Un corps tout puissant : entrave et liberté de l’odalisque 

Comment comprendre le terme « odalisque »?

Quelle est cette femme que nous appelons odalisque ? Elle se trouve dans tous nos musées, en littérature, au cinéma, sur les murs de nos villes sous formes publicitaires ou autres.
Mais à quoi renvoie ce terme exactement ? Tel sera notre objectif dans cette première partie.
Pour ce faire, nous procèderons en trois étapes : d’abord nous regarderons de plus près les définitions qui nous sont proposées, ensuite, nous nous arrêterons sur l’origine des images d’odalisques en France et sur leur prolongement jusqu’à nos jours, et enfin, nous analyserons par groupe thématique une partie des réponses des deux enquêtes, afin d’obtenir la vision la plus complète possible du terme.

Définitions : questions de vocabulaire

Pour établir l’emploi du mot « odalisque » de nos jours, il a fallu regarder de plus près les sources suivantes : les dictionnaires d’usages, les sources plus académiques comme les Encyclopédies, les dictionnaires des synonymes, internet et quelques définitions d’ouvrages plus spécialisés sur la question.
Etymologiquement, le terme odalisque vient du turc Odalisk qui signifie littéralement « femme de chambre », oda signifiant « chambre ». Nous sommes donc dans une idée d’intérieur, de clos, en opposition avec un espace ouvert. Les dictionnaires français s’accordent tous à une même définition et dissocientdeux occurrences :
1. Dans l’empire ottoman, femme esclave qui servait les femmes du sultan.
2. Femme d’un harem.
Plusieurs éléments semblent particulièrement significatifs dans cette définition. Tout d’abord, l’odalisque ne peut visiblement être qu’une femme. D’autre part, la première occurrence du terme nous indique que cette femme est « esclave » et qu’elle sert « les femmes du sultan ». En d’autres termes, elle est hiérarchiquement inférieure à d’autres femmes. La définition proposée par le Wiktionnaireva encore plus loin en traduisant le terme turc par « ce qui appartient à la chambre » . L’odalisque s’apparente donc à une femme dépossédée de son corps et dans une situation d’assujettissement absolu. Quelques ouvrages notent parfois une troisième occurrence iconographie ou picturale renvoyant à une « femme de harem représentée nue, allongée sur un lit, ou vêtue de voiles légers ».

Images : Histoire des représentations

Afin de comprendre la construction des images actuelles, il convient de revenir rapidement sur l’introduction du thème de l’odalisque dans les arts français, puis de sa diffusion dans notre société contemporaine via la scène créative et l’industrie culturelle en général.
Bien entendu, puisqu’il n’existe que très peu de témoignages directs qui soient parvenus jusqu’à nous, toutes les sources et les représentations que nous allons évoquer seront majoritairement les fruits de récits fictifs, peu basés sur le vécu réel des femmes elles-mêmes.
Depuis la Renaissance, quelques voyageurs français s’étaient aventurés de l’autre côté de la méditerranée, ramenant dans leurs bagages : objets, carnets et récits de voyage. Cependant, les origines de l’engouement et des représentations, de ce qu’on appelle communément l’« Orient », débutent réellement en France suite àla traduction des contes des Mille et une nuits par Antoine Gallant, en 1704. La figure de l’odalisque est ainsi apparue en France au même moment. A l’époque, c’est immédiatement un immense succès. Aujourd’hui encore, ces contes continuent de marquer nos lectures et nos imaginaires d’enfants, comme d’adultes.
Cette parution en France des Mille et une nuitsest rapidement associée aux premières images de femmes de harem visibles dans le Recueil Ferriol (1712-1715) , qui, lui aussi, rencontre à l’époque un grand succès. Plus précisément, ce recueil de gravures présente différents personnages du Levant et leur costume. On y trouve également une classification par ordre d’importance des habitants du harem qui va particulièrement inspirer toute la peinture de cette époque. M. de Ferriol précise dans sa préface au sujet des femmes turquesque « le voile dont elles s’enveloppent la tête et se couvrent tout le visage, excepté les yeux, marquent assez la jalousie des hommes, qui ne permettent aux femmes de sortir qu’à ces conditions gênantes et qui les tiennent tout le reste du temps renfermées dans des appartements reculés et inaccessibles » . Il ajoute dans son explication sur la première image de femme, la sultane, que : « toutes les filles du Sérail sont Esclaves ; de sorte que tous les
Princes Ottomans sont enfants d’esclaves » . Voici donc les propos sur lesquels se sont construits tout l’imaginaire des siècles suivants. Suite aux deux ouvrages cités précédemment, l’Orient devient une véritable mode : on se déguise à l’oriental, on utilise les motifs orientaux. C’est aussi la grande époque des turqueries, Jean-Pierre Brodier parle même de « Turcomania » . C’est le début d’une grande fascination qui se perpétuera les siècles suivants et l’odalisque devient une figure particulièrement représentée.

Usages courants : contradictions dans les définitions

Les deux séries d’entretiens ont été très éclairantes sur la vision que l’on peut avoir de l’ « odalisque » aujourd’hui. En tout, avec les deux enquêtes confondues, 45 personnes ont été interrogées et ont donné leur idée du terme odalisque. Des thématiques générales ont ainsi pu être dégagées et seront citées tout au long de cette analyse. Pour le moment, nous nous contenterons de présenter quelques éléments clefs concernant notamment la compréhension et l’ambivalence du vocabulaire lié au harem.

Attirances et réticences

Après avoir vérifié l’engouement à travers les productions artistiques, il fallait tenter de le faire auprès du public. Les deux séries d’entretiens se veulent également comme une première expérience pour évaluer l’attirance déclenchée par le thème du harem et des odalisques.
Dans les entretiens de l’enquête 1, la majorité des répondants s’est laissée prendre au jeu de l’imagination, notamment dans les descriptions des espaces architecturaux, et ce malgré quelques distances parfois annoncées sur le sujet. Prenons pour preuve l’effet perçu à la simple prononciation ou évocation du mot « harem» qui suffit bien souvent à déclencher des sourires. Force est de reconnaître que ce mot continue de faire sens, ne serait-ce que par sa puissance évocatrice. Fatema Mernissi note le même constat : pour elle, à l’écoute du terme « harem », « les européens offrent dans leurs sourires une gamme de sentiments […] étendus, qui va de la gêne polie à l’exubérance la plus joviale ». De fait, je n’ai eu aucun problème pour récolter des réponses, alors même que la série de questions proposée était longue : visiblement, interroger sur le harem plaisait.
Ce que révèle cette première enquête est qu’environ la moitié des personnes interrogées ne sait pas ce qu’est une odalisque ou donne une définition erronée. On peut en déduire que ce terme n’est pas évident. Au cours du questionnaire, certains mots comme « eunuque », « odalisque », ou encore, « sérail », ont pu poser des problèmes par une mauvaise interprétation ou une connaissance partielle de leur véritable sens. En revanche, « harem » ou « femme de harem » ont déclenché des réponses d’une grande richesse et largement développées. La partie sur les définitions dans le questionnaire comme celle sur les images ont créé un intérêt manifeste. La problématique tient donc au mot « odalisque » et non aux images qu’il déclenche : en le remplaçant par «femme du harem », comme le propose la définition, plus aucune difficulté ne subsiste. C’est pourquoi, il semblait nécessaire d’interroger un public a priori plus familier avec ce terme.
Il est donc apparu utile de réaliser une deuxième enquête afin de mieux évaluer l’usage et le sens apposés au nom d’odalisque. Elle a été menée avec plus de difficultés que la première, les hypothétiques répondants manifestants une certaine réticence avec la thématique annoncée : il ne s’agissait plus du harem mais de l’odalisque. Non pas cette fois que le terme posait problème quant à sa connaissance ou sa signification, mais son fort attachement au mouvement Orientaliste et à l’art pompier semblait créer des réserves. Après avoir cherché à contacter de nombreuses associations d’art, il a fallu aller directement à la rencontre des personnes susceptibles de répondre. Tous les interrogés ont d’abord exprimé, avant de répondre, leur doute sur la connaissance exacte de la signification d’une odalisque. Pour contrer cette angoisse première, il a fallu employer une autre stratégie que dans la première enquête en commençant par montrer des images. La première image présentée était La Grande odalisque d’Ingres, en d’autres termes la plus connue. Passée cette première question, les répondants n’hésitaient plus à exprimer leur point de vue, ils étaient en confiance. De nouveau, il y a donc eu des signes d’attirance pour ces images. En revanche, au moment de définir le terme, les premières réticences perçues ont été exprimées. Certaines personnes considèrent ce terme comme galvaudé, démodé ou passé. On peut citer en exemple cette réponse particulièrement explicite : « c’est un terme que l’on n’emploie plus, qui est dépassé.
Il correspond au XIXe , à une vision des femmes dans les harems, à une vision passée des femmes. C’est une vision des femmes datée ! » . Un artiste interrogé dans son atelier fait un constat presque identique : « pour moi, ça reste un terme complètement passé, qui correspond à un vieil art bourgeois démodé. Je pense d’ailleurs que les artistes de l’époque l’ont choisi pour sa sonorité. Et puis “concubine” ou “favorite”ça renvoyait trop au royaume de France. “Odalisque” c’était bien mieux pour l’exotisme ! » . L’expression de ce ressenti peut toutefois apparaître en contradiction avec l’analyse des images proposée par ces mêmes répondants, mais aussi avec les réponses de la première enquête. La définition proposée par des personnes initiées au terme est parfois en confusion avec l’illustration qu’ils en ont. A cet égard, la proposition de réponse de Stéphane Lallemand est très intéressante. Alors que l’artiste est lui-même producteur de nouvelles odalisques, il semble difficile pour lui de proposer une définition tranchée à la question « qu’est-ce qu’une odalisque ? » : « je ne sais pas, pour moi l’idée de l’odalisque c’était la tricherie autour de l’idée de la femme au harem.
C’est une situation qu’on présente de manière esthétisante et qui ne correspond absolument pas à la réalité » . Il y aurait donc clairement la conscience que ce qui nous est annoncé dans le titre ne correspond pas à ce qu’on nous montre. Pourtant, si on montre cette image, elle est associée automatiquement au terme odalisque.

Morale et imaginaire

En analysant les réponses des deux enquêtes, une contradiction manifeste est apparue : le jugement est généralement très dépréciateur et négatif mais la description est le plus souvent plaisante et positive. Dès à présent, notons simplement comme résultat majeur, le fossé manifeste entre la description très dure d’un point de vue moral, renvoyant à une réalité d’asservissement dénoncée, et à l’inverse, la description idyllique, renvoyant à un imaginaire fantasmé, stimulé, tant d’un point de vue architectural qu’au niveau des conditions de vie.
La morale renvoie communément à des valeurs d’honnêteté et de vertu, à des règles, à une déontologie fixant des normes sur ce qui est convenable ou non. Dans les entretiens, le sens moral est très présent. Les mots employés sont souvent forts et sont même parfois accentués graphiquement ou par la ponctuation. Par exemple, pour une des femmes questionnées, « sur un plan strictement moral, [le harem] est assez insupportable ! » ou encore, « l’image dénudée et offerte de la femme, quoiqu’on veuille vendre est toujours un scandale » . « Affreux » et « ça m’horripile » ont également été écrits en caractère gras par deux autres personnes pour parler de l’existence concrète d’un harem. Il apparaît comme une évidence que la réalité des harems doit déplaire puisque la quasi-totalité des répondants de la première enquête affirme que celle-ci leur « déplaît » . La réponse s’impose souvent comme une évidence : « l’existence concrète me déplaît naturellement » . Le fait même de poser la question semble surprendre certaines personnes : « ce sont des femmes au service d’un homme ! » . Dire que l’existence concrète d’un harem plaît semble contre la doxa : « opposé au respect et à la liberté de la femme, le harem ne peut me plaire, l’obligation faite à une femme d’appartenir de force à un homme ne peut me plaire non plus », ou encore, « l’asservissement d’un être humain par un autre être humain pour sonbon plaisir me déplaît au plus haut point » . Pour finir, cette réalité du harem « est odieuse », « agace profondément » et « gène », elle est donc le plus souvent décriée et présentée négativement.
Au cours des entretiens des deux enquêtes, la charge dépréciative se vérifie à plusieurs niveaux : d’abord, la femme du harem est « esclave » pour la plupart des répondants, ensuite la monogamie se présente comme un modèle de référence et enfin, la pratique du harem est jugée archaïque, n’étant pas associée au « progrès des mœurs » . On constate aisément une ambiguïté générale autour de cette thématique des harems et des odalisques, notamment à travers les représentations. C’est désormais ce qui nous motivera : bien qu’il soit unanimement dénoncé, l’asservissement n’apparaît pas à première vue négatif dans le cas du harem.

Questions de subordination : un esclavage ambigu

Il s’agit désormais de réinterroger la contradiction entre la réalité de l’esclavage et son aspect visuel plaisant. Nous tenterons de comprendre le succès de la figure de l’odalisque en mettant en relief trois ressorts différents : le parcours d’esclave, celui de femme de cour et la question de la hiérarchie. Dans cette partie nous nous arrêterons surtout sur les figurations en bande dessinée, celles-ci présentant l’avantage d’être scénarisées ainsi qu’illustrées et donc de bien préciser les enjeux.

Schéma récurent de l’assujettissement : parcours d’une esclave

La question ne sera pas de débattre sur le fait de savoir si ces femmes sont vraiment esclaves ou non, mais bien de considérer qu’elles le sont puisque la définition française les qualifie comme telles. Il s’agit désormais de mieux évaluer la présence de l’esclavage dans les nouvelles figurations du thème.

La capture et la vente

Une des marques de la condition d’esclave de l’odalisque vient du fait qu’elle est vendue ou achetée, mais aussi, offerte en cadeau ougagnée en butin de guerre. Il existait un réel trafic de femmes et les prix variaient en fonction de différents critères comme la couleur de peau, la beauté, l’âge, l’éducation, ou encore, la dentition. Le thème du marché aux esclaves féminins est un thème qui a particulièrement été traité par les Orientalistes et, sans aucun doute, la bande dessinée réutilise les mêmes ressorts.
Par exemple, dans Le marché aux esclaves, Jean-Léon Gérôme utilisait la réalité des marchés humains pour servir une cruauté érotique : les doigts dans la bouche sous prétexte de vérifier une dentition sont le subterfuge d’une évocation sexuelle. La réalité est une fois de plus subtilement détournée en fantasme et séduit ainsi les acheteurs de toiles, bien que nous soyons concrètement devant une scène de viol. Pour aller plus loin, l’hypothétique acheteur, par un effet de mise en abyme, éprouve le pouvoir de l’acheteur : avec son argent, il possède ce qu’il veut. Jean-Léon Gérôme semble avoir, avec Le Marché aux esclaves, trouvé une mise en scène efficace dans le temps, au regard de plusieurs vignettes contemporaines qui reprennent cette thématique. Celle de Djinnen est une illustration. La vente devient d’ailleurs presque un standard dans les figurations nouvelles du thème duharem. Souvent, les vignettes font même directement écho aux peintres orientalistes.

Le regard voyeur : de la mise en scène de l’interdit jusqu’à la curiosité visuelle

Le fait que ces femmes soient « réservées » et « interdites » augmente sensiblement l’idée magnifiée que l’on peut avoir d’elles. C’estparce que l’odalisque est cachée que l’envie de la découvrir en est accrue. Ainsi, selon Caroline Hurvy, il n’y a « point de tentation sans interdiction » et c’est même cette « désobéissance [qui] est promesse de plaisir » . Le défendu déclenche ainsi un sentiment inverse de celui escompté initialement : du fait de l’interdit, le spectateur est placé dans une démarche voyeuriste par divers procédés que nous allons détailler.
Tout d’abord, l’enjeu consiste à « voir sans être vu, observer l’autre à son insu, ou piéger et profaner le regard de l’autre, [saisir son effroi]. Le voyeur […] doit surprendre, guetter l’autre » . Chaque artiste, en donnant le titre « odalisque »à son œuvre, confie et avoue implicitement aux spectateurs que la femme montrée, ce qu’il dévoile, ne devrait pas l’être. L’artiste joue de son pouvoir : par son œuvre il présente lui-même saplace privilégiée, il a vu, vécu et « pour le spectateur, il y a la nécessité de se mettre à la place de l’artiste pour voir ce que l’artiste a vu et lui donne à voir » . Dans ses photographies, Stéphane Lallemand s’amuse à « frustrer le voyeur » et il illustre notamment cette visée avec la mise en scène de son propre personnage : « les spectateurs se mettent toujours à fantasmer sur l’artiste : “et bien dis donc toi tu dois en avoir des nénettes qui passent dans ton atelier, je peux venir et tout ?”. Je me suis dis, puisque c’est ça qu’ils veulent, ils veulent voir l’artiste dans une espèce de lit, entouré de nymphes, je vais alimenter leur fantasme. Du coup, je me mets en scène moi-même ».

Richesse et Préciosité

D’une manière générale, les lieux de l’asservissement sont le plus souvent représentés comme un paradis terrestre : le harem s’illustre comme un espace d’abondance, de douces textures et saveurs, comme un lieu de toutes les beautés, mêlant habilement représentation de cour et de richesse.
Les bâtiments en eux-mêmes sont déjà somptueux. Ces femmes apparaissent donc dans des lieux luxueux qui ne semblent pas en accord avec la vision traditionnelle que nous nous faisons de l’esclavage. Nous n’avons que très rarement la présence de lieux sales ou utilitaires. La visite du harem proposée dans Muraqqa’ fait partie des rares à nous montrer les espaces des cuisines. Dans les entretiens également, certains espaces élémentaires sont oubliés. Toutefois, on trouve parfois l’illustration de salles d’emprisonnement ou de torture, généralement situées en sous sol, comme dans Succubeset Habibi.

Une vie économique : pouvoir et argent

Si nous revenons à la problématique de l’esclavage,le pouvoir économique manifeste qui se dégage de ces images n’est pas sans être en lien avec la situation d’asservissement. Tout d’abord, comme nous l’avons déjà évoqué, une des voies d’accès à l’odalisque reste l’argent, puisque, nous l’avons montré, l’odalisque est achetée mais peut aussi se vendre, se marchander ou s’offrir : c’est une femme « monnayable ». En bande dessinée, l’héroïne de l’histoire est, bien entendu, toujours la plus chère. C’est donc aussi le moyen de rappeler qu’elle est d’une grande valeur.
Dans le cas de l’odalisque, le rapport marchand se joue à plusieurs niveaux. Il y a d’abord la richesse du souverain : le harem, sa taille, ses décorations et ses femmes sont à l’image du détenteur des lieux, de sa richesse et de son pouvoir. On peut citer ici quelques réponses recueillies dans les entretiens : « ce sont des lieux qui crient : c’est moi le plus grand, le plus beau, le plus fort » ou qui montrent « la puissance du roi » et qui sont « à l’échelle de son trésor » . L’odalisque constitue donc un bien qui « comme les champs, [fait] partie du patrimoine » . Laïla Hanoum indique même qu’elles se transmettent en héritage, le fils héritant de sa propre mère à la mort du père souverain , mais que l’on ne s’y trompe pas, si leur cadre de vie peut être luxueux et opulent, l’odalisque est aussi constituante de cette richesse dont elle profite. Elle doit ainsi être à la hauteur de la fortune de son possesseur et, pour se faire, représenter un idéal ou faire preuve de qualité. L’aspect quantifiable des femmes vient donc appuyer cette sensation de pouvoir comme dans Muraqqa’où le harem s’apparente à une véritable ville. Dans ce sens, de nombreuses informations ont aussi été fournies par les personnes interrogées. Par exemple, « homme » est presque toujours orthographié au singulier et « femmes » au pluriel. Plusieurs personnes présentent d’ailleurs les femmes comme « autour de » ou « entourant » un homme. La domination masculine est donc également soulignée : dans la question sur la définition du harem de la première enquête , les répondants présentent le plus souvent un homme tout puissant, empli de pouvoir et fortuné face à des femmes lui appartenant, à son service et soumises. On peut retenir quelques éléments de réponses sur la nature de leur relation : les femmes doivent « plaire à l’homme », « assouvir ses désirs », « attendre d’être choisies », tout en étant « asservies », « sous la houlette », « prisonnières», « enfermées » et « forcées » par le « maître des lieux ».
Un autre niveau est celui que nous rappelle Fatema Mernissi pour qui ces femmes, et d’abord leurs images, correspondent à une « clientèle élitiste » car, au XIX e siècle du moins, « seuls les riches citoyens européens pouvaient s’offrir ces odalisques délicatement colorées » . Aujourd’hui, l’accès aux images s’est démocratisé, notamment par le support de la bande dessinée, mais qu’il s’agisse des œuvres en art contemporain ou en publicité, ces odalisques restent attachées à l’idée d’une aisance financière, tenons pour preuve le prix des sacs mis en scène par Bulgari, pouvant varier de 500 à 6000 euros.

Vision de la subordination : image d’une hiérarchie

Comme nous avons pu le voir, l’instauration d’une hiérarchie entre les personnages appuie la reconnaissance d’une image de harem, et par conséquence, d’une odalisque. Le thème du harem invite donc à celui de la subordination, présentant cet espace comme un lieu où se concentrent des enjeux de pouvoir.

Du stéréotype à la représentation hiérarchique

De toute évidence, le thème du harem s’annonce sansambiguïté. On sait que l’on va voir une représentation d’une forme de contrainte : un homme possède des femmes qu’il enferme comme un trésor. Nous ne sommes donc pas surpris de voir une vision esclavagisante de la femme dans les images, puisque c’est justement ce à quoi l’annonce du thème nous a préparés. Le harem est donc un lieu où l’on met en scène l’asservissement et le pouvoir. A plusieurs moments dans les deux enquêtes, les questions de hiérarchie ont été évoquées. Par exemple, la mise en avant des plateaux, bien qu’elle fasse référence également au service du thé, est un premier indice marquant la subordination.
Effectivement, le plateau peut être vu comme l’objet par excellence lié au service. Dans cette idée, les musiciens, les massages ou encore les éventails géants pourraient être perçus comme autant d’autres signes de subordination. Cependant, la notion de service n’est pas toujours là où on l’attend.

De la Traite des Blanches au pouvoir des femmes

Ces images d’odalisque présentent finalement un des rares endroits de représentation de l’esclavage blanc. Elles correspondent à une réalité puisque des trafics de femmes blanches ont existé, notamment avec les Circassiennes et Caucasiennes. On nomme aujourd’hui ce phénomène la « traite des Blanches ».
On peut d’abord voir dans ce traitement du thème une transposition de l’étranger au familier : le harem n’étant que le prétexte d’une mise en scène exotique. Bien qu’inspiré d’une réalité, on comprend aussi le glissement possible :le harem tend à se transformer en une mise en scène de femmes occidentales. Ces esclaves blanches ont d’ailleurs largement marqué le courant Orientaliste au point de faire de ce thème un mythe, repris dans de nombreuses productions culturelles : on peut citer Angélique Marquise des Anges avec le film Angélique et le sultan, mais aussi Rani ou encore plus récemment le film Taken. Ce « faussement étranger » peut également être lu comme une des clefs du succès de ces images : elles sont prétendues orientales sans l’être. Emmanuelle Peyraube soutient cette thèse puisque selon elle c’est même « pour cette raison [que] le spectateur pénètre volontiers dans ces tableaux, entraîné par une apaisante sensation de familiarité » . Seuls quelques rares exemples replacent réellement les représentations de harem dans leur culture musulmane, à l’exemple de Habibi qui pose la question de la religion, ce qui semble totalement inexistant dans la plupart des autres représentations. La dualité Orient et Occident peut donc largement être remis en doute dans ces images. Les répondants ne sont d’ailleurs pas du pescomme le donne à voir les résultats des enquêtes. Par exemple, concernant L’odalisque allongée de Benjamin Constant, une personne interrogée interprète la femme sur la toile comme « une esclave circassienne dans un harem, choisie comme odalisque pour son exotisme (blanche aux cheveux clairs) et sa beauté ».

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Table des matières
Introduction
I. Comment comprendre le terme « odalisque »? 
A. Définitions : questions de vocabulaire
B. Images : Histoire des représentations
C. Usages courants : contradictions dans les définitions
1. Attirances et réticences
2. Morale et imaginaire
Conclusion de la première partie
II. Questions de subordination : un esclavage ambigu
A. Schéma récurent de l’assujettissement : parcours d’une esclave
1. La capture et la vente
2. La forteresse, la claustration
3. Le regard voyeur : de la mise en scène de l’interdit jusqu’à la curiosité visuelle
B. Richesse et Préciosité
1. Une vie de cour : luxe et agrément
2. Une vie économique : pouvoir et argent
C. Vision de la subordination : image d’une hiérarchie
1. Du stéréotype à la représentation hiérarchique
2. De la Traite des Blanches au pouvoir des femmes
3. L’esclavage est-il hiérarchisable ?
4. L’eunuque, figure stéréotypée par excellence
Conclusion de la deuxième partie
III. Un corps tout puissant : entrave et liberté de l’odalisque 
A. Le corps, clef de tous les possibles ?
1. Le corps en préparation : bains et hygiénisme
2. Le culte de la beauté
3. Le corps combat
4. La Raison : l’odalisque un corps pensant ?
B. La femme biface
1. Une femme absolue anonyme : toutes pour une, une pour toutes !
2. Une déesse démoniaque et maléfique
C. La collision : vers une perte de sens
1. L’odalisque comme compliment : univers de la mode et de la communication
2. Les problématiques de l’identification
3. La mise en scène : femme au divan, modèle de représentation infini
4. L’odalisque est-elle heureuse ?
Conclusion de la troisième partie
Conclusion générale : enjeux et sens aujourd’hui
BIBLIOGRAPHIE 
BANDES DESSINEES 
FILMOGRAPHIE 
ANNEXE

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