L’inquiétude : idéalisme et matérialisme

Triste positivisme 

Tel est notre point de départ : la lassitude a gagné la jeunesse d’avant 1914, ou tout au moins une partie d’entre elle, dont trois poètes, Apollinaire, Eliot et Cendrars, en cette époque qu’on avait crue « belle ». Pourquoi ? L’hypothèse que nous tâcherons d’établir est la suivante : la morbidité affichée dans les poèmes de ces jeunes gens tient beaucoup moins à des événements biographiques ou à des singularités psychologiques qu’à une inquiétude idéologique. Le terme d’ « idéologie » ne sera pas employé ici dans son acception polémique de « fausse conscience » ou de «justification d’intérêts de classe », mais plutôt selon la définition qu’en donne Louis Althusser :

Une idéologie est un système (possédant sa logique et sa rigueur propres) de représentations (images, mythes, idées ou concepts selon les cas) doué d’une existence et d’un rôle historiques au sein d’une société donnée. Sans entrer dans le problème des rapports d’une science à son passé (idéologique), disons que l’idéologie comme système de représentation se distingue de la science en ce que la fonction pratico-sociale l’emporte en elle sur la fonction théorique (ou fonction de connaissance) […].

Autrement dit, par « idéologie », nous entendons à la fois un système de représentation du monde et l’ensemble de valeurs qui s’y attache. L’idéologie, en représentant le monde et en expliquant son histoire, a aussi une dimension pratique ou programmatique, parfois même utopique : elle lui assigne un avenir prévisible ou souhaitable, prescrit une action collective. Or, pourquoi les jeunes Apollinaire, Cendrars et Eliot ont-ils tant de mal à envisager l’avenir sinon parce que précisément ils souffrent de ne pas pouvoir souscrire à une idéologie ? L’impossibilité où ils se trouvent de choisir l’une ou l’autre vision du monde et de s’inscrire dans un système de valeurs est génératrice non seulement de découragement mais aussi de difficulté à écrire. Car écrire, n’est-ce pas précisément proposer une vision de l’univers ? « It is impossible to just say what I mean » écrit Eliot dans « The Love Song of J. Alfred Prufrock » .

Aussi déterminerons-nous la nature exacte du problème idéologique auquel sont confrontés ces trois jeunes poètes (et quelques-uns après eux), et nous verrons quelles conséquences, aussi bien existentielles qu’esthétiques, il entraîne. Dans un deuxième temps, nous montrerons comment Apollinaire, Cendrars et Eliot, cessant peu à peu de la subir, choisissent précisément d’exposer cette inquiétude ; nous verrons quels outils esthétiques nouveaux ils se forgent alors, qui leur permettent de réaliser ce grand écart improbable entre deux systèmes de valeurs et de se positionner avec justesse, c’est-à-dire sans anachronisme, dans leur époque.

L’ombre de la matière 

C’est avec le premier grand poème de chacun des poètes que nous souhaitons ouvrir cette étude. Apollinaire composa « La Chanson du Mal-Aimé » en 1903-1904 à partir de matériaux parfois anciens. La chanson d’Eliot, « The Love Song of J. Alfred Prufrock » fut composée en 1910-1911 entre l’Amérique et l’Europe ; et de la même façon Frédéric Sauser, qui allait prendre au même moment le nom de Blaise Cendrars, écrivit les « Pâques à New York » au printemps 1912 à New York, et les corrigea probablement à son retour à Paris à l’été. Ce sont trois poèmes d’envergure, dont les deux derniers ont représenté pour leurs auteurs une véritable entrée en poésie : c’eût sans douté été vrai du poème d’Apollinaire s’il n’avait pas été oublié durant de longues années dans les tiroirs du Mercure de France. Les paysages évoqués par ces trois poèmes se font curieusement écho. Cela est dû en partie aux contextes urbains évoqués : le poème de Cendrars se situe à New York, celui d’Eliot s’inspire à la fois des grandes villes de la côte Est des Etats-Unis, notamment Boston où le jeune homme a étudié, et des capitales européennes, Paris et Londres, et le poème d’Apollinaire commence à Londres pour s’achever à Paris. Mais dans la nuit urbaine de ces trois poèmes, le brouillard domine, favorisant les incertitudes, les illusions, le jeu des ombres et de la peur. C’est sur le vers « Un soir de demi-brume à Londres » que s’ouvre « La Chanson du Mal-Aimé », et c’est aussi sur une étrange image du ciel vespéral que commence « The Love Song of J. Alfred Prufrock » :

Let us go then, you and I,
When the evening is spread out against the sky
Like a patient etherised upon a table;

Un brouillard jaune s’y frotte contre les maisons comme un chat, qui vient peut-être d’un poème de Baudelaire, l’une des grandes admirations de T.S. Eliot, et d’une influence précoce sur le jeune Américain, à savoir « Les Sept vieillards » .

C’est à la faveur de l’ombre et de la nuit que le sujet des « Pâques », comme celui de « La Chanson du Mal-Aimé », est poursuivi :

J’ai peur des grands pans d’ombre que les maisons projettent.
J’ai peur. Quelqu’un me suit. Je n’ose tourner la tête.

écrit Cendrars ; et l’ « effroyable drôle » au « regard aigu » des « Pâques » ressemble singulièrement à celui de « La Chanson du Mal-Aimé »

[…]
Un voyou qui ressemblait à
Mon amour vint à ma rencontre
Et le regard qu’il me jeta
Me fit baisser les yeux de honte

Pour quelle raison l’ombre inonde-t-elle ainsi les rues et les poèmes ? quelle peur inquiète ainsi les sujets mis en scène dans les poèmes ?

Le voyou londonien d’Apollinaire cède bientôt la place à son ombre : «[…] le faux amour et celle / dont je suis encore amoureux / Heurtant leurs ombres infidèles ». Faux amour, trompeuse apparence, il n’est que l’ombre de l’amour. La vie que mènent les habitants des trois grands poèmes n’en est peut-être qu’un semblant, et eux-mêmes se transforment en ombres comme s’ils n’étaient plus tout à fait vivants. Dans « le bouge étroit » du New York de Cendrars « Des ombres crucifiées agonisent aux parois », et Eliot prend soin de placer « The Love Song of J. Alfred Prufrock » sous le signe d’un extrait de l’Enfer de Dante, peuplé de vaines ombres.  D’ailleurs, lorsqu’en 1917 il rassemble ses poèmes dans le recueil Prufrock and Other Observations, le dédiant à son ami Jean Verdenal mort aux combats, il fait implicitement de ce mort aimé une ombre, par le rapprochement entre l’amour éprouvé pour le jeune Français et l’épigraphe, de nouveau empruntée à Dante, un extrait du Purgatoire où des ombres tentent vainement de s’embrasser. L’inscription de son poème et de son recueil sous le double signe de l’Enfer et du Purgatoire dit assez à quel point les personnages qui peuplent ses poèmes, destinés à la mort, sont de leur vie déjà à peine vivants.

Cette vie qui n’en est pas tout à fait une, ou qui n’en est que la fausse apparence, a peut-être quelque chose de la mort vivante dont parlent les Ecritures. « Je connais ta conduite ; tu passes pour vivant, mais tu es mort », est-il ainsi écrit dans l’Apocalypse. Mais la question demeure de savoir pourquoi la vie n’est pas la vie.

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Table des matières

Introduction
I. L’inquiétude : idéalisme et matérialisme
Introduction de la première partie
1.1. Triste positivisme
L’ombre de la matière
La métaphysique moribonde
– Temps spatial et durée vraie : importance de Bergson
– L’ère du spectacle
– La banque illuminée
– Figures de la chute : un anti-positivisme
La fin annoncée de la poésie
L’accusation : le « badigeonnage métaphysico-littéraire »
1.2. L’hésitation philosophique
L’élan mystique brisé
Critique de l’idéalisme
Le bric-à-brac des fêtes de Pâques
Dédoublement de la personnalité, roman familial et tortures du sujet
– Cendrars et la Messe des morts de Stanislas Przybyszewski
– Crucifixion mentale : le choix impossible
– L’inquiétude, les petits verres, l’inconscience
1.3. Transmutation
L’artiste névrosé
– Bergson : complexité du système nerveux et liberté
– Bénéfices de la névrose
– Inconvénients de la névrose : Max Nordau contre les poètes
– Sortir de l’impasse
Rire
– Deux épigraphes symptomatiques
– « Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire »
– En finir avec la décadence
Conclusion de la première partie
II. L’invention : le monde simultané
Introduction de la deuxième partie
2.1. Sortir de l’individualisme littéraire
Chercher en-dehors de soi
– Le café du Mal-Aimé
– Les voix humaines et les sirènes de Prufrock
– Freddy, Hélène, Féla et le Christ : le Voyage en Amérique
Sujet lyrique et sujet fictif
Rentrer dans le monde
– Métaphores urbaines et architecturales
– Consommation poétique
– Portrait du poète en travailleur
– Commerce poétique
– Se passer des intermédiaires
– Renouer le contact avec le public
2.2. Les contrastes simultanés de l’époque
Renoncer aux vérités transcendantes
Le cubisme ou les points de vue multiples
Distances avec l’anarchisme
L’invention du simultanéisme
La machinerie poétique
2.3. Les poètes et la nation
Cosmopolitisme et nationalisme
La tradition nationale
Simultanéisme et Histoire
Profondeur et dialogisme
Culte de l’action
Guerre, censure et autocensure
La bonne distance
La recherche de nouveaux médias
Conclusion de la deuxième partie
III. Lyrisme et épopée : politiques du sujet
Introduction de la troisième partie
3.1. Le problème métaphysique
Formation intellectuelle de Crane et Lorca
Héritage d’une inquiétude
L’enthousiasme
Recherche d’une voie nouvelle
– Distance de Crane avec Eliot
– L’influence de l’avant-garde parisienne et catalane
– Crane et l’affirmation : « For the Marriage of Faustus and Helen »
– L’ordre de la creation pure
3.2. Invention d’un genre hybride
Genèse des projets
– Emerson, Unamuno et Waldo Frank : l’appel des intellectuels
– Concurrence et émulation poétique
Organisation de The Bridge et Poeta en Nueva York
Sujet lyrique et épopée
3.3. Economie spirituelle
Economie et métaphysique
Révoltes
Capitalisme et religion
3.4. Ethique politique
L’épopée amoureuse de l’Amérique dans The Bridge
Le « credo » politique de Lorca
Deux poèmes en guise d’avertissement politique
Conclusion de la troisième partie
Conclusion générale

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