Problème interprétatif que pose la différence entre les diverses interprétations de Platon

Vérité, non-vérité et histoire : une coappartenance essentielle

Dans cette première partie, nous avons retracé la genèse de la thèse de Heidegger au sujet de l’essence de la vérité d’Être et Temps (1927) à « Vom Wesen der Wahrheit » (1930). Nous avons vu que la vérité traditionnellement conçue comme une adéquation entre l’intellect et le réel a son origine dans une ouverture qui rend possible la manifestation de l’étant et l’instauration d’un rapport entre l’homme et celui-ci. Cette ouverture est nommée par les Grecs par le mot « alèthéia », qui désigne le « hors-retrait » (Unverborgenheit).

L’essence de la vérité doit alors être pensée en termes de « hors-retrait », et ainsi toujours en référence à un retrait originaire qui fait par essence partie de la vérité. En d’autres termes, il y a lieu de parler d’une coappartenance et d’une co-originarité de la vérité et de la non-vérité, ce qui fait que la méditation du sens d’origine de l’essence de la vérité nécessite une ferme saisie du phénomène de la non-vérité. À cet égard, la non-vérité a reçu une double détermination : d’une part, elle est le « secret », c’est-à-dire le recèlement premier d’où émerge en définitive tout décèlement, alors que d’autre part, elle est l’ « errance » de l’homme, c’est-à-dire l’oubli de, ou l’absence de souci pour le recèlement retirant.

La thèse de la coappartenance et de la co-originarité de la vérité et de la non-vérité est accompagnée d’une autre thèse portant quant à elle sur l’histoire. Selon Heidegger, l’histoire de la métaphysique se déploie dans son entièreté sous le règne de l’errance, c’est-à-dire de l’oubli de l’être ou encore du domaine qui rend possible la sortie du retrait. De ce fait, la prise en vue de l’histoire de la métaphysique permet de prendre en garde l’oubli de l’être et d’ainsi sauvegarder le recèlement retirant en quoi consiste la non-vérité, et qui détermine d’abord et plus que toute autre chose l’essence de la vérité.

Nous avons ainsi sous les yeux les deux moments de la thèse de Heidegger au sujet de l’essence de la vérité : celle-ci consiste (1) en une méditation de l’essence originaire de la vérité comme « a-lèthéia » (ce qui implique simultanément une méditation de l’essence de la non-vérité et de l’essence de l’homme) et (2) en une prise en vue remémorante de l’histoire de la métaphysique comme histoire de l’oubli de l’être afin de sauvegarder le retrait originaire et d’ainsi pouvoir appréhender le « secret ».

Nous verrons dans la deuxième partie de ce travail que Heidegger retrouve le point de jonction des deux parties de sa thèse au coeur de la philosophie platonicienne, car celle-ci témoigne de la pensée originaire des premiers Grecs au sujet de la vérité tout en amorçant son déclin en donnant le coup d’envoi de la métaphysique.

Le premier stade : le règne des ombres

Le premier stade correspond au règne des ombres, c’est-à-dire à la situation des hommes dans la caverne (République, 514a-515c). Ceux-ci sont contraints à ne voir que des ombres d’objets fabriqués agités devant un feu qui se trouve derrière eux, mais comme Socrate le souligne, ils ne voient pas les ombres comme telles : « (…) s’ils avaient la possibilité de discuter les uns avec les autres, n’es-tu pas d’avis qu’ils considèreraient comme des êtres réels (alèthès) les choses qu’ils voient ? / Si, nécessairement. »

Heidegger explique l’incapacité des prisonniers à considérer les ombres en ce qu’elles sont véritablement en notant que les prisonniers n’ont pas de rapport à la lumière et aux choses qui produisent les ombres : ils sont tout entier pris et impliqués dans ce qui est devant eux, et n’ont ainsi aucun rapport à eux-mêmes. Cette situation, qui parait étrange à Glaucon, est selon Socrate analogue à la nôtre propre : « Tu décris là, dit-il (Glaucon), une image étrange et de bien étranges prisonniers. / Ils sont semblables à nous, dis-je (Socrate). »

L’interprétation de Heidegger fait état de cette remarque de Socrate, en soulignant que la situation décrite au premier stade correspond à la situation quotidienne de l’homme : « This situation is the everyday situation of man; it is not an exception but the situation of man in everydayness, insofar as he is given over to idle talk, to the customary, what lies closest at hand, the everyday, business as usual. Man in everydayness loses himself, forgets himself in the press of things. L’analyse de Heidegger met en relief que le premier stade de l’allégorie présente une première perspective sur la vérité comme alèthéia, marquée par l’utilisation de l’expression « to alèthès » pour décrire ce qui est là devant les prisonniers.

Les prisonniers ont donc un rapport au « vrai » non pas comme une forme d’accord entre l’intellect et le réel, mais bien comme « hors-retrait » (même s’il faut ajouter « que ce hors-retrait ne vient pas à la rencontre des hommes enchainés en tant que hors-retrait »)! Cela signifie que l’étant vient faire encontre sous un jour particulier dans le rapport quotidien que l’on entretient avec lui.

La révélation de l’étant n’est toutefois à ce stade que très partielle, dans la mesure où l’homme est complètement absorbé par l’étant, où plus précisément pas la signification habituelle que revêt l’étant pour lui.158 Ce faisant, toute autre manière de se rapporter à l’étant et de porter celui-ci hors du retrait est à ce stade inconcevable pour l’homme, qui ne se connait pas non plus lui-même comme Dasein ou comme « êtredécouvrant», si l’on peut dire.

La complémentarité des lectures heideggériennes de l’allégorie de la caverne

Il est alors possible de lire ensemble les diverses interprétations heideggériennes de l’allégorie de la caverne, car celles-ci sont complémentaires. Cette complémentarité réside d’abord en ce que ces interprétations ont mené Heidegger à parcourir, en partie, le chemin que doit suivre le questionnement sur l’essence de la vérité selon les termes de la conférence de 1930. Chacune d’elles accomplit en effet un moment particulier de la thèse heideggérienne sur l’essence de la vérité : les interprétations de 1931-32 et de 1933-34 ont permis de délimiter l’essence de l’alèthéia en en faisant ressortir quatre traits caractéristiques, que nous rappelons ici :

1) l’alèthéia se dit de la manifestation de l’étant ;

2) l’alèthéia comporte différents degrés ;

3) l’alèthéia est ce qui lie l’homme et l’être, dans la mesure où elle est ce qui libère le regard de l’homme pour l’être de l’étant ;

4) l’alèthéia est toujours conquise de haute lutte, elle est toujours une arrachement au retrait. L’interprétation de 1940, quant à elle, s’appuie sur les progrès réalisés au début des années trente. Elle se veut une lecture de l’ensemble de l’histoire de la métaphysique comme histoire de l’oubli de l’être, se déployant à partir d’une mutation de l’essence de la vérité ayant eu lieu silencieusement chez Platon.

Or, une telle lecture nécessite dans une certaine mesure que soit connue l’essence originaire de la vérité qui contraste avec le concept de vérité comme rectitude.

– d’où l’importance des interprétations antérieures de l’allégorie de la caverne. À notre sens, cette complémentarité est un signe de l’importance de la pensée de Platon dans l’évolution de la thèse de Heidegger sur l’essence de la vérité : c’est une lecture de Platon qui est le véhicule pour faire avancer la réflexion sur la vérité. Celle-ci n’est pas encore arrivée à son terme : la méditation du sens d’origine de l’alèthéia a permis de voir l’oubli qui caractérise en propre l’histoire de la pensée occidentale.

Tel qu’annoncé en 1930, cet oubli doit devenir le point focal de la méditation sur l’essence de la vérité, qui doit ainsi se transformer en une enquête sur l’essence de la non-vérité. S’il s’avérait que cette ultime étape était elle aussi réalisée au fil d’une lecture de Platon, aucun doute ne pourrait subsister quant à l’importance de Platon sur l’évolution de la thèse heideggérienne sur l’essence de la vérité.

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Table des matières

INTRODUCTION
PARTIE I : LA THÈSE DE HEIDEGGER SUR L’ESSENCE DE LA VÉRITÉ
CHAPITRE I : LES ORIGINES DE LA THÈSE DE HEIDEGGER SUR LESSENCE DE LA VÉRITÉ DANS SEIN UND ZEIT (1927) ET « VOM WESEN DES GRUNDES » (1929)
A.Être et Temps : la destruction du concept traditionnel de vérité
1.1. Premier mouvement : la définition classique de la vérité et sa « destruction »

1.2. De saint Thomas à Husserl : de la vérité-adéquation à la vérité comme être découvrant
1.3. De Husserl à Aristote : les origines grecques de la vérité-découvrement
1.4. Le phénomène le plus originaire de la vérité
2.Second mouvement : comment la vérité plus originaire fonde par voie de dérivation le concept traditionnel de vérité
3.La fin du paragraphe 44 d’Être et Temps : vérité, être et Dasein

B.« Vom Wesen des Grundes » (1929) : La transcendance et la liberté comme fondement de la possibilité interne de la vérité
1.La reconduction de la vérité à son fondement : la distinction entre vérité ontique et vérité ontologique
2.La question de la transcendance

3.La liberté transcendantale comme « liberté-jetée » ou « nécessité comprise»
4.Le fondement (Grund) du principe de raison : l’abîme (Ab-grund) de l’être de l’homme
5.L’essence du fondement et la question de l’essence de la vérité
CHAPITRE II : « VOM WESEN DER WAHRHEIT » (1930)
A.La méditation sur l’essence originaire de la vérité
1.1. La liberté comme essence de la vérité. (§§ 1-3)

1.2. Une nouvelle détermination de la liberté (§§4-9)
2.La coappartenance et la co-originarité de la vérité et de la non-vérité

3.La non-vérité comme « secret » (das Geheimnis
4.La non-vérité comme errance : la trame de fond de l’existence humaine
B.Vérité, non-vérité et histoire
1.Le questionnement authentiquement philosophique comme origine de l’histoire

2.Le fil d’Ariane de l’histoire de la métaphysique : l’oubli de l’être. Le dépassement de la métaphysique.
3.Vérité, non-vérité et histoire : une coappartenance essentielle

PARTIE II : LE DÉVELOPPEMENT DE LA THÈSE SUR L’ESSENCE DE LA VÉRITÉ AU FIL D’UNE INTERPRÉTATION CRITIQUE DE LA PHILOSOPHIE PLATONICIENNE
CHAPITRE III : LA QUESTION DE LESSENCE DE LA VÉRITÉ DANS LES INTERPRÉTATIONS HEIDEGGÉRIENNES DE LALLÉGORIE DE LA CAVERNE
A.Platon, l’essence de la vérité et l’histoire
1.La différence de perspective qui distingue les interprétations heideggériennes de Platon

2.Le double-rôle de Platon dans l’histoire de la pensée
3.Le problème interprétatif que pose la différence entre les diverses interprétations de Platon
B.L’interprétation heideggérienne de l’allégorie de la caverne dans les cours sur l’essence de la vérité (WS 1931-32; WS 1933-34)
1.Distinction et relation entre le thème explicite et le thème implicite principal de l’allégorie; interprétation de la phrase introductive du mythe (514a1)

2.1. Le premier stade : le règne des ombres
2.2. Le deuxième stade : le règne du feu
2.3. Le troisième stade : la libération [vers la lumière]
2.3.1. Heidegger et la détermination platonicienne de l’être comme « idea » : le nouveau départ
pour le problème de l’Idée
2.3.2. L’interprétation heideggérienne de l’analogie du Soleil (République, VI, 506-511) et le
caractère aporétique de l’Idée du Bien.
2.4. Le quatrième stade de l’allégorie : le retour aux ombres après l’accoutumance à la lumière
2.5. Récapitulation de l’interprétation de l’allégorie de la caverne dans les cours sur l’essence de la vérité entre 1931 et 1934
C.L’interprétation heideggérienne de l’allégorie de la caverne dans « La doctrine de Platon sur la vérité » (1940)
1.La transformation de la paideia

2.La transformation de l’idea
3.La transformation de l’idea tou agathou
4.Résumé des différences entre les cours (1931-1934) et l’essai (1940)
D.Explication des différences entre les interprétations heideggériennes de l’allégorie de la caverne et mise au jour de leur complémentarité.
1.Motif des différences de l’interprétation de 1940
2.La complémentarité des lectures heideggériennes de l’allégorie de la caverne

CHAPITRE IV : HEIDEGGER ET LA QUESTION DE LESSENCE DE LA NONVÉRITÉ DANS LE THÉÉTÈTE ET LE « MYTHE D’ER » DE PLATON
A.L’interprétation heideggérienne du Théétète : la détermination négative de l’essence de la non-vérité en tant que « pseudos »
1.Les raisons et l’objectif de l’interprétation du Théétète

2.1. La question directrice du Théétète de Platon
2.2. La réponse implicite à la question directrice du Théétète dans la discussion au sujet de la
perception
2.2.1. La double-détermination de la psyché
2.2.2. L’aspiration à l’être comme fondement du rapport de l’homme à l’étant
3.L’apparition du problème de la non-vérité dans le Théétète de Platon dans le cadre de l’analyse du phénomène de la « pseudes doxa »

3.1. La recherche préliminaire : le caractère aporétique de la « pseudes doxa »
3.2. La recherche principale : l’essence de la doxa comme « bifurcation »
3.3. La conclusion de l’interprétation heideggérienne du Théétète : le chemin de Platon vers l’essence de la non-vérité
B.L’interprétation heideggérienne du « mythe d’Er » (République, X, 614 b – 621 b) : la détermination positive du problème de la non-vérité en tant que « léthé »
1.La réinterprétation de « to pseudos » dans le cours sur Parménide de 1942

2.1. Analyse préliminaire de la « léthé » : une lecture de Pindare
2.2. Remarques sur le contexte du « mythe d’Er » : la « polis » et la « dikaiosunè »
3.1. L’interprétation du « mythe d’Er ». Remarque sur la méthode de Heidegger
3.2. La lecture du mythe d’Er (I) : psyché et daimonion (République, X, 614 b-c)
3.3. La lecture du mythe d’Er (II) : anamnèsis et phronèsis (République, X, 621 a-c)
3.3.1. La plaine de la léthé : un lieu éminemment démonique
3.3.2. La consommation de l’eau du Sans-Souci : le signe de l’intimité de l’homme et de la nonvérité
3.3.3.1. La responsabilité de l’homme de sauvegarder l’alèthéia en conservant la léthé : anamnèsis
3.3.3.2. La phronèsis et la philosophie : de la « recherche » à l’« accueil » de la vérité
C.Retour sur l’évolution de la pensée de Heidegger
CONCLUSION

HEIDEGGER ET PLATON, LA VÉRITÉ ET LA PHILOSOPHIE
1.Rappel des résultats de la recherche

2.La pratique philosophique et la question de l’interprétation
BIBLIOGRAPHIE

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