L’intervention internationale : un concept insaisissable

L’intervention internationale : les défis de la conceptualisation 

Afin d’établir si le concept d’intervention internationale offre le cadre explicatif pouvant, en principe, s’avérer utile pour rendre compte de la politique des États-Unis en Colombie durant les cinquante dernières années, ce chapitre présente les éléments fondamentaux du débat théorique à partir de quatre thèmes : En premier lieu, sont présentés les tentatives de définitions de l’intervention internationale. En deuxième lieu, sont abordées les transformations dans la compréhension et la pratique de l’intervention internationale dans le contexte de la globalisation ; en troisième lieu, est posée la question de savoir si une typologie de l’intervention internationale est possible et de la place qu’y occuperait la notion de construction étatique (statebuilding). Enfin, on caractérisera l’intervention comme construction étatique à l’intérieur de la politique extérieure nord-américaine dans l’objectif d’établir la pertinence de son application pour l’analyse du cas colombien.

L’intervention internationale: un concept insaisissable

L’intervention internationale est un des phénomènes centraux de la dynamique politique contemporaine et pourtant la théorie des relations internationales ne s’en est pas beaucoup préoccupée. Généralement les travaux de caractère théorique la citent par défaut en se référant au thème de la souveraineté étatique. La majeure partie des travaux sur l’intervention internationale font référence à un type particulier d’intervention (humanitaire, militaire), durant une période historique spécifique ou par rapport à des études de cas concrets. Il s’agit en majorité de travaux qui dans une large mesure supposent acquise la définition du concept . Les développements théoriques les plus significatifs se sont produits dans le champ du droit international. Il semble ainsi paradoxal que, dans la mesure où l’intervention internationale se fait plus présente sur la scène politique mondiale, la théorisation/réflexion sur le concept selon les relations internationales reste encore minimale. Cette négligence ne paraît pas simplement due à l’oubli ou à l’inattention des spécialistes mais plutôt à la manière dont le concept d’intervention met en évidence les limites et les contradictions du discours sur le sujet autonome de la pensée politique moderne dans le domaine de la politique internationale. Sans avoir l’intention d’approfondir ces considérations, cette section se propose cependant de répondre aux questions suivantes : qu’entend-t-on aujourd´hui par intervention? Quel est sa relation avec le concept de souveraineté ? Quelle est la place du concept dans le cadre actuel de compréhension de la politique globale ?

Portée de la définition de l’intervention 

Dans sa conception classique, l’intervention a été définie comme “l’ingérence de la part d’un État souverain, un groupe d’États ou d’une organisation internationale, usant de la menace ou de la force ou de quelque autre moyen de pression, dans la juridiction intérieure d’un État indépendant à l’encontre de la volonté ou des souhaits de son gouvernement” (Bull 1984:1), (Jackson 2003). La portée du concept d’intervention internationale se pose par rapport à sa définition large et à sa définition étroite sur la base des éléments suivants : les moyens de l’intervention et sa durée.

Dans sa définition large, l’intervention implique la menace ou l’usage direct de la force d’un pays sur un autre dans le but d’altérer son comportement ou de changer son gouvernement ou ses politiques. L’intervention dans le champ international peut comprendre des activités directes, tel que le recours à la guerre, ou des actions indirectes, comme l’assassinat, l’appui à des forces antigouvernementales, les embargos économiques, etc. Les objectifs généraux de l’intervention internationale incluent le changement de gouvernements, le respect des attentes de la population en ce qui concerne les activités du gouvernement, la modification des conduites considérées comme inappropriées par la communauté internationale en général. Les objectifs spécifiques de l’intervention peuvent inclure des changements dans l’appareil étatique ou dans son personnel, la relégation ou la destitution d’un fonctionnaire ou d’un groupe spécifique du pouvoir, le changement de politiques générales ou spécifiques, l’altération des croyances ou des valeurs culturelles ou politiques, y compris l’altération des modèles de répartition de la population ou économiques. (Moseley 2005), (Jenkins et Plowden 2006).

Étant donné que les moyens pour exercer l’intervention sont multiples et ses objectifs divers, la durée ne constitue pas critère pertinent pour établir si un cas est classé ou non comme intervention. Dans cette définition large, l’intervention recouvre tout type d’interactions non coopératives entre pays. Partant, il est impossible de définir des limites précises à l’usage du concept.

Dans sa définition étroite, le concept d’intervention requiert comme condition indispensable l’usage ou la menace de l’usage de la force de la part d’un État sur un autre. Ainsi, dans sa définition classique et la plus usuelle, l’intervention est fondamentalement une « intervention militaire », c’est-à-dire, le déploiement de personnel militaire à partir de limites reconnues afin de parvenir aux buts que recherche l’État intervenant. (Talentino 2006: 31). Selon cette perspective la ligne qui sépare l’intervention de la guerre proprement dite devient tenue. De fait, l’intervention met en évidence que l’usage de la force reste un élément central de la vie internationale. Mais même dans cette définition étroite il y a lieu de faire des précisions.

L’intervention a lieu quand les affaires d’un État sont altérées contre sa volonté par les actions d’un autre. Cependant, la sujétion ou la contrainte peuvent ou non être basées sur l’usage de la force : « Étant donné qu’un acte d’ingérence peut se faire à travers l’exercice de la violence, la pression économique, ou quelque autre forme de contrainte, c’est la pression sur la volonté et non le moyen par lequel elle y parvient qui constitue l’essence de l’intervention » (Thomas 1956). De cette façon, en l’élargissant, la définition proposée dépend de la capacité de différencier clairement les actes de contrainte de ceux de l’acceptation volontaire. Le problème de la définition se transpose alors au domaine des motivations, lequel, par son caractère fondamentalement subjectif, est profondément ambigu. Ainsi que le montre Rosenau: « Clairement, le concept d’intervention souffre d’un manque de clarté dans sa définition. Malgré toutes les formes de conceptualisation, la ligne qui indique la différence entre la présence de l’intervention et son absence continue d’être insaisissable. De cette façon, diverses activités, motivations et conséquences sont considérées comme constitutives de l’intervention étant donné que les termes clés de la majeure partie des définitions sont ambigus et échouent dans la présentation d’éléments clairs pour appréhender le phénomène empirique » (Rosenau 1969: 153).

A cela s’ajoute le fait que la variété et la non-applicabilité du concept proviennent également de la tendance à assumer que l’intervention a une existence objective indépendante de ceux qui la définissent. L’intervention est un concept fondamentalement politique, ce qui signifie qu’elle donne lieu à une lutte entre ceux qui veulent donner un sens déterminé au phénomène en le qualifiant comme tel. Même en tenant compte des observations préalablement faites, une définition opérative de l’intervention s’avère nécessaire. C’est pourquoi nous reprenons la proposition de Rosenau prenant en considération deux caractéristiques fondamentales pour pouvoir qualifier une situation comme intervention internationale: La première correspondant à la rupture avec les modes conventionnels de relation entre pays qu’implique une intervention. La seconde se référant à l’incidence sur la structure de l’autorité. De cette façon, « le comportement d’un acteur international vers un autre peut être qualifié comme une intervention lorsque la forme de comportement constitue une rupture avec les formes de relations conventionnelles, et lorsque ce comportement est orienté vers le changement ou la préservation de l’autorité politique dans la société où l’on intervient […] les conséquences sur cette dernière peuvent être profondes et durables, mais une fois que celles-ci commencent à être acceptées et établies, le comportement n’est plus regardé comme une intervention même si la présence de l’acteur international dans la société où l’on intervient ne diminue pas » (Rosenau 1969: 161).

Dans ce dernier cas, quand l’intervention devient permanente et s’institutionnalise, nous pourrions parler de « système parallèle de gouvernance », dans lequel le ou les agents externes se convertissent en acteurs politiques directs et permanents dans le système politique national. De cette façon, la persistance de modèles de comportement établit une légitimité propre à convertir le non-conventionnel en conventionnel, ce qui ouvre la voie à un phénomène qui est relié à l’intervention tout en s’en distinguant.

Bien que cette définition de l’intervention s’avère utile comme point de référence, la compréhension de la signification du concept nécessite également de rendre compte l’autre concept central des relations internationales, le concept de souveraineté.

La souveraineté en question

Dans la tradition politique moderne, l’intervention internationale est le concept limite de la souveraineté étatique. La signification, comme la portée de l’intervention, impliquent donc de suivre la trace des changements dans le concept de souveraineté, dont le sens a été en constant changement. Au sens strict l’intervention est la négation de la souveraineté, ou au moins sa transgression. Jusqu’à un certain point, parler de l’intervention implique de rendre explicite les confins et les limites de la souveraineté. Et bien qu’il serve comme point de référence afin de fixer la signification de l’intervention, le concept même de souveraineté s’avère complexe. Ainsi que l’affirme Bartelson (1995:2), la souveraineté est un « concept éponge » qui absorbe différentes significations dans divers contextes. La souveraineté fut originellement la manière d’échapper à l’opinion et à la direction des étrangers et reste encore jusqu’à aujourd’hui une institution qui interdit l’ingérence étrangère dans la juridiction des États. L’idée de souveraineté est une innovation qui surgit dans le contexte politique européen postmédiéval à travers de laquelle certains acteurs politiques et religieux cherchèrent à échapper à la sujétion de l’autorité papale et impériale, et établir ainsi leur indépendance par rapport à n’importe quelle autorité. (Jackson 2007:49). Durant l’époque moderne et l’ascension des nationalismes, la souveraineté a été associée au sentiment d’unité nationale. Après la Première Guerre mondiale, la souveraineté, en reconnaissant comme légitime le droit d’un État de déclarer unilatéralement la guerre à un autre, a représenté un obstacle au développement du droit international et à l’établissement d’un ordre international pacifique. D’où l’idée qu’était devenu nécessaire la « reddition de la souveraineté ». Après la Seconde Guerre mondiale, durant la période de décolonisation et de l’émergence de la majeure partie des nouveaux États en Asie et en Afrique, l’idée de souveraineté a été revalorisée puisqu’elle représentait alors l’ambition des anciens peuples colonisés de parvenir à l’indépendance. D’où l’affirmation du droit à l’autodétermination des peuples. Dans ce contexte l’idée de souveraineté était associée à celle de liberté, et, par contraste, l’idée d’intervention était assimilée à celle d’oppression et au passé colonial (Jennings 2002: 29). Plus récemment, l’interdépendance croissante a rendu les frontières des États nationaux toujours plus poreuses et la ligne divisant traditionnellement la politique intérieure des affaires extérieures est devenue plus floue. La compréhension de la souveraineté ne passe pas seulement par le suivi de sa trajectoire historique mais par la reconnaissance de la centralité du concept dans la pensée politique moderne et son questionnement le plus récent: « La souveraineté est un principe de la politique moderne et pas seulement un principe des relations internationales […] qui doit être vu autant comme partie d’une manière spécifique de comprendre le monde, et comme une autorisation politique particulière qui reconnait les États en tant qu’autorités politiques légitimes » (Walker 2000: 28). La souveraineté signifie que l’État est l’unique instance qui possède la légitimité d’exercer le contrôle sur sa population et son territoire, de même que pour définir le type de gouvernement qui la régira : « la souveraineté désigne un pouvoir ultime, sans principe antérieur qui puisse le nuancer, le réformer ou le surveiller » (Badie 1999:19). Selon Aron : « La souveraineté peut être considérée comme le fondement à la fois de l’ordre intra étatique que de l’ordre inter-étatique, un État est souverain en ce sens que, sur son territoire, réserve fait des règles coutumières, obligatoires pour tous les « États civilisés », et des engagements pris par convention ou traité, le système légal qu’il édicte ou avec lequel il se confond est l’instance dernière. Or, ce système, n’est en vigueur qu’à l’intérieur d’un espace limité, il ne s’applique qu’aux hommes d’une certaine nationalité. Si donc la souveraineté est absolue, l’ordre intra et l’ordre inter étatique sont essentiellement autres puisque le premier implique et que le second exclut la soumission à une autorité unique. » (Aron 1984: 724).

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Table des matières

Introduction générale
Première partie Concepts et expériences historiques de l’intervention nord-américaine en Colombie
Chapitre 1 L’intervention internationale : les défis de la conceptualisation
1. L’intervention internationale : un concept insaisissable
1.1.Portée de la définition de l’intervention
1.2.La souveraineté en question
2. Les transformations de l’intervention internationale
2.1.L’intervention comme règle
2.2.L’intervention revendiquée
3. La construction étatique comme type d’intervention
3.1.L’intervention : un problème d’échelle ?
3.2. Le concept de statebuilding ou construction étatique
3.2.1. La définition du concept
3.2.2. En quoi consiste la construction étatique ?
4. La construction étatique dans la politique extérieure des États-Unis
4.1.L’Amérique latine comme premier laboratoire
4.2.La construction étatique durant la guerre froide
4.2.1. Le Plan Marshall
4.2.2. Lestatebuilding comme réponse au sous-développement
4.3.La construction étatique dans l’après-Guerre froide
4.3.1. La défaillance étatique
4.3.2. Des États défaillants aux États adaptables
Chapitre 2 L’Alliance pour le progrès en Colombie (1961-1973)
1. Les fondements de l’Alliance pour le progrès
1.1.La politique des États-Unis à l’égard de l’Amérique latine au début de la guerre froide
1.1.1. Truman et les défis de la décolonisation
1.1.2. La politique d’Eisenhower envers l’Amérique latine
1.2.La formulation de l’Alliance pour le progrès
1.2.1. La théorie de la modernisation
1.2.2. L’APP entre en scène
1.2.3. Difficultés de décollage de l’APP
2. La Colombie dans l’Alliance pour le progrès
2.1.La Colombie comme vitrine de l’APP
2.2.Les étapes de l’application du programme
2.2.1. 1èreétape : les années d’attentes
2.2.2. 2e étape : les années de la crise
2.2.3. 3e étape : les années de la récupération
3. La dimension sécuritaire de l’APP : les débuts de la stratégie contreinsurrectionnelle
4. Les résultats de l’APP
Chapitre 3 La lutte contre les drogues depuis 1975
1. L’approche nord-américaine de la lutte contre les drogues
1.1.L’application internationale de la loi pénale nord-américaine
1.2. La politique anti-drogues des États-Unis
1.2.1. Agences chargées de la politique anti-drogues
1.2.2. Éléments de la stratégie de contrôle des drogues
1.2.3. Incitations et sanctions
2. L’application de la politique anti-narcotiques en Colombie
2.1.Première étape : les drogues entrent en scène (1974-1984)
2.2.Deuxième étape : la guerre contre les cartels (1985-1991)
2.3.Troisième étape : approfondissement et institutionnalisation de la stratégie anti-narcotiques (1990-1998)
3. De la law enforcement au statebuilding
Seconde partie Le Plan Colombie (1998-2012) : Un nouveau paradigme d’intervention ?
Chapitre 4 La formulation de la stratégie
1.1. Une guerre complexe
1.2. Un « Plan Marshall » pour la Colombie
1.3. Le débat au Congrès nord-américain
1.4. Raisons de l’intervention
Chapitre 5 L’évolution du Plan
1. L’étape de la définition (1998-2002)
1.1.L’intervention «dure»
1.1.1. La fumigation des cultures illicites
1.1.2. Le programme de modernisation des Forces armées
1.2.L’intervention « molle»
1.2.1. L’appui au processus de paix
1.2.2. La stratégie à long terme
2. L’étape de l’offensive (2002-2006)
2.1.La politique de sécurité démocratique PSD
2.1.1. La « terrorisation » du conflit
2.1.2. Les fondements de la PSD
2.2.L’intervention dure dans la PSD
2.2.1. Le Plan Patriote
2.2.2. La protection des exportations pétrolières
2.2.3. La dépense militaire
2.3.L’intervention molle dans la PSD
2.3.1. Le développement alternatif
2.3.2. L’attention à la population déplacée
2.3.3. La réforme de la justice
2.3.4. La négociation avec les groupes paramilitaires
2.3.5. Les droits de l’homme
3. L’étape de la consolidation (2006-2010)
3.1.La « nationalisation » du Plan
3.2.La stratégie d’Action intégrale
3.2.1. La doctrine d’Action intégrale
3.2.2. Le Plan national de consolidation
3.2.3. The Colombia Strategic Development Initiative (CSDI)
3.3.Autres programmes
3.3.1. La réforme de la justice
3.3.2. Programme pour la population afro-colombienne
3.3.3. Le Traité de libre-échange
Chapitre 6 Bilan du Plan Colombie
1. Les résultats de la lutte anti-narcotiques
1.1.L’éradication des cultures
1.2.Du développement alternatif au développement intégral?
1.3.La poursuite des narcotrafiquants et l’extradition
2. Les résultats de la stratégie contre-insurrectionnelle et de la sécurité citoyenne
2.1.La récupération du contrôle territorial
2.2.Les Farc sont-elles vaincues ?
2.3.Est-ce la fin du paramilitarisme ?
2.4.L’accord de coopération militaire
3. Les résultats du renforcement institutionnel
3.1.La modernisation du système judiciaire
3.2.Les droits de l’homme
4. L’impact sur le développement économique
Conclusions générales
Glossaire
Bibliographie
Annexes

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