Les villes moyennes au-delà des discours : la parole habitante à Béziers

Les villes moyennes sont des objets complexes à définir. L’expression même de « ville moyenne » reste floue, un concept vague, transformant toute tentative de définition en aventure périlleuse. L’emploi de l’adjectif « moyenne » participe à cette opacité autour de la notion, qui n’éveille pas nécessairement les intérêts. Cependant, les villes moyennes sont une réalité incontestable. Elles accueillent invariablement 20 % de la population française (20,9 % en 2007 et 20,2 % en 1962) et sont le quotidien de 12 939 909 Français. Elles alimentent par ailleurs bon nombre de discours, qu’ils soient littéraires – nous avons tous entendu parler des « villes balzaciennes » – médiatiques, scientifiques ou encore politiques. Car si ces villes ne sont pas habituellement l’objet privilégié des politiques, elles cristalliseraient depuis peu le discours de certaines sensibilités politiques : elles seraient même devenues selon Le Monde les « zones de force du Front National ».

La géographie et la sociologie étudient la ville depuis longtemps – du moins la grande ville. L’Ecole de sociologie urbaine de Chicago a fait de la grande ville un objet d’étude à part entière, la considérant comme un véritable « laboratoire social », selon l’expression de Robert Park (1967 [1925]). Plus récemment, les intérêts politiques et scientifiques se sont portés sur les banlieues, les quartiers dits « défavorisés ». Aujourd’hui, la ville est étudiée par le biais d’un espace qui s’étend au-delà de ses limites : le périurbain, qui accueillerait plus de la moitié de l’humanité. L’espace rural focalise lui aussi les intérêts avec sa charge symbolique, patrimoniale et écologique. Son étude a même donné lieu à l’élaboration de nouveaux concepts, comme la « rurbanité » redéfinissant les liens entre ville et campagne. Par ailleurs, les métropolitains et les ruraux véhiculent une certaine image, sont assimilés à un mode de vie particulier et leur rattachement à un territoire spécifique – les grandes villes et les espaces ruraux – leur confère une identité. L’existence même d’un terme spécifique pour désigner ces habitants entérine leur existence en tant que « communauté », du moins en tant que groupes reconnus.

Les villes moyennes n’éveillent pas les mêmes intérêts. Elles peuvent être attrayantes pour des métropolitains en quête de dépaysement, pour éventuellement séjourner chez l’habitant. Cependant, les habitants des villes moyennes ne semblent pas vraiment avoir d’existence à part entière. Il n’existe d’ailleurs pas de terme particulier pour les définir, eux-mêmes n’ayant souvent pas conscience qu’ils vivent dans une ville moyenne, le terme n’étant pas vraiment clair. Pourtant, ces villes représentent un pourcentage non négligeable de la population et connaissent elles aussi des mutations, des évolutions, subissent les aléas de l’économie au même titre que les métropoles ou les espaces ruraux.

Villes moyennes et discours 

Lorsque l’on parle de métropole, de grande ville, certaines images peuvent venir à l’esprit, Paris, New York, Tokyo… lorsque l’on évoque les petites villes, les espaces ruraux, ce sont d’autres images qui surgissent : des champs, des campagnes, des paysages bucoliques. Par contre, lorsque l’on traite de villes moyennes, les images se font plus rares, le terme lui-même restant opaque dans le vocabulaire courant et rendant nécessaire un retour sur la constitution et l’émergence du concept de ville moyenne. Les villes moyennes sont souvent définies par rapport à deux autres espaces clairement identifiés, les grandes villes et les petites villes. Elles sont alors prises dans une vision binaire du territoire, entre le grand et le petit, l’urbain et le rural, entre deux réalités. La ville moyenne est alors « tout ce qui n’est pas », un creux, un résidu : [o]n sait très bien ce que la ville moyenne n’est pas. On peut difficilement dire ce qu’elle est. Le concept se révèle si vague qu’on en vient à se demander si la « ville moyenne » n’est pas une illusion ou, à tout le moins, une notion de fort médiocre intérêt (MICHEL 1977, p. 642).

Le cœur de la réflexion ne porte pas essentiellement sur les villes moyennes de manière générale, mais la prise en compte d’une ville moyenne particulière nécessite néanmoins un retour sur la définition, la nature du concept de « ville moyenne ». Lorsque l’on commence l’étude d’un objet spécifique, il convient de revenir, ne serait-ce que brièvement sur le contexte d’émergence, et surtout sur les différents discours qui ont façonné au cours du temps cet objet. C’est d’ailleurs cette pluralité de discours, qu’ils soient scientifiques ou politiques, qui alimente une certaine opacité autour des villes moyennes amenant certains auteurs, comme R. Brunet à les considérer comme des objets réels non identifiés (BRUNET 1997, p.13). Cette partie sera consacrée à l’analyse des différents discours ayant pour objet la ville moyenne pour tenter d’en distinguer des traits communs, du moins des éléments pouvant faciliter l’appréhension de la notion.

Le concept de discours 

Avant de débuter l’analyse des discours portant sur les villes moyennes, il convient dans un premier temps de revenir sur le concept de discours. Le discours n’est pas une parole neutre, ce n’est pas simplement une suite de mots prononcés. Il est énoncé par un émetteur particulier qui s’adresse à une personne, un public particulier dans un contexte spécifique. Un discours, quel qu’il soit, est indissociable du contexte, de la société dans laquelle il est énoncé. Il est par ailleurs porteur d’un message. N’est-il pas communément admis que la rhétorique est l’art du discours ? L’art de convaincre, de mouvoir, de faire adhérer à des idées ? Il existe différent type de discours, scientifique, politique, littéraire… Il existe autant de discours que de situations d’énonciation.

Discours et norme
Arrêtons-nous un instant sur les liens entre discours et norme et prenons l’exemple du discours mythique. Le mythe comme établissement de la vérité a été étudié par les anthropologues et les ethnologues dès le début du XXème siècle. A cette époque, Bronislaw Malinowski met en évidence la fonction du mythe comme maintien de l’ordre social dans les sociétés traditionnelles. En transmettant par l’oralité des normes établies dans une société donnée, le mythe permettrait une sorte de stabilité normative :

Par l’examen d’une culture mélanésienne typique et par l’analyse des opinions, des traditions et du comportement de ces indigènes, je me propose de montrer à quel point la tradition sacrée et le mythe pénètrent toutes leurs occupations et avec quelles forces ils s’imposent à leur conduite sociale et morale. En d’autres termes, le but de cet essai consiste à faire ressortir les rapports intimes qui existent entre le mot, le mythe, la légende sacrée d’une tribu, d’une part, ses actes rituels, ses actions morales, son organisation sociale, voire ses activités pratiques, de l’autre. (MALINOWSKI 1980 [1933], p.87) .

Claude Lévi Strauss a lui aussi étudié le mythe comme discours. Il s’est livré à une analyse structurale du mythe en s’inspirant des théories du linguiste Saussure. Avec ses travaux, le mythe prend une autre dimension et n’est plus l’apanage des sociétés traditionnelles, mais devient une caractéristique de l’entendement humain.

Mircea Eliade, s’intéresse aussi au mythe en considérant moins sa forme que son contenu. Pour l’auteur, le mythe est étroitement lié au domaine religieux. En effet, dans les sociétés sans écritures, le mythe a une fonction sacrée et une traduction physique par le biais des rites qui lui sont associés. Les mythes mettent en scène les mêmes thèmes que les religions, il y est en effet question des origines, d’un temps et d’un espace sacrés. Il transmet des valeurs symboliques, une histoire commune, et impose en quelque sorte une vérité :

« C’est surtout cet aspect du mythe qu’il faut souligner : le mythe révèle la sacralité parce qu’il raconte l’activité créatrice des Etres divins ou surnaturels. En d’autres termes, le mythe décrit les diverses et parfois dramatiques irruptions du sacré dans le monde. C’est cette irruption du sacré qui fonde réellement le monde. Chaque mythe raconte comment une réalité est venue à l’existence » (ELIADE 1959, p.472) .

Le mythe a une fonction explicative et énonce une réalité. Il se distingue en ceci des fables, des légendes ou des contes. Il puise ses fondements dans la volonté de compréhension que l’être humain a de son environnement. Le discours mythique s’inscrit comme « vrai », comme établissant les normes d’une société donnée à un moment donné. L’important n’est pas ici de savoir si ces discours sont effectivement vrais, mais bien de démontrer l’importance de ces discours établissant des normes et organisant ainsi les pratiques sociales ou institutionnelles de sociétés données dans un contexte particulier.

Discours et rapports de pouvoir

Comme cela vient d’être évoqué, le discours ne peut pas être prononcé par n’importe qui. Cela demande une certaine maitrise de codes en fonction du contexte d’énonciation mais aussi du ou des récepteurs et requiert une maitrise de cet art du discours. Tout le monde ne peut donc pas prétendre tenir un discours et c’est déjà un premier rapport de force qui se dessine entre les locuteurs et les autres. Le discours n’a certes pas vraiment d’auteur, mais est émis par une « autorité légitime », en fonction de la société, du contexte dans lequel il est énoncé. Dans la société occidentale contemporaine par exemple, où le rôle des médias est central, les valeurs, les modèles sont forgés par les publicitaires, les journalistes, les écrivains, ou encore les personnalités médiatiques. Un même discours véhicule un même modèle, pouvant ainsi participer à l’uniformisation des modes de vie et guider les comportements de ceux qui seront à l’écoute de ces discours. Même sans auteur clairement identifié, le discours se perpétue, est relayé dans l’ensemble de la société occidentale, imposant une façon d’être au monde. Le discours en transmettant des normes, en influençant les comportements des individus, leurs perceptions, permet la diffusion d’une culture propre à une société spécifique :

La culture est, dans une large mesure, faite de mots qui traduisent le réel en le découpant, en le structurant et en l’organisant. Ces signes disent les lieux, la vie, les êtres ou les techniques : ils ont une valeur descriptive. Comme ils se lestent de connotations au cours de l’existence, ils prennent une charge émotive. […] Certains des énoncés que l’on construit avec les mots ont une dimension prescriptive ; ils n’indiquent pas ce qui est, mais ce qui doit être, ce qu’il faut faire advenir, ce qui est bien » (CLAVAL 2012, p.99) .

Cette dimension du discours peut s’avérer dangereuse, puisque le propos du discours peut se perpétuer, peut transmettre la norme, ce qui « est bien » ou au contraire ce qu’il ne l’est pas et ainsi perpétuer des rapports de domination. C’est en ce sens que la portée des discours peut s’avérer dangereuse selon le message qu’ils véhiculent, et cette caractéristique justifie le mouvement de déconstruction des discours que l’on a observé à la fin du XXème siècle.

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Table des matières

INTRODUCTION
PREMIERE PARTIE Villes moyennes et discours
I. Le concept de discours
II. Un discours institutionnel : des villes moyennes « bornées »
III. Un discours scientifique affinant l’objet
IV. Des discours véhiculant un imaginaire des villes moyennes
DEUXIEME PARTIE Un cas d’étude Béziers : ville moyenne paradigmatique
I. Béziers, ville moyenne capitale
II. Des lendemains difficiles
TROISIEME PARTIE Notes méthodologiques
I. Espace, identité, géographicité
II. La préparation du terrain
III. Un terrain appelant à la réflexivité
QUATRIEME PARTIE Analyses des entretiens
I. Première analyse verticale des entretiens
II. Lecture horizontale des entretiens
III. Lecture transversale : confrontation des différents discours
CONCLUSION
RESSOURCES BIBLIOGRAPHIQUES
TABLE DES MATIERES
TABLE DES ILLUSTRATIONS
ANNEXES

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