Maintenir la technologie aérosol et son industrie

Une technologie de masse 

Depuis l’industrialisation de son processus de fabrication pendant la seconde guerre mondiale, la technologie aérosol s’est considérablement développée, d’abord aux États-Unis, puis en Europe et dans le reste du monde. Quasiment inexistante avant 1940, la production d’aérosols, toutes applications confondues, représente aujourd’hui plus de douze milliards d’unités fabriquées chaque année dans le monde, soit deux produits par habitant de la planète . De nombreux secteurs de l’industrie de masse sont concernés par cette innovation qui étend rapidement son envergure pendant les années 1950 et 1960 : produits ménagers type « décapfour », produits cosmétiques comme les laques « Elnet » ou les déodorants, parfums, produits d’entretien mécanique, produits techniques pour composants électroniques, diffuseur d’insecticides, produits alimentaires, dispositifs techniques de sécurité (lacrymogène), et de sureté (extincteur). L’aérosol est emblématique de l’expansion de l’univers de la consommation depuis 1945, et peut être considéré à cet égard comme une technologie de masse majeure du XXème siècle. L’expansion conjointe de la consommation à grande échelle et des activités industrielles la rendant possible a fait l’objet de nombreux travaux historiques qui mettent en scène de manière concrète la constitution des marchés de masse (Strasser, 1989) ou les dimensions politiques et culturelles de ce modèle économique, aux États-Unis (Cohen, 2004) comme en France (Ross, 1994). Plus récemment, et sur un plan plus général, les relations entre production industrielle, consommation et croissance économique pendant  cette même période ont été analysées dans les termes de « la ‘grande accélération’ de l’Anthropocène » (Bonneuil & Pestre, 2015). Au cœur de ces réflexions réside l’idée d’une industrie qui, tout en permettant une consommation de masse des technologies qu’elle produit, génère sans cesse de nouveaux risques, de nouveaux dégâts. Sur ce dernier point, l’industrie des aérosols ayant subi de multiples crises depuis ses débuts, constitue un cas exemplaire. Certaines conséquences néfastes sont avérées comme des accidents domestiques et industriels avec des feux d’usine, de zone de stockage et de centre de tri, et la réduction de la couche d’ozone lié à l’usage des gaz Chlorofluorocarbone. D’autres sont disputées comme des cancers de type angiosarcome du foie qui font l’objet de procédures judiciaires aux ÉtatsUnis. La technologie aérosol a ainsi généré tout au long de sa trajectoire historique une série de problèmes environnementaux et sanitaires d’ampleurs variables. Pour autant, nous verrons que ces différents obstacles n’empêchent en rien la technologie et son industrie d’étendre leurs marchés.

Histoires industrielles 

Dans La Société du Risque, Ulrich Beck considère que l’activité industrielle et la production de masse sont rattachées à la conception d’un monde à risque sur lequel il faut désormais réfléchir et agir (Beck, 2001). Son questionnement est d’ordre sociologique plus qu’historique. Davantage axé sur les conséquences que sur les causes, il assume l’ancrage de ses raisonnements dans un monde contemporain. Dans cette manière de questionner les problèmes de son temps, les catégories mobilisées dans l’analyse que sont « l’industrie » et le « risque » forment un binôme inséparable. Beck utilise d’ailleurs dans sa préface française cette association forte en parlant de « société (industrielle) du risque ». La société du risque relève ainsi d’une dynamique particulière selon laquelle à la répartition des richesses correspond une répartition des risques. Le risque devient ici la face cachée de la production de richesses rendue possible par le maintien de l’activité croissante de l’industrie. Il est pensé comme une conséquence presque naturelle de l’activité industrielle. Un élément central de l’ouvrage de Beck consiste à identifier dans la période contemporaine ce qu’il nomme la « modernité réflexive ». Cette réflexivité est, selon lui, le fruit d’un changement important dans l’organisation sociale. Il ne s’agit plus de « libérer l’homme des contraintes traditionnelles » mais désormais de « gérer les problèmes induits par le progrès technico-économique luimême» (Beck, 2001, p35). C’est ainsi qu’il définit un « processus de modernisation » qui « devient réflexif » (Beck, 2001, p36). Des travaux ultérieurs abondent dans le même sens en abordant le problème sous l’angle d’une « culture réflexive » (Giddens, 1994). L’industrie, productrice de dégâts matériels et humains, est pensée comme génératrice de risques à calculer et à gérer. Elle fait partie « des dimensions institutionnelles de la modernité » au même titre que « le capitalisme », « la surveillance », et « la puissance militaire » (Giddens, 1994). Ces approches font de l’industrie une source majeure des maux contemporains, tout en considérant que la posture réflexive, si elle a trait à la confrontation avec les conséquences des activités humaines, peut conduire à offrir de nouveaux moyens de gestion de celles-ci.

Depuis quelques années, le constat d’une transformation récente de nos sociétés industrielles vers un modèle réflexif général a fait l’objet de critiques de la part de certains historiens des sciences et des techniques (Fressoz & Pestre, 2013), tandis que le manque de profondeur historique de l’analyse de Beck a été relevé (Bonneuil & Fressoz, 2013). Bonneuil et Fressoz présentent ainsi le récit de Beck, de même que celui non problématisé de l’Anthropocène, comme un truchement narratif dangereux faisant l’hypothèse d’un éveil des consciences. « Historiquement faux », ces récits ne prennent pas en considération le passé attaché à ce mode de production. Selon Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, il est urgent de démystifier « cette fable modernisatrice annonçant la fin de la modernisation » et d’affirmer que les sociétés contemporaines ne sont pas plus « réflexives » qu’avant. L’analyse historique est une ressource pour ce projet. Etudier l’Anthropocène suppose alors de réaliser une histoire longue du rôle de l’industrie et de ses externalités, notamment les problèmes environnementaux et sanitaires générés. Le programme de recherche ainsi ouvert est ambitieux puisqu’il s’agit de repérer et de périodiser les épreuves qui rendent visibles à la fois les externalités d’une activité productrice ou d’un projet technique et les résistances qui s’y opposent. En France ce programme de recherche a notamment donné lieu à la tenue d’un séminaire («Gouvernement et Administration des Technosciences à l’Échelle Globale » – GATSEG) rassemblant de nombreux travaux de recherche ayant pour point commun l’analyse des modes de gouvernement associés à la gestion des externalités négatives de l’activité industrielle (Pestre, 2016). Je reviendrai sur l’apport critique de ces recherches et l’articulation de la thèse proposée ici à ce programme lorsque j’aborderai la question de la posture méthodologique adoptée.

On peut considérer des travaux récents d’histoire environnementale comme des contributions à ce programme. Geneviève Massard-Guilbaud souligne à ce titre que si une histoire environnementale à la française a encore du mal à s’imposer en tant que telle, il existe néanmoins de nombreux travaux en histoire, et plus largement en sciences humaines, qui, sans le thématiser explicitement, sont susceptibles de contribuer à cette réflexion (MassardGuilbaud, 2002). Ainsi des travaux issus de l’histoire industrielle, l’histoire des mouvements sociaux, l’histoire des risques ou l’histoire politique constituent autant de contributions à la problématisation des questions environnementales en histoire, à commencer par ses propres travaux sur les pollutions industrielles dans lesquels elle montre, entre autres, comment l’État français s’est imposé face à des formes locales de gouvernement dans le traitement des questions environnementales en mobilisant une expertise technique spécifique (MassardGuilbaud, 1999). Parmi les contributions françaises récentes, d’autres historiens conçoivent les externalités industrielles comme des « débordements » (Le Roux & Letté ; 2013) . Il s’agit pour eux d’explorer le « devenir environnemental de la société industrielle » en prenant comme entrée les catastrophes industrielles du passé. « Généralement perçue comme la rencontre d’une source de risque et d’une défaillance des systèmes de contrôle et de régulation, la catastrophe révèle l’organisation des liens entre l’industrie et son environnement. (…) Elle catalyse aussi des reconfigurations sociales et politiques » (Le Roux & Letté, 2013, p15). La notion de débordement suppose qu’il existe un cadre et une action imprévue qui donne lieu à une révision de ce dernier. Avec ce glissement de « l’externalité pollution » vers une « externalité débordement », les auteurs opèrent un décentrement de l’histoire environnementale vers une histoire des régulations environnementales, attentive aux conflits politiques et aux prises de décisions collectives. Cette approche vise à produire une histoire politique saisie à partir des conséquences des activités industrielles et des manières de le prendre en considération collectivement.

Étudier un développement technologique… 

Selon que l’on considère le développement technologique en se focalisant sur un objet technique défini ou en embrassant un système technique de grande envergure, les échelles d’analyse varient, allant du laboratoire de « Recherche et Développement » (R&D) à une région entière comme l’Europe. Un aérosol peut à la fois être considéré comme un objet technique composite fabriqué à partir de plusieurs éléments distincts et comme un composant d’un environnement technique qui le dépasse servant par exemple comme outil dans une usine d’assemblage de composants mécaniques ou électroniques. On peut aussi le considérer comme un emballage technique utilisé dans différents secteurs et résultant d’une dynamique collective réunissant des fournisseurs, des clients, des régulateurs, des ingénieurs, des experts et des consommateurs. La technologie est de ce point de vue conçue comme une configuration en acte dont l’étude laisse entrevoir le travail des ingénieurs qui l’élaborent comme les infrastructures dans lesquelles elle s’insère. Face à la complexité de ce type de phénomène, Arie Rip et René Kemp (1998) soulignent la grande diversité des approches développées pour étudier les changements technologiques. La technologie revêt un caractère polysémique difficile à cerner et elle ne correspond à « aucune catégorie analytique bien définie » ce qui rend l’analyse de son développement difficile et « demande l’articulation de plusieurs échelles » (Rip & Kemp, 1998, p340). Pour résoudre cette difficulté, ils proposent une voie de passage entre l’attention portée à la technicité via l’étude du travail de l’ingénieur/inventeur et la volonté d’être en mesure de prendre en compte la dynamique de l’environnement de la technologie constitué de systèmes déjà existants et de « paysages sociotechniques ». Pour cela, ils mobilisent la notion de «régime technologique ». Rip et Kemp situent le « régime technologique » à un niveau méso entre les « artefacts techniques » et les « paysages sociotechniques » (1998, p339).

« A technological regime is a rule-set or grammar embedded in a complex of engineering practices, production process technologies, product caracteristics, skills and procedures, ways of handling relevant articfacts and persons, ways of defining problems – all of them embedded in institutions and infrastructure » (Rip & Kemp, 1998, p.338)

Cependant, les récents développements de cette approche mettent l’accent sur une voie d’analyse plutôt que l’autre, en insistant davantage sur le rôle des « contextes de transition » des régimes technologiques étudiés plutôt que sur l’expansion d’un nouveau régime à partir d’une « niche » (Berkhout, Smith & Stirling, 2003). Les «contextes de transition » se définissent comme des assemblages de « pressions externes », de « type de ressources » et « degrés de coordination », et invitent en ce sens à tenir compte des membres du régime, des ressources dont ils disposent et de leurs attentes en termes de changement (Smith, Stirling & Berkhout, 2005).

Si, comme ces auteurs, il nous parait illusoire d’expliquer des changements technologiques à partir de l’étude d’un laboratoire de R&D (la « niche ») en mobilisant un modèle diffusionniste du processus d’innovation, la focalisation sur les contextes de transition ampute le projet initial, présent dans la notion de régime sociotechnique, de son attention portée à la technicité et au travail des ingénieurs et des experts.

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Table des matières

Sommaire
Introduction Générale
Une technologie de masse
Problématique
Histoires industrielles
Étudier un développement technologique
…et les problèmes qu’il génère
Une sociologie des marchés
Posture méthodologique
Moments critiques
Réflexivités
Principe technologique
Configurations problématiques
Enquêter sur une industrie
Plan de l’argument
Chapitre 1 : Expansion, stabilisation et dynamiques de l’industrie des aérosols
Naissance et expansion d’une industrie
Croissance rapide et expansion géographique
Diversification des débouchés
Stabilisation d’un tissu industriel
Faire industrie : produire et s’organiser
Agir en industrie : faire connaitre et assembler
Retour sur l’analyse des problèmes publics
Dynamiques collectives et versions de la technologie aérosol
Les versions historiques de l’aérosol
Les versions techniques de l’aérosol
Conclusion : retour sur la problématique
Chapitre 2 : L’industrie des aérosols à l’épreuve de la « crise de l’ozone »
Introduction
Mobiliser un moment critique
La Formation aux Métiers de l’Aérosol
Le logotype « protection de la couche d’ozone »
Le moment critique CFC/ozone (1975-1987)
Les bilans comme prises pour construire une unité
Une prise de conscience collective (1975-1977)
Incertitudes et substitutions (1977-1983) : une industrie et des collectifs
Incertitudes Scientifiques et dynamique du collectif CFC
Substitutions, l’option butane propane
Vers de nouveaux collectifs aérosols ?
Recomposer une industrie européenne : 1984-1987
Conclusion
Chapitre 3 : Représenter des intérêts industriels
Introduction
Représenter un milieu hétérogène
Désigner des porte-paroles
S’appuyer sur des statistiques
Représenter par les relations publiques
Représenter les intérêts par problème
De nouvelles modalités de représentation des intérêts
La légitimité des intérêts à représenter : problème spécifique ou problème général ?
Du problème des producteurs de gaz à la toxicité des aérosols : la commission «Zwiak »
Du problème des verriers au projet de marché commun
Conclusion
Chapitre 4 : Élaborer les futurs marchés
Introduction
L’économie des tests
Définir un espace marchand
Gérer les risques
Anticiper
Enrôler et coordonner
L’échec de l’Adaptation au Progrès Technique (APT) sur les aérosols plastiques de 1000mL.
A l’épreuve de l’étude d’impact
Européaniser l’économie des tests
Le projet
Un désencastrement couteux
Conclusion Générale

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