corps

La première étape du processus de déshumanisation des Servantes passe par l’objectification de leur corps et de leur vie sexuelle. Cette déshumanisation, d’après Mireille Quivy, s’inscrit avant toute chose dans le mot Handmaid, version originale du mot « Servante », qui est composé de Hand, qui désigne la « main » ou le fait de « tendre quelque chose », et de Maid, version amputée de Maiden, qui désigne une jeune fille potentiellement vierge. Ainsi, selon Quivy, une Handmaid est littéralement a maid that is handed ou a maid that hands (Quivy : 141). En effet, le rôle de la Servante est fortement ambigu à Galaad : elle est à la fois présentée comme la sauveuse de l’humanité, en d’autres termes celle qui « a l’avenir entre ses mains », mais elle est paradoxalement aliénée et violentée par le gouvernement et devient celle « qui est manipulée ». Dans cette dernière phrase, l’objectification de la Servante est d’autant plus évidente que celle-ci est littéralement devenue l’objet grammatical d’un sujet qui la domine. Cependant, en plus d’être réifiées, les Servantes sont aussi redéfinies : loin d’être des femmes ordinaires, ce sont des femmes fertiles. Elles sont, dès lors, obligées de revêtir l’uniforme rouge des Servantes, une manière de permettre à tous les citoyens de les identifier et de les définir par leur capacité à procréer selon Stein : « Colour-coded in this way, the handmaids become interchangeable, identified only by their biological function, child-bearing. » (Stein, 1991 : 271) Et parce que ces Servantes sont les garantes de l’avenir de l’humanité, leur fonction à Galaad est de mettre au monde un maximum d’enfants, ce qui explique pourquoi leur corps est marchandisé telle une ressource naturelle nationale nécessaire au bon fonctionnement de la société. C’est la raison pour laquelle les Servantes sont tatouées, à la manière des prisonniers des camps de concentration de la Seconde Guerre mondiale, pour ne pas qu’elles puissent échapper à l’emprise du gouvernement :Toutefois, c’est lorsqu’Offred se retrouve seule avec le Commandant dans une chambre d’hôtel à Jezebel’s que son sentiment d’avoir perdu toute emprise sur son corps transparaît tout particulièrement. En effet, dans cette scène, le Commandant forme une menotte avec ses doigts autour de la cheville d’Offred, exactement là où le tatouage se trouve, de manière à lui faire comprendre que, légalement et officiellement, elle lui appartient complètement : « He stops at the foot, his fingers encircling the ankle, briefly, like a bracelet, where the tattoo is, a Braille he can read, a cattle-brand. It means ownership. » (266)
Le corps des Servantes étant dorénavant marchandisé, l’acte sexuel se doit d’être considéré comme un devoir moral sérieux qui ne laisse plus place au plaisir ou à l’orgasme : « Arousal and orgasm are no longer thought necessary; they would be a symptom of frivolity merely […] superfluous distractions for the light-minded. Outdated. » (105) Par conséquent, toute dimension affective durant l’acte de copulation a disparu, en témoigne la manière dont Offred définit ses rapports sexuels avec son Commandant : « Below it the Commander is fucking. What he is fucking is the lower part of my body9. I do not say making love, because it is not what he’s doing. » (105) Et puisque les dirigeants de Galaad ne cessent de répéter aux Servantes qu’elles ne sont utiles que du fait de leur fécondité, Offred, pleinement consciente de la manière dont la société la considère, a quelques fois tendance à se définir comme un simple vagin qui attend de pouvoir porter la vie : « We are for breeding purposes: we aren’t concubines, geisha girls, courtesans. On the contrary: everything possible has been done to remove us from that category. […] We are two-legged wombs, that’s all: sacred vessels. » (146) De ce fait, parce que le gouvernement n’accorde aucune attention à l’esprit d’Offred, cette dernière délaisse parfois sa vie intellectuelle pour se focaliser sur son travail de procréatrice :

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Table des matières

Introduction
I. Distorsion de la réalité
A. Imposition d’une nouvelle culture
B. La Manipulation de la réalité
C. Un système construit entre le passé et le présent
II. Formes d’oppression personnelles au quotidien : le cas d’Offred
A. La Sphère privée d’Offred : reflet de sa condition
B. Processus de déshumanisation
C. Offred et la domination masculine
III. Corps et esprits : outils de survie
A. Langage et survie
B. Résistance et Communauté
C. Corps et sentiments
Conclusion
Bibliographie

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