Lectures de la narration hétérodiégétique

Effacement des cadres de narration

Le premier ensemble de romans dont nous proposons la lecture refuse à première vue la hiérarchisation des récits en ne proposant pas à même sa structure narrative un cadre pour organiser les discours. La lecture, pour résoudre cette apparente disparition de l’unité de l’oeuvre, doit avoir recours à une fiction transitoire qui prête une signification à ces arrangements discursifs. Dans L’immaculée conception (Gaétan Soucy, [1994])6, des lettres (des « documents ») annoncent la préparation d’un roman, et confèrent au coeur du roman (le récit le plus important du roman) un statut problématique: l’histoire racontée est-elle le fruit du travail d’un romancier fictif, un certain Rogatien L. ? Cette hypothèse de lecture, qui invente un cadre herméneutique apte à résoudre l’hétérogénéité narrative du roman, peut se nourrir aux abondantes réduplications diégétiques de la figure de l’Immaculée conception. C’est aussi à la faveur du repérage et de la coordination d’éléments diégétiques « par hasard » récursifs (isotopie autant que schèmes actantiels) que la lecture de Nikolski (Nicolas Dickner, 2005) peut se construire au gré de la reconstitution (heuristique) d’une intrigue al imentée par un désir de faire signifier une configuration discursive éclatée. Plusieurs espaces fictionnels, et presque autant d’univers discursifs, à force de hasards autorétlexifs, s’organisent, se reconfigurent – et surtout, font comme s’ils remettaient l’autorité (d’organisation, de « cadrage ») entre les mains du lecteur. L’invention d’un cadre discursif, d’un contexte énonciatif est aussi l’enjeu du roman Hier (Nicole Brossard, 2001), où un ensemble d’écritures inachevées sont regroupées comme dans un dossier retrouvé sur les lieux de la disparition du rôle de narrateur. Un personnage « Narratrice », une écrivaine, des papiers, des notes trouvées, des dialogues de théâtre, des annexes: dans ce fouillis des genres, on entre comme dans un musée, avant le vernissage, avant que tout soit en place. Pour arriver à rendre signifiante cette structure énonciative, la lecture doit envisager de créer avec les vestiges d’un roman (inachevé ou jamais commencé) un cadre interprétatif apte à organiser les discours.

Brouillage des pactes de transmission narrative rI ne s’agit plus tant, dans le deuxième groupe de romans étudiés, de réinventer un contexte où les discours trouvent leur arrangement, mais bien de tenter de repérer une figure (un sujet figuré) apte à expliquer les errements de la voix narrative. Syncopée et scindée en deux récits étrangement liés par la fiction , la narration de Nous trois (Jean Echenoz, 1992) est tour à tour (et comme indifféremment, dirait-on parfois) confiée à un personnage ou à un narrateur hétérodiégétique (très omniscient). Mais cette incongruité se résout en faisant de la joute des narrateurs une péripétie énonciative, où l’un des personnages, le narrateur autodiégétique, remporte tous les enjeux du roman: gagne de la voix (il n’en a apparemment jamais perdu), gagne de l’autorité sur le monde des perceptions, mais surtout – roman d’amour oblige -, il gagne le coeur d’une femme. Le rôle, la figure de narrateur s’organise autrement dans En douceur (Jean-Marie Laclavetine, 1991), où c’est cette fois le ton 7 associé à des sursauts de la voix narrative qui, en accord avec la trame événementielle du roman, contribue à saisir une subjectivité qui aurait voulu s’échapper en adoptant la narration hétérodiégétique.

Ainsi, la tonalité esthétisante et livresque (en mal de littérarité?) de certains passages du roman semblent s’accorder à une thématique appuyée (la puissance du langage et des livres, la « camaraderie » littéraire). Conférer à ce stylème énonciatif un foyer (la figure du littérateur) contribue, au fil de la lecture, à diminuer l’hétérogénéité énonciative du roman, et à épaissir d’autant sa visée esthétique. C’est à un écrivain fictif que la lecture de Alto solo (Antoine Volodine, 1991) attribuera la motivation, la direction de l’oeuvre. Mais l’attribution ne se fait pas sans heurts. Ici, comme dans Hier et L’Immaculée conception, on a affaire à un auteur putatif, et ce n’est qu’à partir du repérage d’un ensemble d’indices disparates (homologation onomastique, allusions à des intentions politiques), et à leur organisation en une autre fiction, une autre intrigue (celle de l’origine du récit) que la lecture peut prétendre résoudre l’hétérogénéité énonciative.

Surdétermination du rôle de narrateur : La troisième constellation aborde des romans qui « mettent en vedette» un seul narrateur dont l’activité est comme prise en flagrant délit d’indiscrétion. Cette « présence » du narrateur contribue à rendre la lecture attentive aux ambitions de la narration, aux valeurs implicites à l’énonciation8 . Les postures et les intentions de narrateur s’inscrivent dans un certain ordre qui est une forme d’axiologie qui sait évaluer la fiction , le récit et la relation énonciative. Tendre Julie (Michèle Rozenfarb, 1992) présente un narrateur dont les frasques se multiplient jusqu’à créer une métafiction du récit. Par un ensemble de métalepses qualifiées, ce narrateur s’adonne à une critique de la narratologie en multipliant les écarts de conduite (digression, régie de la lecture, commentaires métafictionnels et métatextuels, fictionnalisation de l’acte de raconter, brouillages énonciatifs divers, etc.). En jouant de la tension entre les positions de narrateur, de personnage-narrateur et d’auteur, l’instance narrative convie la lecture à évaluer les limites des poétiques du récit héritées du structuralisme: l’héroïne du roman est amoureuse d’un narrateur; le narrateur, amoureux lui aussi, visite l’utérus de l’héroïne; tous deux « consomment» leur union avec pour témoins un serpent, un chien et une feuille de vigne.

Toujours sur le mode ludique des « fictions joueuses» (Blanckeman, 2002), le roman Sissy, c’est moi (Patrick Lapeyre, 1998) nous permet d’aborder la construction de l’image de soi du narrateur (son éthos). Le narrateur semble y développer une argumentation, une défense de l’héroïne et de ses valeurs et, ce faisant (la relation est réciproque), il désigne les contours de sa propre idéologie. Malgré la discontinuité temporelle de son récit, décliné en fragments, il est possible de repérer dans sa relation au narrataire, aux discours internes à l’histoire ainsi qu’à ceux du personnage, une posture singulière: une indulgence ironique rendue visible par le recours soutenu à un registre argumentatif imité qui joue des sous-entendus et d’une complicité supposée avec le lecteur. Le roman Ravel (Jean Echenoz, 2006) construira cette complicité autour d’un motif esthétique et diégétique précis: la redondance et la banalité. Le narrateur, en 13 imitant dans son discours les attitudes du héros (goût de l’ordre et de l’arrangement imparables, lassitude du quotidien et de la gloire), permet à la lecture d’investir l’acte interprétatif en tablant sur la solidarité entre les postures éthiques (axiologie) et la forme (esthétique) du récit, conférant à l’oeuvre et au narrateur la même autorité sur le sens, car elles sont traversées par une même ligne de force.

Vers des tensions de lecture: procurer au sujet ses contours : Ces catégories, bien déterminées dans nos hypothèses de travail, n’ont pas complètement résisté à l’analyse. Aussi on verra que les enjeux envisagés, sauf à installer des batardeaux méthodologiques, ne peuvent pas être pris isolément. Symptomatiquement, la synthèse que nous proposons en conclusion relance les hypothèses en proposant, comme à rebours, des dynamiques de lecture, des tensions de trois ordres – qui ne sont pas étanches. Cette « relecture» permet d’interroger différentes forces qui travaillent la restitution heuristique par la lecture d’une subjectivité qui aurait pu paraître effacée eu égard à l’effacement des marques grammaticales du sujet. Une tension vers l’unité du sujet envisagé comme configuration discursive: pour résoudre la fragmentation des récits en plusieurs énoncés, la lecture doit postuler la signification potentielle de l’organisation narrative. Ainsi, la posture interprétative du lecteur est tributaire de la résolution de l’entropie et de l’explication-justification (<< remise en pertinence ») de l’aménagement des discours.

Cette refiguration, qui fournit un cadre explicatif à des fictions qui souhaitent se passer de cadre, tend à créer une intrigue discursive dans la mesure où la restitution de ce cadre rejoint les enjeux fictionnels de l’oeuvre. La question à laquelle répond cette lecture pourrait être: « Dans quel cadre, dans quel contexte, ces énoncés récoltent-ils un maximum de pertinence? » Une tension vers l’unité du sujet envisagé selon les figures qu’il adopte: pour résoudre les incongruités qui compliquent l’accès à une figure (de narrateur, d’écrivain, de locuteur), la lecture doit accorder à cette figure un rôle assimilable à celui d’actant fictionnel. La question à laquelle répond cette attention de la lecture pourrait être: « Quelles sont les conséquences (sur la fiction) de la prise de parole (par telle ou telle figure de locuteur)? » Une tension vers l’unité du sujet envisagé comme produit et producteur du narratif (post hoc ergo propter hoc) : les irrégularités qui compliquent l’accès au sens, ici, se mesurent à l’aune des intentions présupposées du narrateur, de son éthos prédiscursif (Maingueneau), en contraste avec l’éthos qu’il construit dans le récit. La question à laquelle répond cette attention à la construction de l’image de soi dans le récit pourrait être: « Quelle est la posture du narrateur, comment qualifier son adhésion à la fiction et au récit? »

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Table des matières

Introduction
Problématisations
Effacement des cadres de narration
Brouillage des pactes de transmission narrative
Surdétermination du rôle de narrateur
Vers des tensions de lecture: procurer au sujet ses contours
Partie 1 Prolégomènes
Hétérodiégétique ?
Entre auteur et narrateur: un jeu de masques (Wolfgang Kayser)
Auteur et autorité narrative
L’auteur et l’Auteur (Figures III)
L’auteur implicite (Wayne C. Booth)
Narrateur « non-fiable» (Ansgar Nünning)
Est-ce bien un piège, cet aveuglement?
Un jeu de rôles
Narration et interaction: la polyphonie (Oswald Ducrot)
Le narrateur en locuteur, l’énonciateur en sujet de conscience 37
Polyphonie et niveaux de communication: situer les lieux de tension (Ruth 39
Amossy)
Le descriptif : descripteur et descriptaire (Philippe Hamon)
Locution matricielle et stylistique énonciative (Éric Bordas)
Marquage déictique (Gilles Philippe)
Le point de vue (Alain Rabatel)
La figure de l’auteur (Maurice Couturier)
Partie II Lectures de la narration hétérodiégétique
Chapitre 1: Artéfacts de la narration: effacement des cadres de narration
Nikolski: le livre à trois têtes
Le cloisonnement des récits
Cloisonnement paratextuel
Cloisonnement fictionnel et croisements fictionnels
Narrateur : une « Anomalie magnétique»
Noah Riel
Joyce
La rencontre des univers fictionnels
Rencontre diégétique
Rencontre des univers thématiques
Traces
L’Immaculée conception: «le Vaste plan» d’effacement
Organisation narrative
Remouald (Bilboquain) Tremblay
Hochelaga
Les lettres de R. Costade à Rogatien L. : texte, paratexte,
fiction et invention
Première lettre
Justine, l’icône et combien d’autres indices
Deuxième lettre
Indices du stratagème
Pourquoi ces lettres? Pourquoi ces résonances? 106
Une instance qui fait défaut? 108
Hier: vestiges et ruines du roman 111
« Hier », la « narratrice» 111
Simone Lambert et Axelle Carnavale 113
« Les urnes» 119
« Hôtel Clarendon» 120
« La chambre de Carla Carlson»
« Chapitre 5 »
Un refus de l’autorité du sens?
L’installation
L’inachèvement
Chapitre 2: Brouillage des pactes de la transmission du récit
Nous trois: la conquête de la voix
Des récits cloisonnés? DeMilo et Louis Meyer
Chocs
La précision des machines aveugles
Une volonté de régir. La puissance du Je est fascinante
En douceur: la Littérature meurtrière
Un autre triangle
Un ton
Le retour du stylème: raconter comme dans les livres
Au risque de la littérarité
Les livres -l’intertextualité ?
Trop longuement
Comme dans les livres
Peu nous chaut, vraiment?
Alto solo: c’est aussi l’histoire d’un écrivain
Chapitre 3:
« C’est l’histoire d’un homme. »
L’après-midi du 27 mai
lakoub
« Et déjà plusieurs histoires n’en font qu’une. »
Pourquoi raconter ainsi?
Et l’autorité narrative?
Le monde onirique à la rescousse du monde « réel »
Le narrateur écrivain
Le métier d’écrivain
Le narrateur-personnage sans l’anecdote ?
Surdétermination du rôle de narrateur:
Narrateurs de fonction et postures de narrateurs
Tendre Julie: la péripétie narratologique
La narration: une péripétie
Péripétie narratologique : dans le ventre de Tendre Julie
Quand on dit Je
Métalepses
Régie et narrataire
La narration est-elle écriture?
Une connivence jamais consommée
L’erreur
Sabotage
Sissy, c’est moi, mais d’après qui?
« Effet-valeur»
Portrait de l’héroïne, portrait du narrateur
Valeurs du narrateur
Les valeurs des discours ambiants: rumeur et narrataire
L’ambition du narrateur
Dissémination de la faculté évaluative
Ravel et son biographe
L’évidence
Ravel, évidemment
Ravel, homme des habitudes
Case instance narrative
Une problématisation subtile
Le rapport entre le narrateur et « l’histoire »
Brio
Main dans la main: il faudra en venir à l’écrivain
Conclusion
Vers des tensions
Bibliographie
Tension vers un sujet discursif
Tension vers un sujet figuratif
Tension vers un sujet narratif
Une division arbitraire: lecture et lecture littéraire
La « narrativization »
Corpus
OEuvres citées
Références

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