Theologie et anthroplogie : approches pascaliennes et complexite

Omniprésentes dans l’œuvre de Pascal, la question de l’homme et celle de Dieu sont sans doute les thèmes les plus récurrents de l’histoire des idées. Dans un tel registre d’analyse, Pascal comme la plupart des penseurs ne fait que battre campagne, en perpétuant une vieille tradition en philosophie. Toutefois, la réflexion qu’il entretient sur l’homme et Dieu ne relève point d’une vaine et ordinaire tentative de définition. Il s’agit fondamentalement de démontrer l’évidente complexité qui jaillit au centre de ces grandes questions devant lesquelles la raison trébuche et perd pied dans son effort de vérité. Ce serait dès lors intéressant de voir comment le savant philosophe va s’y prendre pour résoudre cette complexité qui, avant d’être caractéristique de son anthropologie et de sa théologie, est d’abord et avant tout un trait singulier de l’homme Pascal et de son œuvre.

DE LA COMPLEXITE PASCALIENNE 

De la difficulté interprétative

A bien des endroits, Pascal est un penseur complexe. En effet, il l’est d’autant par la lecture de ses pensées (réflexions) qui dés le départ posent de sérieux problèmes de décryptage que par la diversité d’interprétation de ses textes. Mais, cette complexité s’opère aussi à travers une réflexion qui ne cesse de recentrer la question de l’évidente duplicité de l’homme, vus les paradoxes et les contradictions de sa condition. C’est ainsi qu’après sa mort, Pascal laisse des papiers jetés sans ordre accompli portant sur les grands thèmes de la condition humaine et de la destinée. Ce sont justement l’ensemble de ses réflexions qu’on rassemble sous le titre d’un ouvrage principal : les Pensées. Par ailleurs, si le travail de déchiffrement engendre d’innombrables désaccords, le problème de l’interprétation est pourtant l’aspect qui témoigne plus d’ambiguïté dans le texte pascalien. Qu’on se réfère à l’édition de Condorcet ou bien à celle de Brunschvicg, qu’on suive la version de Port Royal, de Lafuma ou celle de Michel Le Guern, on reste frappé par cette impressionnante diversité des approches conceptuelles résultant d’un même texte et d’un même auteur. Savant et philosophe d’une part, sceptique et anti-humaniste d’autre part, tantôt janséniste et sceptique, tantôt religieux ou mystique, Pascal révèle assurément de très grandes dissonances conceptuelles et identitaires.

De l’identité pascalienne

Faut-il prendre Pascal comme un philosophe au sens classique du terme (c’est-à-dire à l’instar des grands systématiciens comme Hegel, Kant, Leibniz, Descartes…) ou bien faut-il le lire en le tenant à part ? En effet, l’identité pascalienne s’opère de par la diversité des approches attribuées à Pascal et à son œuvre. Comment décliner alors son identité ? Dans ce sens, la première approche pourrait être le savant. Le Traité du vide exprime un Pascal scientifique, de par sa conception des principes physiques. Contre Descartes qui fonde sur des principes métaphysiques, la physique , Pascal pose l’expérience des phénomènes comme le seul moteur fiable de la science. Par conséquent si un principe défendu par la raison est contredit par les phénomènes, il sera faux. De ce fait, aucune conception de l’esprit ne peut prévaloir contre la prééminence des phénomènes. Ainsi, le Pascal scientifique est un empiriste, en ce qu’il se propose de n’admettre rien de certain dans la science que ce que l’expérience permet de vérifier. La seconde approche pourrait être le géomètre. Dans De l’esprit géométrique, Pascal exprime que pour autant qu’on parle de démonstration et de raisonnement, il n’ y a qu’un seul paradigme : la géométrie. Elle nous convainc qu’il n’y a pas de possibilité d’aller au delà car : « […] ce qui passe la géométrie nous surpasse » . En conséquence, seule la géométrie garde les véritables règles du raisonnement en étant selon Pascal la « science qui apprend la véritable méthode de conduire la raison. » . Elle est, pour ainsi dire, l’objet privilégié de l’esprit, celui qui assure le triomphe de la raison et sa capacité à accéder au vrai et au certain. Bref, le Pascal géomètre accrédite à la raison le monopole de la vérité en montrant que ses démonstrations sont si évidentes qu’elles ne peuvent être remises en doute pour autant qu’on parte des principes connus en toute certitude.

La troisième approche pourrait être le sceptique ou le pessimiste. L’objet de la géométrie est l’espace alors que l’homme, au regard de sa nature et de sa situation, reste problématique. Ainsi, l’idée d’un monde dont «le centre est partout et la circonférence nulle part » semble épouser cette impasse cognitive et existentielle. En effet, si « l’ordre le plus parfait entre les hommes » (la géométrie) ne peut nous offrir des repères fiables pour discerner la vérité de notre nature, c’est parce qu’il y a bien égarement de l’homme et que la géométrie aussi certaine soit-elle ne peut éclairer. Le point fixe qu’elle cherche en un tel endroit ne cesse de mouvoir. Pascal n’ y fera pas un pas de plus : « J’avais passé longtemps dans l’étude des sciences abstraites; et le peu de communication qu’on en peut avoir m’en avait dégoûté. Quand j’ai commencé l’étude de l’homme, j’ai vu que ces sciences abstraites ne sont pas propres à l’homme et que je m’égarais plus de ma condition en y pénétrant que les autres en les ignorant » .

En termes clairs, la géométrie ne nous renseigne en rien sur notre condition ; le Dieu que l’homme implore n’est pas celui des démonstrations parfaites. Mais plutôt, un Dieu capable de résoudre ses énigmes. De là, la quatrième approche pourrait être le religieux ou le mystique. L’impuissance de la raison à expliquer l’homme, c’est-à-dire à percer les mystères de sa nature et de sa condition pousse Pascal à recourir à d’autres sources d’informations. Cependant cette résolution, aux yeux de Pascal, atteste en toute vraisemblance l’échec de la philosophie. Ainsi par la Bible, il s’attache à démontrer que l’énigme de l’homme ne peut être comprise qu’à partir de l’Ecriture qui rend véritablement raison de son origine et de son histoire. Il s’adonne alors à Dieu et au Christ c’està-dire à la religion qui seule peut combler son attente. C’est finalement dans une nuit d’illumination mystique que cette conviction religieuse atteint des degrés extrêmes : « Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants. Certitude. Certitude. Sentiment. Joie. Paix […]. Renonciation totale et douce » .

La dernière approche pourrait être le janséniste ou le polémiste qui avance dans Les Provinciales les thèses les plus controversées sur la grâce. Qu’en exprime t-il en substance? Que la grâce est un don surnaturel et incompréhensible. Ne relevant pas de notre mérite, Dieu l’octroie à qui il veut. Cependant les réprouvés sont responsables de leur réprobation. Ce qui paraît étonnant, car si cette grâce n’est pas de l’ordre de la prédestination et que le salut découle d’un choix divin par l’effet duquel les hommes seront sauvés ou damnés, la liberté humaine y sera sans effet. Toutefois, force est de préciser que ce décret n’a pas de caractère irréversible. L’homme, par son libre arbitre doit persévérer dans le bien, en attendant ce don incompréhensible.

En somme, scepticisme cognitif et soumission aux dogmes, rationalité et religion constituent des réalités les plus constitutives de la duplicité pascalienne. C’est pourquoi dans un tel univers d’idées, l’ordre du cœur et l’ordre de la charité forment un centre de rotation en transition constante entre les certitudes de la raison et les mystères de la foi. Antagonistes en toute vraisemblance, complémentaires en toute évidence, il n’y a pas de rupture accomplie entre le scepticisme rationnel et le dogmatisme religieux. Selon Pascal si la foi surpasse la raison, c’est pourtant cette dernière seule qui peut nous autoriser à entrevoir le sens de la croyance. C’est précisément pour cette raison qu’il refuse de poser ses idées en certitudes absolues. Il ne tranche pas; en tant que polémiste, il établit ses raisons au carrefour des opinions et des controverses. Il étend la réflexion en multipliant les angles de perception et en variant les dimensions. Sans doute, est-ce là une manière de méprendre la pensée systématique et la linéarité des principes prônés par le rationalisme philosophique. Ce qui est sûr c’est que la pensée pascalienne n’est jamais achevée; c’est une réflexion qui revient sur elle-même en se remettant toujours en question. Le sens de la dialectique pascalienne se résume ainsi : « Ni la contradiction n’est marque de fausseté, ni l’incontradiction n’est marque de vérité. » .

En conséquence, le texte de Pascal révèle une pluralité de registres de lecture et une profonde ambivalence. En amont, le Pascal géomètre c’est aussi le sceptique ou l’anti-philosophe, c’est également le mystique ou le religieux. En aval, il révèle une œuvre marquée par une diversité de réflexions où le mystique et le surnaturel s’enchevêtrent en permanence faisant ainsi de la dialectique une marque constitutive de sa pensée. C’est une telle idée que Dominique Descotes précise par ces propos : « La recherche de la vérité n’est pas, pour lui, de l’ordre de la simplicité : elle a pour univers la diversité des hommes et des opinions ; à la chaîne cartésienne des raisons, Pascal substitue le labyrinthe des discours. » .

Au reste, la finalité de notre recherche n’est pas seulement de mettre à jour cette complexité et de l’illustrer mais plutôt de voir entre ces différentes appellations attribuées à Pascal quelle est celle qui exprime, le mieux, son projet philosophique et ses intentions les plus fortes.

DE L’EQUATION ANTHROPOLOGIQUE 

De l’énigme humaine 

Par nature, l’homme est le seul animal qui échappe à toute tentative de définition dogmatique. En effet, cette équation définitionnelle semble lier à sa nature insaisissable et toujours muable. C’est notamment pour cette raison que ce problème occupe une centralité particulière dans la réflexion philosophique.

Depuis l’Antiquité en effet, la question de l’homme occupe les plus grands débats de la philosophie. Par le « Connais toi, toi-même », Socrate nous invitait déjà à méditer sur l’identité de l’être. Cette question est reprise en charge par Aristote lorsqu’il participe au débat en appréhendant l’homme comme un « animal politique ». Plus tard, on comprend pourquoi Kant résume toute la philosophie en un problème principal: qu’est-ce que l’homme? Toujours est-il que le mystère de la nature humaine nous semble plus actuel que jamais. Evidemment c’est pour participer à une telle problématique que Blaise Pascal intervient sur la question de l’anthropologie avec un style propre. Qu’est-ce qu’alors l’homme aux yeux de Pascal? L’une des grandes attractions des Pensées est la diversité impressionnante et l’ampleur des réflexions sur l’homme. C’est ce qui illustre l’intérêt capital que cette question représente dans la philosophie pascalienne mais aussi et surtout son évidente complexité. Ainsi, il commence à décrire l’état psychologique d’un homme qui, ayant porté son regard sur son être propre découvre son abandon et son égarement. Ignorant sa provenance et celle du monde, l’énigme humaine prend son origine dans cette appréhension aporétique. Pascal l’évoque dans les Pensées en ces étonnants propos par la bouche de l’athée accablé : « Je ne sais qui m’a mis au monde, ni ce que c’est que le monde, ni que moi-même;je suis dans une ignorance terrible de toutes choses; […] je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu’en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui, m’est donné à vivre m’est assigné à ce point plutôt qu’à un autre de toute l’éternité qui m’a précédé et de celle qui me suit. ».  Par conséquent, s’il intègre la question de l’homme dans une entreprise de recherche de premier ordre, c’est parce que l’anthropologie renferme des thèmes de très forte résonance actuelle. Il s’y ajoute que les efforts de la raison à comprendre la personne humaine et à l’expliquer sont très loin d’épuiser toute sa nature car « Concevons que l’homme passe infiniment l’homme. »  A la fois physique et psychologique, la complexité de l’homme dans le contexte des Pensées dépasse la simple dimension d’une manifestation naturelle. Elle revêt, en effet, les contours d’une détermination métaphysique certaine. En quoi se manifeste alors la duplicité humaine ? Assurément, par une inconstance en tout et par une disproportion naturelle entre ce que la créature humaine est et ce qu’elle désire. D’où la source de toutes les contrariétés.

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Table des matières

Introduction
CHAPITRE I : THEOLOGIE ET ANTHROPLOGIE : APPROCHES PASCALIENNES ET COMPLEXITE
I.1: De la complexité pascalienne
I.1.1: De la difficulté interprétative
I.1.2 : De l’identité pascalienne
I.2 : De l’équation anthropologique
I.2.1: De l’énigme humaine
I.2.2 : De la contrariété
I. 3 : De Dieu : La sensibilité dans l’incompréhensibilité
I.3.1 : De la conscience religieuse
I.3.2 : Du « Dieu caché » ou de la révélation externe
I.3.3 : De la révélation interne
I.3.4 : De la maladie
CHAPITRE II : LE PESSIMISME PASCALIEN
II.1 : Des natures, des ténèbres
II.1.1 : Du scepticisme libertin
II.1.2 : Dépassement et soumission
II.2 : Le péché : la trame des misères
II.2.1 : Corruption et tragédie
II.2.2 : Exutoires funestes
II.3 : La vanité ou le théâtre de l’absurde
II.3.1 : Du calvaire de l’ennui au divertissement
II.3.2 : De l’amour : Cléopâtre
II.3.3 : Dilatoires et déboires
CHAPITRE III : LES PINCIPES DU SALUT
III.1 : Liberté et prédestination : De la problématique de la grâce
III.1.1 : De l’énigme théologique
III.1.2 : La grâce vue par saint Augustin
III.1.3 : De la nature de la grâce et du péché : sources des antipodes
III.2 : Du rationnel pour le surnaturel
II.2.1 : L’athéisme dans la perspective apologétique
III.2.2 : L’homme à l’épreuve du temps : se perdre ou se retrouver ?
III.2.3 : De l’option métaphysique de la raison
III.3 : Un humanisme nouveau
III.3.1 : De l’antihumanisme des Pensées
II.3.2 : Du « roseau pensant » ou de la nouvelle conception de l’homme
Conclusion Générale
Bibliographie

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