POUVOIR ET FORCE CHEZ MACHIAVEL

Politique et religion : la critique du rôle de l’Eglise

   Le Moyen-âge constitue une période sombre dans l’histoire des idées. En effet, cette époque est marquée par la prédominance du pouvoir religieux sur les autres pouvoirs en l’occurrence le pouvoir politique. Cependant, le XVe siècle constitue une ère nouvelle comme en témoigne ce propos d’Alexandre Koyré : « Avec Nicolas Machiavel nous sommes vraiment dans un tout autre monde. Le ²Moyen-âge est mort bien plus, c’est comme s’il n’a jamais existé. Tous ces problèmes : Dieu, salut, rapports de l’au-delà et de l’ici-bas, justice, fondement divin de la puissance, rien de tout cela n’existe pour Machiavel. Il n’y’a qu’une réalité celle de l’État, il y a un fait celui du pouvoir. Et un problème : comment s’affirme et se conserve le pouvoir de l’État…L’immoralisme de Machiavel c’est simplement de la logique. Du point de vue où il s’est placé, la religion et la morale ne sont que des facteurs sociaux. Ce sont des faits qu’il faut savoir utiliser, avec lesquels il faut compter. C’est tout. Dans un calcul politique, il faut tenir compte de tous les facteurs politiques… ». Ces mots d’Alexandre Koyré montrent le grand changement accompli par Machiavel dans le champ politique, où l’homme se démarque de la cause divine pour donner un sens à son destin sur terre. Ce changement annonce la période de la renaissance surtout avec le « moment machiavélien » ; où l’homme est le maitre de son propre destin. Cette séparation entre le pouvoir spirituel et temporel a eu des influences dans l’histoire des idées. C’est dans ce sillage qu’on peut inscrire cette affirmation de Djibril Samb : « D’ailleurs, les XVI et XV siècles, qui marquent un jalon important vers la naissance progressive de l’État moderne, voient les principaux États européens prendre leur distance vis-à-vis de l’Église romaine. Et d’abord, l’Église catholique connaît comme une sorte de crise de croissance, qui aboutit à sa division »23. Nous pouvons dire que la séparation du spirituel et du temporel a vu le jour en Europe en l’occurrence à Rome. Ainsi, Machiavel sépare la politique de certains principes moraux, il marque une rupture vis à vis de ses prédécesseurs. Au Moyen Age, toute réflexion était philosophique et avait un contenu religieux ; de telle sorte qu’on parlait même de la philosophie comme servante de la théologie. Les analyses importantes faites à cette période s’efforçaient de découvrir les conditions dans lesquelles l’enseignement religieux pouvait être un modèle pour la gouvernance des hommes. Machiavel, quant à lui va séparer la politique de la morale religieuse. Il considère la religion comme une nécessité du pouvoir, mais qu’il ne fallait en aucun cas associer ces deux pouvoirs. La séparation entre le domaine politique et celui de la religion marque un tournant important dans la conception moderne du pouvoir. Ainsi, cette rupture trouve son fondement dans une certaine mesure dans la critique adressée à l’Eglise. Ce pouvoir qui avait depuis longtemps contrôlé la politique Florentine et n’a pas manqué de causer des guerres incessantes. Dans son analyse de ce moment décisif de l’histoire humaine, Jean Jacques Chevallier écrit : « Passion de chercher, de découvrir, exigence critique et libre examen, avides de s’attaquer à tout dogme, de déchirer toutes les scolastiques, orgueil humain prêt à affronter le divin à s’opposer au dieu créateur se suffisant à lui-même, l’homme devenu Dieu pour l’homme, exerçant son propre pouvoir créateur sur une nature désormais coupée des racines religieuses, redevenue païenne. « L’ère des techniques » et au service de l’homme et de son action, se substitue à l’ère médiévale de la « contemplation », orienté et dominé par Dieu. L’individu, encadré par les communautés depuis la famille jusqu’aux métiers, auxquels il appartenait par providence, conduit par l’Eglise au royaume du ciel, à son salut éternel, va peu à peu s’affranchir de cette longue discipline catholique du moyen-âge pour chercher sa voie seule dans une féconde où stérile solitude ».

Rejet de l’utopie et acceptation de la violence

   Machiavel rompt avec une certaine conception du pouvoir politique en tant que recherche d’un idéal pour les hommes tel que le théoriser le philosophe Platon. Pour Machiavel, il s’agira de suivre non pas l’imagination mais plutôt la réalité effective. Ainsi, au XVIe siècle, le Florentin marque la naissance de l’art de l’Etat, il est clair que l’on ne découvre pas immédiatement l’invention de la politique comme domaine spécifique des choses humaines, cette découverte remonte, au XIII siècle. Il est question plutôt d’une redéfinition des règles du gouvernement selon les critères de succès, séparés de la perspective du salut. Si Platon fonde sa cité sur un idéal où règne morale et vertu, Machiavel fait reposer le pouvoir du politique non sur le savoir vrai mais sur la force, une force qui n’est pas le simple déploiement de la puissance mais également des manœuvres. Le Florentin dit au chapitre XV du Prince : « Bien des gens ont imaginé des républiques et des principautés telles qu’on n’en a jamais vu ni connu. Mais à quoi servent ces imaginations ? Il y’a si loin de la manière dont on à celle dont on devait vivre, qu’en étudiant que cette dernière, on apprend plutôt à se ruiner qu’à se conserver ». Car, une cité idéale n’est qu’une pure utopie qui nous plonge dans des mondes de l’imagination. En effet, le Florentin vise surtout par ces propos certains auteurs de l’Italie qui ont redéfini dans la seconde moitié du XVème les principes du bon gouvernement. Ces derniers cherchent à montrer le prince idéal, détenteur d’une bonne morale et qui assure la justice et la paix entre les hommes. Dmitri Georges Lavroff écrit à propos de la cité idéale de Platon : « Parce qu’il est animé par la volonté de définir la société idéale dans son organisation et dans son fonctionnement, on a parfois dit de Platon qu’il était un des fondateurs du mouvement utopiste qui s’est manifesté au long des siècles. Il est vrai que Platon attache une grande importance à un certain nombre de principes abstraits et qu’il sait que la société qu’il souhaite ne sera pas facilement réalisée mais il n’a pas la volonté de décrire un monde idéal. Lorsqu’on lui pose la question de savoir si la cité qu’il décrit existera un jour, il répond affirmativement et il souhaite que cela soit possible car c’est la condition du bonheur de l’homme et du triomphe du bien ». La République de Platon est souvent qualifiée d’utopie, c’est-à-dire une cité dans les nuages. Or, pourtant elle est inspirée de certains faits insolites bien connus à l’époque de Sparte et en Crète ; comme les repas en commun à Sparte et une possibilité des maris insuffisamment doués pour la procréation de prêter leurs femmes à d’autres hommes. Même si la cité platonicienne était irréalisable il donnait au législateur un modèle à adopter comme en témoigne le propos de Chevallier : «Et, après tout, même si la cité ne pouvait être réalisé telle qu’elle, elle avait au moins le mérite de proposer au fondateur ou législateur terrestre un « modèle dans le ciel » dont il lui appartiendrait de se rapprocher au plus juste ». À en croire ce dernier, La République de Platon reste un idéal de vie à adopter afin de parvenir à la paix dans la cité. Cependant, note Machiavel, il est préférable de vivre selon la nature des hommes, c’est-à-dire il faut être méchant pour survivre au sein de la société. C’est cela qui justifie aux yeux du Florentin non pas l’urgence de suivre un idéal mais plutôt vivre selon la situation, c’est pour cette raison qu’il invente la notion de vérité effective dans le champ politique. Partant de l’écart entre la politique chez Machiavel et celle de la tradition philosophique, Mamoussé Diagne écrit : « Nous avons utilisé à deux reprises la notion « d’écart » pour signifier deux choses :
– Tout d’abord pour marquer la distance que Machiavel entretient avec une tradition (la philosophie politique classique) dans laquelle il se situe, et par rapport à laquelle il rompt par un double mouvement. – Ensuite nous avons noté qu’un écart pouvait exister entre le texte du réel et celui de l’auteur, et celui-ci a la charge de réduire dans un souci d’adéquation ». Selon Mamoussé Diagne, Machiavel substitue d’ailleurs même la question du meilleur gouvernement avec celle des gouvernements qui existent. Il est l’inventeur de la politique où Dieu est totalement même absent. C’est dans ce sens que Mamoussé Diagne soutient : « Ce qu’on ne lui pardonne pas, c’est d’avoir donné l’ouverture d’un monde d’où Dieu est absent, ainsi que toutes les entités théologico-éthiques dont l’évocation était une sorte de préalable à la réflexion politique ». Cependant, le mérite de Machiavel est le retour à la réalité telle qu’elle s’est présentée dans le cours des évènements. Il parle en ce sens de la vérité effective et non de l’imagination. L’expression « vérité effective de la chose » figure au début du chapitre XV, elle est devenue célèbre, parce qu’elle exprime, sous une forme condensée, toute l’inspiration réaliste et antiutopique du machiavélisme. Pour Machiavel, il est inutile de rêver des cités imaginaires, il faut se limiter à l’effectivité, puisque la manipulation stratégique des apparences est partie intégrante de la réalité politique. Le réalisme signifie que Machiavel tourne son attention vers ce qui se fait plutôt ce qui devrait se faire. On trouve l’opposition classique dans la philosophie morale entre être et devoir-être. La confusion née de ces deux niveaux désigne l’utopie, si nous revenons à son étymologie : Le mot utopie est une source inépuisable de difficultés d’interprétation en raison d’une étymologie complexe. Le mot utopie peut dériver de « eu-topos », le lieu le meilleur, qui existe véritablement et doit être constamment recherché car sa réalisation concrète est possible. Le mot utopie peut aussi dériver de « ou-topos », le lieu de nulle part ; inutile de le chercher, il n’existe pas, il est même irréalisable. Les deux sens possibles du mot aboutissent à des résultats opposés. En effet, dans un premier côté il y’a un modèle et de l’autre un rêve.

De la méchanceté des hommes

   Le discours anthropologique traite principalement l’être humain où tout ce qui nous renseigne sur sa nature et sa condition. En effet, Il existe trois formes de discours anthropologiques, le religieux, le philosophique et le scientifique. Cependant, Lorsqu’on est en présence d’une hypothèse sur l’origine de l’homme, ses différences spécifiques, on parle de l’être humain en général. Dans cette partie on s’intéresse de prime abord à la question de l’homme et de sa nature. Si Aristote a eu raison de dire que l’homme est un animal politique, c’est à condition d’accepter avec Schopenhauer qu’il est avant tout un animal métaphysique ; c’est-à-dire un être à la fois angoissé et délaissé pour reprendre les termes Jean Paul Sartre. Machiavel a très tôt compris que l’homme est de nature méchant et une fois que l’occasion se présente il le manifeste, c’est pour une telle raison que le prince ou celui qui gouverne en plus des lois a également besoin d’une force pour se maintenir. C’est ce qu’il explique dans Le Prince en ces termes : « On peut combattre de deux manières où avec les lois, où avec la force. La première est propre à l’homme, la seconde aux bêtes ; mais comme souvent celle-là ne suffit point, on est obligé de recourir à l’autre. Il faut donc qu’un prince sache agir à propos en bête et en homme ». De tels propos font admettre que la force ne peut jamais être exclue dans la scène politique, étant donné que les lois sont insuffisantes pour maintenir la stabilité sociale. Puisque, la méchanceté des hommes est un fait incontestable, seule la contrainte peut obliger les hommes à refouler leurs passions. Pour le Florentin, la violence qui fait rétablir l’ordre ne sera jamais condamné mais plutôt celle qui ruine. Un esprit sage ne bannira jamais quelqu’un pour le fait d’avoir utilisé des moyens qui surpassent les règles ordinaires pour ramener les hommes à l’ordre. C’est d’ailleurs ce qui donne à l’Etat sa raison d’être, non parce que les hommes sont bons ou justes mais plutôt du fait qu’ils sont des êtres égoïstes. Dans Les Discours, Machiavel conseille aux gouvernants en ces termes : « Quiconque veut fonder un Etat et lui donner des lois doit supposer d’avance les hommes méchants, et toujours prêt à montrer leur méchanceté toutefois qu’ils en trouveront l’occasion »49. Autrement dit, la méchanceté est inhérente à la nature humaine, qu’elle se manifeste ou reste en latence demeure en l’homme. Le cœur de l’homme est creux et plein d’ordures, s’il peut commettre le mal impunément il ne peut s’empêcher de le faire. La mythe de Gygès50 en est une illustration. Ce dernier quoique manifestement honnête, après avoir reconnu que l’effet de sa bague magique était infaillible envisagea de destituer le roi. Ainsi, il s’introduit dans la délégation qui se rend auprès du roi, dont, une fois arrivé, il séduit l’épouse ; avec la complicité de celle-ci, c’est au roi qu’il s’attaque, il le tue et s’empare du pouvoir. L’homme n’est pas méchant de façon volontaire c’est le désir de possession qui conditionne ses actes. C’est dans ces conditions à en croire Thomas Hobbes que la guerre de tous contre tous ne peut jamais cesser et jamais ne peut rendre la victoire du vainqueur définitive. Et chacun obsédé par l’esprit de conquête et le souci de la conservation de soi-même, il en résulte une inquiétude généralisée. Dans l’histoire de Rome, on voit qu’une fois les Tarquins chassés, c’est comme s’il y’avait à Rome une très forte union entre la plèbe et le sénat, et les nobles paraissaient avoir laissé leur superbe bien connu et être devenus favorables au peuple. Cette tromperie resta inaperçue et l’on n’en vit pas la cause tant que les Tarquins vécurent. La noblesse, qui avait peur d’eux et qui craignait que la Plèbe, si on la maltraitait, ne se rapprochât d’eux, se comportait avec elle humainement ; mais dès que les Tarquins furent morts et que la peur eut quitté les nobles, ceux-ci déversèrent contre la plèbe le venin qu’ils avaient gardé dans leur cœur, et l’offensaient de toutes les façons qu’ils pouvaient. Un tel exemple témoigne que l’homme fait uniquement le bien par nécessité ou dans la crainte d’être sanctionné. Cette vision du Florentin est confirmée par Hobbes qui soutient que « l’homme est un loup pour l’homme »51 , à l’état de nature il y’à une guerre de tous contre tous. En effet, l’état de nature est le moment qui matérialise une vie où il n’existe pas de lois ; où il y’a une anarchie totale entre les hommes. L’Etat en tant que communauté juridique va naître afin de résoudre les conflits entre les individus. Pour Hobbes, le conflit entre les hommes est né du désir de vouloir contrôlé toute situation comme il l’explique: « Et donc, si deux humains désirent la même chose dont ils ne peuvent cependant jouir l’un et l’autre, ils deviennent ennemis et, pour parvenir à leur fin, ils s’efforcent de s’éliminer ou de s’assujettir l’un l’autre »52. En d’autres mots, la violence entre les hommes provient de la concurrence qui existe entre eux. Hobbes considère que les appétits conduisent les individus à la vie anarchique. De ce fait, la haine et l’agressivité dominent jusqu’au jour où les hommes s’associent pour mettre fin aux luttes. L’État va naître pour réguler les passions humaines. Pour Hobbes, il existe trois causes du conflit dans la nature humaine : la compétition, la défiance et la gloire. Hobbes ne manque pas de soutenir : « la première pousse les hommes à attaquer pour le profit, la seconde pour la sécurité et la troisième la réputation ». Autrement dit, le caractère d’une certaine violence n’est jamais gratuit. Il se manifeste dans le désir d’acquérir les biens, la sécurité etc. La paix est donc un désir pour les hommes dans le seul but de fuir la mort. Ainsi, hors d’une menace de la mort, les hommes sont en permanence dans une violence : « les passions qui poussent les humains à la paix sont la peur de la mort, le désir des choses nécessaires à une existence confortable, et l’espoir de les obtenir par leur activité ».

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Table des matières

INTRODUCTION
CHAPITRE I : DE LA CRITIQUE DE L’UTOPIE AU REALISME POLITIQUE CHEZ MACHIAVEL
A/Politique et religion : la critique du rôle de l’Eglise
B/ Rejet de l’utopie et acceptation de la violence
C/De la méchanceté des hommes
CHAPITRE II : LA FORCE COMME NECESSITE DU POUVOIR CHEZ MACHIAVEL
A/ Vertu et Fortune chez Machiavel
B/ Les armes du prince : la force et la ruse
C/ La question militaire
CHAPITREIII : MACHIAVEL ET LA MODERNITE
A / L’immoralisme dans la pensée politique de Machiavel
B/ le jeu des paradoxes dans la pensée politique de Machiavel
C/ Le droit face à l’épreuve du pouvoir tyrannique
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE

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