L’innovation centrée usagers au carrefour des défis techniques, économiques et sociaux

L’usager, nouvelle catégorie d’intervention publique

Les dispositifs publics de soutien à l’innovation s’inscrivent dans des logiques complexes d’alignement et de différenciation. Ils prennent forme au carrefour de «thématiques prioritaires » et d’ « orientations stratégiques » (européennes, nationales, régionales), composant ainsi avec des acceptions de l’innovation hétérogènes et évolutives, quant à ses enjeux et ses leviers, tant convoités. L’accession récente (et dispersée) de l’innovation centrée usagers au sein de ses orientations s’inscrit sans doute au carrefour de nombreuses influences, dont l’objet de cette thèse n’est pas de produire une sociogenèse exhaustive. On peut cependant y voir, à la suite de Dominique Boullier, l’articulation de différents mouvements liés au monde académique, via notamment la diffusion des modèles théoriques de la sociologie de l’innovation (itérativité, chaînes de traduction) mais aussi de la sociologie des usages (appropriation, détournement, etc.), ou encore à l’évolution des Technologies de l’Information et de la Communication, vers plus de «plasticité » et de prises pour innover (Boullier, 1999). Ici, nous nous restreindrons à situer l’innovation centrée usagers au carrefour de deux appréhensions distinctes de l’innovation dite « ouverte », ou « open innovation » (Chesbrough et al.,2008) : une vision plutôt stratégique et orientée vers la conquête de nouveaux marchés, et une autre plus « sociale » et/ou renvoyée à des dynamiques communautaires. J’introduirai alors la problématique de recherche de cette thèse relative aux modes d’appropriation d’une nouvelle « injonction » publique à l’implication des usagers dans les projets d’innovation et à la propension de ces derniers à articuler les ambitions managériales, politiques et sociales investies dans l’innovation ouverte.

Le développement d’une R&D collaborative

La notion d’Open Innovation, telle qu’elle est aujourd’hui mobilisée chez une part croissante d’ acteurs (chercheurs, consultants, élus, prescripteurs, convoque des réalités (et des enjeux) relativement dispersés. D’une manière générale, elle pose : (1) qu’une innovation peut aussi bien être impulsée par des connaissances développées au sein d’une entreprise (« internes ») que par des ressources (idées, «trouvailles ») externes à cette dernière ; et (2) que les débouchés d’une invention peuvent être portées à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières de l’entreprise . Peuvent alors se réclamer de l’innovation ouverte une variété de pratiques et d’organisations touchant à l’exploration des marchés (intelligence économique), aux politiques de gestion des droits de propriété intellectuelle (DPI), aux nouvelles stratégies de management des connaissances (tels le crowdsourcing ), etc.

En France, le rapprochement des mondes industriels et académiques sur les territoires est porté, depuis 2005, par la politique des pôles de compétitivité. Développés autour de projets de recherche et développement (R&D) stratégiques, ces clusters sont structurés autour de domaines aussi variés que la santé, les transports, l’agroalimentaire ou les TIC. Après une première campagne de labellisation de 67 pôles de compétitivité en 2005, leur nombre se porte actuellement à 71 pôles, classés selon trois échelles d’action et d’influence : nationale, à vocation mondiale ou mondiale. En 2008, 1000 projets de R&D collaborative avaient ainsi été financés par cette politique, appuyée par la création du Fonds Unique Interministériel (FUI). La justification de cette politique renvoie au modèle dit de la « triple hélice », qui symbolise une « interdépendance dynamique » (Shinn, 2002) entre ces trois pôles d’activités et de savoirs que sont les territoires, les universités et les entreprises. Au-delà de l’objectif général de soutien à l’innovation comme source de croissance économique du pays, trois priorités sont affichées pour justifier cette politique : le décloisonnement des activités de R&D entre acteurs publics et privés, la croissance des PME, leur enrôlement dans les réseaux d’innovation (Draetta et Fernandez, 2009) ainsi que le renforcement de l’attractivité des territoires. Outre les réflexions portant sur les indicateurs permettant de mesurer l’efficacité de telles ambitions (Mendez et Messeghem, 2009), ou de la pertinence des théories sur les « effets de proximité » qui la sous-tendent (Grosetti, 2004), celle-ci a participé ces dernières années à la prolifération du modèle de la gouvernance (Dang Nguyen, 2009) et a associé l’innovation ouverte à une démarche stratégique (voire offensive) de regroupements d’acteurs autour de « grappes technologiques ».

La valorisation d’une innovation « ascendante » 

Le rayonnement du concept d’innovation ouverte, au sein des publications académiques comme du côté des managers et conseillers en innovation, se comprend donc en partie par l’étendue de son « périmètre de validité » (Isckia, Lescop, 2011). Si les schémas de Chesbrough se répandent dans les réunions opérationnelles de conduite de projets, ils trouvent également des légitimations et des repreneurs au-delà des frontières des grandes firmes innovantes et des clusters. En inversant le paradigme classique de l’innovation technologique comme moteur de développement de nouveaux usages et de nouveaux marchés, le concept «d’innovation ascendante » nous invite ainsi à considérer l’ancrage social des trajectoires d’innovation. « L’histoire des récentes technologies à succès ‒ nous indique Dominique Cardon ‒ montre que ce processus « descendant » est souvent contrarié ou devancé par des « innovations ascendantes » qui sont nées de l’encastrement des technologies dans certaines pratiques sociales organisées » (Cardon, 2006 : p.2). Le concept d’ « innovation ascendante » a été largement popularisé, au sein des réseaux d’innovation, par les travaux d’Éric Von Hippel dont le personnage du lead-user, discuté dans le chapitre suivant, symbolise la capacité de certains usagers, dotés de compétences techniques particulières, à répondre à leurs propres besoins en bricolant des innovations qui pourront, dans certains cas, accéder au marché (Von Hippel, 2006). Si ces usagers-innovateurs peuvent parfois être investis de qualités exceptionnelles, pouvant ainsi prétendre à remplacer les entrepreneurs schumpetériens dans une vision linéaire (mais inversée) de la diffusion des innovations, les études qui leur sont consacrées mettent le plus souvent l’accent sur leur ancrage communautaire. On y retrouve de nombreuses études portant sur des communautés de pratique structurées autour d’une discipline commune, à l’image de la communauté des surfers californiens des années 70 (Ibid.) ou encore des passionnés d’escalade (Akrich, 1998), mais aussi l’émergence d’une infrastructure technique nouvelle comme le Wifi (Van Oost et al., 2008).

Si les terminologies générées par les conceptualisations successives des nouvelles formes de l’innovation (« innovation ouverte », « innovation ascendante », «innovation sociale ») désignent des réalités et des enjeux dispersés, elles tendent aujourd’hui à se rejoindre, notamment au sein des rapports d’analyse et d’orientation des activités économiques, dans une volonté de soutenir l’idée que la création de valeur ajoutée ne passe pas systématiquement par la recherche d’innovations « de rupture » hautement technologiques. Ainsi, en France, on peut en 2010 lire dans un rapport du Conseil d’Analyse Économique (CAE) coordonnée par l’économiste Michel Godet :

« […] il faut réorienter l’innovation en soutenant son développement tous azimuts, indépendamment de l’intensité technologique des secteurs, et manager autrement le soutien public à l’effort de R&D en encourageant les projets innovants venus du terrain (du marché ou de la société). Les processus participatifs de type bottom-up des communautés de pratiques et des équipes projets sont plus féconds que les approches top-down du modèle classique de R&D. » (CAE, 2010) .

S’il inscrit le développement de « processus participatifs » parmi les facteurs-clés de l’innovation, ce type d’énoncé reste souvent relativement vague quant aux contours de ces derniers, à la place que peuvent y occuper les usagers et aux efforts entrepris par les pouvoirs publics pour stimuler et/ou encadrer de telles initiatives. Lancé en 2006 sous la présidence finlandaise de la Communauté Européenne, le label Living Lab propose une première délimitation de ces processus autour du modèle « 4P » (pour « Public-Private-PeoplePartnerships »). Les Living Labs y sont définis comme des environnements de tests et d’expérimentation en « situation réelle » (real-life test) au sein desquels usagers et concepteurs co-construisent des produits-services, dans une logique d’innovation ouverte centrée sur les usages (user-driven open innovation) impliquant une large palette de TIC, de domaine d’activité et de compétences. Le périmètre des pratiques perpétrées au sein des Living Labs, tels qu’ils sont reconnus et labélisés par le European Network of Living Labs (ENoLL), repose sur quatre activités principales : la co-création des innovations entre usagers et entreprises, l’exploration des usages et/ou marchés émergents, l’expérimentation au sein de communautés d’usagers et l’évaluation des concepts et produits-service développés . Les conditions d’éligibilité des Living Labs restent cependant relativement floues quant aux conditions d’articulation de ces activités et à leurs interactions avec les territoires sur lesquelles elle se déroulent . En 2014, ENoLL, qui a pour mission de recenser les initiatives éligibles et de les structurer en réseau (autour notamment des « Summer School » annuelles), a ainsi labélisé un total 340 Living Labs depuis sa création en 2006. Principalement concentrés en Europe, dont 54 en France, les Livings Labs sont également présents sur les autres continents via la Chine, le Brésil ou encore l’Australie. Leur liste évolue au fil de vagues de labélisation successives, lors desquelles des consortia pluridisciplinaires peuvent soumettre leur candidature pour intégrer le réseau et jouir d’une meilleure visibilité. Porté par les contributions de ses membres adhérents et associés, le réseau ne bénéficie cependant pas du soutien financier de l’Union Européenne.

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Table des matières

INTRODUCTION
PARTIE I : L’INNOVATION CENTRÉE USAGERS AU CARREFOUR DES DÉFIS TECHNIQUES, ÉCONOMIQUES ET SOCIAUX
CHAPITRE 1 : L’USAGER, NOUVELLE CATÉGORIE D’INTERVENTION PUBLIQUE
I. LE DÉVELOPPEMENT D’UNE R&D COLLABORATIVE
II. LA VALORISATION D’UNE INNOVATION « ASCENDANTE »
III. L’USAGER COMME FIGURE D’ALIGNEMENT DES INTÉRÊTS À L’ÉCHELLE DES TERRITOIRES : PROBLÉMATIQUE DE RECHERCHE
CHAPITRE 2 : CE(UX) QUE L’INNOVATION CENTRÉE-USAGERS IMPLIQUE. REVUE DE LITTÉRATURE DES CONTRIBUTIONS CROISÉES EN SOCIOLOGIE DE L’INNOVATION ET EN SOCIOLOGIE DES USAGES
I. ÊTRE IMPLIQUÉ : ÊTRE MÊLÉ (À) ; ÊTRE CONCERNÉ (PAR)
II. S’IMPLIQUER : PARTICIPER (À)
III. IMPLIQUER : ENTRAÎNER ; ENGENDRER
CHAPITRE 3 : L’INNOVATION CENTRÉE USAGERS COMME SOURCE DE CONVERGENCE DES FORCES INNOVANTES À L’ÉCHELLE TERRITORIALE. LE CAS DU PROGRAMME RÉGIONAL PACA LABS
I. PACA LABS DANS L’ÉCOSYSTÈME RÉGIONAL DE L’INNOVATION
II. L’INNOVATION « COLLABORATIVE » VERSION PACA LABS
III. UN CADRE D’ACTION À L’ÉPREUVE DE PROBLÉMATIQUES HÉTÉROGÈNES
PARTIE II : DE L’IMPÉRATIF PARTICIPATIF AUX TRAJECTOIRES D’INNOVATION CENTRÉE USAGERS
CHAPITRE 4 : DES RAPPORTS PAPIER AUX RAPPORTS HUMAINS : GENÈSE ET CONSTRUCTION D’UNE APPROCHE ETHNOGRAPHIQUE
I. ENQUÊTER SUR UN TERRAIN PEUPLÉ D’OBSERVATEURS : LES POINTS DE TENSION ET LEURS ENSEIGNEMENTS
II. MÉTHODOLOGIE DE L’ENQUÊTE
III. DES OBSERVATIONS DISPERSÉES À LA DÉLIMITATION DU TERRAIN D’ENQUÊTE
CHAPITRE 5 : DONNER VOIX AUX USAGERS DANS UN CONTEXTE PARTENARIAL. LE CAS DU PROJET LEGARE
I. D’UNE EXPÉRIMENTATION À L’AUTRE : UN PROTOTYPAGE PAR ÉTAPES
II. CONFRONTATION DES SAVOIRS ET DES LÉGITIMITÉS AUTOUR DE L’EXPÉRIMENTATION D’USAGE DU SERVICE LEGARE
III. LE PORTEUR DE PROJET FACE AUX « RETOURS D’USAGE »
CHAPITRE 6 : QUAND LES USAGERS NE « JOUENT PAS LE JEU ». LE CAS DU PROJET HABITAT SOCIAL CONNECTÉ
I. DU CÂBLAGE AUX USAGES : VERS UNE APPROCHE GLOBALE DE L’HABITAT CONNECTÉ
II. LORSQUE LES SOLUTIONS NE RENCONTRENT PAS LEURS PROBLÈMES : RETOUR SUR UNE MOBILISATION DIFFICILE
III. DU DÉFI AU DIAGNOSTIC : « DES LOCATAIRES TROP ÉLOIGNÉS DU NUMÉRIQUE »
CHAPITRE 7 : LA CONCEPTION CENTRÉE USAGERS EN MODE PROJET PARTENARIAL : ÉTHIQUE DE L’EXPLORATION OU PARENTHÈSE COLLABORATIVE ? LE CAS DU PROJET ECOBALADE
I. L’IDENTIFICATION DES ESPÈCES NATURELLES À PORTÉE DE SMARTPHONE. GENÈSE D’UN PROJET DE CO-CONCEPTION
II. ENTRE PROJECTIONS ET EXPÉRIMENTATIONS : LA « FLEXIBILITÉ INTERPRÉTATIVE » D’ECOBALADE À L’ÉPREUVE DES CADRES DE PARTICIPATION AU PROJET
III. DES SENTIERS NATURELS AUX CHEMINS DE L’APRÈS-PROJET
CHAPITRE 8 : ANTICIPER LES USAGES, TOUCHER LES PUBLICS : ÉPREUVES ET TENSIONS D’UNE INITIATIVE ARTISTICOTECHNOLOGIQUE. LE CAS DU PROJET ECODÔM
I. VERS LA CONCEPTION D’UN « SERIOUS GAME » ÉCO-CITOYEN
II. MÉNAGER EXPÉRIENCE LUDIQUE ET PROJECTION CRÉDIBLE : UNE TENSION AU CŒUR DE LA CONCEPTION DU DISPOSITIF ECODÔM
III. DU SUCCÈS DE L’ÉVÈNEMENT AUX PERSPECTIVES DE L’INNOVATION
PARTIE III : DES PROMESSES D’UNE INNOVATION SITUÉE ET PARTICIPATIVE AUX TENSIONS DE L’INNOVATION PAR PROJETS
CHAPITRE 9 : DES « COMMUNAUTÉS D’USAGERS » AUX CADRES D’USAGE. CONTRIBUTION À L’ANALYSE DES PRINCIPES DE CATÉGORISATION DES USAGERS ACTEURS DE L’INNOVATION
I. DES ITÉRATIONS ENTRE CADRE DE FONCTIONNEMENT ET CADRES D’USAGE DES INNOVATIONS
II. VISER DES COMMUNAUTÉS : UN PARI RISQUÉ
III. RÉPARTIR LES RÔLES ENTRE LES USAGERS ET DÉGAGER DES PROFILS-TYPES : UNE TENSION CENTRALE
CHAPITRE 10 : DU COMPROMIS SOCIOTECHNIQUE AUX ALLIANCES STRATÉGIQUES. CONTRIBUTION À L’ANALYSE DES DYNAMIQUES PARTENARIALES D’INNOVATION CENTRÉE USAGERS
I. PENSER LA PLURIDISCIPLINARITÉ QUAND LES ACTEURS JOUENT SUR DIFFÉRENTS TABLEAUX
II. TRADUIRE LA VOIX DES USAGERS DANS UN CONTEXTE DE CONCURRENCE INTERPRÉTATIVE
III. MÉNAGER ACCOMPAGNEMENT CRITIQUE ET CONTRIBUTION EXCLUSIVE : LE POSITIONNEMENT DÉLICAT DES « PARTENAIRES USAGES »
CHAPITRE 11 : À QUOI SERT L’INNOVATION CENTRÉE USAGERS ? CONTRIBUTION À L’ANALYSE DES ARTICULATIONS ENTRE USAGES ET MARCHÉS
I. L’INNOVATION CENTRÉE USAGERS FACILITE-T-ELLE LA COMMERCIALISATION DE PRODUITS-SERVICES ?
II. L’INNOVATION CENTRÉE USAGERS PERMET-ELLE D’INFLÉCHIR LE SIGNAL DE VALEUR DES INNOVATIONS ?
III. L’INNOVATION CENTRÉE USAGERS PERMET-ELLE D’EXPLORER LES LIMITES DE RÉSEAUX SOCIOTECHNIQUES ?
CONCLUSION GÉNÉRALE

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