L’expérience migratoire de néoruraux Québécois

L’étude des migrations ville-campagne: un objet de recherche récent

Les déplacements des campagnes vers les villes ayant été historiquement plus fréquents, il n’est pas étonnant que les migrations des milieux urbains vers les milieux ruraux aient mis un certain temps à constituer un objet de recherche d’intérêt pour les sciences humaines et sociales. En fait, jusqu’à la moitié du 20e siècle, les premières études québécoises qui prennent pour objet le monde rural s’intéressent moins à sa population qu’à l’importante transformation de ses vocations agricoles, halieutiques et forestières, ici en perte de vitesse, là en réorganisation majeure. Les chercheurs font état des défis rencontrés par ces territoires à l’avenir incertain, dressant la plupart du temps le portrait d’une campagne moribonde et massivement abandonnée par ses habitants . Même si, à ce moment, tout portait à croire que ces bouleversements importants, marqués par l’influence d’une modernité avancée, sonnaient le glas des campagnes, on est aujourd’hui à même de constater que la ruralité entamait plutôt un lent processus de restructuration. Au fil des années, de nouvelles fonctions résidentielles, récréatives, touristiques et environnementales se sont ajoutées aux vocations traditionnelles du monde rural . L’accroissement du secteur tertiaire a également joué un rôle particulièrement important en entraînant une diversification des économies rurales. Cette réalité est encore tout à fait d’actualité, et on observe que les modifications de la nature et de la répartition de l’offre commerciale et des services viennent favoriser la création de nouveaux emplois . Bien que les régions rurales ne soient pas homogènes au niveau de la tertiairisation de leurs activités, l’offre de services contribue à enrichir l’espace et, dans certains cas, à instaurer des processus de développement local . Au fil des années, ce contexte a favorisé l’éclosion de nouvelles façons de vivre la ruralité .

Ce que nous dit la recherche sur les néoruraux d’aujourd’hui

Grâce à des études de cas et des enquêtes-terrains effectuées sur des villages ou des régions précises et sur des populations ciblées (immigrants internationaux, artistes, jeunes adultes), le bassin de connaissances s’élargit et on voit ressortir quelques tendances quant aux profils et aux comportements de ces nouveaux venus. Ici et ailleurs, la plupart des zones rurales accueillent davantage de retraités que de jeunes. Or, comme c’est le cas en France et au Royaume-Uni, le profil de cette population de migrants se diversifie, tant en ce qui a trait à l’âge, à l’occupation, à la situation maritale ou à la situation socioéconomique. On observe ainsi un nombre grandissant de travailleurs autonomes, d’artistes et de nouveaux entrepreneurs qui quittent la ville pour s’établir en milieu rural . Aussi, bien que le mouvement soit encore timide, les jeunes adultes (18-40 ans) sont de plus en plus nombreux à quitter la ville pour la campagne. Ces derniers ne forment pas un groupe homogène, déclinant des profils variés en ce qui concerne leurs motifs de migrations, leur scolarité et leur occupation . Les premières études qui portaient sur les individus ayant migré dans le mouvement de retour à la terre indiquaient que, parmi les motivations de ces ex-citadins à migrer vers la campagne, prédominaient des valeurs liées au calme de la nature et à ses ressources . On pourrait être tenté d’attribuer cette vision «fleur bleue» de la vie en campagne aux valeurs peace and love du mouvement qui a porté quelques-uns de ces migrants. Or, cette motivation n’est pas si lointaine de celle mentionnée par les néoruraux d’aujourd’hui, soit la recherche d’une meilleure qualité de vie. En effet, selon plusieurs études européennes , américaines et québécoises , c’ est a une motivation commune de migration chez les néo ruraux , devant les considérations professionnelles ou économiques. Il est par ailleurs intéressant de constater que ceci s’applique également aux entrepreneurs néo ruraux du secteur tertiaire qui, indépendamment des critères traditionnels habituellement présents dans le choix de localisation d’une entreprise,  s’installent en milieu rural pour des raisons d’ordre personnel, soit la recherche d’un cadre résidentiel ou d’un mode de vie particulier .

Société mobile et urbanisation

Historiquement, l’étude des mobilités a toujours été fortement liée aux études urbaines, que ce soit en histoire, en sociologie ou en géographie. Les villes sont souvent des lieux centraux où il y a concentration d’humains, de ressources, d’emplois et où se développent et se déploient les techniques et technologies. Les allers-retours entre la ville et la campagne ont par ailleurs tranquillement percolé, surtout de la ville vers la campagne. Dans un monde gagnant en mobilité à plusieurs points de vue, plusieurs sociologues lient naturellement urbanité et mobilité et réfléchissent sur le rapport que ces deux concepts entretiennent. Le géographe français Michel Lussault considère la mobilité comme constitutive de l’être-urbain contemporain, et la voit à la fois résultat et opératrice d’urbanisation . L’urbanité se transporte non seulement par le biais d’images, de données et de flux d’informations, mais également par les individus qui fréquentent ou habitent la ville et qui véhiculent des connaissances, des attitudes et des biens acquis en milieu urbain. Il est donc intéressant d’appréhender le phénomène migratoire ville-campagne dans ce contexte, l’urbanisation dépassant maintenant les frontières de la ville, et ce, à l’échelle mondiale. Certains sociologues comme Vincent Kaufmann considèrent que certains aspects constitutifs de la ville, comme le mode de vie urbain ou les morphologies urbaines, sont en voie d’autonomisation : L’opposition ville-campagne était associée à des cultures et des modes de vie spécifiques, ce n’est plus le cas actuellement. Cette situation reflète non seulement un affranchissement de la proximité spatiale, mais aussi un élargissement des choix. L’urbain comme mode de vie est partout et se définit à partir des pratiques et des représentations de la population .

Individus en mouvement: appartenance et territorialité

Les différents modes de mobilité entraînent des mutations sociales importantes dans notre rapport à l’espace, au temps et à l’autre. Des chercheurs qui se sont penchés sur la migration chez les jeunes adultes ont mis en lumière le développement d’une polyappartenance à des territoires multiples. C’est ainsi que la succession de lieux de vie, celui où on a grandi, un autre où on est allé travailler temporairement, chacun de ces endroits crée une marque, plus ou moins prégnante selon le cas, mais à chaque fois porteuse d’un potentiel de développement d’un sentiment d’appartenance qui persistera, une fois cet endroit quitté. Cette polyappartenance vient modifier le rapport au territoire des individus et des groupes qui l’habitent et le parcourent. Elle vient également influencer et enrichir le développement de l’identité des jeunes adultes, multiforme et fluctuante, au gré de leurs déplacements à travers des espaces sociaux variés, mais aussi à travers leur propre trajectoire biographique et celle des ensembles humains auxquels ils appartiennent. Cette polyappartenance influence également le rapport aux cultures propres aux différents territoires. Éric Le Breton a forgé le concept de dés institutionnalisation des territoires, selon lequel le fait d’ habiter plusieurs territoires (successivement ou par intermittence) ferait en sorte que les modèles de comportements sont plus diversifiés et moins liés au territoire d’origine . Si on applique ce concept aux migrants ville-campagne, il sera intéressant de voir si certains comportements se modifient dans la migration en regard des caractéristiques et habitus propres aux milieux urbain et rural. Aussi, lorsque la distance d’une ville ou la présence de technologie le permettent, il arrive souvent que la migration n’implique plus nécessairement une coupure dramatique avec le milieu d’origine, notamment grâce aux technologies de communication, mais aussi grâce aux transports facilités. Le géographe Mathis Stock fait état d’individus géographiquement pluriels, capables de gérer sur le plan identitaire plusieurs référents d’échelles variées  .

La mobilité comme modalité de réalisation personnelle

Une autre grande caractéristique de la société actuelle – du moins de la société occidentale – relevée par les chercheurs en sciences sociales est la part de plus en plus grande accordée aux trajectoires personnelles et à l’autonomie des individus. Plusieurs théories ont été élaborées à propos de la mobilité des individus. Hormis les théories issues des grands courants du XIXe siècle, soit une mobilité qui serait liée à l’emplacement des lieux de production (Marx), à la division sociale du travail (Durkheim) ou encore axée sur les choix des individus à partir d’autres rationalités (Weber), certaines théories postmodernes proposent un éclairage différent qui n’est pas sans intérêt. Parmi celles qui pourraient s’avérer pertinentes dans le cadre de notre étude, nous relevons entre autres les théories de l’individualité, notamment développées par Ulrich Beck, qui prennent comme objet la variété des possibilités offertes par la société moderne, incluant le choix du milieu de vie. Ce concept d’individualité est récurrent chez plusieurs auteurs contemporains et se présente sous différents vocables. Le géographe Mathis Stock nomme celle-ci individuation géographique, ce qui réfère notamment à ces choix plus grands et plus autonomes des milieux de vie . Dans une perspective semblable, le sociologue Patrice Le Blanc suggère que la mobilité et la stabilité seraient maintenant davantage choisies plutôt qu’imposées, associées à des projets de vie. Ceci ne signifie pas que toute migration se fait nécessairement en ce sens et il demeure que certaines contraintes d’ordres variés peuvent venir moduler cette liberté de choix de lieu de vie. Ceci étant dit, l’augmentation de la mobilité des communications, transports et autres flux ouvre des champs de possibles à davantage de gens comparativement à la situation qui prévalait il y a quelques décennies. S’étant longuement penchée sur les migrations des jeunes adultes, Madeleine Gauthier observe que le changement lui-même est aujourd’hui au cœur de la formation de l’identité des Jeunes adultes. Parmi les toujours plus nombreuses options auxquelles font face les jeunes adultes, il y a celle d’aller voir ailleurs . Létourneau va dans le même sens en disant que la définition de soi est devenue une affaire privée, un projet personnel qui peut supposer de « s’exiler, de s’évader, de s’expatrier, de se défaire d’une historicité et d’une temporalité passées. »

 

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Table des matières

INTRODUCTION 
CHAPITRE 1 
1. BILAN DE LA LITTÉRATURE 
1.1 L’étude des migrations ville-campagne: un objet de recherche récent
1.1.1 Les études pionnières
1.1.2 Ce que nous dit la recherche sur les néoruraux d’aujourd’hui
1.2 Le cadre conceptuel: la mobilité des jeunes adultes
1.2.1 Société mobile et urbanisation
1.2.2 Individus en mouvement: appartenance et territorialité
1.2.3 La mobilité comme modalité de réalisation personnelle
2. PROBLÉMATIQUE ET STRATÉGIE DE RECHERCHE 
2.1 Question de recherche
2.2 Méthodologie
2.2.1 Les informateurs
2.2.2 Déroulement de l’enquête
2.2.3 Traitement et analyse de données
2.2.4 Potentiel et limites
3. LE TERRAIN D’ENQUÊTE
3.1 La MRC de Maskinongé
3.2 Quelques mots sur nos informateurs
CHAPITRE 2
1. LE PROJET DE CAMPAGNE 
2. LES MOTIVATIONS À L’ORIGINE DE LA MIGRATION 
2.1 Entre migration et mobilité
2.2 Un mouvement, plusieurs motivations
2.2.1 Rechercher les caractéristiques de la campagne
2.2.2 Rentrer à la maison
2.2.3 Le mouvement comme finalité
3. UN PROJET DE VIE À LA CONCRÉTISATION … IMPROVISÉE? 
4. DISCUSSION: VERS DES PRÉS PLUS VERTS? 
CHAPITRE 3 
1. CHANGER DE DÉCOR 
1.1 Un nouvel habitat à apprivoiser
1.2 Le calme de la campagne: mythe ou réalité?
1.3 Quelques conséquences imprévues de la faible densité
2. SOCIABILITÉS: À LA RENCONTRE DU NOUVEAU MONDE
2.1 Un milieu habité: une communauté
2.2 Vie personnelle et réseaux sociaux
3. INDIVIDUALITÉS ET TRAJECTOIRES PERSONNELLES
3.1 Projet personnel et quête individuelle
3.2. Projet de campagne et étape de vie adulte
3.3 Adaptation et situation familiale
4. DISCUSSION: UN QUOTIDIEN À RÉINVENTER 
CONCLUSION 

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