Sina Weibo et le milieu numérique en Chine

Géant de l’Internet, la Chine constitue aujourd’hui une des plus grandes figures de l’ordre médiatique mondial. Avec plus de 538 millions d’internautes recensés  , la présence du Web chinois pèse non seulement dans la balance démographique, mais aussi dans la lecture des fondements politiques du réseau. En effet, le discours et les motivations technoidéologiques qui ont présidé au développement de l’Internet en Chine diffèrent largement de ces précédents américains et européens.

Le regard historique que nous allons porter dans la première partie de ce travail rend compte de la lecture des enjeux industriels et politiques qu’ont porté les cadres du Parti Communiste Chinois (PCC) sur les réseaux d’information. La fermeture de Facebook, Youtube ou Twitter relève en effet autant du protectionnisme économique que de la censure médiatique. L’exemple du service de microblog chinois Sina Weibo, qui sera l’objet de notre étude, est sans doute un des exemples les plus parlants des bénéfices apportés par le protectionnisme économique aux industries culturelles chinoises. La réussite commerciale de la firme Sina, la surveillance constante exercée par le gouvernement et la possibilité pour les utilisateurs de dialoguer librement sur le service Weibo forment un mélange atypique et détonnant que nous allons maintenant décrire.

Tour à tour espace, lieu et territoire, cette plate-forme web articule différents intérêts et usages dans des dynamiques parfois antagonistes. Cette complexité prend corps dans l’existence géographique de ce réseau en Chine. Une relecture historique de l’évolution du concept de milieu nous amène à proposer le concept très simondonnien de milieu numérique pour décrire l’ensemble des protocoles et pratiques discursives qui préside à la création des objets numériques. Nous discuterons également son actualisation sous des forme spécifiques appelées topogrammes.

L’Internet chinois : éléments de contexte 

La production de la recherche en sciences sociales s’est longtemps concentrée autour des intérêts politiques et économiques qui entourent les usages et les modes de diffusion de l’Internet en Chine. Les premières études académiques sont issues du champ de l’information-communication et plus spécifiquement du monde anglo saxon (Johnson et Liu, 1996; Qiu, 2005). Leurs approches reposent sur le postulat qu’Internet serait un outil favorisant la démocratisation. Ainsi cette littérature peut se résumer en un échange d’arguments autour d’une alternative : l’entrée de la Chine dans la “société de l’information” va de pair avec la modernisation économique et la démocratisation ou à l’inverse avec un contrôle politique accru de l’information et de la société. Les autorités chinoises craignent en effet de voir se développer de nouveaux canaux de circulation et de nouvelles sources d’information échappant à leur autorité traditionnelle sur les médias – et contestant ainsi leur pouvoir. D’un autre côté, le média internet est également perçu par le gouvernement comme un agent indispensable du processus de modernisation politique et économique (dont l’ouverture de marchés commerciaux intérieurs) permettant de faire circuler l’information de façon optimale, en touchant ainsi l’ensemble des foyers. En somme, un Internet “sain” et maîtrisé soutiendrait le développement du système de valeurs gouvernemental, mais également de l’économie et de la culture. Ici, de nombreuses publications se sont également intéressées au rôle de l’économie en ligne dans la croissance économique de la Chine et aux liens étroits des entreprises web avec la censure (Dann et Haddow, 2008). Ces questions de liberté d’expression et du rapport entre démocratie et médias occupent encore aujourd’hui une large place dans la littérature (MacKinnon, 2009; Douzet, 2007; Yang, 2008).

Les études propres aux usages d’Internet dans le contexte chinois sont toutefois moins nombreuses ou sont généralement le fruit des services marketing des entreprises locales ou internationales en quête de nouveaux marchés (Hwang, 2005; Bergstrom, 2012). Toutefois, on retrouve à la croisée de ces différentes discussions des études plus précises qui cherchent à mettre en relation les dimensions à la fois économique et d’usage du web chinois (Puel, 2009; Fernandez et Puel, 2010). Dans le domaine précis de l’analyse des réseaux sociaux – en anglais Social Network Analysis (SNA), les publications internationales en sciences sociales concernant la Chine restent encore peu nombreuses. Le champ de la recherche en informatique propose plusieurs études décrivant les dynamiques des échanges de contenus (Yu et al., 2011) et les dispositifs de censure en place sur Sina Weibo (Bamman et al., 2012).

Afin de mieux se situer dans le large paysage de cette littérature, cette première partie rend compte des principaux éléments historiques, politiques et économiques d’infra et d’infostructure de l’internet chinois.

Petite histoire et évolution de l’Internet chinois

L’Internet chinois est aujourd’hui le plus grand réseau national, dépassant depuis 2011 l’Amérique du Nord et l’Europe réunies (CNNIC, 2013) . Alors que l’installation des infrastructures a débuté seulement en 1996, l’expansion en a été fulgurante (Fang et Yen, 2006). 51 millions de nouveaux internautes chinois ont fait leur apparition en 2012, soit une hausse de 10% par rapport à 2011 (CNNIC, 2013).

Comme ailleurs dans le monde, les débuts des réseaux informatiques en Chine se déroulent dans le contexte universitaire avec la création en 1994 du CERNET (China Education and Research Network) permettant de relier plusieurs grandes universités du pays. Le 17 mai 1994, la Chine effectue sa première connexion au réseau Internet en se reliant au Stanford Linear Accelerator Center (SLAC) de l’Université de Stanford aux États-Unis. L’année suivante, les infrastructures backbones nécessaires à l’installation de l’Internet à plus large échelle sont déployées (ChinaNet, GBNet, CERNET) et la première licence d’exploitation commerciale est attribuée, effective dès 1996. Le 1er janvier 1997, le Quotidien du Peuple lance sa première version en ligne, devenant alors le premier site Internet d’information officielle du pouvoir central Chinois sur Internet. Dans le courant de l’année, le premier FAI privé chinois China InfoHighway voit le jour. En novembre, le CNNIC (China Internet Network Information Center) est chargé de recueillir et publier des statistiques sur le développement de l’Internet en Chine (Dai, 2007).

Dès son commencement, la mise en place et le contrôle du réseau Internet sont des enjeux importants pour le gouvernement de Pékin. Partie intégrante de leur programme de gouvernance, les dirigeants communistes ont appris depuis longtemps à  considérer très sérieusement les nouveaux outils de communication, à la fois comme un risque et une opportunité. Le plus célèbre témoin de cette histoire est sans doute le cinéma soviétique mis en place par Lénine et Trotski dès leur arrivée au pouvoir en 1917. Les agitki, courts films de propagande, révèleront de grands cinéastes comme Koulechov, Vertov ou même Eisenstein (Mazuy, 2002). Au début des années 90, la Chine s’est engagée depuis plus de 10 ans dans de vastes réformes (gaige kaifang) pour se sortir de l’état de chaos où l’avait laissé la Révolution Culturelle. La politique d’ouverture du pays couplée à un fort protectorat ouvre l’ère du Made in China qui concerne l’ensemble des secteurs industriels, y compris ceux des médias et télécommunications dont le potentiel stratégique et économique est énorme. Les dirigeants de Pékin sont également bien conscients que la place forte que la Chine réclame dans le paysage mondial se dessinera notamment par une intégration accrue dans le réseau mondial des TIC. Ainsi, en mars 2000 alors que la population des internautes chinois atteint 16,9 millions d’internautes, le premier ministre Jiang Zemin affirme : “Internet technology is going to change the international situation, military combat, production, culture, and economic aspects of our daily life significantly.” (Foster et Goodman, 2000) .

Alors qu’Al Gore et l’administration Clinton déploient les “information superhighways” aux États-Unis, le programme d’informatisation et de développement des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) xinxihua devient une des clés du calendrier politique et économique chinois. Jiang Mianheng, le fils du premier ministre Jiang Zemin, est chargé du déploiement de ce vaste projet. Revenu en 1992 après plusieurs années passées dans les universités américaines puis dans la Silicon Valley chez HP, Jiang Manheng investit largement dans les infrastructures et soutient dès 1999 le lancement du haut-débit en Chine avec la compagnie Netcom, aujourd’hui encore deuxième opérateur du pays (Dai, 2007). Fortement influencé par les théories de Alvin Toffler (Tsui, 2007), le gouvernement de Jiang Zemin est bien décidé à ne pas rater la “troisième vague” de modernisation de l’industrie : l’informatisation. La mise en place d’une quinzaine de “golden projects” informe le mouvement de stratégie globale qui doit dynamiser transversalement tous les secteurs d’activité jusqu’au au sein-même de l’administration chinoise. Alors que les “golden customs” se chargent des données du commerce extérieur et que la ”golden sea” devient un outil de communication entre cadres du Parti et administrations locales, les multiples “golden projects” sont soutenus par la volonté de mettre en place un e-government. Pékin veut faire de l’Internet chinois un espace de dialogue entre citoyens et organes du gouvernement grâce notamment à la mise en place de services administratifs en ligne et d’enquêtes transversales sur la qualité de vie dans les différentes villes de Chine. La gestion proactive de l’Internet national offre également au Parti un vecteur unique pour la diffusion de ses idées politiques. Plusieurs études montrent comment les idées et discours nationalistes sur l’Internet ont bénéficié d’un soutien constant du gouvernement chinois, avec notamment comme objectif l’accès aux communautés chinoises émigrées à l’étranger (Hughes, 2000). Finalement, le média Internet doit servir les intérêts du gouvernement et participer à l’unification territoriale, à l’instar des autres médias dits traditionnels comme la télévision.

Censure sur l’Internet chinois

Les modes d’adoption de la technologie Internet par le gouvernement de Pékin illustrent pourtant bien le dilemme constant entre ouverture et protectionnisme qui tiraille la classe politique chinoise depuis la fin de la Révolution Culturelle. L’ouverture au monde et la politique de réformes du “nouveau départ” s’accompagnent pour la Chine de nombreux défis souvent considérés comme extérieurs, que résume avec clarté une phrase célèbre attribuée à Deng Xiaoping : “Lorsque vous ouvrez une fenêtre pour avoir de l’air frais, vous devez vous attendre à ce que quelques mouches rentrent dans la pièce”. Alors que les promesses d’expansion économique et politique de l’Internet sont bien au rendez-vous, les “mouches” entrées par les fenêtres des navigateurs web commencent à essaimer pour faire de plus en plus de bruit.

Depuis 1998, le Ministère de la Sécurité Publique chinois travaille à la conception d’un projet intitulé Golden Shield qui constituerait un fichier global des citoyens chinois utilisable tant pour le contrôle de la démographie que le vol de véhicules ou la sécurité aux frontières (Lyons, 2009). Lors d’un Trade Show intitulé “Security China 2000” se déroulant à Pékin en 2000, le projet est présenté publiquement comme une large base de données devant regrouper les informations administratives des citoyens et leurs activités en ligne dans le but de favoriser le travail de la police (Walton, 2001). Titanesque et complexe à réaliser, le projet est peu à peu modifié pour devenir un système de filtrage de contenus et de blocage de sites, basé sur le système du firewall. Fang Binxing, un professeur spécialisé dans la sécurité informatique à l’Université de Harbin, est nommé chef-ingénieur du projet Golden Shield. Il recrute de nombreux ingénieurs et avec l’aide de l’université de Qinghua et de plusieurs entreprises occidentales (Nortel Networks , Cisco  ). Ensemble, ils s’attèlent au développement technologique du projet qui devait devenir le système de contrôle de l’Internet chinois aujourd’hui en activité. Baptisé de manière informelle “The Great Firewall” (GFW) par analogie avec la “Grande Muraille de Chine” (Great Wall), ce système “ sociotechnique ” hors du commun est aujourd’hui considéré comme une des plus grandes installations d’analyse et de traitement de données en activité. À chaque seconde, GFW traite et scanne des millions de chaines de caractères issues des requêtes et pages vues par des centaines de millions d’internautes (Winter et Lindskog, 2012). Au-delà de la censure automatique, GFW emploierait aujourd’hui entre 30 000 et 50 000 personnes  : ingénieurs, modérateurs, relecteurs, officiers de police, etc. Phénomène particulier, un groupe de rédacteurs est notamment chargé d’intervenir dans les discussions ou les forums en ligne pour faire valoir le point de vue officiel. L’adage veut que chacun des messages posté soit rémunéré 50 centimes RMB, ce qui a amené les internautes chinois à baptiser non sans humour ces représentants de l’ordre politique en ligne “le Parti à 50 centimes” (wumao dang).

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Table des matières

Introduction
1 Sina Weibo et le milieu numérique en Chine
1.1 L’Internet chinois : éléments de contexte
1.2 Médias sociaux en Chine : un paysage morcelé
1.3 Code, langage et milieu(x) numérique(s)
2 Les mèmes Internet, objets numériques culturels
2.1 Les mèmes : définitions et histoire
2.2 Mème, mémoire collective et culture
2.3 Textualité des mèmes et formes d’énonciations numériques
Problématique et hypothèses
3 Réflexions méthodologiques et design expérimental
3.1 Sciences sociales du réseau
3.2 L’analyse de la diffusion sur les réseaux sociaux
3.3 Méthodes d’identification de mèmes dans un large volume de données
4 Résultats et discussions
4.1 Un outil de traitement et de visualisation des mèmes
4.2 Résultats sur un échantillon de mèmes
4.3 Discussions
Conclusion
Annexes

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