Pourquoi faire groupe ? : stratégies, créations et réflexions dans l’œuvre réticulaire d’Asger Jorn

“S’entendre dire que l’on est quelque chose implique une idée inéluctable de fatalité à laquelle on ne peut plus se dérober. Asger Jorn fait donc le peintre, comme il fait le sociologue, l’archéologue, le voyageur, l’écrivain, l’expérimentateur, l’architecte, le père de famille, l’amour, l’animateur des revues expérimentales et de groupes d’artistes, la cuisine, l’esthéticien, etc.” On comprend pourquoi il n’a pas fait facilement carrière. (…) Notre société n’admet que les spécialistes, Or la grandeur de Jorn, c’est la diversité de ses dons de peintre, d’écrivain, d’animateur, d’archéologue .

En embrassant ce constat du critique d’art Michel Ragon nous acceptons également sa proposition de dépasser nos propres biais d’écriture et de pensée, nous ne nous interrogeons pas sur qui est Asger Jorn mais bien sur ce qu’il fait. Décentrer ainsi notre regard nous oblige à quitter une position où l’artiste étudié, sa biographie, sa psychologie devenaient les référents centraux autour desquels tournent toutes ses créations et actions. Sortir de cet héliocentrisme c’est aussi remettre en question l’idée d’une forme de transcendance dans les accomplissements de personnes dites exceptionnelles. Dans cette perspective, un modeste retour aux sources est nécessaire, il s’agit de s’intéresser aux traces laissées par l’œuvre d’Asger Jorn lors de son passage. Observer les écrits, les expositions, les collections d’œuvres et de livres ainsi que les actions artistiques et politiques liés à ses interactions nous ont alors menés à nous interroger sur la manière d’en rendre compte, c’est-à-dire de les décrire : il faut pour cela considérer tous ces éléments comme formant un réseau qui n’aurait pas besoin de centre pour se constituer mais simplement de l’ensemble des liens, c’est-à-dire des intentions qui nourrissent son évolution – car ce réseau n’est pas figé. C’est l’ensemble des liens spatiaux, temporels et causaux entre les données extraites des publications, créations, expositions et collections d’Asger Jorn que nous nommons son œuvre réticulaire. Ces données hétérogènes constituées de dates, de théories artistiques, de lieux, de rencontres, d’œuvres trouvent leur place lorsque nous les décrivons dans la perspective de la formation de groupe, c’est-à-dire le moment et l’endroit dans lequel ces données se rencontrent et forment de nouvelles entités. Étudier les groupes – au-delà de l’intérêt pour tout travail de recherche notamment en histoire de l’art – nous a poussé à entreprendre une lecture sociologique de notre sujet. Bruno Latour , chercheur en sociologie des organisations et des sciences démontre l’aspect peu évident de la fondation et de la survie d’un groupe. Le retournement épistémologique qu’il opère consiste à ne pas présupposer l’existence d’un groupe avant même de commencer à décrire les phénomènes qu’il observe.

Qu’est-ce que le groupe ? 

De l’hétérogénéité au collectif : une œuvre réticulaire 

Constatant qu’un artiste danois comme Asger Jorn avait pu être un moteur pour plusieurs mouvements artistiques en France, Suisse, Italie, Danemark, Suède, Allemagne, Belgique et même aux Pays-Bas, nous nous sommes demandé les fonctions et raisons d’un tel engagement. Nos questionnements nous ont mené à élargir notre champ de recherche au-delà des relations sociales et de la publication de manifestes : catalogues, théories, livres, expositions, voyages, prises de positions etc Chaque nouvelle source nous a amené de nouveaux éléments en lien. Les réseaux, l’aspect collectif, les groupes prennent une place importante dès que l’on décrit l’œuvre d’Asger Jorn. Face à cette hétérogénéité, des tensions et des questions émergent. Cette multitude de sujets et d’objets que l’on a trouvée est-elle une partie de l’œuvre ? Le collectif est-il nécessaire à la création individuelle artistique ? À quels besoins répond Asger Jorn lorsqu’il crée des rassemblements ? Quelle est la fonction d’un réseau dans les références théoriques d’un artiste ? Ce réseau bénéficiet-il au rôle d’intermédiaire d’un artiste entre les idées, les pays, les arts etc ? Les groupes sont-ils essentiels à l’œuvre d’Asger Jorn ou sont-ils secondaires ou même accidentels ? Que révéleraientils sur le fonctionnement et la cohérence de l’œuvre ?

L’étape initiale, développée en deux temps dans la première partie, pour tenter de répondre à ces questions sert à définir au mieux les termes que nous utilisons pour décrire notre sujet : collectif, réseau et groupe sont proches mais ne sont pas synonymes et leur distinction apporte quelques éléments de réponse. Les limites du collectif, les configurations des réseaux et les expressions du groupe sont à même d’être analysées en les observant dans l’œuvre même d’Asger Jorn. Nous avons choisi quelques études de cas pour mieux soutenir notre propos. Asger Jorn lui même ayant construit une réflexion et s’étant positionné sur cet aspect collectif, la confrontation avec ce matériau particulier est un développement évident de notre recherche, quitte à y déceler certains paradoxes. Les témoignages des contemporains de l’artiste danois approchent les mêmes problématiques réticulaires singulièrement via leur manière d’écrire, ce qui interroge à la fois nos observations et notre mode d’expression. Dans la seconde partie, en reprenant quelques études de cas tirées de notre corpus nous développons les similitudes de notre sujet avec les études telles qu’elles sont menées en sociologie des organisations notamment par Bruno Latour. Présentant nos sources, qui sont pourtant de nature différente que celles travaillées  habituellement par la discipline sociologique, nous introduisons notre méthodologie telle que nous l’avons construite dans le but de mieux répondre aux phénomènes de groupes présents dans toutes les ressources auxquelles nous avons eu accès et que nous avons pu exploiter.

Collectifs, groupes et réseaux

Définitions et distinctions de collectifs et groupes

Si nous souhaitons interroger les réseaux d’un artiste tout comme ceux de n’importe quelle personne, il convient tout d’abord de poser la question du tracé, des liens que l’artiste ou la personne entretient avec son environnement – temps présent, son histoire – temps passé, ses projets – temps futur, ses liens avec d’autres individus, avec des objets, avec sa ou ses cultures et les espaces dans lesquels cette personne évolue. Le terme de réseau paraît être un concept déjà complexe en lui-même pour ce que nous envisageons comme point de départ dans notre étude. En effet, les réseaux tels que nous venons de les définir – comme liens de natures différentes – correspondent à un ensemble de données (lieux, dates, personnes, œuvres, pays…) connectées les unes aux autres par des liens forts (primaires) et faibles (secondaires, tertiaires…) ; ces réseaux sont en eux-mêmes un matériau de recherche et de rédaction qui tendent à décrire ce que nous préférerions appeler des groupes. En réalité, nous décrivons les liens internes et externes de ces groupes comme étant les réseaux, ce qui explique notre emploi du terme de réticulaire malgré une problématique centrée sur la question des groupes. Il nous est nécessaire de discerner comment les sources que nous avons étudiées nous ont mené à interroger puis articuler ces différents concepts – réseaux, groupes, collectifs et mouvements. Prendre la perspective du groupe, plutôt que celle du collectif par exemple, c’est faire le choix d’une simplification à l’extrême et emprunter la méthode du rasoir d’Ockham c’est-à-dire préférer choisir la solution la moins coûteuse conceptuellement. Ainsi, pour éviter de projeter des représentations a priori, ou d’apporter, avec un mot un ensemble de valeurs sous-jacentes, nous devons commencer par étudier ce que la notion de collectif apporte ainsi que ce qu’elle ne traite pas et démontrer pourquoi le concept de groupe est plus adapté à notre sujet. En effet dans le seul mot de collectif trois grandes notions semblent s’incarner : le groupe, les réseaux et l’intention – agglomérat de significations qui élimine tout individu ou tout groupe qui n’exprime pas de volonté spécifique. L’étude de cette polysémie nous aide à caractériser, déterminer et distinguer ce que nous entendons par réseau, par réticulaire et ce que nous étudions en tant que groupe.

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Table des matières

Introduction
Sources
État de la recherche
Méthodologie succincte, problématiques et plan
Chapitre 1 Qu’est-ce que le groupe ?
De l’hétérogénéité au collectif : une œuvre réticulaire
1.1 Collectifs, groupes et réseaux
1.1.1 Définitions et distinctions de collectifs et groupes
1.1.2 Différentes configurations de réseaux
1.1.3 Une première approche de la réticularité de l’œuvre d’Asger Jorn
1.1.4 Apparents paradoxes des positions d’Asger Jorn dans sa relation au groupe
1.1.5 Une problématique d’écriture : des témoignages réticulaires
1.2 Nécessité du point de vue sociologique : l’acteur-réseau
1.2.1 De l’origine des sources à la nature des données
1.2.2 Les stratégies pour faire groupe
1.2.3 Implication sur l’exploitation des sources
Chapitre 2 Où sont les groupes ?
Rendre une œuvre d’art totale par une méthode globale
2.1 L’œuvre crée la rencontre
2.1.1 La confluence : les arts se rencontrent
2.1.2 Synthétiser les arts
2.1.3 Rechercher et dépasser l’art total
2.1.4 Une œuvre pour toutes les œuvres
2.2 Jeux de création et désirs de l’artiste
2.2.1 L’émulation et l’analogie : imiter et lier
2.2.2 L’imitation jusqu’au détournement
2.2.3 Le Musée imaginaire : rendre explicite les liens
2.2.4 Vers une œuvre ouverte ?
2.3 Unifier une pensée mouvante et multiple
2.3.1 Sympathie et antipathie : assimiler et distinguer
2.3.2 Asger Jorn, théoricien de son œuvre ?
2.3.3 Relativité du regard : hasard et corrélation dans la recherche
Chapitre 3 Faire groupe ?
Stratégies de groupe : le cas des avant-gardes
3.1 Quand faire groupe ? Stratégies et approches temporelles
3.1.1 Analyse stratégique
3.1.2 Rapport au passé
3.1.3 Rapport au futur
3.2 Où faire groupe ? Stratégies et approches spatiales
3.2.1 Introduction à l’espace
3.2.2 Circulation dans les espaces
3.2.3 Trois cas qui jouent avec l’espace : fonder, publier, traduire
3.2.4 Rapports de force
3.2.5 Stratégies collectives
3.2.6 Vers le décentrement
3.3 Pourquoi faire groupe ? Stratégies et approches théoriques
3.3.1 Le groupe comme récit : penser, écrire et créer le groupe
3.3.2 Le groupe comme processus
3.3.3 Le groupe comme fusion
3.3.4 Le groupe sujet de création et comme action
Conclusion
Réponses apportées & Actualité de notre étude
Réflexion heuristique : la fabrique de la recherche
Annexe : Schémas, diagrammes et cartes
Note d’intention : sortir du texte, approcher l’image
A. Modélisation et figuration
Figures et modélisations des réseaux, collectifs et groupes
Diagrammes de répartition des publications, traductions, rééditions
B. Représentation et problématisation
Cartes de circulation des traductions
Chronologie spatiale des publications
Carte stratégique du mouvement Cobra
Carte des créations, collections et déplacements
Carte heuristique des thématiques de la bibliothèque
Infographie de l’œuvre réticulaire
C. Extraction et visualisation
Répartition des langues dans Fin de Copenhague
Carte imaginaire des éléments cités par Asger Jorn dans ses textes de jeunesse
Carte des métadonnées de Signes gravés
Bibliographie

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