L’exploration foncière : depuis le terrain, allier micropolitique et macropolitique

Habiter ensemble : état de la littérature 

Les utopies communautaires : réformer tous les chantiers de la vie par l’autogestion au quotidien 

Dès le XIXe siècle, la question ouvrière fait surgir des utopies autogestionnaires qui s’attachent à réformer tous les chantiers de la vie quotidienne : l’autogestion au travail née dans le mutuellisme et le coopérativisme s’élargit à la question de l’habitat. Il ne s’agit plus de conquérir l’Etat pour réformer la vie mais de fuir les villes, considérées comme le berceau de l’aliénation capitaliste, pour faire la révolution en se réappropriant le quotidien. Depuis le péri-urbain et le rural, l’habitat collectif devient le lieu de promesse de tous les changements sociétaux. Pour comprendre cette idée et saisir la façon dont elle a été abordée par la littérature scientifique, je propose de nous intéresser au mouvement des communautés utopistes initié autour de la figure de Charles Fourier, puis de faire un bond dans les années 1970, avec les utopies du recours à la terre.

Du Phalanstère de Fourier 

L’avènement du capitalisme industriel au XIXe siècle s’accompagne d’un grand moment critique dans le champ social avec les mobilisations ouvrières et dans le champ intellectuel avec le fleurissement des théories révolutionnaires. A cette époque aussi bien les ouvriers que les philosophes s’aperçoivent que la révolution de 1789, malgré ses prétentions, n’a pas aboli les privilèges et mis fin aux inégalités mais qu’elle les a déplacés. En témoigne le fossé qui se creuse entre ceux qui vendent leur force de travail (ouvriers) et dont les conditions de vie se dégradent, et ceux qui la possèdent et s’enrichissent (grands propriétaires bourgeois). Dans ce contexte, alors que la majorité des penseurs cherchent à conquérir l’Etat pour sortir les ouvriers de l’exploitation et qu’ils se chamaillent sur la manière d’y arriver, une minorité de penseurs se rejoignent autour de la personnalité de Charles Fourier pour fonder l’Ecole sociétaire et appréhender le processus révolutionnaire dans une toute autre perspective. Charles Fourier a la particularité de ne pas s’en remettre aux théories des philosophes de son temps. Il les trouve abstraites et préfère leur substituer l’expérimentation. Selon lui, pour défaire les modes de vie du capitalisme et les inégalités qu’il génère, il faut changer les mœurs en misant sur l’habitat collectif et l’autogestion. Soit une idée qui a déjà pris racine en Angleterre avec le socialisme porté par Robert Owen. Toutefois, comme l’indique P. Mercklé, Fourier juge le modèle anglo-saxon trop utopiste. Si Owen a ancré son projet politique dans un lieu, il l’a soumis à la « force de l’idée », ce qui le rend utopiste. Dès lors, Fourier cherche à établir un projet politique par la « force de l’exemple ». Pour le dire autrement, plutôt que de soumettre l’habitat collectif à un projet politique immuable, il soumet son projet politique à l’expérimentation d’une forme de vie collective, et sa diffusion, à l’exemplarité de cette dernière. Fourier ne cherche pas le vrai ou le juste mais le perfectionnement et la contagion. Les écrits de Fourier sont d’un style différent de ceux de son époque et s’ils peuvent avoir un caractère farfelu, le modèle d’habitat qu’il élabore ne s’en veut pas moins précis car il cherche un point de départ à l’expérimentation avant de faire jouer un rôle aux habitants. Ainsi, si Fourier est le premier concepteur, il parie sur le fait que des habitants peuvent tenir un rôle dans une transformation sociale de grande ampleur en rendant crédible son modèle et le perfectionnant. A travers un modèle d’habitat collectif reproductible, Fourier veut démontrer que ce n’est pas la richesse qui contribue au bonheur des ouvriers mais des équivalents de richesses (les relations interpersonnelles, l’éducation, les arts, l’agriculture, l’artisanat, la mixité sociale, etc.). En concentrant tous ces équivalents de richesses sur un même lieu de vie, il est selon lui possible d’atteindre l’abondance (travail), la juste rétribution (égalité) et la libre expression des « passions individuelles » (talents). Pour démontrer cette idée, dans Théorie de l’unité universelle (1822), il pense un lieu de vie particulier : le Phalanstère, dont il offre l’architecture détaillée quelques années plus tard, dans Le nouveau monde industriel (1829).

A travers le Phalanstère, il s’agit d’établir un modèle reproductible. Pour cela, Fourier donne trois préconisations majeures : géographiques, sociologiques et architecturales. Du point de vue géographique, le lieu de vie ne doit pas être implanté n’importe où : il doit être situé proche d’une ville, d’un cours d’eau et de terres agricoles pour permettre une variété de cultures. D’un point de vue sociologique, la diversité est de mise et le lieu de vie doit accueillir une population mixte en âge, en revenus et en caractères. Enfin, le lieu de vie doit suivre un programme architectural très précis. Les bâtiments doivent réunir des logements et des ateliers pour le travail des habitants, et favoriser les relations interpersonnelles pour activer les « passions ». Pour cela, il faut que les bâtiments soient proches les uns les autres, reliés par des passages abrités et chauffés pour favoriser les circulations, dotés de salles et de cours ou jardins de tailles différentes pour permettre des rassemblements collectifs plus ou moins grands, etc. Pour Fourier, le Phalanstère ne doit pas simplement favoriser les passions des habitants, il doit aussi favoriser l’attraction des personnes extérieures pour leur donner envie de prendre part à l’aventure. L’idée d’implanter le lieu de vie dans le périurbain n’est pas simplement une affaire de logistique. Fourier envisage le Phalanstère comme un laboratoire social capable de produire une critique en actes. Dès lors, le lieu de vie doit être ouvert pour susciter la curiosité et attirer les visiteurs afin que le modèle se propage. Du moins, dans une certaine mesure car le penseur pose une limite à l’ouverture du lieu de vie. Si le Phalanstère doit être proche de « la civilisation », Fourier ne souhaite pas non plus qu’il soit trop exposé à l’extérieur au risque qu’il soit contaminé par les mœurs qu’il souhaite changer. Ainsi, le péri-urbain est nécessaire à la venue des curieux mais les visites de ces derniers doivent être bien encadrées pour ne pas perturber la vie en interne. Pour les contenir, Fourier mise sur l’architecture et il préconise que le lieu de vie s’étende à l’horizontal ou bien à la verticale, et d’implanter un point d’accueil à l’extrémité des bâtiments.

Sur la base de ce modèle, un premier projet est lancé par Just Muiron, l’un des premiers disciples de Fourier, vers Besançon. Très vite l’aventure se solde par un échec. A la suite de cet échec, les disciples de Fourier se querellent autour de la question de l’expérimentation. A la mort de Fourier en 1837, les disciples se scindent en deux groupes, entre d’un côté ceux qui s’allient autour de la figure de Victor Considérant et de l’autre, ceux qui réclament la réalisation concrète du modèle. Entre 1837 et 1847, des expériences sont conduites en France, en Algérie et au Brésil par des dissidents. Aux EtatsUnis également où un groupe associationniste qui se réclame de Fourier tout en n’ayant jamais été en contact avec l’école sociétaire, fait fleurir des initiatives. En 1848, ce qu’il reste de l’Ecole sociétaire réunie autour de V. Considérant se lance dans une expérimentation au Texas. Après quatre ans de vie, elle se solde par un échec notamment car les conditions géographiques du projet ont été mal pensées . En France, la tension sociale est à son paroxysme (révoltes ouvrières, émeutes) et les échecs successifs du modèle fouriériste sont vivement critiqués. Le socialisme de Fourier est qualifié d’utopiste, hors-sol et la portée politique de l’expérimentation est niée d’emblée. Par exemple, F. Engels parlera de « sectes atrophiées et condamnées à disparaitre » . Pourtant, en 1859, Godin alors industriel inaugure le familistère de Guise soit une expérience qui tient pendant près d’un siècle. Cette expérience peu commentée à l’époque va susciter la curiosité de chercheurs récents et appeler à une autre appréhension de l’aventure fouriériste. Plutôt que de nier le projet d’emblée depuis l’acception commune de l’utopie (non-lieu, projet imaginaire), il convient de prendre au sérieux le travail de l’utopie et la manière dont il prend corps dans un lieu de vie.

Au familistère de Godin 

A travers l’analyse des archives qui ont accompagnées la biographie de Godin, Michel Lallement s’est attaché à retracer l’histoire de l’expérimentation du familistère de Guise – ses innovations, ses crises, ses réussites et ses échecs . L’objectif premier du Familistère étant l’abolition du salariat par l’association du capital et du travail, et l’utopie chez Godin renvoyant plutôt à l’idée d’expérimenter un autre modèle ici et maintenant qu’à « un horizon qui se dérobe », Michel Lallement cherche à penser dans même temps la question du travail et le discours sur l’utopie. Pour allier ces deux aspects depuis une biographie individuelle, il a cherché à éviter trois écueils : i) faire l’apologie d’un grand homme, ii) faire de la trajectoire de cette expérimentation le résultat du progrès soit un enchainement d’événements qui convergent vers un but prédéfini à l’avance, iii) écraser les singularités des situations par les déterminismes sociaux . Dans un premier temps, il propose d’appréhender la biographie de Godin comme le résultat d’une histoire plurielle qui oriente sa sensibilité politique et sa réappropriation de Fourier dont il découvre l’œuvre à ses 23 ans. Il montre que si Godin s’inspire du modèle de Fourier et de son Phalanstère, il n’est pas un disciple de Fourier à proprement parler, mais plutôt un industriel innovant (que l’on peut rapprocher de la figure schumpétérienne) qui cherche en s’inspirant de l’Ecole sociétaire, à améliorer les conditions de vie de ses ouvriers. De Fourier, il tire l’idée d’équivalents de richesses (logement, proximité, éducation, culture, protections sociales, participation aux décisions) et sa trilogie des valeurs : travail, capital, talents. A l’idée d’égalité (juste rétribution), il substitue la proportionnalité (à chacun sa contribution). Aux passions, il substitue une métaphysique vitaliste. Dans un deuxième temps, l’auteur s’intéresse à la manière dont Godin a défini trois équivalents de richesse : le logement, la proximité, l’éducation. Concernant le logement, à travers les origines du Palais social, il retrace les principes sous-jacents de l’architecture qu’il a pensée pour loger les ouvriers, à savoir la salubrité, l’hygiène, le confort, et les services. Concernant la proximité, il s’agit d’insérer l’ouvrier dans une communauté, garante de l’inculcation d’une morale collective et de son contrôle. Concernant l’éducation, il note qu’elle est très axée sur le travail puisque pour Godin, elle doit garantir les bases d’un métier pour pouvoir subvenir à ses besoins matériels.

Partant de ces considérations, il s’agit pour M. Lallement de comprendre si on a simplement affaire à du paternalisme. D’un côté, Godin montre une réelle volonté d’instaurer un système de redistribution des richesses soit une idée qui est assez novatrice pour son temps. Pour répartir les fruits du travail, il se base sur trois trépieds : une partie au travail, une partie au capital, une partie aux talents. Ce dernier trépied suppose d’accorder des primes au mérite. Pour cela, il cherche à ce que la répartition soit soumise au processus démocratique et au vote des ouvriers, mais à chaque fois cela se révèle par un échec car les ouvriers ont tendance à voter pour eux-mêmes ou pour ceux qui ont des petits salaires afin de niveler les inégalités. Selon Godin, la tentative de démocratie se heurtant à « l’instinct égalitaire du prolétariat », l’industriel se distancie de Fourier et change ses trois trépieds qui deviennent : travail, capital, nature.

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Table des matières

INTRODUCTION GENERALE
1. Habiter ensemble : état de la littérature
1.1. Les utopies communautaires : réformer tous les chantiers de la vie par l’autogestion au quotidien
1.2. La participation des habitants à la maîtrise leur cadre de vie
1.3. Habiter par l’occupation : une critique en actes
2. Habiter ensemble au prisme du faire-avec
2.1. Des terrains d’enquête
2.2. Au faire-avec
2.3. Saisir le faire-avec par les épreuves
2.4. S’engager dans le faire avec : l’enquête comme point de jonction des connaissances
CHAPITRE I – Faire-avec un milieu changeant. Enquêtes sur les modes de coexistence de la CroixRousse
Introduction
1. L’attachement à l’économie de proximité : réarticuler les enjeux de la qualité de vie depuis la consommation
1.1. L’attachement aux petits producteurs
1.2. L’attachement aux petits commerces
2. L’attachement aux Pentes : de la tradition militante au projet coopératif
2.1. Aux bords du marché : l’interpellation politique
2.2. L’attachement à la tradition militante du quartier
2.3. La patrimonialisation du labeur
2.4. Raviver l’histoire coopérative dans les traces du quartier
2.5. Enquête spatio-temporelle : de l’importance des espaces de sociabilités intermédiaires
3. L’attachement au Plateau : la convivialité comme travail du commun
3.1. Le café : de la rencontre au geste de care
3.2. Les mères lyonnaises et l’art de sauvegarder la convivialité du quartier
3.3. Depuis les collectivités : le bien commun comme progrès
Conclusion
CHAPITRE 2 – L’exploration foncière : depuis le terrain, allier micropolitique et  macropolitique
Introduction
1. L’identification des partenaires de projet : une nécessaire inscription dans la décision publique
1.1. Le 4 mars 2009 : au commencement la mutualisation des réseaux et des savoirs
1.2. L’association Habicoop : entre accompagnement et militance
1.3. Les collectifs à l’épreuve du décryptage de la politique locale
2. Des pistes de terrain aux possibilités de faire projet
2.1. La piste de la réhabilitation des Pentes : tout social ou tout spéculatif
2.2. La piste du Plateau : les terrains et les fléchages
2.3. La piste de la rue Deleuvre : quand le terrain définit les objectifs du projet d’habitat
3. Face au flottement, ré-explorer le projet et ses acquis
3.1. Faire l’expérience du flottement
3.2. Ré-interroger l’attachement collectif au quartier
3.3. Ré-explorer le quartier depuis le quotidien
4. L’alignement des mondes et la redistribution des cartes
4.1. L’acquisition du terrain : entre sérieux et moment politique
4.2. La piste de Pernon : entre timing et revendications citoyennes
4.3. La réforme du Plan Local d’Urbanisme : l’apparition du zonage mixte
Conclusion
CHAPITRE 3 – Initier une troisième voie d’accès à l’habitat. Le partenariat public-commun
Introduction
1. Le partenariat public-commun
1.1. Le bailleur social : un partenaire précieux
1.2. Le statut de la troisième voie
2. Micropolitique des groupes : le commun en débats
2.1. Jusqu’où la mutualisation des ressources ?
2.2. Investir pour le commun : un investissement à perte ?
3. Tenir la comptabilité de la coopérative
3.1. La mutualisation des ressources à l’épreuve des sorties
3.2. Eviter la sélection : l’invention du Cercle 2
Conclusion
CHAPITRE 4 – Participer à concevoir son habitat. Un cheminement vers le commun
Introduction
1. Faire projet avec l’habitant
1.1. Le Maître d’Ouvrage et la VEFA
1.2. Les architectes : entre professorat et accompagnement
1.3. De la difficulté à révéler les compétences habitantes
2. Matérialiser le commun : petits récits du faire-avec
2.1. La salle commune : de la conception au droit d’usage
2.2. Les sols : des entités frontières du privé et du commun
3. Le commun à l’épreuve de la personnalisation
3.1. La personnalisation des appartements : une approche adaptée au commun ?
3.2. Epreuve interne : la répartition des appartements
Conclusion
CONCLUSION GENERALE

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