Les prémices de la recherche sur la violence institutionnelle

Un homme indigné Tomkiewicz a été indigné par la violence de certaines institutions bien avant les années 1980

L’indignation est une émotion, un sentiment, mais également un jugement moral dénonçant une réalité intolérable63. Elle invite à la mobilisation et à la prise de position. Elle « mobilise la conscience, la dignité de l’individu, du citoyen » et elle est un « indispensable moteur de l’action sociale et de la revendication politique »64. Tomkiewicz s’indigne et se mobilise vis-à-vis de cette question d’abord en tant que citoyen et militant. L’individu indigné adopte une position contre, soit une réalité nouvelle, soit une réalité devenue intolérable alors qu’elle était auparavant acceptée. L’indignation traduit une évolution des valeurs et des sensibilités.

Ce qui était toléré devient inacceptable. Ainsi, étudier l’indignation permet d’observer les normes culturelles et sociales en usage. Dans le cas de Tomkiewicz nous retenons la seconde option. La violence des institutions n’étant pas nouvelle, il s’agit plutôt de cibler le moment où il considère cette violence comme inadmissible et par conséquent, le moment où il a trouvé dans les violences institutionnelles un objet d’engagement. Il est également nécessaire d’étudier pourquoi ce phénomène retient son attention.

De plus, l’indignation « s’exprime dans l’espace privé et dans l’espace public »65. D’une indignation privée et tue, Tomkiewicz passe à une indignation publique et s’engage dans la lutte contre la violence institutionnelle. Il s’agit d’observer quand et comment l’expression de son indignation passe d’un espace à l’autre. Tomkiewicz le « militant » prend position sur le sujet. Il existe plusieurs formes de militantisme et, comme le met en avant le sociologue Jacques Ion, l’engagement militant évolue dans le temps66. Nous retiendrons, pour la période étudiée, qu’un militant est un acteur de la société exerçant des responsabilités associatives, syndicales, politiques, etc. Ce dernier est engagé dans une lutte, sans violence, pour ou contre une cause, qui doit permettre, à terme, une transformation de la société. Le militant cherche alors à convaincre les autres acteurs de la justesse de la cause défendue67. L’engagement de Tomkiewicz dans la lutte contre la violence institutionnelle débute par une prise de position citoyenne et militante à la fin des années 1960. Son engagement commence à cette période mais sa sensibilisation à la violence, et notamment à la violence des institutions, est bien plus lointaine. Elle est liée à son histoire personnelle.

Une parole libérée Mai 1968 est un tournant important pour Tomkiewicz

Il estime que cette période a joué un « rôle capital » dans son « évolution personnelle et professionnelle »74. En effet, au cours des événements de Mai 1968, auxquels il participe activement, Tomkiewicz se (re)découvre un talent d’orateur. À l’époque il lutte pour plusieurs changements tels que la réforme des études de médecine, la réforme de la recherche scientifique ou encore la reconnaissance de la profession de psychiatre. Durant les événements de mai-juin 1968, il participe à un certain nombre de meetings et d’assemblées. Selon lui, il se découvre un talent d’orateur au cours de l’assemblée générale des personnels de la recherche scientifique qui a lieu le 13 mai 196875. Cette assemblée se déroule au siège du syndicat de la Fédération de l’Éducation nationale (FEN).

Elle réunit la Confédération française démocratique du travail (CFDT), la Confédération générale du travail (CGT) et la FEN. En mai 1968, Tomkiewicz prend conscience qu’il possède cette compétence qui lui sera ensuite indispensable dans sa lutte contre la violence institutionnelle. Cette découverte est une véritable révélation pour lui. « Grâce à un talent oratoire nouvellement découvert, j’ai pu commencer à dire tout haut ce que j’avais toujours pensé tout bas », écrit-il76. De plus, dans son autobiographie L’adolescence volée, la partie sur la violence institutionnelle « La lutte contre les violences institutionnelles est toujours d’actualité » est intégrée au chapitre « L’âge de la parole » ce qui montre que, pour lui, ces deux aspects sont liés77. Tomkiewicz est aussi au coeur de la lutte pour la réforme de la recherche scientifique. Les participants à l’assemblée générale du 13 mai, c’est-à-dire des chercheurs de l’INSERM, du CNRS et de l’INRA, ont voté pour une grève générale illimitée et l’élection d’un comité central des grèves de la recherche. Tomkiewicz, à l’époque chargé de recherche à l’INSERM, est élu au sein de ce comité.

En septembre, il fait partie de la commission qui négocie la fin de la grève avec le gouvernement. Les chercheurs grévistes revendiquent notamment la possibilité d’accéder à l’hôpital et à l’Université. Ils souhaitent diriger des unités de recherche ce qui était exclusivement réservé aux chefs de service hospitalier avant 196878. Ils dénoncent alors « la dictature des hospitalo-universitaires »79 appelés également « mandarin ». Un « mandarin » est un « personnage important qui exerce un pouvoir absolu dans son domaine »80. Pour Tomkiewicz, le terme de mandarin renvoie à un groupe de personnes particulier : « Dans mon esprit, le mot mandarin reste surtout associé aux maîtres de la psychiatrie que j’ai connus ; il exprime donc une grande discordance entre savoir et pouvoir : très peu de savoir et un très grand pouvoir, associé souvent à une grande cruauté envers les malades.

Dans le milieu médical, on appelait généralement ainsi des patrons, qui, à côté d’un savoir souvent indéniable, avaient réussi à développer des réseaux de pouvoir d’une grande complexité et d’une grande violence, ne laissant aucune possibilité d’expression à leurs subordonnés ». Avant 1968, le monde médical français est globalement dominé par des médecins hospitalo-universitaires occupant les meilleures fonctions et détenant tous les pouvoirs aussi bien à l’hôpital qu’à l’Université. Certains étudiants et internes en médecine s’opposent également à ces professeurs en 1968. Tomkiewicz estime que « la lutte était d’abord antihiérarchique et antiautoritaire »83. Il s’est engagé dans cette lutte car il se considérait comme « à 100% une victime des hospitalo-universitaires »84. Deux ans plus tôt, il s’est vu refuser l’admissibilité au concours de l’agrégation alors que le « rêve » de sa vie était de devenir « médecin des hôpitaux et… professeur à la Salpêtrière » 85. Ainsi, pendant une grande partie de sa carrière il a voulu accéder aux mêmes postes que ceux contre qui il lutte en 1968.

En s’opposant à ces derniers il espère sans doute un renversement hiérarchique lui permettant d’accéder au titre de professeur dont il « rêve ». Suite à Mai 1968, on assiste à une disparition partielle des grands mandarins de l’Université de médecine française ce qui peut, peut-être, expliquer une prise de parole plus facile pour Tomkiewicz et d’autres professionnels, après cette date. La fin des années 1960 est un tournant dans la trajectoire de Tomkiewicz pour une autre raison. Mai 1968 l’a aidé à s’exprimer « librement »86. En effet, à la suite de ces événements, pour la première fois, il critique ouvertement les méthodes d’une institution. Tout d’abord, Tomkiewicz réagit à un article publié dans la Revue de Neuropsychiatrie Infantile et d’Hygiène Mentale de l’Enfance87. L’auteure, soeur Dublanc, est religieuse. Cet article reprend son mémoire de fin d’études d’éducatrice spécialisée qu’elle a rédigé en 196388. L’objet de l’article consiste à montrer les vertus pédagogiques de l’isolement sur les jeunes filles délinquantes. Cet isolement se caractérise soit par des « cellules » soit par des « chambres » d’isolement. La religieuse estime que « l’isolement peut être une méthode pédagogique et psychologique valable s’il est bien conçu et bien réalisé »89. Elle s’appuie sur les méthodes d’une institution, le Centre d’observation de Chevilly-Larue qui accueille des adolescentes délinquantes et dans lequel elle a effectué un stage90. Selon Tomkiewicz, cette institution est « très estimée à l’époque »..

Le refuge de Notre Dame de Charité de Chevilly-Larue a été transformé en 1947 « en centre d’observation pour les jeunes filles de la Seine » sous l’impulsion du psychiatre Paul Le Moal et de la supérieure Mère Marie du St Sauveur Dagnaud92. Selon l’historienne Véronique Blanchard, l’établissement « est à partir de 1945 le centre qui accueille la majorité des jeunes filles de la Seine pour lesquelles les juges des enfants ont demandé une observation »93. Il dépend de la faculté de psychologie de l’Institut Catholique de Paris94. Tomkiewicz est choqué par le contenu de l’article publié en 1969 et il envoie une lettre à la revue afin de donner son avis95. Il estime qu’il est exagéré d’enfermer des jeunes filles dans une « chambre d’isolement » à la moindre raison96. De ce fait il prend position contre l’institution et ses méthodes. Les réactions à cet article sont nombreuses et il n’est pas le seul à envoyer un courrier à la rédaction de la revue. Pourtant, selon Tomkiewicz, aucune de ces lettres n’a été publiée. En revanche, la revue publie une réponse du directeur technique de l’institution, Paul Le Moal, également professeur de psychologie à l’Université Catholique de Paris97. Ce dernier a rédigé « de nombreux articles et ouvrages sur la question de la déviance féminine juvénile » et il « s’intéresse tout au long de sa carrière aux déviantes et plus particulièrement aux vagabondes et aux prostituées ».

Dans son article il relève « l’ignorance » des lecteurs ayant réagi à l’article : « Une première chose étonne : l’ignorance où se trouvent bien des gens s’intéressant aux problèmes de l’enfance inadaptée »99. La parole de Tomkiewicz et des autres lecteurs n’a donc pas été écoutée à l’époque. En 1970, Tomkiewicz est interviewé par un journaliste de France Soir sur les institutions pour jeunes100. Il en profite pour parler de l’institution dans laquelle exerçait la religieuse et il la cite comme étant un exemple de ce qu’il ne faut pas faire avec les jeunes101. Suite à ce reportage il reçoit une lettre de la part de l’institution et une invitation à venir la visiter. Ainsi, il commence à prendre la parole ouvertement sur le sujet même si, dans ce cas, il dénonce surtout une institution en particulier. S’il critiquait intérieurement certains établissements avant 1968, il n’avait encore jamais pris ouvertement position sur cette question.

De plus, contrairement à l’affaire précédente, sa parole est désormais écoutée. Son interview est publiée dans un journal assez lu à l’époque ce qui donne du poids à sa parole. L’institution a été obligée de réagir. Cette affaire montre le rôle et la portée que les médias accordent à une parole individuelle et les répercussions que cela engendre.

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Table des matières

INTRODUCTION
CHAPITRE 1 : UN HOMME INDIGNE
1.Tomkiewicz et le « scandale » des violences institutionnelles 1.1. Mai 1968, les débuts d’un combat ?
1.1.1. Une parole libérée
1.1.2. Le souffle de mai 68 : la remise en cause des institutions
1.2. Les premiers engagements
1.2.1. Le travail social contre qui ?
1.2.2. Le développement d’une littérature contestataire
1.2.3. Un exemple d’engagement syndical
1.3. L’émergence d’un nouveau discours sur les institutions pour jeunes
1.3.1. La dénonciation des violences
1.3.2. Les ambiguïtés du secret professionnel
2.Une sensibilisation à la violence institutionnelle liée à une histoire personnelle
2.1. Tomkiewicz durant la Seconde Guerre mondiale
2.2. L’impact de la guerre : un phénomène générationnel
2.2.1. Les institutions pour enfants des années 1950/1960, des camps de concentration ?
2.2.2. Une similitude avec les témoignages des autres survivants ?
2.3. Des influences intellectuelles primordiales
2.3.1. Janusz Korczak
2.3.2. Le développement des sciences psy
2.3.3. Le mouvement de l’Éducation nouvelle
2.3.4. La psychothérapie et pédagogie institutionnelle
CHAPITRE 2 : UN CHERCHEUR ENGAGE
1.Les prémices de la recherche sur la violence institutionnelle
1.1. À l’origine, « un acte militant »
1.2. Le rôle du IVe Congrès international de l’ISPCAN
1.2.1. Une influence internationale
1.2.2. Un retard de la recherche française ?
1.2.3. Le poids des réseaux
1.3. La maltraitance comme problème social
1.3.1. La maltraitance familiale, une prise de conscience
1.3.2. Un désintérêt des professionnels pour la violence institutionnelle ?2.Une recherche entre science et engagement
2.1. L’oeuvre d’un collectif
2.1.1. Un directeur de recherche à l’INSERM
2.1.2. Une équipe de bénévoles
2.2. L’enquête (de mai 1981 à juillet 1982)
2.2.1. Les objectifs de l’équipe
2.2.2. Méthodologie et enquêtes de terrain
2.2.3. Les limites de l’enquête
2.3. L’élaboration d’un discours « scientifique »
2.3.1. Les premiers résultats
2.3.2. Une première intervention publique controversée
CHAPITRE 3 : UNE RECHERCHE QUI S’INSTITUTIONNALISE
1.Une évolution des mentalités
1.1. Les répercussions du congrès
1.1.1. Un accueil mitigé
1.1.2. Les apports du congrès
1.2. Un appui des pouvoirs publics ?
1.2.1. Un intérêt des pouvoirs publics pour la maltraitance ?
1.2.2. Les évolutions législatives
1.3. Coalition ou concurrence des causes ?
1.3.1. Le développement des droits de l’enfant
1.3.2. L’apparition d’une nouvelle question sociale : les abus sexuels
2.Une parole qui porte
2.1. La multiplication des publications « savantes »
2.1.1. La lutte continue
2.1.2. L’importance des réseaux
2.2. Aimer mal, châtier bien
2.2.1. La préparation de l’ouvrage
2.2.2. Quel accueil ?
2.3. Quels résultats sur le long terme ?
2.3.1. La reconnaissance
2.3.2. Des concepts qui s’imposent
2.3.3. Entre « violences institutionnelles » et « maltraitances institutionnelles »
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE
1.Outils
1.1. Dictionnaires
1.2. Ouvrages méthodologiques
1.3. Ouvrages généraux
2.Culture militante et engagement
2.1. Engagements dans le contexte post-68
2.2. Les intellectuels
3.Savoirs scientifiques
3.1. Médecine et recherche
3.2. Les sciences psy
3.3. Les sciences humaines
4.Enfance et société
4.1. La protection de l’enfance
4.2. Les professionnels de l’enfance
4.3. Pédagogies et droits de l’enfant
4.4. Enfance maltraitée
5.Violences et institutions
6.Journées d’étude 123
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ANNEXES

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