Les théories des Relations Internationales appliquées aux politiques migratoires euro-marocaines

Les migrants au Maroc : un même objectif, plusieurs profils

« J’ai tout quitté, ma famille, mes amis, mon pays… Je pensais qu’aller en Italie serait facile, […] j’ai déjà essayé deux fois : une fois à Melilla mais je n’ai pas réussi à franchir la barrière, la deuxième par bateau, mais on s’est fait arrêter par les Marocains à peine trente minutes après le départ […]. Mais je n’ai rien à perdre alors je réessayerai encore et encore, d’ailleurs là je travaille pour payer mon prochain voyage ». Jibril a 38 ans, il est à Rabat depuis deux ans. Il est entré au Maroc après avoir traversé la Mauritanie. Il a traversé tout le désert et il a vécu dans plusieurs villes avant de s’arrêter à Rabat. Il cherche à rejoindre l’Europe, si possible l’Italie pour retrouver son cousin qui y est depuis dix ans et qui a réussi à régulariser sa situation.
Pour lui le Maroc n’est qu’une étape, enfin il l’espère.
Comme Jibril, beaucoup de Subsahariens tentent de rejoindre les côtes européennes en passant par le Maroc, sa proximité géographique en fait une étape de choix. Cependant les frontières sont bien gardées d’un côté comme de l’autre de la Méditerranée et il devient de plus en plus difficile pour les migrants de quitter le Maroc. En effet, « il n’est plus question ici d’empêcher les candidats à l’exil d’atteindre le sol européen mais bien de les empêcher de quitter le sol africain ».
Cependant au Maroc on ne rencontre pas que des migrants africains subsahariens en situation irrégulière, il y a aussi des Marocains qui veulent émigrer, il y en a qui le font de façon légale (via un visa) d’autres qui tentent de ” brûler ” les frontières (ce sont les haraga).

Des migrants aux profils hétérogènes

La distinction entre les migrants marocains et les migrants étrangers au Maroc n’est pas tant importante du fait de leurs origines distinctes, mais de ce que ces différentes origines engendrent. En effet, alors qu’ils sont tous candidats à l’émigration en Europe, les Marocains se trouvant au Maroc ne sont pas encore des migrants, ou du moins ne sont pas encore des migrants internationaux, contrairement aux autres. Nous ne traiterons pas dans cette partie des migrants réguliers puisque ce ne sont pas eux qui posent problèmes aux autorités européennes et qui embarrassent les pouvoirs marocains.
Les émigrants marocains ont un profil de migrants économiques, puisque la situation politique du Maroc est stable. Ce sont des personnes à la recherche d’un meilleur avenir et d’une situation socio-économique avantageuse.
Les Marocains ont une longue histoire migratoire derrière eux ; en effet, nombreux étaient nomades et se sont sédentarisés avec le temps. Le deuxième temps des migrations est toujours interne puisqu’il s’agit de l’exode rural, qui s’est notamment accentué avec les protectorats français et espagnol. Il y eut également une émigration vers l’Algérie française qui manquait de main d’œuvre, ainsi on estime à près de 85 000 le nombre de Marocains ayant migré en Algérie dans les années 1930.
De plus, les Marocains ont été envoyés vers la France durant le protectorat et ce, notamment pendant la Première Guerre mondiale (40 000 hommes) et surtout la Seconde Guerre mondiale (126 000 hommes) ; 40 000 Marocains ont été réquisitionnés par l’armée franquiste. Ils étaient engagés dans le secteur industriel qui manquait de main d’œuvre à cause des guerres, ou dans l’armée. Ainsi on s’aperçoit que les émigrations marocaines n’ont pas été à leur origine demandées par ces derniers. Les Européens sont venus les chercher.
Après les décolonisations et la Seconde Guerre mondiale, l’Europe devait se reconstruire et son économie se portait de mieux en mieux. Un besoin pressant en main d’œuvre pour la reconstruction de l’Europe a conduit le Maroc à conclure des accords pour le recrutement de main d’œuvre non pas avec la Communauté Européenne (la future UE) mais directement avec les pays européens, de façon bilatérale.
Ces migrations temporaires et circulaires ont connu un tournant suite à la crise pétrolière de 1973 qui a conduit l’Europe à une crise économique et à une hausse du chômage. Les pays européens n’ayant plus besoin de main d’œuvre ont durci les politiques migratoires. Surement par peur de ne pas pouvoir revenir en Europe s’ils rentraient au Maroc, les Marocains sont restés en Europe. Dans les années 1980, ils ont ramené avec eux leurs familles.
La mutation de ces profils migrants, passant d’une migration de travail temporaire à une migration en famille et permanente va significativement accroitre le nombre de Marocains en Europe mais également leur naturalisation.
Le durcissement des politiques migratoires européennes et notamment des pays comme l’Espagne ou l’Italie qui jusqu’à la fin des années 1980 n’imposaient pas de visas aux Marocains va modifier encore le profil des migrants marocains. Alors qu’il s’agissait de migrants en situation régulière et qui étaient demandés par les pays européens, la fermeture des frontières va mener à la criminalisation des émigrations marocaines vers l’Europe, qui deviennent illégales.
J’ai arrêté l’école à 12 ans. En Europe je trouverai du travail facilement et bien payé, pas ici. […] J’ai déjà fait trois tentatives, lors de la dernière un ami à moi est mort noyé sous mes yeux. Mais je n’ai rien à perdre, alors je tente et tant pis si je meurs, au moins j’aurais essayé ».
Le profil des migrants non marocains est différent. D’Afrique de l’Ouest ou centrale, ils sont nombreux à rejoindre le Maroc dans l’espoir d’atteindre les côtes européennes ou les enclaves espagnoles. Il y a également d’autres origines de migrants, notamment ces dernières années avec une arrivée massive de Syriens.
Néanmoins, leur nombre reste minoritaire comparé aux Subsahariens, il est estimé à 5000 au Maroc. Cependant pour les Subsahariens, bien qu’il existe des estimations, elles restent floues. Selon De Haas « le changement majeur a été que les Africains subsahariens ont commencé, surtout depuis 2000, à rejoindre les Nord-africains et à les supplanter en tant que plus grande catégorie de migrants irréguliers émigrant par bateau ».
Ils sont en tout cas estimés à plusieurs milliers de personnes (entre 10 000 et 15 000), mais « la consistance même des flux de transit subsaharien est pour le moins difficile à établir. Pour évaluer précisément les flux, il faudrait assimiler tout Africain à un transitaire, ce qui constitue un déni de la réalité de la présence stable de Subsahariens dans les pays du Maghreb (étudiants, pèlerins, commerçants, parents) ».
Ils sont originaires de toute l’Afrique, mais surtout de l’Afrique de l’Ouest. La majorité d’entre eux voient le Maroc comme un pays sécurisé mais cependant transitoire, en attendant de voir leur dossier de demande d’asile accepté par un pays de l’UE. Les plus nombreux sont les Nigérians (16%), suivi des Sénégalais (13%), des Maliens (13%) des Ivoiriens (9%)… La majorité des migrants est jeune, puisque 95% d’entre eux ont moins de 36 ans, mais la part de mineurs étant venus seuls y est minoritaire (0, 7% de 15-17 ans) . La part de réfugiés est très minoritaire, fin 2007, moins de 800 avaient ce statut.
Les raisons principales de ces migrations sont la paupérisation des sociétés africaines engendrée par les instabilités politiques et la faiblesse économique de ces pays, qui conduisent à une émigration économique. L’explosion démographique actuelle et à venir, la raréfaction des ressources en eau et des ressources naturelles sont les principales causes du faible état économique de certains pays africains. Au niveau structurel, la faiblesse des infrastructures et les crises politiques à répétition ne motivent pas les investisseurs étrangers à s’intéresser à cette région. La population africaine est aujourd’hui de 800 millions de personnes, elle est estimée à 1, 76 milliard de personnes en 2050, soit le doublement de cette population en moins de 35 ans . La
pression démographique est accompagnée d’un appauvrissement des populations puisque la part des personnes vivant dans une pauvreté absolue (moins d’un dollar par jour et par personne) a doublé entre les années 1980 et 2000 et touche près de 40% de la population . Ces personnes sont donc en quête d’une vie meilleure ; une partie de ces migrants cherchent à s’installer dans un pays voisin ayant une meilleure situation économique, d’autres tentent de rejoindre l’eldorado européen.
Il ne faut pas croire que ces migrants sont tous non diplômés, en effet, « il apparaît bien que ce chômage, outre qu’il est d’abord urbain, affecte essentiellement les personnes dotées de formations supérieures. Ainsi, les données disponibles au Maroc, en indiquant pour 2003 un taux de chômage urbain de 19,3 % (soit sensiblement le même taux qu’en 2001), montrent que le taux de chômage en milieu rural n’est que de 3,4 % et celui qui affecte la population sans aucun diplôme n’est que de 5,7 % en moyenne, contre 24 % chez la population active disposant d’un diplôme » , ces données pour le Maroc concordent également avec les données des pays subsahariens. D’autres diplômés ont du travail mais ils estiment ne pas gagner assez comparé à leur niveau d’études, et espèrent faire valoir leur diplôme sur le marché du travail européen. Cette dernière catégorie rejoint le profil des migrants marocain.
Omar est un migrant burkinabé rencontré à Rabat, il y est depuis 2012. « Au Burkina j’étais professeur de physique dans un lycée à Ouagadougou. Mais je ne gagnais pas assez […]. J’ai laissé ma famille dans l’espoir d’aller en Europe et de mieux gagner ma vie. Mais j’ai échoué, plus de six fois. […] Ici je vends des vêtements, j’envoie de l’argent quand je peux. Je ne pensais pas que ça serait aussi dur mais je ne peux pas rentrer, j’ai honte. Je vais essayer de trouver un poste de professeur ici »Pour entrer au Maroc, la plupart pénètrent l’Algérie via le Niger, et traversent la frontière algéro-marocaine au niveau de la ville d’Oujda. Puis, « d’Oujda, au Maroc, les migrants essayent d’entrer en UE, soit en traversant la mer en partant de la côte nord, soit en entrant dans les enclaves espagnoles de Ceuta ou Melilla, ou bien ils vont à Rabat et Casablanca, où ils s’installent au moins temporairement ».
Le durcissement et l’accroissement des contrôles poussent les migrants à s’installer au Maroc pour une période plus ou moins longue.
Alors que la presse et certains partis politiques s’étonnent (de bonne ou de mauvaise foi?) en Europe de la masculinisation des profils des migrants, il faut toutefois rappeler que dans le monde près d’un migrant sur deux est une femme. Ce taux est de 48% pour la moyenne mondiale . Cependant ces taux varient beaucoup d’une région à une autre, et il est estimé que la part des migrantes parmi les Subsahariens n’est que de 20 à 30% , alors même que le taux des migrantes marocaines dans beaucoup de pays européens est proche de la moyenne mondiale, et qu’il atteint même les 70% pour les pays du Golfe.
Les études sociologiques se sont souvent attachées à étudier les migrations féminines marocaines dans l’ombre des hommes, ne les analysant que sous le prisme du regroupement familial (il y a une émigration féminine marocaine parce qu’il y a une émigration masculine et que ces femmes suivent leurs époux) et ne leur laissant pas la place pour un choix propre et déterminé.
Or, une partie de ces migrantes était l’initiatrice de ce choix, peu importe leur situation socio-économiques : mariée ou divorcée, ouvrière ou cadre etc.
D’ailleurs en 2002, l’Espagne a signé avec le Maroc un accord afin d’importer des saisonnières marocaines pour les cueillettes de fruits, le contrat de travail ne durant que quelques mois. Ces emplois sont destinés aux femmes uniquement. Cependant la majorité de ces femmes ne sont pas retournées au Maroc une fois leur contrat de travail terminé ; elles sont devenues des immigrées en situation irrégulière. L’UE et le Maroc ont alors mis en place un nouveau projet : seules les femmes mariées avec des enfants restés au Maroc pouvaient prétendre à ces emplois, l’objectif étant officiellement de donner un emploi aux femmes qui en ont le plus besoin, officieusement c’est une garantie que ces femmes rentreront pour retrouver leurs familles. Le taux de retour était cette foisci de 95% . L’entrée des femmes marocaines dans le marché du travail puis par la suite leur migration économique est le fruit des protectorats français et espagnol. D’abord à cause d’un exode rural important et rapide, les femmes devaient travailler afin de subvenir aux besoins de leurs familles, le seul salaire du chef de famille ne suffisant plus ; ensuite par le fait que « le régime colonial a provoqué un double phénomène d’individualisation et d’individuation qui a répondu au désir d’autonomie et de liberté des individus » . Ce désir d’autonomie a conduit des hommes, mais également des femmes à chercher de meilleures conditions matérielles en Europe.

Intérêt du sujet, hypothèses, méthodologie de recherche et problématique

Les années 2015 et 2016 ont vu périr des milliers de personnes en Méditerranée dû à leur volonté de migrer en Europe. Au vu de la situation actuelle dans laquelle se trouvent le Proche et le Moyen-Orient et certains pays d’Afrique, ces flux migratoires ne sont pas prêts de diminuer, malgré le danger que représentent ces périples et le durcissement des politiques migratoires européennes et des contrôles.
L’Union Européenne et ses pays membres ont mis en place plusieurs dispositifs pour empêcher les entrées illégales sur le continent européen, cependant sans comprendre l’identité de ces migrants et ce qui les pousse à migrer, cette politique restera vaine et inefficace. De plus, l’ethnocentrisme dont nous faisons preuve en Europe nous pousse à étudier ces politiques migratoires et les conséquences qu’elles induisent qu’en Europe, sans prêter attention à ce qu’elles engendrent ailleurs.
Pourtant le Maroc, devenu un allier précieux de l’Union Européenne dans cette lutte contre les migrations est lui aussi influencé par la pression des candidats à l’émigration d’une part et la pression politique de l’UE et de ses membres de l’autre part. Bien qu’une gestion commune de ces migrations est nécessaire, il faudra tout de même relever que les intérêts des acteurs (Maroc d’un côté, UE et pays membres de l’autre) divergent dans cette gestion. Nous nous attacherons à étudier ces divergences malgré une gestion commune.
Notons ici que nous entendons dans notre travail les termes ” l’Europe ” ou les ” Européens ” comme l’assemblage des pays membres de l’UE et de l’Union Européenne.
Après avoir délimité l’intérêt du sujet, nous sommes en mesure de nous demander quelles sont les conséquences de l’introduction de l’aspect sécuritaire dans la gestion des flux migratoires euro-marocains ?
En ce qui concerne les hypothèses, nous partirons volontairement de généralités ou d’opinions publiques afin de confirmer ou d’infirmer ces idées reçues.
Après avoir démontré dans cette introduction que le Maroc est devenu une terre d’immigration et non plus une terre de transit, et que le profil des migrants est hétérogène et ne concerne pas seulement des personnes pauvres, peu éduquées, seules, à majorité de sexe masculin et jeune, nous envisagerons que les accords migratoires entre l’UE et ses riverains sont des accords qui ont été négociés à la faveur des acteurs européens. Les différents acteurs du Nord (Union Européenne et chacun de ses Etats membres) ont une politique commune et concordante, puisqu’ils ont tous les mêmes intérêts. A l’origine des droits de l’Homme, l’Europe a mis en place une politique migratoire respectueuse de ces derniers.
Concernant la méthodologie, la plus grande majorité des sources est écrite et relève d’articles universitaires, d’ouvrages et d’articles de presse ; par des auteurs venant d’Europe et de la rive Sud de la Méditerranée (Maroc essentiellement). Il y a également des rapports ou des études menées par des institutions intergouvernementales ou des organisations internationales.
Pour étudier la diversité des profils de migrants, une modeste enquête de terrain a été menée à Rabat et à Tanger avec des candidats à la migration irrégulière vers l’Europe. Peu nombreux, ces témoignages n’ont pas servi à infirmer ou confirmer l’hypothèse de départ mais plutôt à illustrer les résultats de la recherche académique.
Ce travail s’inscrit dans une démarche pluridisciplinaire, mêlant notamment les sciences politiques et le droit.
Dans une première partie nous nous attarderons sur l’apport des théories des Relations Internationales afin de comprendre la situation politique euro-marocaine actuelle concernant le domaine migratoire (chapitre I), ensuite nous étudierons les différents accords et la politique migratoire mise en place par l’UE et ses voisins (chapitre II), enfin dans un troisième temps, nous verrons en quoi s’il y a une gestion commune des migrations les intérêts eux, sont souvent divergents (chapitre III).

Les théories des Relations Internationales appliquées aux politiques migratoires euromarocaines

En théories des Relations Internationales diverses écoles s’affrontent et se complètent pour tenter d’expliquer le fonctionnement et les mécanismes de la politique sur la scène internationale. Ces différentes écoles abordent la question des relations internationales en mettant en avant des acteurs différents et des concepts divergents. Dans notre travail, nous tenterons dans ce premier chapitre d’aborder d’un point de vue théorique les relations euro-marocaines concernant la gestion des flux migratoires. Il s’agira d’étudier quels concepts peuvent être appliqués à ce cas pratique et si les acteurs mis en avant dans ces théories sont les mêmes que ceux impliqués dans notre cas. Dans les chapitres suivants, nous mettrons en pratique les différents concepts développés et verrons comment dans la réalité ils sont utilisés, notamment à travers la gestion migratoire commune à l’UE, à ses Etats membres et au Maroc.
Nous ne pouvons ici analyser toutes les écoles, et nous nous concentrerons majoritairement sur l’école réaliste qui met en avant les concepts de sécurité et de puissance. Cette école est « le paradigme dominant en Relations Internationales » , mais elle n’est pas la seule. D’autres écoles ont tenté de développer d’autres concepts et de mettre en avant d’autres acteurs afin de pallier aux carences de cette théorie.
La réalité se conforme rarement à une théorie unique et précise, elle emprunte généralement des éléments diversifiés à plusieurs écoles de RI. Ainsi la relation euromarocaine concernant la gestion des flux migratoires induit des acteurs, des stratégies, des domaines et des concepts divers empruntant des cadres d’analyse aux différentes écoles.
Dans un premier temps nous nous attarderons sur l’école réaliste. Majoritaire, cette école reste un paradigme important dans la compréhension et la tentative d’analyse de cette gestion migratoire euro-marocaine (1). Cependant bien qu’importante, l’école réaliste ne permet pas à elle seule de saisir toutes les subtilités de cette relation et de cette gestion commune. Il faudra alors se tourner vers d’autres écoles afin de saisir d’autres concepts (2).

L’école réaliste à l’épreuve des relations euro-marocaines de gestion migratoire

L’école réaliste met en avant le caractère anarchique du monde dans lequel nous vivons . Il est anarchique dans le sens où les seuls acteurs qui comptent sur la scène internationale sont les Etats-nations et qu’il n’y a pas d’entités supérieures à eux et plus puissantes. De ce fait la scène internationale se trouve contrôlée par les seuls Etats qui au travers de leur puissance tentent de maintenir un équilibre mondial (qui ne se traduit non pas par la paix mais par une absence de guerre). A côté de cet équilibre mondial qui est dans l’intérêt de la majorité des Etats, chacun des acteurs étatiques cherche à garantir sa sécurité.
Afin de mener à bien cet objectif ” réaliste “, l’école réaliste impose de ne pas prendre en compte l’opinion publique dans le mécanisme politique décisionnel. En effet, l’Etat ne saurait s’embarrasser d’une opinion menée par les sentiments et qui n’est pas objective. Cette école considère l’opinion publique comme un « obstacle ». Si en théorie, l’école réaliste semble avoir établi une grille de lecture qui prend en compte tous les cas de figure de la scène politique passée et actuelle, en réalité cela est plus compliqué. Les relations internationales sont aujourd’hui entretenues par des stratégies politiques, des intérêts et des acteurs bien différents. Dans cette partie, nous nous attarderons dans un premier temps sur le concept de sécurité qui dans les relations euro-marocaines concernant la gestion des flux migratoires tient une place centrale, ce concept va d’ailleurs influencer les principales politiques migratoires euro-méditerranéennes (A). Cependant si le concept réaliste de sécurité n’est pas obsolète, il n’en est pas de même pour le concept de puissance. En effet, on voit aujourd’hui que les acteurs de la scène internationale n’utilisent que rarement leur puissance militaire pour faire valoir leurs intérêts et que le champ diplomatique est devenu plus subtile (B).

La sécurité, un concept toujours à l’ordre du jour

Le concept de sécurité a une place ambigüe dans le champ des RI. Ambigu car d’une part ce concept occupe une place importante dans la discipline mais en même temps il n’a pas de définition claire et précise. Toujours est-il que la définition à minima et la plus consensuelle consiste à définir le concept de sécurité d’une façon objective à une absence de menace et de façon subjective à une absence de peur.
Longtemps la question sécuritaire s’est largement tournée vers les menaces militaires. Pourtant petit à petit ce sont d’autres menaces qui sont apparues, voire même des menaces non physiques.
Le concept de sécurité a alors été progressivement remplacé par le dilemme de sécurité. Ce dernier montre que « les Etats cherchent à assurer leur sécurité ontologique, relative à leur identité, à la façon dont ils se conçoivent sur le long terme ».
Cette distinction entre les deux types de sécurité (sécurité physique et sécurité identitaire) est particulièrement importante dans l’étude des relations euro -marocaines concernant la gestion des flux migratoires, car comme nous le verrons plus tard, la politique migratoire européenne sera de plus en plus axée sur le concept de double sécurité. Une sécurité physique d’abord, avec une confusion volontaire des migrations et du terrorisme, notamment dans l’inscription des deux concepts dans un champ d’action commun au sein de l’UE, mais également par une opinion publique européenne de plus en plus réticente à l’accueil des migrants et à une crainte de l’altération de l’identité européenne. Loin d’être dépassé, le concept de sécurité jugé parmi les plus importants par les réalistes tient une place centrale lors de l’analyse de la situation migratoire en Méditerranée et lors de la conception des politiques la concernant.
On notera également que dans l’étude des Relations Internationales, l’école réaliste conseille d’écarter l’opinion publique lors de la stratégie politique et de la prise de décision car celle-ci éloigne le décideur d’une prise de décision réfléchie et rationnelle. Pourtant comme nous le verrons plus tard, l’opinion publique européenne et marocaine tient une place importante et influence souvent les décisions politiques concernant les questions migratoires. Cela va créer une dichotomie notamment au niveau européen, entre les Etats forcés d’entendre une opinion publique aujourd’hui hostile à l’immigration et les institutions de l’UE qui en sont loin et non dépendantes de ces opinions publiques et qui agissent donc avec plus d’objectivité, en étant plus favorables à l’ouverture migratoire.
Cependant les réalistes ne reconnaissant que les Etats comme principaux acteurs sur la scène internationale, voient en eux les principales (voire uniques) menaces et les principaux ennemis des autres Etats. De ce fait, ils excluent automatiquement les menaces provenant d’autres acteurs dont le terrorisme par exemple, qui n’est généralement pas issu d’un Etat bien défini, mais d’un groupe transnational.
Dans notre cas, le concept de sécurité lié à la guerre est quant à lui dépassé.
Aujourd’hui l’UE ne craint plus de guerre, ou du moins plus de guerre traditionnelle.
On peut à la limite évoquer les menaces terroristes comme une certaine forme de guerre (transnationale mais non interétatique) et le lien bien que bancal élaboré entre terroristes et migrants exclut d’emblée la lecture réaliste, qui ne reconnait pas en ces acteurs transnationaux une menace sérieuse pouvant ébranler un Etat. Ainsi les migrants, qu’ils soient organisés en groupe ou qu’ils agissent individuellement ne sauraient selon la grille réaliste constituer une menace pour les Etats européens ou pour le Maroc. Pourtant l’opinion publique marocaine voit en les Subsahariens une menace, tout comme l’opinion publique européenne voit en les migrants extraeuropéens un risque. Les Etats européens et le royaume chérifien analysent également ces flux migratoires sous le prisme de la menace et mettent à mal la lecture réaliste. Il faudra alors se tourner vers d’autres écoles de RI afin de prendre en compte les autres acteurs non étatiques et les menaces non liées au militaire (voir la seconde section de ce chapitre).

L’apport des autres écoles dans la lecture des relations euromarocaines de gestion migratoires

Si l’école réaliste a permis de définir deux concepts centraux dans l’élaboration des politiques migratoires, elle n’offre cependant pas de grille d’analyse complète et ne permet pas d’appréhender entièrement les divers aspects et les différents acteurs dans le cas des relations euro-marocaines, concernant la gestion des flux migratoires.
D’autres écoles ont tenté de dépasser la lecture réaliste afin de pallier à ses manquements. Nous chercherons ici à emprunter à ces différents courants les éléments manquants à l’école réaliste afin de théoriser au mieux notre cas pratique et afin de se rapprocher au mieux des concepts de cette discipline pouvant expliquer cette relation euro-marocaine et la logique de l’élaboration et de la mise en place de politiques migratoires.
Nous nous attarderons sur certains éléments du courant constructiviste et du courant transnational afin de saisir la subtilité de la multiplication des acteurs sur la scène internationale et notamment dans les enjeux migratoires ; nous nous attarderons également sur le courant idéaliste qui bien que minoritaire dans le champ politique actuel, a su influencer par le passé des traités et des accords toujours en vigueur aujourd’hui et qui sont toujours à prendre en compte lors des rencontres diplomatiques et lors de l’élaboration des politiques publiques migratoires. Même s’ils ne sont pas toujours respectés, ces accords et traités contribuent à un minimum de respect des droits de l’Homme.
Ainsi, dans une première sous-section, nous verrons comment la multiplicité des acteurs impliqués dans la gestion migratoire euro-marocaine écarte la vision simpliste de l’école réaliste qui ne reconnait que les Etats comme seuls acteursconséquents (A), et dans un second temps, nous verrons comment le droit international norme de plus en plus les politiques migratoires. Malgré ses contradictions avec l’intérêt des Etats, ces différents droits vont pourtant tenter d’encadrer la prise de décision politique (B).

Des acteurs non-étatiques de plus en plus influents

Si l’école réaliste ne reconnait que les Etats-nations comme acteurs principaux, alors il faudra rechercher chez d’autres courants une lecture complémentaire, car la gestion des flux migratoires euro-marocains montre d’emblée que cette grille d’analyse stato-centrée est obsolète.
Sans remettre en cause le rôle central des Etats sur la scène internationale, l’école transnationale permet d’offrir une grille de lecture plus précise et plus développée que l’école réaliste quant aux acteurs impliqués. En effet, cette école reconnait « une société transnationale », qui peut être définie comme étant « un système d’interaction, dans un domaine particulier, entre des acteurs sociétaux appartenant à des systèmes nationaux différents ». Ces acteurs sociétaux se divisent à leur tour en deux catégories : il y a d’un côté les acteurs sociétaux organisés (ONG, églises, multinationales) et de l’autre des acteurs sociaux non structurés . Ces acteurs formels ou informels agissent en dehors du cadre étatique et interagissent entre eux ou avec les Etats.
Aujourd’hui, il devient difficile de nier l’existence de ces acteurs et le poids qu’ils peuvent avoir sur la scène internationale. Pourtant le débat entre un monde exclusivement stato-centré ou non ne réside pas tant dans la reconnaissance de l’existence d’acteurs autres qu’étatiques, mais dans la place attribuée à ces derniers et dans l’influence qu’ils peuvent avoir. Ainsi pour les réalistes, les organisations supranationales existent certes, mais ce n’est seulement que par la volonté des Etats, qui décident ou non de lui donner du pouvoir, et ce sont ces derniers qui la délimitent.
De même, s’il y a opposition entre un acteur non étatique et un acteur étatique, c’est toujours ce dernier qui l’emportera .

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Table des matières
Introduction 
Section 1. Des liens historiques complexes, des flux migratoires denses
Section 2. Les migrants au Maroc : un même objectif, plusieurs profils
Section 3. Intérêt du sujet, hypothèses, méthodologie de recherche et problématique
Chapitre I. Les théories des Relations Internationales appliquées aux politiques migratoires euro-marocaines
Section1. L’école réaliste à l’épreuve des relations euro-marocaines de gestion migratoire
Section 2. L’apport des autres écoles dans la lecture des relations euromarocaines de gestion migratoires
Chapitre II. Les politiques migratoires européennes : entre ouverture sur la Méditerranée et repli continental
Section 1. D’une ouverture des frontières internes à une fermeture des frontières externes
Section 2. Le Royaume chérifien : le sous-traitant de l’UE
Chapitre III. La question migratoire à l’épreuve des autres domaines de coopération
Section 1. Une gestion commune mais des intérêts divergents
Section 2. La gestion des flux migratoires et le déni du droit international et des autres acteurs
Conclusion
Sources
Glossaire
Annexes 

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