Un chemin pour la route. Vers une poétique de la généricité 

Les titres

Toutes les oeuvres disposent d’un titre. Sceau d’originalité et marque d’allégeance générique, celui-ci remplit quatre fonctions cardinales d’identification, de mise en valeur et de désignation (du contenu ou de la forme?l. L’identification est bien sûr fondée sur des préférences, bien que cette fonction première se résume à procurer une identité au livre et à le singulariser, ainsi que le font pour l’homme ses nom et prénom, en dehors donc de toute autre motivation particulière. La mise en valeur concerne l’aspect marchand du livre comme objet, plus encore comme objet de séduction visant à trouver un acheteur/lecteur sans lequel il reste voué à l’inexistence. La fonction qui influera sur le processus de précadrage générique est toutefois celle de désignation, qui inscrit a priori le texte dans une tradition ayant trait tant à des aspects thématiques qu’à des spécificités rhématiques (formels). Les relations du titre au texte peuvent être de l’ordre d’une désignation littérale, lorsqu’il en indique le sujet avec clarté; certaines adoptent plutôt les détours rhétoriques de la métaphore, de la métonymie, de la synecdoque ou de l’antiphrase. Signal de généricité auctorial, le titre est dans tous les cas une zone de transaction symbolique où s’observent la refonte de conventions et la renégociation de formules plus ou moins stéréotypées dont voici quelques exemples.
En toute logique, le terme « route » apparaît dans bon nombre d’intitulés de romans de la route en tant qu’indicateur spatial d’une désignation littérale, comme dans Passer sa route (2003), La route des vents (2002), La route d’Altamont (1966), Route barrée en Montérégie (2003), Blé sur la route (2014), etc.32 Il se manifeste encore à l’occasion sous le couvert d’un vocabulaire connoté par rapprochement synonymique – Le sentier de la louve (1973) – , ou connexité métonymique – Le fil des kilomètres (2013), Asphalte et vodka (2005). La remarque vaut pour Sur la 132 (2012), roman de Gabriel Anctil, qui en plus affiche un renvoi intertextuel au roman de Kerouac. La mention d’une destination géographique au sens large – Vers l’est (2009), À l’Ouest (2012), Vers l ‘Ouest (2011), Plus loin (2008) – évoque le mouvement vers l’ailleurs, tandis qu’un titre tel que Go West, Gloria (2014) reprend du même coup la formule canonique de l’appel de l’Ouest martelée par la propagande expansionniste américaine, d’où l’usage de l’anglais33. Un simple déictique énoncé sous forme d’oxymore – Là-bas, tout près (1997) -, l’allusion à un lieu mieux circonscrit accompagnée d’un indice temporel – Cape Cod aller-retour (1985), Pâques à Miami (1996), Un hiver à Cape Cod (2011) -, ainsi que la mention d’une marque de voiture ou d’un moyen de transport automobile posent à leur façon l’équivalence médiate avec le voyage et la route : Volkswagen blues (1984), La Cadillac du docteur Watson (2013), Un taxi pour Sherbrooke (2013), le titre hybride de Jacques Hébert, Autour des trois Amériques : quatorze mois sur la route panaméricaine, en auto (1952), annoncent le voyage sur la route par une relation de contiguïté isotopique.
Le champ sémantique regroupant les catégories de routards ou les différentes espèces de la faune voyageuse est aussi abondamment utilisé. La fonction désignative recoupe donc, cette fois, la présence de personnages types qui est alors anticipée dans des intitulés tels que Journal d’un hobo (1965), Le voyageur distrait (1981), l’intitulé-valise Évagabonde (1981),
Le voyageur à six roues (1991), ou Le passager (1995), tandis que Heureux qui comme Ulysse (2010) et Les soeurs d’Io (1979) reprennent pour leur part les figures archétypales de l’errance occidentale. Tous ces titres ont pour effet de braquer les attentes sur un récit qui parcourt l’espace en général ou le système routier en particulier. Qu’arrive-t-il par contre lorsque des écrivains souscrivent à la pensée d’un Umberto Eco, par exemple, pour qui le titre « doit embrouiller les idées, non les embrigader34 » ? Quel recours possible contre la mystification et l’esquive d’un Jean-Pierre, mon homme, ma mère (1982) ou d’un Philippe H. ou la malencontre (2015) ? Force est d’admettre que le titre s’offre bien souvent comme une boussole détraquée qui a perdu le nord. Auquel cas, la première de couverture s’avère un guide de première importance et peut tout autant confirmer les hypothèses émises à la lecture du titre littéral.

Les illustrations de première de couverture

Faisant partie, à l’instar du résumé de quatrième de couverture, de ce que Genette nomme le « péritexte éditorial35 », la première de couverture est une des composantes matérielles les plus significatives. Elle assume d’après Karl Canvat des fonctions publicitaire, esthétique, idéologique et référentielle, par ses éléments picturaux et ce qu’ils apprennent ou font mine d’apprendre sur l’univers du récit36. Quelques stratégies iconographiques permettent ainsi de postuler l’existence de représentations récurrentes agissant comme des embrayeurs de généricité, qui cristallisent d’ores et déjà l’horizon d’attente diégétique. En outre, il n’y a rien de surprenant à ce que, une fois de plus, la route subisse un traitement de faveur sur bon nombre de couvertures. Encore qu’il faille la considérer dans son environnement immédiat, lequel donne des clés de lecture sur les lieux du roman en plus de contenir des indices sur la teneur de l’action et la construction des personnages. Les quelques cas de figure qui suivent devraient suffire à mieux comprendre les principales tendances que suivent les stratégies iconographiques déployées sur les couvertures.
Dans son Court traité du paysage, Alain Roger conclut un peu hâtivement du fait que les autoroutes n’ont pas encore su retenir l’attention des artistes, que l’acte créateur n’a toujours pas saisi leur « puissance paysagère3? ». Plusieurs romans de la route démentent cette idée. Publiés à quelque trente ans d’intervalle, les romans Volkswagen blues (réédition de 2015) et Le fil des kilomètres (réédition de 2016) démontrent une volonté commune de mise en valeur d’une imagerie routière. En effet, chaque jaquette expose une perspective itinérante sur la route, envisagée depuis un véhicule en mouvement, ce que suggère la ligne double de l’exemple de gauche, qui entraîne le regard vers le point de fuite de l’image.

Les résumés de quatrième de couverture

La couverture, pour autant qu’elle soit illustrée, contraint parfois le lecteur à se contenter d’apriorismes ténus. En revanche, le prière d’insérer resserre d’un tour d’écrou le cadrage générique en livrant des informations précieuses sur les thèmes, actions, espaces et types de personnages du roman, en plus de contenir à l’occasion l’extrait d’un commentaire métatextuel et les habituelles informations sur l’auteur. Pour fins de démonstration, je retiendrai trois publications récentes qui montrent de légères variantes sur un cadre narratif construit autour d’une quête. Je reviendrai en détail sur ce modèle, mais je souhaite dès maintenant en suggérer quelques pistes d’interprétation avec le résumé d’If (2012), de Ghislaine Meunier-Tardif. Au premier abord, ce titre émet peu d’indices sur l’univers romanesque. Soit il est une conjonction de subordination anglicisée pouvant marquer une hypothèse (si), soit il réfère à un conifère, ce qui n’avance pas davantage la précompréhension que l’on peut avoir du récit. Par contre, en reproduisant le sexe d’une femme à l’aide d’un rameau d’if, la couverture (Annexe, figure 6), verte et dépouillée, joue avec cette polysémie et suggère une histoire où la sexualité tient une place importante. La quatrième de couverture confirmera cette hypothèse, mais en y ajoutant les aspects d’une équipée transaméricaine absents du titre comme de la jaquette:

Événements et actions

Il convient d’entrée de jeu d’émettre une première distinction entre l’action proprement dite et ce que les théoriciens de l’action qualifient d’événement. Contrairement à l’action, qui résulte d’une prise en charge de moyens par un agent – acteur humain ou anthropomorphe – ayant une intention, l’événement survient sans égards à aucune intentionnalité63 . En général, les chercheurs s’entendent sur le fait qu’un événement réfère à un phénomène naturel. S’il pleut dehors, ce ne peut être qu’un événement, dont les causes sont explicables en termes de phénomène essentiellement physique. En théorie, la différence entre événement et action apparaît somme toute assez nette. En pratique, la frontière devient problématique et nécessite un éclairage plus fin entre causalité et motivation. Cette précision sera notamment indiquée pour identifier les composantes qui justifient les catégories de la quête et de la déroute. Afin d’échapper à la dichotomie trop rigide posée par cette conception binaire, Paul Ricoeur propose de reconsidérer causalité et motivation comme les pôles opposés d’une échelle64. Ainsi retrouve-t-on à une extrémité les phénomènes de causalité sans motivation, tandis qu’à l’autre bout se situent les actions à motivation sans causalité, celles que mobilisent par exemple certains jeux intellectuels (échecs) basés sur une planification stratégique. Entre les deux se déploie l’agir humain, qui fluctue entre motifs rationnels et irrationnels, entre passivité et agentivité.

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Table des matières

Résumé 
Table des matières
Remerciements 
Introduction 
1. L’état des routes au Québec
II. De quelques outils pour une mécanique de la route: poétique de la généricité
III. Présentation du corpus
IV. Plan de la thèse
Chapitre 1: Un chemin pour la route. Vers une poétique de la généricité 
1.1. Les genres littéraires et les genres du discours
1.1.1. Les types de conventions discursives
1.1.2. Du genre à la généricité: l’hypothèse du scalaire
1.2. Avant la route: le précadrage générique du texte
1.2.1. Les titres
1.2.2. Les illustrations de premières de couverture
1.2.3. Les résumés de quatrième de couverture
1.3. Sur la route: généricité et actions
1.3.1. Événement et action
1.3.2. La fabula préfabriquée
1.3 .3 . La scène intertextuelle
1.3 .4. Le topos narratif
1.4. Le personnel générique
1.4.1. La généricité du personnage: entre histoire et fiction
1.5. Cartographies routières: les espaces génériques
1.5.1. L’espace romanesque: du topos à la chôra
1.5.2. Où une route peut en cacher une autre: l’espace intertextuel
Chapitre 2 : Le roman de la cavale 
2.1. Les raisons de la galère: motifs et mobiles de la cavale
2.2. Dead end: les topoï de sortie de route
2.3. Les flics aux trousses et La corde au cou: vie et mort d’un mal élevé
2.3.1. Le « gangster de Montréal » ou la petite histoire d’un cassé
2.3.2. Un « kaléidoscope absurde» : le vagabond solitaire et étranger l
2.3.3. La route du fou et le Nord refuge: les valeurs des pays d’en haut
2.4. De l’amère patrie à la Terre promise: la cavale d’Éthel et le terroriste
2.4.1. Le « outlaw couple» : couple alter ego 1
2.4.2. Le maquisard et la juive errante
2.4.3. « Deers crossing » : la route, espace transitionnel
2.4.4. New York, New York: les deux visages d’un mythe
2.4.5. Prendre parti pour la femme-patrie
Chapitre 3 : Le roman de la déroute 
3.1. Le pathos de l’échec : motifs et mobiles de la déroute
3.1.1. Déroute et refus global
3.1.2. Le mâle en fugue et la ménagère en fuite : déroute et responsabilités familiales
3.1.3. Déroute et rupture amoureuse
3.2. « M’en aller, fuir. Pour mieux revenir » : ritualisation du départ et cyclicité de la déroute
3.3. Roman de la déroute et contre-culture. Voyage au bout de Ma nuit de Guy-Marc F ourrlÏer
3.3.1. Jos Fournier le hobo
3.3.2. Le vagabond solitaire et étranger
3.3.3. La machine, le jardin : une tension structurante
3.4. D’une mobilité l’autre: mouvance spatiale et transgression sociale au féminin dans
Le sentier de la louve de Michelle Guérin
3.4.1. « Ma maison me paraît un caveau funéraire » : la mère
3.4.2. Une neuvaine avortée: la vierge
3.4.3. Sur la route de Chicago : la putain
3.4.4. Montréal, le sas de décompression
3.5. Évagabonde au « Far Est » : maternité, filliation et routes de l’origine chez Francine Lemay
3.5.1. Parent et enfant sur la route: couple alter ego II
3.5.2. « [M]a magie, ma fatigante, ma magnifique présence » : Annie, Julie et les voies renouvelées de la filliation
3.5.3. Les lieux d’une maternité à repenser
3.5.4. Le « Far Est» québécois: un imaginaire inchoatif et féminin
3.5.5. Cartographier l’origine: isomorphisme de la maternité et de la renaissance
Chapitre 4: Le roman de la quête 
4.1. La conquête amoureuse
4.2. Voyage au centre de soi-même: la quête spirituelle
4.3. Enquête sur la passé: le retour au pays nataL
4.4. En amour comme à la mer: petite topographie d’une conquête amoureuse dans Ah, [‘amour [‘amour de Noël Audet
4.4.1. Le couple dépareillé 1
4.4.2. Le loup de mer et la reine d’Outremont
4.4.3. Ah, la mer la mer: paysage-femme et femme-paysage
4.4.4. Un trajet nommé désir: le Far Est et sa carte de Tendre
4.5. « Thar she blows ! » : imaginaire de la fin et quête de la Nouvelle Jérusalem dans Le soleil des gouffres de Louis Hamelin
4.5.1. La terre et les vestiges de la fin
4.5.2. Temps zéro: le désert américain
4.5 .3. Sur la route de (SaI) Paradise : Tollan ou l’empire des signes
4.6. Sur les routes/roots : identité culturelle et « poétique de l’espace métissée» dans
Ourse bleue de Virginia Pésémapéo Bordeleau
4.6.1. Ourse bleue: Victoria, voyageuse de l’entre-deux culturel
4.6.2. De la Baie James à l’Eeyou lstchee ou de la terre Promise à la Terre-Mère: les ‘ Nords d’Ourse bleue
4.6.3. La traversée du désert jamésien et le motif de la perte
4.6.4. Du Nord perdu à l’identité retrouvée: l’Eeyou lstchee et le motif de la trace
Chapitre 5 : La parodie routière
5.1. Une mécanique fictionnelle mise à nu : parodie et métafiction
5.2. Détourner et amplifier: la parodie routière et la stylisation des procédés mécanisés
5.3. Fausses routes. Vers l’est sens dessus dessous de Mathieu Handfield
5.3.1. Le truand, le moribond et l’angoissé: « couple» dépareillé II
5.3.2. Originaux et détraqués 1 : les « acteurs» de soutien
5.3.3. À l’est de nulle part: brouillage parodique et indifférenciation spatiale
5.3.4. Le monde flottant: clichage des lieux et interférences génériques
5.4. Bird-in-hand à dos de souris: locomotion et médiamotion dans Document 1 de François Blais
5.4.1. Idiots du voyage, idiots du village global: couple alter ego III
5.4.2. N’importe où sauf ailleurs: autoroute de l’information et endotisme
5.4.3. D’un genre moribond, de la locomotion et d’une Chevrolet Monte Carlo 2003
5.4.4. Là-bas, tout près: où l’on verra que François Blais réserve un traitement bien
particulier aux espaces de la locomotion dans Document 1
5.5. Du Far Web au Far West: Frontière hyperréelle et poétique dufastfood dans
Toutes mes solitudes! de Marie-Christine Lemieux-Couture
5.5.1. La badass et le chien savant: couple dépareillé III
5.5.2. Originaux et détraqués II : les délégués de l’énonciation contre
5.5.3. Les espaces de la Frontière: hyperréalité et poétique dufastfood
5.5.4. La route carnivore et le complexe de la balafre
5.5 .5. La traversée du désert
5.5 .6. Quelque part entre l’Éden et l’ utopie: Nowhere, Bici
Conclusion
1. Retour sur une odyssée routière en territoires romanesques
II. La route de n’importe qui . .. ou presque: de quelques routards-types
III. Prose des vents: l’imaginaire spatial du roman de la route québécois
IV. Plus loin
Bibliographie
Annexe 

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