L’étude des questions migratoires en France : une reconnaissance lente et tardive

L’étude des questions migratoires en France : une reconnaissance lente et tardive

Afin de comprendre pourquoi et comment les sciences sociales se sont progressivement intéressées aux mémoires des migrations, il convient, dans un premier temps, de revenir en arrière et d’évoquer l’indifférence scientifique que les migrations elles-mêmes ont longtemps suscitée. Comme nous le mentionnions en introduction, le champ d’étude relatif à l’histoire et aux mémoires de migrations est longtemps resté un « point aveugle » de la recherche, voir un « non-lieu de mémoire» [Noiriel, 1988]. Cela peut sembler paradoxal étant donné l’ancienneté et l’importance de l’immigration dans l’histoire de la France et c’est pourquoi il me semble important de revenir brièvement sur le contexte d’émergence de ce champ d’étude. Bien qu’il y ait eu quelques travaux pionniers en sciences sociales à partir des années 1980, notamment ceux de Gérard Noiriel [1984, 1988] et d’Abdelmalek Sayad [1991, 1999], la question des migrations était relativement peu abordée en France. Il en va de même pour d’autres pays européens comme l’Allemagne ou la Belgique. On peut avancer plusieurs raisons à ce constat, par exemple, la réticence de certains États à se considérer comme des pays d’immigration, ainsi que le rapport à l’histoire coloniale. De plus, en France, la conception républicaine d’une nation définie comme « une et indivisible » [Noiriel, 2018], homogène et uniforme (du point de vue linguistique, culturel et religieux) a longtemps pensé l’immigration sous le prisme de l’« assimilation », plutôt que d’une reconnaissance d’un pluralisme culturel. Ce modèle de l’Etat-nation s’est historiquement constitué par une lutte contre les particularismes locaux [Dassié et Clavairolle, 2016]. Cet état des lieux peut en partie expliquer cette « amnésie » vis-à-vis de l’histoire de l’immigration. Ce manque contraste avec le dynamisme des recherches américaines, qui se sont plus rapidement saisies de cet objet. On pense notamment aux travaux de l’Ecole de Chicago consacrés aux minorités urbaines et aux questions d’assimilation et d’intégration des immigrants, comme ceux de Park, Thomas et Znaniecki [Coulon, 2012]. Il semble que l’anthropologie française, alors davantage centrée sur l’étude des sociétés dites « traditionnelles » et « exotiques » ait, pendant longtemps, délégué l’étude des minorités des villes françaises et européennes à la sociologie. A partir des années 1970, les sociologues et économistes se sont intéressés, dans un premier temps, à la figure du « travailleur immigré ». Ils ont développé une approche marxiste des migrations, s’intéressant davantage aux rapports de domination engendrés par l’histoire coloniale qu’aux vécus et aux dimensions culturelles de l’expérience migratoire [Aterianus-Owanga et Musso, 2017]. Le fait que beaucoup d’ouvriers soient issus de l’immigration ne débouchait pas sur des travaux qui leur soient spécifiquement consacrés. De plus, considérés comme des résidents temporaires, les migrants sont longtemps restés invisibles aux yeux des intellectuels [Bertheleu, 2016]. Mais au milieu des années 1970, un nouveau regard va être porté sur l’immigration. En effet, la crise économique et la fin de l’immigration de masse ont entraîné la stabilisation progressive des dernières vagues migratoires [Noiriel, 1988]. Avec la prise de conscience du caractère durable de l’installation des populations immigrées et l’apparition sur la scène publique des deuxièmes générations apparaissent alors des problématiques identitaires relatives à l’« intégration ». Ces dernières sont mises en exergue par la massification du chômage et le retour de l’extrême droite sur le devant de la scène politique. Cette montée du Front National réactive les discours nationalistes sur l’ « identité française » et cherche à présenter l’immigration comme un « problème nouveau », un « mal qu’il faut contrôler », suscitant ainsi de l’hostilité [Noiriel, 1988]. Des slogans xénophobes tels que « la France aux Français », apparaissent et les politiques publiques deviennent plus restrictives sur l’immigration. Parallèlement à cette forte politisation, la demande sociale de recherches portant sur l’immigration s’accroît. Les ethnologues vont être mobilisés pour « fournir des écrits sur les cultures d’origine de ces nouveaux citoyens » [Aterianus-Owanga et Musso, 2017]. On voit donc comment l’étude anthropologique des migrations était alors entrelacée aux politiques publiques. De plus, notons que l’idée d’une absence de prise en compte des migrations par l’ethnologie française est toutefois à relativiser puisque dès les années 1970-80 celle-ci s’est penchée sur l’étude les minorités urbaines [Dassié et Clavairolle, 2016]. Le lancement d’un appel d’offre  interministériel intitulé « France, société pluriethnique » en 1985, a largement favorisé le développement de ces recherches. Parallèlement, se développe une histoire sociale « vue d’en bas », notamment par des historiens eux-mêmes issus des flux migratoires. Ce champ d’étude va progressivement s’élargir pour englober de nouveaux objets propres à la mondialisation et au transnationalisme. Les travaux contemporains s’intéressent, entre autres, aux espaces d’entredeux et de frontières où transitent les individus [Green, 1999 ; Agier, 2013 ; Wenden, 2017]. L’étude de ces espaces liminaires permet de dépasser la traditionnelle opposition entre « pays d’accueil » et « pays d’origine ». Les recherches anthropologiques s’intéressent également peu à peu à l’immigration du point de vue des ancrages et des attachements [Feschet et Isnart, 2013 ; Bastide, 2013].

Ainsi, si les migrations étaient autrefois peu abordées dans le domaine de la recherche (ou du moins lorsqu’elles l’étaient, c’était de façon indirecte), cette invisibilité contraste avec le dynamisme des travaux contemporains. Il semble que les questions migratoires se soient progressivement transformées, depuis les années 1980, en « objets nobles » de la recherche. On observe en effet depuis les années 2000, un foisonnement de travaux interdisciplinaires sur ce thème : de multiples articles, ouvrages, thèses, colloques, séminaires, sites Internet y sont consacrés. On notera également l’apparition, depuis 2018, d’une nouvelle chaire au collège de France intitulée « Migrations et sociétés » ainsi que la création, la même année, d’un institut de recherche dédié à ce champ d’étude : l’Institut Convergences Migrations. A mon échelle, j’ai également pu constater l’ouverture d’un nouveau cours de licence intitulé « Anthropologie des migrations » à l’université d’Aix Marseille, créé en 2018. Il semble donc que cet objet apparaisse maintenant également au sein des formations universitaires.

Quelques éléments pour expliquer l’émergence des initiatives mémorielles relatives aux migrations

L’intérêt porté aux mémoires et au patrimoine des migrations est, lui aussi, relativement récent et il convient de le resituer. On constate, depuis une décennie, l’explosion du thème de la mémoire de l’immigration. Ces questions mémorielles sont soulevées aussi bien à l’échelle institutionnelle qu’associative et conduisent à la mise en place de différentes actions visant à mettre en lumière, à transmettre et à faire connaître les mémoires des migrations. On pense notamment à la multiplication d’actions de collectes et de sauvegardes d’archives, aux recueils de témoignages, à la réalisation de films, de pièces de théâtre et d’expositions, à l’érection de mémoriaux, etc. Par ces intermédiaires, les mémoires des migrations semblent gagner en visibilité, au niveau local, national et international. Il semble donc important de retracer l’apparition progressive de ce processus de valorisation du passé migratoire. A ce titre, on peut se demander quels sont les cadres sociaux et les contextes qui ont pu favoriser son émergence ? Dans leur article, Michèle Baussant, Marina Chauliac, Irène Dos Santos, Évelyne Ribert et Nancy Venel identifient plusieurs facteurs, parmi lesquels figure le mouvement d’affirmation culturelle (ethnic revival) des années 1970. A travers ce mouvement, particulièrement présent aux Etats-Unis, différents groupes ont cherché à affirmer leurs héritages et origines propres [Baussant et al., 2017b]. Il s’accompagnait de revendications sociales, politiques et économiques. Parallèlement, des travaux historiques se sont développés, mesurant et mettant à jour, les discriminations de ces minorités. Le Centre d’études et de documentation de l’émigration italienne est créé par la suite, en 1987. La même année, l’association Génériques est fondée et se donne pour objectif de préserver, sauvegarder et valoriser l’histoire de l’immigration en France et en Europe. De manière concomitante, des expositions voient le jour dans certains musées régionaux, notamment l’exposition intitulée « Corato-Grenoble » du Musée dauphinois en 1988, qui retrace l’émigration de cette ville italienne. Dans ce musée grenoblois, les mémoires immigrées semblent avoir particulièrement bien trouvé un lieu d’accueil et une reconnaissance, la ville étant, depuis 1970, une des plus cosmopolites de France [Duclos, 2006]. En France, à la fin des années 1980, lors des opérations de rénovation urbaine et de la démolition des barres HLM, sont réalisées des séries d’entretiens et de photographies des lieux et des habitants. Ces actions « portent sur la mémoire des résidents, non de l’immigration en tant que telle, mais les deux sont entrelacées » [Baussant et al., 2017b]. Ce faisant, on recrée, bien qu’artificiellement, une mémoire collective de ces zones d’habitation . Dans les années 1990, la sortie de films  documentaires « grand public », comme ceux de Mehdi Lallaoui, ou le film primé, Mémoires d’immigrés, l’héritage maghrébin de Yamina Benguigui (pour ne citer que ceux-là), marquent également un tournant. Ils permettent de délier les langues, d’amorcer un travail mémoriel collectif et de valoriser la migration à travers une forme esthétique. Durant cette période, un ensemble d’acteurs œuvrent donc pour faire connaitre l’importance et l’histoire de l’immigration, jusqu’alors absente du « roman national ». Cela donne lieu à diverses initiatives mémorielles, parmi lesquelles figurent des actions éducatives dans certains établissements scolaires. Les années 1990 sont également marquées par l’émergence de différents mouvements mettant en avant des revendications mémorielles. Le 23 mai 1998 une marche se déroule pour les cent cinquante ans de l’abolition de l’esclavage. A sa suite, le Comité Marche 98 est fondé et se donne pour mission de défendre la mémoire des victimes de l’esclavage colonial et d’enseigner  l’histoire de cet esclavage [Baussant et al., 2017b]. Autour de ces questions, l’association Les Indigènes de la République et le CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires) sont créées : elles dénoncent l’occultation des mémoires de dominations. Ce contexte de mobilisations a conduit à l’adoption de plusieurs lois dites « mémorielles » : la loi déclarative du 29 janvier 2001, relative à la reconnaissance du génocide arménien, la loi Taubira du 21 mai 2001 qui reconnaît la traite négrière comme crime contre l’humanité et enfin, la très controversée loi du 23 février 2005 portant sur le rôle positif de la présence française outre-mer, finalement abrogée un an plus tard [Ribert, 2011]. Il convient toutefois de rappeler que la genèse du « devoir de mémoire » , apparaît en premier lieu dans le cadre des commémorations des victimes de la Shoah et ce sont alors surtout les historiens et les philosophes qui l’investissent. La mémoire de la Shoah a constitué une puissance matrice où vont ensuite s’engouffrer d’autres revendications mémorielles plurielles. En effet, la notion de « devoir de mémoire » va être réinvestie dans le contexte des années 1990, avec les mobilisations successives de communautés qui se sont senties victimes d’un déni de mémoire. Comme le rappelle Sébastien Ledoux [2009], à cette période, les termes de « trou de mémoire », d’ « amnésie » ou encore de « pourrissement de la conscience » font de la société française un corps malade qu’il faudrait soigner, et l’oubli est considéré comme une pathologie, un préjudice. L’expression « devoir de mémoire » apparaît alors comme une formule thérapeutique, comme une « “trouvaille” sémantique venant soulager une tension de plus en plus forte entre la demande sociale et le pouvoir politique » [Ledoux, 2009]. L’État prétend désormais à une politique de la mémoire. Oublier ne parait plus envisageable et il s’agit d’offrir une image d’un passé mis en mémoire dans son intégralité. Ce contexte social et politique que l’on peut qualifier de « fièvre commémorative » [Dos Santos, 2015], où l’injonction à se souvenir du passé se fait de plus en plus forte, a certainement été propice à l’affirmation de ces mémoires dans l’espace public. De plus, Evelyne Ribert souligne le fait que désormais, « la mémoire est à la mode » : « nombre de projets et d’actions, culturels, sociaux, identitaires, dans lesquels il est fait référence même de façon limitée au passé, sont désormais qualifiés de mémoriels ». Elle explique que « tout devient mémoire, les actions mémorielles ne pouvant être que légitimes et nobles […] La mémoire devient un vocable fourretout, recouvrant des éléments très hétérogènes » [Ribert, 2011]. Ainsi, on peut situer l’émergence d’initiatives mémorielles dans ce contexte actuel plus large de profusion mémorielle. Par ailleurs, notons que l’ancien modèle d’Etat nation favorisait un modèle culturel unique, ce qui passait par une uniformisation patrimoniale et laissait donc peu de place à des identités plurielles.

Aujourd’hui, la cadre semble être plus favorable à la prise en compte des diversités culturelles des migrations. De plus, comme mentionné en introduction, la plus grande place accordée à la muséologie sociale ainsi que la « prolifération » des objets patrimoniaux a indéniablement facilité la possibilité d’une patrimonialisation des mémoires des migrations. Depuis les années 1970, on assiste en effet à ce que certains appellent un mouvement de « patrimonialisation tout azimut » [Heinich, 2009]. Aujourd’hui, on ne compte plus les usages du terme, il est devenu familier à tout un chacun et on parle désormais de « patrimoine naturel », « patrimoine industriel », « patrimoine vivant », etc. A ce propos, la catégorie de « patrimoine culturel immatériel » (PCI) issue de la convention adoptée eu 2003 par l’UNESCO a largement participé à la démocratisation de cette notion de « patrimoine ». Enfin, l’importance nouvelle accordée par les pouvoirs publics à la reconnaissance de l’histoire de l’immigration comme partie intégrante de l’histoire nationale, notamment par la création de la Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration, a sans doute stimulé et encouragé l’apparition d’initiatives mémorielles au niveau local. La création de ce type de musée est aussi à resituer dans un large mouvement international qui lui est favorable, car depuis 2006, l’Unesco et l’Office International des Migrations (OIM) travaillent à développer un réseau international des musées et des institutions de la migration.

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Table des matières

INTRODUCTION
1. Présentation du sujet et des concepts clés
2. Genèse de mon intérêt pour ce sujet
3. Problématique et hypothèses
4. Cadre d’analyse principal et méthodologie choisie
5. Annonce du plan
CHAPITRE 1 : Contexte de recherche et définitions des concepts clés
1. Retour sur le contexte historique, social et politique
1.1 L’étude des questions migratoires en France : une reconnaissance lente et tardive
1.2 Quelques éléments pour expliquer l’émergence des initiatives mémorielles relatives aux migrations
2. Autour de la notion de « mémoire »
2.1 La mémoire comme reconstruction du passé à partir du présent
2.2 La mémoire collective comme fondement du lien social
2.3 L’intérêt des anthropologues pour le thème de la « mémoire »
CHAPITRE 2 : Les mémoires des migrations dans l’espace privé
1. Une pluralité de mémoires des migrations
2. Les mémoires et les expériences migratoires façonnées par les affects
3. Dans l’espace privé : des formes intimes et domestiques des mémoires migratoires
3.1 Nostalgie et reconstruction du pays perdu ; les multiples façons de se souvenir et les différents supports de mémoire
3.2 Une faible transmission du vécu migratoire dans le cercle familial : une « amnésie » de la mémoire ?
CHAPITRE 3 : L’apparition des mémoires des migrations dans la sphère publique
1. Conditions, difficultés et obstacles à la construction d’un « patrimoine de l’immigration »
2. Le rôle des institutions patrimoniales : l’exemple des musées nationaux consacrés aux migrations
3. A l’échelle locale : enquête exploratoire à Marseille
3.1 Au niveau institutionnel : appels à projets et expositions muséales sur les migrations
3.2 L’exemple de deux associations actives à Marseille
CHAPITRE 4 : Réflexions et ouvertures sur les pistes à approfondir
1. Premiers constats
1.1 Le constat d’une diversité d’ « entrepreneurs de mémoire » aux postures et aux profils variés
1.2 L’ambition des associations de faire revivre les lieux de mémoires effacés et « mis sous silence » à Marseille
1.3 Une volonté de changer les représentations sociales liées à l’immigration
2. Les effets de ces actions mémorielles : leurs portées et leurs écueils possibles
3. Les pistes qui ont été peu explorées par les précédents travaux
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE

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