Les conflits récurrents du bassin du Jourdain

Problématisation et hypothèse

Ainsi, on peut arguer que les arguments avancés par Aaron Wolf – qui sont pour rappel le fait qu’il y ait davantage de traités et accords et l’argument de la rationalité économique – reflètent un certain optimisme qui occulte quelque questions : qu’est-ce qui a changé dans l’histoire et au XXème siècle pour qu’aujourd’hui il y ait plus de pressions sur les bassins transfrontaliers et que la guerre soit devenue envisageable, ou qu’il y ait du moins violence hydrique ? Si ce n’est pas rationnel économiquement, pourquoi y a-t-il tant de violence, dans tous les sens du terme, dans le bassin du Jourdain ? Quels sont les facteurs suffisamment importants pour contrebalancer cet argument économique ? Par ailleurs, pourquoi y-a-t-il tant d’occurrences d’Israël et du Jourdain dans les conflits liés à l’eau.
Qu’est-ce qui rend cette région et ce bassin plus instable que d’autres ? Toutes ces questions nous permettent de formuler la question de recherche qui guidera ce mémoire : Pourquoi, au Proche-Orient, on ne parvient pas à aboutir à un système de coopération à l’image du modèle de la gestion intégrée par bassin versant ?
Si de nombreuses études sont consacrées aux rapports sur les bassins versants dans la région, le but cette recherche sera donc d’aborder la question à partir d’un nouvel angle d’approche : la comparaison à partir de phénomènes observables dans la réalité, à partir de deux études de cas, afin de comprendre pourquoi dans deux cas on peut partir de bassins versants transfrontaliers présentant des similarités, mais sans parvenir au même résultat, sans aboutir à une gestion intégrée ni même à un modèle de coopération multilatérale au ProcheOrient.
Si l’on raisonne en termes scientifiques, la recherche prend donc pour variable indépendante le fait d’avoir un bassin versant transfrontalier, et pour variable dépendante une gestion intégrée du bassin. Compte tenu du fait que diverses variables interviennent entre la variable indépendante au départ et la variable dépendante à l’arrivée, le but de la recherche sera d’identifier les variables de contrôle intervenant et empêchant d’aboutir à la variable dépendante, à la gestion intégrée du bassin. On pourra donc établir une corrélation, si ce n’est des causalités, entre ces variables de contrôle et l’atteinte ou non-atteinte de la variable dépendante. Cela pourrait permettre d’identifier des causes de l’échec du processus de gestion intégrée et éventuellement des éléments à corriger à l’avenir pour pouvoir y parvenir. Il y a donc théoriquement autant d’hypothèses à tester que de variables de contrôle.
Il convient ensuite d’opérationnaliser ces variables, pour pouvoir rendre ces termes scientifiques et théoriques plus concrets. En ce qui concerne la variable indépendante – le bassin versant transfrontalier – cela se mesure par la présence des caractéristiques d’un bassin versant, à savoir des sources et des précipitations s’écoulant vers un même point, et par le nombre d’Etats riverains sur le bassin. L’intérêt de cette comparaison est de pouvoir choisir des bassins aux profils similaires pour pouvoir s’assurer que les différences ne viennent pas des bassins en eux-mêmes mais bien de leur gestion. Ensuite, la variable dépendante – la gestion intégrée du bassin versant – est mesurable de plusieurs façons variées : présence de traités, présence d’une organisation commune, part de pays dans le bassin présent dans cette organisation ou à quel point elle est multilatérale, l’échelle Basin et Risk (BAR) établie par les chercheurs de l’université de l’Oregon, le partage d’informations et de données entre les riverains, la présence d’infrastructures communes, le partage des produits issus de ces infrastructures, des allocations ou des accès à l’eau équitables, la prise en compte de la protection du milieux aquatiques et de ses alentours pour assurer la durabilité de la gestion, à titres d’exemples.

Plan de recherche

Comme il a été précisé plus tôt, la méthode de recherche adoptée est celle d’une comparaison d’études de cas entre deux bassins versants transfrontaliers. L’un doit être au Proche-Orient bien sûr, puisque l’on traite de la problématique de la gestion des ressources en eau dans la région, et le second doit donc être situé hors de la région.
Comme l’état de la littérature scientifique l’a démontré, il existe une singularité intrigante dans la gestion israélienne de l’eau dans la région et par conséquent sur le Jourdain, bassin versant qu’elle partage avec quatre de ses cinq voisins arabes : le Liban, la Syrie, la Jordanie et les Territoires palestiniens. C’est donc sur ce bassin que se centrera la comparaison du côté du Moyen-Orient. Le Jourdain prend sa source dans trois rivières – le Hasbani au Liban, le Dan et le Banias dans le Golan – qui forment le Jourdain supérieur à leur rencontre. Il s’écoule vers le Lac Tibériade, au sud duquel le Jourdain inférieur débute, rejoint par plusieurs affluents dont le Yarmouk partagé entre la Syrie et la Jordanie, avant de se jeter dans le Mer Morte, point d’exutoire commun à toutes les eaux du bassin.
En ce qui concerne l’étude de cas hors du Moyen-Orient, plusieurs points semblaient importants pour bien choisir le bassin versant à comparer. Premièrement, l’intérêt étant de comprendre ce qui empêche l’aboutissement à une gestion concertée, il fallait que le processus de coopération et de gestion intégrée du bassin soit d’ores et déjà bien avancé.
Deuxièmement, il fallait, comme dit précédemment, un profil similaire en termes de relations internationales – autour de cinq pays. Enfin, il fallait retrouver des similarités en termes d’histoire, une variable qui ne peut être changée dans le cas du Proche-Orient, et qui est marquée par son histoire. La recherche ne pouvait ainsi pas traiter d’un bassin occidental, la comparaison occident-orient pouvant revêtir un côté néocolonial, d’autant plus si le bassin occidental avait été utilisé comme modèle de réussite. Au contraire, le Proche Orient étant une région ayant connu une présence coloniale influente et ayant laissé des traces, ayant également, après son départ, laissé place à des Etats relativement nouveaux, il semblait important d’essayer de retrouver cet élément dans le deuxième bassin de la comparaison.
C’est pour toutes ces raisons que la deuxième étude de cas portera sur le bassin du fleuve du
Mékong. Ce bassin s’étend sur six Etats : la Chine, la Birmanie, le Laos, la Thaïlande, le Cambodge et enfin le Vietnam. L’ensemble des eaux du bassin s’écoule vers ce dernier, le delta du Mékong se jetant ensuite en Mer de Chine méridionale. Il convient de noter que la partie birmane du bassin est minime – 3% du bassin – ce qui permet de ne pas déroger au critère de similarité entre les deux bassins. Aussi le bassin bénéficie d’une organisation régionale, la Mekong River Commission (MRC) née en 1995 mais qui possède un ancêtre similaire, le Comité du Mekong, qui a quant à lui vu le jour en 1957. Enfin, la péninsule indochinoise a aussi connu la présence coloniale française, qui a réuni à la fin du XIX ème siècle différents royaumes sous l’Indochine française, dont l’éclatement après la Seconde Guerre Mondiale a laissé place à des Etats qui certes étaient pour certains déjà présents, mais dont les régimes étaient inédits pour la péninsule.

DEUX BASSINS, DEUX ETATS D’AVANCEMENT DIFFERENTS DANS LE PROCESSUS DE GESTION INTEGREE

Pour pouvoir procéder à une comparaison des variables intervenant dans le cheminement de la variable indépendante – un bassin versant partagé – à la variable dépendante – une gestion intégrée d’ores-et-déjà avancée – il est avant tout nécessaire de bien savoir ce que l’on compare. Le principe de cette première partie est donc d’expliquer pourquoi l’on peut parler d’une gestion commune plus avancée dans le bassin du Mékong que dans le bassin du Jourdain, de bien mettre en exergue quelles sont les différences à l’arrivée, mais aussi éventuellement quels sont les points communs. Si l’on peut observer des similarités dans la configuration des rapports de force, avec l’unilatéralisme de l’une des puissances du bassin (I), la région du Jourdain apparait cependant bien plus propice aux conflits, alors que la région du Mékong témoigne au contraire d’une propension à coopérer (II). Enfin, lorsque l’on se penche sur les initiatives de coopérations existantes, le multilatéralisme prégnant dans le bassin du Mékong contraste avec le bassin du Jourdain dans lequel on ne peut que parler d’un agrégat d’initiatives bilatérales (III).

Une configuration des rapports de force similaire : l’unilatéralisme de la Chine et d’Israël

Avant de s’attarder sur les efforts de gestion commune, il convient de développer un point commun aux rapports de force au sein des deux bassins étudiés. Chacun des bassins témoigne de la présence d’un acteur en position de puissance par rapport aux autres et qui peut donc se permettre d’agir de façon unilatérale pour sa propre gestion de l’eau : la Chine, en position d’amont du fleuve du Mékong, et Israël, en situation d’hydro-hégémonie dans le bassin du Jourdain. Cependant, si les deux bassins ont en commun cet unilatéralisme de la part de l’un des riverains, l’organisation des riverains en face de cette puissance, bien qu’elle puisse sembler évidente de prime abord, diffère d’un bassin à l’autre.

L’unilatéralisme de la Chine en amont face à une péninsule relativement organisée

La Chine étant en position d’amont sur le fleuve du Mékong et donc ascendante sur les autres riverains du bassin, de nombreux avantages s’offrent à elle. Premièrement, elle a accès aux eaux de sources du fleuve du Mékong. Ce dernier prend ses sources dans le plateau Tibétain : près de 316km² de ce territoire voient ses eaux s’écouler vers le Mékong, qui parcourt la zone montagneuse des trois rivières sur plus de 500 kilomètres, aux côtés du Salouen et du Yangzi Jang. Puis dans le sud de la Chine, la rivière forme le bassin du Lancang, une zone de hauts plateaux, récupérant au passage les eaux de petits affluents . Cet ensemble constitue la partie supérieure du fleuve du Mékong. En termes de quantités relatives, la Chine possède ainsi environ 16% du débit total du fleuve du Mékong – un chiffre qui peut toutefois s’élever jusqu’à 24% au cours de l’année, notamment en période de fonte des neiges . Et cette quantité, à l’inverse de toutes les eaux en aval, est indépendante de l’usage que les autres riverains font du fleuve. Il n’y a pas qu’en termes de quantités que la position d’amont est avantageuse, c’est aussi le cas en termes de qualité. Les eaux de sources sont en effet celles dont les propriétés hydrologiques sont les plus proches de leur état naturel, les moins affectées par la pollution ou l’activité humaine sur le cours d’eau. Leur qualité ne dépend encore une fois que de l’usage que la Chine en fait. Cela constitue un réel avantage pour la Chine car sa gestion du fleuve peut être totalement indépendante de celle des autres, et la gestion des autres riverains du fleuve ne peut pas avoir d’incidences sur les eaux chinoises.
En somme, la propension de la Chine à l’unilatéralisme est donc plus importante puisqu’elle n’a pas besoin des autres riverains pour garantir son accès au fleuve. Il n’est donc pas dans l’intérêt de la Chine, de prime abord, de coopérer, c’est-à-dire de céder une part de sa souveraineté sur les eaux du Mékong. Elle n’a pas besoin de s’asseoir à une table pour défendre ses intérêts, ils sont naturellement protégés par sa position d’amont. Comme le soulignent Bastien Affeltranger et Frédéric Lasserre, le modèle de gestion par bassin versant est davantage au cœur de la politique des pays situés en aval, en ce qu’il leur permet de revendiquer et sécuriser un accès équitable à la ressource . Ainsi, auprès de la MRC, la Chine refuse d’avoir davantage qu’un statut d’observateur. Cela pose aussi un problème de transparence puisque la Chine refuse de partager avec les autres riverains les données relatives à son utilisation des eaux. Ayant par ailleurs compris que le modèle de la MRC n’était pas dans son intérêt, la Chine peut même se permettre de lancer en 2016 sa propre initiative de coopération sur le bassin : l’initiative de Coopération Lancang-Mékong (CLM). Celle-ci se fonde sur trois piliers : politique et sécurité, économie et développement durable – il est en outre intéressant d’observer que pour la Chine c’est la dimension économique du développement durable qui prime sur les dimensions sociales et environnementales – et échanges culturels. Cette initiative étant entièrement financée par Pékin, elle offrirait à la Chine une large marge de manœuvre si elle venait à s’installer durablement dans le paysage du bassin. Elle cache cependant un projet davantage politique que technique : en faisant concurrence et en contestant les institutions existantes, dont la MRC, elle permet à la Chine d’étendre son soft power en imposant son propre modèle de coopération.
Face à l’unilatéralisme de la Chine, il ne faut cependant pas sous-estimer la péninsule, relativement organisée sur le bassin du Mékong inférieur. Il faut dire que les Etats de la péninsule présentent des points communs dans leurs histoires, dans leurs cultures, qui les rapprochent. La péninsule abrite en effet des peuples de cultures et de langues dont les origines sont communes, comme les cultures thaï ou khmer. Ainsi, ces cultures ne sont pas nécessairement propres à chaque Etat tels qu’ils sont connus aujourd’hui, elle s’étendent au delà des frontières. Par ailleurs, il s’agit pour trois d’entre eux d’anciens royaumes centenaires colonisés par la France au XIX ème siècle. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, le Japon détruit l’Indochine française, qui parvient toutefois à se reconstruire peu à peu au sortir de la guerre, mais doit ensuite faire face aux volontés indépendantistes qui animent alors les pays de la péninsule. Celle-ci rentre alors dans une période de guerres de décolonisation. Tout commence avec la révolte du Vietnamien Ho Chi Minh qui déclare l’indépendance de la République démocratique du Vietnam face à la France le 2 septembre 1945. Débute alors la guerre d’Indochine qui durera jusqu’en 1954, date de dissolution de l’Indochine française. La péninsule, déstabilisée, devient alors l’un des théâtres de la guerre froide et de l’expansion du communisme : le Vietnam par exemple, partagé en deux suite au départ de la France, voit le Nord devenir communiste tandis que le Sud est soutenu par les Etats-Unis. Cette bipolarisation se mue en la guerre du Vietnam, qui ne prend fin qu’en 1975 avec la victoire communiste et l’instauration de la République socialiste du Vietnam. Au Laos, suite à la guerre d’Indochine, l’organisation politique et paramilitaire du Pathet Lao conquiert une grande partie du pays sur le gouvernement royal du Laos. Le Pathet Lao s’affirme au cours de la guerre froide comme communiste, ce qui surenchérit la guerre civile dans le pays alors que le gouvernement royal est plus proche des Etats-Unis. En 1975, le gouvernement est renversé et la République Démocratique Populaire Lao est proclamée. Les événements sont similaires au Cambodge : le royaume tombe en 1967 sous un coup d’Etat du parti communiste Kampuchéa, aussi connu sous le nom de Khmers rouges. En 1975 encore, les communistes annoncent l’avènement du Kampuchéa démocratique, qui se maintient en jusqu’à la mort du dirigeant Pol Pot 1997. Cela signe par ailleurs le retour à la monarchie. Ces trois Etats issus de la décolonisation de la péninsule sont donc marqués par le communisme, encore prégnant dans le pouvoir aujourd’hui pour le Vietnam et le Laos, tandis que le Cambodge demeure un régime autoritaire. La Thaïlande n’a en revanche pas connu la colonisation française, elle est restée le royaume du Siam, indépendant, durant ces années. Mais elle s’est tout de même retrouvée impliquée dans la guerre froide, aux côtés des Etats-Unis et des forces libérales ou monarchiques de la péninsule. Il faut également noter que la Thaïlande a connu de nombreux coups d’Etat au XXIème siècle, ce qui a pour conséquence une certaine instabilité de sa monarchie constitutionnelle aujourd’hui.
Ainsi, si dans le bassin du Mékong l’approche participative de gestion intégrée du bassin versant se heurte à plusieurs obstacles, entre autres l’unilatéralisme de la Chine, et plus largement le fait que l’eau est une ressource géopolitique présentant de nombreux enjeux de par le fait qu’elle permet de produire – des produits agricoles et halieutiques, de l’hydroélectricité par exemples. La partager et organiser sa gestion communément crée donc des relations de rivalités et de pouvoirs, ce qui confère une dimension sociale et politique à la ressource. Il est nécessaire donc, pour une gestion concertée de la ressource, que les parties de la négociation et de la gestion comprennent ces enjeux multiples et divers. Itay Fischhendler fait donc remarquer que la gestion intégrée est préférable à l’échelle du sous-bassin, puisque les riverains sont plus proches quant aux enjeux . Dans le cas du Mékong, les riverains du sous-bassin du Mékong inférieur ont ainsi en commun, en plus de cultures et d’histoires proches, le fait d’être situés en aval de la Chine, et de dépendre de l’usage chinois de la rivière. Les enjeux sont donc plus compréhensibles entre eux. Cela se traduit notamment par leur organisation au sein de la MRC. Il convient de noter le cas particulier de la Birmanie, située entre la Chine et les Etats membres de la MRC, qui ne dispose elle aussi que d’un statut d’observateur. Mais pour des raisons à la fois techniques, la Birmanie n’étant présente que sur 3% du territoire, et politiques, au vu de l’instabilité interne au pays, la Birmanie n’est que peu impliquée elle-même dans le processus de gestion et utilise peu les ressources du Mékong.
Elle est d’ailleurs relativement absente de la littérature scientifique au sujet de la gestion du Mékong.

L’hydro-hégémonie d’Israël face aux Etats arabes

La configuration des rapports de force dans le bassin du Jourdain peut ainsi faire écho à celle du bassin du Mékong, en ce qu’il présente là aussi une puissance prompte à l’unilatéralisme, face aux autres riverains du bassin, qui malgré des points communs à l’imagedes Etats de la péninsule indochinoise, peinent quant à eux à s’organiser.
Du côté d’Israël, on a déjà vu précédemment que sa position dans le bassin correspondait à une situation d’hydro-hégémonie, concept qui décrit la position d’un acteur qui, à partir d’une asymétrie de pouvoir, possède un réel avantage en termes d’allocation et peut se permettre de mettre en place des stratégies pour conforter cette position . Il a bien été précisé qu’il n’est pas nécessaire, à l’inverse du cas de la Chine, d’être en amont du fleuve pour pouvoir exercer une position hydro-hégémonique. Dans le bassin du Jourdain, bien que le pays soit en plutôt en aval, Israël possède de réels avantages. Pour commencer, si seulement 10% de la superficie du bassin est en territoire israélien, soit quelques 1906 km² sur plus de 18 000 au total , un regard rapide sur la répartition des surfaces irriguées – entre 100 et 150 hectares dans l’ensemble du bassin – permet de noter qu’Israël en possède près de 30% . On peut donc dire qu’il y a, à l’inverse des cas de violence hydrique, une supériorité du réel sur le potentiel prévisible. Israël est bien dans une position où les allocations lui sont plus que favorables. Ce phénomène s’illustre dès les premières années qui suivent la création de l’Etat d’Israël avec le Plan Johnston. Dans les années 1950, alors que les tensions entre Israël et ses voisins arabes ne cessaient de prendre de l’ampleur, les Etats-Unis envoient un ambassadeur spécial, Eric Johnston, qui a pour mission de partager les ressources en eau de la région, notamment le Jourdain, entre ses riverains. En 1955 il aboutit au plan de partition suivant : considérant que 1503 m d’eau sont disponibles dans le bassin, il en accorde 720 m à la Jordanie, 616 à Israël, 135 à la Syrie, et 35 au Liban. En valeurs relatives, cela revient à près de 40% des quantités disponibles allouées à Israël, alors qu’il n’accède qu’à 10% de la superficie du bassin . Lorsque l’on compare ces chiffres avec ceux concernant la population, le déséquilibre est d’autant plus frappant et paradoxal qu’Israël ne représente que 4% de la population du bassin.

Le Jourdain, une atmosphère conflictuelle face au Mékong et sa propension à coopérer

À l’hydro-hégémonie d’Israël dans le bassin du Jourdain s’ajoute une atmosphère conflictuelle qui traduit un manque d’aptitude à coopérer de façon constructive : en plus de conflits récurrents dans l’histoire, une analyse quantitative des interactions permet de souligner une atmosphère plus conflictuelle que coopérative, d’autant plus que même les tentatives de coopération souffrent d’un certain manque de transparence.

Les conflits récurrents du bassin du Jourdain

Ainsi, le bassin du Jourdain témoigne de nombreux conflits dans son histoire. Dans les faits, souvent intriqués dans d’autres enjeux mais toujours liés de près ou de loin à l’eau. Voici quelques uns des plus importants, que l’on peut séparer entre deux périodes : l’avant et l’après 1967.
Le premier conflit qui éclate entre Israël et ses voisins arabes est la guerre entre 1948 et 1949, dite première guerre israélo-arabe, qui suit la création de l’Etat d’Israël. Elle prend fin avec des accords d’armistice entre ce dernier et ses voisins, mais les tensions ne s’arrêtent pas pour autant. La Jordanie entreprend alors de construire un canal dans la région du Ghor Oriental, à l’est de la rivière du Jourdain à partir du Yarmouk. Dans le même temps, Israël met en place un plan pour récupérer les eaux de la vallée marécageuse de la Houla au nord du lac Tibériade. Mais il s’agit d’une région transfrontalière avec la Syrie, située par ailleurs dans la zone démilitarisée avec cette dernière. Cela éclate en conflit entre les deux dès 1951. La même année, Israël se lance dans son projet d’aqueduc national sur le lac Tibériade. Alors que la zone de pompage devait au départ être dans la zone démilitarisée avec la Syrie, cette dernière attaque militairement les ouvrages qu’elle juge illégaux et double ces attaques d’une plainte aux Nations Unies . Israël se voit alors contraint de relocaliser ses travaux sur les côtes nord-ouest du lac. Quelques années plus tard, le plan de partage de l’ambassadeur spécial américain Eric Johnston, qui laissait entrevoir un espoir d’accord sur le partage des eaux, échoue finalement. Les raisons à cela viennent des deux côtés : Israël craignait qu’accepter ce plan de partage et signer avec les Etats arabes les inciterait à revendiquer
davantage de droits sur l’eau et les terres, et les Etats arabes concernés craignaient que cela équivaille à une reconnaissance tacite de l’Etat d’Israël . Ainsi, si le plan demeure encore aujourd’hui une référence qui sert de base aux négociations, il ne se concrétise pas, bloqué par la méfiance entre les riverains.
Le conflit israélo-arabe prend une nouvelle tournure avec la guerre des Six Jours en 1967. Il faut dire que les années qui précèdent voient les tensions monter d’un cran, avec l’inauguration de l’aqueduc national israélien. Les Etats arabes proposent alors une réponse commune : le Headwaters Diversion Project, qui visait à détourner des eaux de source du Hasbani au Liban et du Banias en Syrie vers le Yarmouk qui longe la frontière syrojordanienne, et à contourner ainsi le lac Tibériade. Les infrastructures des travaux sont cependant très vite bombardées par Israël. Les escarmouches se poursuivent et prennent de l’ampleur jusqu’en 1967. A l’issue de la guerre des Six Jours, Israël récupère le plateau du Golan, qui lui donne accès au Banias et au Dan, et notamment à d’importantes sources d’eaux souterraines puisque les nappes du Dan s’élargissent de plus en plus dans les sous-sols. En plus du Golan, Israël prend aussi le contrôle de la majorité des aquifères de Cisjordanie. Dans les années qui suivent, de nombreuses altercations militaires ont lieu entre Israël et la Jordanie, notamment au sujet du canal du Ghor Oriental que construisait la Jordanie qui, accusée de dériver de trop grandes quantités d’eau, voit ses constructions bombardées sous les raids de Tsahal. Enfin, l’invasion du Sud-Liban en 1978, alors que le pays était dans la guerre civile, permit à Israël d’acquérir les sources Wazzani, qui aliment la rivière Hasbani juste avant le point de rencontre des eaux de sources.
Si les conflits d’une telle ampleur militaire se sont calmés depuis les années 1970, cette rapide chronologie permet de souligner un élément important des conflits du bassin du Jourdain : ils ont toujours lieu entre Israël et l’un de ses voisins arabes.

Le Jourdain, un bassin plus à risques que le Mékong

Il apparait essentiel, afin d’aboutir à une comparaison plus solide des deux schémas de relations hydrauliques, de compléter cette chronologie avec une mesure quantitative des atmosphères de coopération ou de conflictualités dans les deux bassins. En effet, l’échelle Basin at Risk (BAR), qui permet de mesurer le degré de conflit ou de coopération autour d’un bassin confirme une différence entre le Jourdain, prompt au conflit, et le Mékong, plus apte à la coopération.
Ce sont des chercheurs de l’université de l’Etat d’ Oregon aux Etats-Unis qui ont établi cette base de données, au sein de laquelle ils ont classé quelques 6 400 événements recensés. Ces évènements sont des interactions interétatiques liées aux ressources en eau.
Cette échelle a été élaborée à partir du projet « Basins at risk » mené en 2001 . Son but était de fournir un outil quantitatif, une échelle permettant de mesurer au niveau global l’intensité des relations entre Etats autour de bassins versants. Les chercheurs ont fait cela en identifiant des indicateurs historiques de conflit ou des coopérations sur des ressources internationales. A l’issue de ces recherches ils ont pu établir l’échelle de mesure BAR. Cette dernière s’étend de -7 à 7, les valeurs négatives témoignant d’un événement d’ordre conflictuel et les valeurs positives d’un événement d’ordre coopératif. Dans les valeurs négatives, les événements vont de « l’expression verbale légère affichant une discorde dans l’interaction » en -1 à la « déclaration formelle de guerre » en -7. La valeur nulle correspond à un acte neutre ou non signifiant pour la situation entre les acteurs. Dans les valeurs positives, l’échelle va de 1 pour « échanges officiels mineurs » à 7 pour « unification volontaire en une nation » . Il est par ailleurs intéressant de noter que ces chercheurs ont considéré que l’évènement le plus significatif en termes de coopération était l’effacement total des frontières, ce qui fait écho à la théorie fonctionnaliste de David Mitrany . Les valeurs extrêmes, en termes de coopération comme en termes de conflits, n’ont cependant jamais été atteintes.

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Table des matières

INTRODUCTION 
PARTIE 1 : DEUX BASSINS, DEUX ETATS D’AVANCEMENT DIFFERENTS DANS LE PROCESSUS DE GESTION INTÉGRÉE
I – Une configuration des rapports de force similaire : l’unilatéralisme de la Chine et d’Israël
II – Le Jourdain, une atmosphère conflictuelle face au Mékong et sa propension à coopérer
III – Le multilatéralisme du bassin du Mékong, un processus abouti en comparaison du  bilatéralisme présent dans le bassin du Jourdain
PARTIE 2 : DES PRESSIONS NATIONALES DE NATURES ET NIVEAUX COMPARABLES D’UN BASSIN À L’AUTRE
I – Les pressions socio-économiques
II – Les pressions politiques : maitriser l’eau pour renforcer le pouvoir
III – Le manque de soutenabilité de la gestion
PARTIE 3 : DEUX CONFIGURATIONS DES RELATIONS INTRA-REGIONALES DIFFERENTES
I – Des pays inégaux face à la ressource dans le bassin du Jourdain
II – Le consensus politique dans le Jourdain et dans le Mékong
III – Des processus d’intégration régionale à des stades différents
CONCLUSION
Bibliographie
Sources 
Sites Web
Articles de presse 
Annexes 
Table des matières

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