Les celtomanes bretons de la fin du XVIIe siècle au début du XIXe siècle

Depuis une dizaine d’années, les dirigeants du festival interceltique de Lorient (FIL) annoncent qu’avec plus d’un demi-million de visiteurs, cette manifestation culturelle serait la plus importante en France. Si l’on peut bien évidemment contester l’ampleur de la fréquentation réelle du FIL, force est cependant de constater qu’il s’agit d’un événement culturel et médiatique de masse, au rayonnement international, parmi les plus fréquenté d’Europe. Or, paradoxalement, l’élément constitutif de ce festival, son identité même, à savoir l’interceltisme, demeure finalement très peu connue. Employés depuis plus d’un siècle et demi, les termes d’interceltisme ou de panceltisme, souffrent d’abord d’une absence de référencement. Les dictionnaires français courants les ignorent ainsi superbement. Ni le Larousse ni le Robert ne fournissent ainsi de définition. Le Larousse explique juste que le celtisme est « la connaissance de tout ce qui concerne les Celtes ». Aucune des grandes encyclopédies (Universalis, Britannica) ne donne non plus d’articles détaillés sur ce phénomène.

Les prémices de l’Interceltisme

Entre 1686 et 1815, la France et la Grande-Bretagne n’ont cessé de s’affronter militairement, un conflit que certains historiens qualifie de « seconde guerre de Cent Ans ». Contrairement à la première, cette guerre s’est essentiellement déroulée sur mer. Province maritime, la Bretagne est devenue une frontière. À la fin du XVIIe siècle, Vauban a entrepris d’en fortifier le littoral et plusieurs de ses ports ont acquis une fonction militaire et géostratégique majeure, comme Brest et Saint-Malo. Cet été de conflit permanent n’a guère favorisé le rapprochement entre peuples celtes. Le souvenir d’un fonds culturel et linguistique commun semblait presque s’être perdu au XVIIIe siècle quand quelques érudits le ressuscitent et mettent au point les premières comparaisons entre langues celtiques.

Romantisme et Celtisme, la construction d’une Celtie « enchantée » 

Le sociologue Max weber a forgé le terme de « désenchantement du monde » pour qualifier le recul des pratiques religieuses, particulièrement les rites populaires et «magiques » dans le monde moderne. Pour nombre de penseurs du XIXe siècle, effrayé tant par les progrès de la science que par les bouleversements sociaux qu’ils induisent, le monde moderne est vécu comme la fin d’une harmonie multiséculaire. Le rejet de la modernité par les romantiques correspond chez nombre d’entre eux à la recherche d’un paradis perdu, situé non pas dans une contrée lointaine, mais dans un passé exalté. Le début du XIXe siècle est ainsi marqué par la redécouverte du brutal Moyen Âge ou par une fascination pour les sociétés antiques, notamment celles exaltant l’héroïsme. Ce courant s’oppose bien évidemment au rationalisme des Lumières.  Dans une Bretagne profondément marquée par les affrontements entre chouans et républicains, une partie des élites intellectuelles de l’époque va chercher à contrer ce rationalisme. Il n’est d’ailleurs pas anodin de constater que parmi les grandes figures du romantisme en France, on compte de nombreux Bretons, au premier rang desquels Chateaubriand et Félicité Lamennais. Dans la péninsule, sous la restauration, la noblesse occupe toujours une position importante. Elle entend conserver son influence dans la paysannerie qui constitue alors la majeure partie de la population, en exaltant des valeurs et un passé commun, dans lequel l’élément celtique va prendre une place non négligeable. Pendant une cinquantaine d’années, des érudits aux thèses plus ou moins farfelues, des linguistes et des historiens vont ainsi construire une Celtie « enchantée » ou du moins « réenchantée », dont la Bretagne est présentée comme l’ultime conservatoire sur le continent européen. Une vision exaltée des Celtes qui trouve d’ailleurs des héritiers jusqu’à nos jours.

Les celtomanes bretons de la fin du XVIIe siècle au début du XIXe siècle

Le terme de celtomanie a, semble-t-il, été employé pour la première fois en 1809, en France, pour dénoncer le caractère passionné que prenait l’exaltation de la recherche du passé celtique chez quelques-uns. Selon Bernard Tanguy, ce serait Baudoin de Maison-Blanche qui aurait, dans ses Mémoires, forgé ce néologisme pour se moquer d’un érudit breton, Le Brigant. Le terme en est venu à désigner l’ensemble des érudits de l’époque qui se piquaient d’antiquités celtiques. Parmi eux, on retrouvait de nombreux Bretons. Dans quelle mesure ces celtomanes bretons ont-ils participé à jeter les bases de l’interceltisme moderne ?

Le Brigant, prince des Celtomanes
Jacques Le Brigant est né à Pontrieux en 1720 dans une famille de négociants. Il suit des études de droit avant de devenir avocat au Parlement de Bretagne, où il n’est guère présent, préférant passer son temps à étudier l’histoire de son pays. Il semble sympathiser avec la révolte parlementaire de la Chalotais contre le pouvoir royal, dans les années 1760-1770. Son combat ne sera pas juridique mais linguistique. Le Brigant est en effet l’un des premiers défenseurs de la langue bretonne. « Il faut parer à l’avenir les sarcasmes indécents, les décisions injurieuses. Les Bretons qui parlent leur langue ne sont point des rustres, comme le dit M. de Voltaire », écrit-il en 1772. En 1758, il publie Découverte de la langue primitive, où il développe l’idée que la langue celto-scythe est à l’origine de toutes les autres et que, si elle leur est antérieure, elle leur est supérieure… Le Brigant met au point une méthode, celle du monosyllabisme : il faut décomposer les mots, d’où qu’ils viennent et pas seulement des pays celtes, pour retrouver leur origine celtique.

Jacques Le Brigant va donc s’atteler à la tâche, écrivant de nombreux ouvrages qui ont connu un succès indéniable dans les années précédant la Révolution. S’il met du cœur à l’ouvrage, il le fait souvent avec excès. Il voit dans le breton la langue primitive de l’humanité, un langage universel. À ses yeux, le breton possède « des traits de délicatesse, de sublimité et de simplicité majestueuses, dont on ne saurait trouver le modèle ou l’exemple dans aucun autre idiome connu. » En 1774, il publie ainsi un Manuel instructif pour faciliter l’intelligence de quelques termes de la coutume de Bretagne, où ses conceptions de l’étymologie se révèlent quelque peu extravagantes. Le Brigant s’établit en 1770 à Strasbourg, où il se lie avec le pasteur Oberlin qui partage sa passion pour l’étude des langues celtiques. Le partenariat se révèle fructueux et les deux hommes publient en 1779 l’ouvrage le plus rigoureux auquel aura participé Le Brigant : les Éléments succincts de la langue des CeltesGomérites ou Bretons.

Restait en effet à convaincre les brillants esprits des Lumières… Le Brigant entreprend de parcourir l’Europe pour diffuser ses idées. La puérilité de ses arguments, ses excès de langage, son caractère difficile rendent la tâche difficile. À La Haye, il rencontre Voltaire qui massacre ses théories du celtique universel. Dans les salons parisiens, il fait rire. Il est ainsi victime d’un méchant canular : on lui propose de servir d’interprète à un jeune Tahitien, qui n’est en fait qu’un gamin des rues prononçant des sons gutturaux. Évidemment, le Brigant tombe dans le piège et affirme le comprendre, provoquant l’hilarité et les moqueries de l’assemblée…

Le Brigant ne se décourage pas. Il se vante d’avoir rencontré Louis XVI et d’avoir convaincu le souverain de lui verser une pension pour financer ses études. En 1787, il publie les Observations fondamentales sur les langues anciennes et modernes, un ouvrage attendu par « l’Europe, l’Amérique et une partie de l’Asie » affirme-t-il avec son habituelle vantardise. Le Brigant entend démontrer que toute langue morte ou vivante est compréhensible à quiconque connaît le breton… Le Brigant est d’ailleurs l’auteur de la formule « Celtica negata, negatur orbis » : qui nie Celtie, nie l’univers…

Marié deux fois, père de vingt-deux enfants, Le Brigant se retrouve seul pendant la période révolutionnaire. Son ami la Tour d’Auvergne soulage sa vieillesse en acceptant de prendre la place à l’armée de son dernier fils et ultime soutien, Jean… Affublé du surnom de « prince des Celtomanes », Le Brigant se retire à Tréguier où il réalise quelques traductions bretonnes et où il forme quelques disciples, dont Louis-Marie Le Duigou. Le Brigant meurt le 3 février 1804, l’année de la mise en place de l’académie celtique.

La Tour d’Auvergne et les Gaulois 

Parmi les plus intéressants personnages de la Celtomanie figure sans conteste le Carhaisien Théophile-Malo Corret de La Tour d’Auvergne, homme au destin peu commun et qui conserve sa statue dans sa petite cité natale. Né en 1740, il intègre le collège de Quimper en 1749, où il réalise d’excellentes études. Il choisit la carrière des armes et intègre, en 1767, les mousquetaires du roi, dont il sort sous-lieutenant avant d’intégrer le régiment d’Angoumois. En 1781, profitant d’un congé de sept mois, il s’engage dans le régiment des Volontaires de Catalogne, qui combat contre la couronne espagnole et les Anglais. Fait capitaine en 1784, il est à Carhaix lorsqu’éclate la Révolution française. Contrairement à nombre d’officiers nobles, il refuse d’émigrer puis s’engage dans les armées de la république, en Savoie et dans le Piémont en 1792, puis dans l’armée des Pyrénées en 1793. Mis à la retraite, il est fait prisonnier par les Britanniques dans le bateau qui le ramène de Bordeaux en Bretagne. Interné à Bodmin, en Cornouailles, il affirme avoir profité de ce temps à étudier les rapports entre le breton et le gallois. Il ne sera libéré qu’en 1796. Il se rengage l’année suivante pour remplacer le plus jeune fils de son ami Jacques Le Brigant, un autre celtomane. Après ce beau geste, il intègre, le 26 avril 1800, l’armée du Rhin comme simple soldat. Bonaparte lui décerne le titre de « Premier grenadier des armées de la République » qui ne lui porte guère chance : le 27 juin suivant, il meurt transpercé d’un coup de lance lors d’une escarmouche à Oberhausen, en Bavière. En 1889, sa dépouille est transférée au Panthéon.

Couvert d’honneurs par la République, La Tour d’Auvergne n’en est pas moins très attaché à sa Bretagne natale. Il consacre ses congés à l’étude du passé et des langues. Alain Tanguy estime que :

Son amour des langues en particulier était tel qu’il en vint bientôt à maîtriser, outre le breton et le français, le latin, le grec et l’hébreu, l’anglais, l’allemand, l’espagnol et le basque. Promoteur de cette celtomanie dont les généralisations puériles prêtent,  aujourd’hui à sourire, il considérait le “celtique” comme l’idiome primitif duquel dérivent tous les autres.

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Table des matières

INTRODUCTION
PREMIERE PARTIE : LES PREMICES DE L’INTERCELTISME
Chapitre I. Romantisme et Celtisme, la construction d’une Celtie « enchantée »
Chapitre II. La génération La Villemarqué ou les débuts erratiques des relations interceltiques
Chapitre III. Les Bretons dans le mouvement panceltique
DEUXIEME PARTIE. L’INTERCELTISME OU LA RESISTIBLE ASCENSION D’UNE IDEOLOGIE DE LA LIBERATION (1918­1945)
Chapitre IV. Les lendemains de Pâques 1916, une fascination irlandaise
Chapitre V. L’interceltisme des années 1930
Chapitre VI. Les relations interceltiques à l’épreuve de la Seconde Guerre mondiale
TROISIEME PARTIE. L’INTERCELTISME CONTEMPORAIN, UN INTERNATIONALISME POST­NATIONAL
Chapitre VII. La naissance d’un interceltisme culturel dans les années 1950
Chapitre VIII. Le temps des hérauts : un interceltisme multiforme (1970 – 2000)
Chapitre IX. Les anciens et nouveaux réseaux de l’interceltisme
CONCLUSION
Bibliographie

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