Objectivation de ma position de recherche

Objectivation de ma position de recherche

Il est important de rappeler que le chercheur en sciences-sociales bien qu’il tende à produire un discours scientifique, c’est à dire structuré par un ensemble de normes méthodologiques, occupe une position sociale qui influe directement sur son œuvre. En des termes bourdieusiens, le chercheur, comme tout individu socialisé, possède un habitus ou autrement dit, sa propre grille de lecture de l’univers social. Cette matrice d’intelligibilité s’acquiert au long de la socialisation et régit ses représentations et pratiques sociales. Il semble alors nécessaire d’un point de vue méthodologique d’objectiver ma position de recherche, non pas pour rappeler l’origine sociale et la trajectoire intellectuelle comme des étendards fièrement brandit s sur le champ des batailles scientifiques, mais comme une objectivation de ma propre position, permettant au lecteur de situer la provenance de cette recherche. C’est ce à quoi je vais m’adonner, en cherchant la mesure entre pudeur et intérêt sociologique d’une telle démarche.
Le choix d’entreprendre des recherches sur l’institution policière n’est pas anodin si l’on examine ma trajectoire personelle. En effet, j’ai été confronté régulièrement, durant mon adolescence et plus particulièrement ma période lycéenne, aux contrôles policiers. Pour autant je tiens à préciser qu’hormis mon âge et mon style vestimentaire lié à la « culture jeune », je ne possède pas le profil sociologique le plus enclin à subir les formes de discrimination au faciès (selon les résultats et les critères de catégorisation sociale présents dans une enquête menée à Paris par Fabien Jobard, René Lévy et Indira Goris) . Et, il ne m’est en effet que très rarement arrivé de subir un contrôle policier lorsque je me trouvais seul. De fait, je m’identifie en reprenant soigneusement les variables sélectionnées dans l’enquête de L’open Society Justice Initiative comme « masculin », « jeune », « Blanc » (c’est à dire que j’appartiens à la catégorie de « personnes perçues comme des Occidentaux ») et adoptant un style vestimentaire de « culture jeune ». Il en résulte alors qu’au travers de mon appartenance à un groupe de pairs majoritairement composés d’individus « jeunes », « Noirs » et « Arabes », de style vestimentaire « culture jeune », j’ai fait l’expérience des rapports de pouvoir qui traversaient les procédures de contrôle d’identité. Tantôt musclés, tantôt provocateurs, tantôts courtois, il m’a semblé que chaque contrôle venait nous rappeler la domination sociale que nous partagions.
Cette confrontation à la police a catalysé un certain nombre de ressentiments, stade embryonnaire de la politisation. En effet, même si elle était encore très peu consciente à cette époque de ma vie, nous (en tant que groupe de pairs) vivions dans une société, un système politique, une organisation sociale dans laquelle nous ressentions une force coercitive excluante. Les contrôles policiers ne sont bien entendu pas l’unique variable de ma politisation, mais je ne m’y étendrai pas davantage.
C’est à la suite de ces expériences de domination par la force publique que naquît en moi cet intérêt de questionner et d’analyser les dynamiques de production de ces contrôles policiers ainsi que les logiques de catégorisations sociales. Si bien qu’en troisième année à l’université, j’ai effectué un mémoire de recherche sur les contrôles au faciès. Par la suite, l’intérêt de continuer à travailler sur l’institution policière est resté. J’ai ainsi réalisé en première année de master un travail sur l’affaire Joachim Gatti, un militant éborgné par un tir de Flashball.
Pour autant, il ne s’agit aucunement de se lancer dans une croisade contre l’institution policière au travers de ce mémoire. Il est le résultat d’un travail méthodologique de neutralisation de ma position de chercheur et d’un effort d’honnêteté intellectuel, sans lesquels il ne saurait être digne de la sociologie. Ainsi, cette recherche s’appuie sur un ensemble de matériaux (entretiens, observation ethnographique, rapport parlementaire, expertises du Défenseur des droits, articles de presse) qui orientent son développement.
Par ailleurs, il est à noter que durant mes deux terrains d’observation, les policiers et gendarmes responsables de ma venue ont tous été accueillants et bienveillants à mon égard. À ma surprise, puisque mon observation s’est déroulée pendant la période de l’état d’urgence, ma présence n’attisait guère de suspicion particulière et je me baladais à mon aise dans les locaux du CNEFG comme du SOP. Cette première approche des institutions de police et de gendarmerie a eu le mérite, autant d’un point de vue personnel que sociologique, d’ébranler un certain nombre de prénotions qui avaient pu se construire alors que je me trouvais dans une position d’interaction différente. Un brin ironique, je n’étais plus le sujet de leur travail, mais ils devenaient celui du mien ; les efforts de présentation de soi se rééquilibraient par rapport à la position de domination qu’instaure le contrôle d’identité.

De la gestion individualisée des foules

La première partie de cette recherche répond à un double objectif. Premièrement, elle permet de jalonner les termes de ce travail en présentant les principes essentiels de la doctrine française du maintien de l’ordre. On évoquera le long processus d’institutionnalisation d’une force chargée d’encadrer les foules, qui nous fera remonter jusqu’au XVIIIème siècle. Ensuite, dans un second moment, il s’agira de questionner les transformations récentes du maintien de l’ordre. On effectuera une analyse centrée sur la construction politique et policière du phénomène social des casseurs à partir de l’étude de certains d’évènements instituants. Celleci nous mènera à l’hypothèse d’une individualisation du maintien de l’ordre par l’imbrication de nouvelles rationalités, initialement liées à la police judicaire, au sein de l’activité de la police d’ordre. Ce passage s’appuiera essentiellement sur l’observation d’une semaine menée au CNEFG, à Saint-Astier.

Principes et évolutions tactiques du maintien de l’ordre

Cette première sous-partie est très descriptive, parfois fastidieuse, mais elle a le mérite d’offrir un panorama sur le maintien de l’ordre sans lequel il est compliqué de saisir la suite de la démonstration. Elle est l’occasion de rappeler que le maintien de l’ordre est le résultat d’une lente institutionnalisation qui a débouché sur la création de forces spécialisées en 1921 . On exposera également l’ensemble des savoir-faire et des principes qui structurent l’activité du maintien de l’ordre à la française.

Qu’est- ce que le maintien de l’ordre et par qui est – il réalisé ?

Une lente institutionnalisation

Le 14 juillet 1789 au matin, l’hôtel des Invalides fut pillé permettant aux révolutionnaires de récupérer près de trente mille fusils et une vingtaine de canons. Dans l’après-midi la Bastille,symbole de la forteresse du pouvoir monarchique est prise sans grande peine par la foule révolutionnaire. Ces évènements fondateurs de la Révolution française le sont également dans l’histoire plus restreinte du maintien de l’ordre. Il s’agit tout simplement de l’échec du pouvoir en place à protéger ses bâtiments publics, échec qui entraîna la chute du régime politique en place. L’article 12 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, promulguée le 26 août 1789, semble d’ailleurs en tirer les conséquences : « La garantie des droits de l’Homme et du Citoyen nécessite une force publique : cette force est donc instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée. »
Les prémisses du maintien de l’ordre apparaissent. Mais il faudra tout de même attendre plus d’un siècle, deux révolutions, l’insurrection de la Commune de Paris et plusieurs massacres tels que la fusillade de Fourmies le 1er mai 1891 pour qu’une force spécialisée dans le maintien de l’ordre public voit le jour, en 1921. C’est au terme d’une « guerre de couloirs » menée par le haut corps d’armée que seront créés subrepticement les premiers pelotons de gendarmerie mobile. Leur lente institutionnalisation prit une forme effective au travers de l’instruction du 1er août 1930. Les principes furent posés et la maîtrise de soi, la dépersonnalisation des manifestants, des techniques d’intervention et une expertise de la foule furent inculqués aux gendarmes mobiles. L’idée n’est plus d’avoir des agents qui imposent une force supérieure à celle des manifestants pour rétablir l’ordre mais plutôt des professionnels doté d’un savoir-faire spécifique pour encadrer et repousser la foule.
Le 9 décembre 1944, au sortir de la Seconde Guerre mondiale et suite à la dissolution des groupes mobiles de réserve (GMR), force de maintien de l’ordre sous Vichy, les compagnies républicaines de sécurité (CRS) furent instituées par le Général De Gaulle, intégrant les collaborationnistes des GMR, de même que d’anciens résistants gaullistes et communistes.
De nos jours, deux forces sont spécialisées dans le maintien de l’ordre : une de la gendarmerie nationale (les escadrons de gendarmerie mobile) et l’autre de la police nationale (les compagnies républicaines de sécurité). Elles fonctionnent sur des schémas tactiques similaires et disposent d’équipements analogues. Elles ont la particularité de pouvoir intervenir en tout temps et sur l’ensemble du territoire national, bien qu’en pratique, les EGM s’occupent plutôt des zones rurales (ainsi que des territoires d’Outre-Mer) et les CRS des zones urbaines.
Toutes deux ont pour activité principale le maintien de l’ordre mais lorsqu’elles n’y sont pas affectées, elles participent généralement à des missions de Sécurité publique. Du reste, « les ‘‘forces de maintien de l’ordre’’ se définissent alors comme l’ensemble des groupes spécialisés dans l’usage d’un répertoire d’action spécifique, destiné à gérer les différentes formes de contestations sociales, syndicales et politiques, de telle sorte que leur propre désordre n’enclenche pas un désordre supérieur à celui qui est nécessaire pour encadrer les contestations tolérées. Ce qui renvoie, d’une part, à la capacité d’encadrer les conflits tolérés et, d’autre part, en cas de ‘’désordres’’ trop importants, à ramener les manifestants à l’ordre en distillant des procédés faiblement dolosifs ».
Le maintien de l’ordre est pensé comme une activité permissive dont le but est d’autoriser l’expression des libertés publiques. C’est ainsi que le rapporte Bernard Boucault, ex -préfet de police de Paris lorsqu’il s’adresse à la commission d’enquête parlementaire : « je citerai ce que je dis toujours lors de la réunion de briefing préalable à une manifestation avec toutes les personnes qui participeront au maintien de l’ordre : “Cet après-midi, nous n’aurons pas devant nous des adversaires mais des citoyens qui veulent exercer leur droit de manifester pour exprimer leur opinion, et notre devoir est de garantir cette liberté, en leur permettant de l’exercer en toute sécurité.” C’est cela, selon moi, l’ordre public républicain, et il doit inspirer toutes les décisions que nous prendrons au cours de la manifestation’’».Les forces de l’ordre ont alors pour fonction d’aménager, le mieux possible, les libertés collectives des manifestants.
Elles seraient finalement un outil démocratique au service du pouvoir en place, déterminé par un encadrement juridique et des savoir-faire professionnels, qui œuvre pour la tolérance politique des contestations sociales, dans une certaine mesure, définie par ceux qui l’instrumentalisent.

La publicisation d’une catégorie policière : les « violences urbaines »

Un discours sécuritaire sur la banlieue et ses habitants

En octobre 1997, lors d’un colloque à Villepinte organisé par le gouvernement de Lionel Jospin, une rupture s’instaura dans le débat classiquement jalonné entre une droite « sécuritaire » et une gauche à laquelle on pouvait grossièrement ajouter l’adjectif de « sociale ». Pour schématiser la situation discursive, les sympathisants de droite prônaient une logique répressive quant à la délinquance, alors que la gauche se voulait plus attentive aux causes sociales. Mais le Parti Socialiste s’appropriait dorénavant le thème de la sécurité auparavant laissé à la droite, en la qualifiant de « droit fondamental de la personne humaine ».
Depuis lors, un partage commun des plaidoyers sécuritaires s’est effectué entre la gauche incarnée par le PS, la droite par l’Union pour un Mouvement Populaire (UMP) (maintenant les Républicains) et le Front National (FN). Laurent Mucchielli signale que dans ce contexte, « sur le plan médiatique, on assista dès 1998 à une ‘‘campagne de disqualification’’ visant les journaux qui soulignaient encore les causes sociales de ‘‘l’insécurité’’ et des ‘‘violences urbaines’’ ». Il ajoute le fait que s’est imposé « une pensée unique catastrophiste, expliquant que les choses vont toujours plus mal, que la délinquance ‘‘explose’’, que les délinquants sont ‘‘de plus en plus jeunes et de plus en plus violents’’, qu’ils n’ont plus aucune morale, que le chômage et les institutions n’y sont pour rien, que c’est la faute de parents ‘‘démissionnaires’’ et de juges ‘‘laxistes’’, qu’il faut donc ‘‘passer à autre chose’’ pour rétablir ‘‘enfin’’ l’ordre et la sécurité […]. Depuis 2002, c’est une véritable frénésie sécuritaire qui s’est emparée de nos gouvernants, et qui se déploie dans un empilement de lois venant réformer le droit et la procédure pénale tous les six mois en moyenne » . Le tournant de 1997 s’est ainsi amplifié avec la nomination de Nicolas Sarkozy au poste de ministre de l’Intérieur en 2002.
De la même manière, un lien politique et médiatique est construit entre immigration et délinquance. Éric Fassin rappelle que le 30 juillet 2010, le Président de la République « établit un lien direct entre immigration et délinquance » en déclarant : « Nous subissons les conséquences de cinquante années d’immigration insuffisamment régulée qui ont abouti à un échec de l’intégration ». On le comprend, la cible privilégiée des discours sur l’insécurité serait les jeunes issus de l’immigration, habitants des quartiers populaires et organisés en bandes. Marwan Mohammed propose de définir les bandes en tant que « des regroupements juvéniles, informels et durables, qui se distinguent par une dynamique transgressive et un rapport conflictuel avec leur environnement immédiat » . Les rapports que ces membres entretiennent avec le monde social se caractériseraient par la déviance et l’hostilité comme facteurs de cohésion sociale. Elles se forment au carrefour d’une exclusion sociale et spatiale, entre discriminations et désavantages sociaux (chômage, précarité, instabilité familiale, lieu de résidence excentré des principales zones d’activité, etc.). En constante tension avec les agents de socialisation que sont l’école et la famille, elles sont structurées par un ensemble de normes et de pratiques où de nombreux actes de déviance se trouvent valorisés. Elles offrent un cadre d’intégration et de valorisation sociale pour certains individus que ni l’État ni la famille ne sont en mesure de leur apporter. La question directrice de cette recherche n’étant pas d’analyser ni la formation, ni la composition et ni les logiques qui structurent le fonctionnement des bandes, l’on renvoie à la lecture de l’ouvrage de Marwan Mohammed intitulé La formation des bandes, (mobilisé comme pilier de réflexion à ce sujet). Il s’agit plutôt de montrer comment les bandes sont apparues comme la figure de la petite et moyenne délinquance face à laquelle l’action répressive doit se faire toujours plus pressante.

Genèse et évolution des violences urbaines

Le récit commun en matière de violences urbaines en situe les prémices à Vaux-enVelin en 1979. Puis en 1981, à Vénissieux, dans le quartier des Minguettes où des heurts entre policiers et jeunes de la cité furent fortement publicisés. Les médias découvraient les rodéos, les vols et les incendies de voitures. Ensuite, en 1983 et en 1987, de nouveaux affrontements avec la police éclatèrent dans cette même banlieue Lyonnaise. Puis de nouveau à Vaux-enVelin en 1990, 1992, 1994 et 1995, à Rouen et à La Courneuve en 1994, à La Duchère, quartier lyonnais, et à Dammarie-lès-Lys près de Melun en 1997, à Toulouse en 1998, à Montauban en 1999. La décennie suivante est également marquée par des incidents similaires avec Montbéliard en 2000, Nîmes en 2003, les émeutes de 2005 dans de nombreux endroits en France, Villiers-le-Bel en 2007, Saint-Étienne en 2009, Grenoble en 2010 ou encore Trappes en 2013. Cette Liste n’est absolument pas complète. Elle relate certains évènements qui ont pu faire l’objet d’un traitement médiatique national.
Il ne faut toutefois pas succomber à la tentation d’un récit linéaire qui identifierait une augmentation tendancielle des dérives urbaines. Laurent Bonelli le rappelle : « L’intérêt des pouvoirs publics pour les désordres urbains ne date pas, comme tend à l’accréditer une légende dorée, des rodéos automobiles de Vénissieux et des Minguettes, qui connurent une certaine publicité durant l’été 1981. L’hebdomadaire L’Express enquête par exemple en septembre 1973 sur les ‘‘petits durs qui terrorisent les ménagères, qui dévalisent les supermarchés et pillent les caves [parce qu’] ils s’ennuient. À en mourir’’ » . De même que chaque débordement mérite d’être considéré pour ce qu’il a de particulier, selon des situations géographique, sociale, politique et économique qui lui sont propres. Les phénomènes de « violences urbaines » trouvent leur genèse dans des contextes de pauvreté et de précarité sociale et économique. Ils sont l’émanation éruptive des rapports conflictuels entre policiers et jeunes des quartiers populaires. Ils surgissent souvent à la suite d’un contrôle d’identité ,d’une arrestation, ou d’un fait plus marquant qui affecte l’univers collectif d’un quartier (blessure grave ou mort d’un habitant suite à une intervention policière par exemple). L’objet de cette démonstration ne nous permet pas d’avancer d’avantage sur ce terrain, c’est pourquoi l’on revoie à la lecture d’un article de Stéphane Beaud et Michel Pialoux : leur « démarche qui cherche, pour le dire vite, à relier étroitement ‘‘émeute urbaine’’ et processus de paupérisation-fragilisation-précarisation des classes populaires, invite à aller au-delà de cette perspective en menant des analyses en termes de contextualisation ».

Controverse interne et enjeux politiques de la gestion des « violences urbaines »

Les réactions de Nicolas Sarkozy lors des émeutes de 2005 expriment limpidement l’idéologie d’une reconquête des territoires « perdus » par la république, précédemment évoqué. Ce point sera l’occasion de mettre en évidence la manière dont certains « évènements instituants» ont catalysé des processus internes de renouvellement dans la gestion des « violences urbaines ».

Les émeutes de 2005 et 2007 : évènements instituants ?

Discours de Sarkozy durant les émeutes de 2005

Ce sous-point vient compléter la réflexion précédente sur les casseurs et illustre la rhétorique sécuritaire qui cible les quartiers populaires. On évoquera tout particulièrement le discours du ministre de l’Intérieur, tenu le 8 novembre 2005 à l’hôtel de police de Toulouse. En effet, il met clairement en évidence les évolutions dans la conception du maintien de l’ordre en matière de « violences urbaines ». Il ne s’agit évidemment pas de surinterprêter la place du politique qui n’est pas seul à l’origine des processus internes de renouvellement débutés dans les années 1970 et accentués au tournant des années 1990. Le but est surtout de saisir comment la communication du ministre de l’Intérieur a accéléré la judiciarisation du maintien de l’ordre (et donc les transformations de doctrine et d’organisation des forces mobiles) de même qu’elle a permis le déploiement d’unités dédiées aux violences urbaines.
À l’occasion des émeutes de 2005, Nicolas Sarkozy s’adresse à une foule de policiers et de CRS toulousains, le 8 novembre. Dans la continuité idéologique de la démonstration précédente, le ministre de l’Intérieur expose sa perception du problème : « Alors, l’enjeu, il est assez simple : soit les bandes gagnent, soit la République l’emporte ». Pour cela des ordres concrets sont émis : « La première chose, je vous demande d’interpeller les émeutiers parce que l’interpellation, cela permet de déférer à la justice ». La stratégie discursive se veut émotive, les policiers doivent se sentir concernés par la situation, impliqués dans « l’enjeu de la République ». La colère, l’émoi et l’esprit de corps sont éveillés: « J’étais l’autre jour à Grigny, dans l’Essonne, dix de vos camarades, CRS, se sont fait tirer dessus avec du calibre 12. On a visé la tête ». Il prend par la suite de multiples exemples de policiers mutilés (mâchoire fracturée par une boule de pétanque, crâne fracturé, etc.), d’innocents grièvement blessés (racket d’un appareil photo ayant mal tourné, caillassage d’un bus avec une femme et son bébé à l’intérieur, etc.), déclarant que « quand on a à faire à des gens comme ça, on ne se pose pas la question de savoir si on doit faire son devoir ». La violence doit toutefois être contenue de manière à éviter qu’une bavure ne déstabilise l’institution policière et le pouvoir politique :
« Donc, vous interpellez, vous respectez scrupuleusement votre éthique et vos valeurs, aucune brutalité inutile. Un certain nombre de provocateurs n’attendent que cela ».
En dernier lieu, il effectue une mise au point sur certains usages sémantiques : « Puis je voudrais terminer sur une remarque plus personnelle, sur le vocabulaire. Je vais vous dire ce qui me choque : je n’aime pas qu’on appelle tournante ce qui est un viol, je n’apprécie guère qu’on appelle jeunes quand ce sont des voyous, je ne crois pas qu’il soit très intelligent de dénommer grands frères ceux qui sont des caïds et je pense qu’à force d’avoir parlé d’incivilités pour décrire des faits d’émeutes, on a d’une certaine façon sous-estimé le problème ». Les policiers sont ainsi avertis, ils doivent agir contre des « voyous » ou « caïds » qui commettent des « viols », dont on négligerait la dangerosité alors même qu’ils créent « l’émeute ». Ainsi dessine-t-il les schèmes de symbolisation des banlieues. Une construction sociale du nouvel ennemi intérieur est opérée : les jeunes des quartiers populaires organisés en bandes. 2005 est d’ailleurs la première fois que l’état d’urgence fut utilisé en métropole pour lutter contre une menace intérieure. Auparavant cette disposition fut appliquée (dans d’autres proportions) en cas de guerre ou de menace extérieure (en 1961 lors du putsch des généraux à Alger et 1985 en Nouvelle-Calédonie).
Les émeutes de 2005, puis celles de 2007 ont alimenté des dissensions internes à l’institution policière sur l’efficacité et la légitimité (les deux étant liés) de tel ou tel service à intervenir. Certains considérants les CRS et EGM inaptes à gérer de tels évènements alors que d’autres estimaient au contraire que la gestion des violences urbaines est du ressort des forces mobiles, qui s’illustrent par leur savoir-faire et leur professionnalisme.

 

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Table des matières
Introduction 
Objectivation de ma position de recherche
I. De la gestion individualisée des foules 
Principes et évolutions tactiques du maintien de l’ordre
1. Qu’est-ce que le maintien de l’ordre et par qui est-il réalisé ?
2. Le maintien de l’ordre : une pratique encadrée
3. Prévision, mise à distance et continuité hiérarchique
4. Eléments pour une sociologie professionnelle des forces mobiles
5. Du maintien de l’ordre flouté, un savoir-faire floué ?
L’interpellation comme nouvelle rationalité du maintien de l’ordre
1. Le maintien de l’ordre dans son rapport à l’activité protestataire
2. Une nouvelle ère ? La judiciarisation du maintien de l’ordre ou comment passe-ton d’un travail de police d’ordre à un travail de police judiciaire ?
II. Une gestion particulière des « violences urbaines » 
La problématique des « violences urbaines »
1. La publicisation d’une catégorie policière : les « violences urbaines »
2.Controverse interne et enjeux politiques de la gestion des « violences urbaines »
Des unités d’intervention contre les violences urbaines: les « mini-CRS » départementaux
1. Des policiers départementaux projetés dans les cités
2. Initiative policière et politisation de la fonction
Un style de police plus brutal dans les quartiers populaires
1. La logique de l’affrontement
2. Ce que les « violences urbaines » font au maintien de l’ordre
III. En quoi les lanceurs de balles de défense posent-il problème ?
Les violences urbaines comme variable de désajustement du MO : l’exemple des Lanceurs de balles de défense
1. Une approche sociologique par l’instrument : Ce que nous disent les lanceurs de
balles de défense sur la police dans les quartiers populaires
2. Les lanceurs de balles de défense : symbole d’une convergence dans la gestion des foules ?
La critique externe des lanceurs de balles de défense : une analyse de la controverse publique
1. La construction sociale du statut de victime
2. Le statut des médias : entre arène publique et journalistes acteurs
3. Le « temps » des expertises
4. Une difficile mise à l’agenda politique
5. L’imperméabilité de l’institution policière
Conclusion
Bibliographie 
Annexes 

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