Le témoignage, une notion problématique et paradoxale

Le témoignage, une notion problématique et paradoxale 

À mesure que nous définissons la notion de témoignage, force est de constater son caractère paradoxal. Le témoignage suscite encore d’autres enjeux. Le témoin n’ échappe notamment pas à l’ adamique question de l’ inadéquation entre le langage et la réalité. Autrement dit, il pourra lui sembler que le langage ne peut adéquatement transmettre son récit et qu’ il n’ est pas en mesure de rendre fidèlement les faits. Il s’ agit d’un problème essentiel, car, comme le relève Daniel Delas, devant un langage qui ne suffit pas à rendre pleinement ni l’ expérience ni la vérité, le témoin peut refuser de témoigner . En plus de l’inadéquation fondamentale du langage se pose son manque de transparence. Par exemple, la langue comporte des mots qui possèdent un sens connotatif qui change d’ une société à l’ autre. À travers le temps, le sens d’ un mot peut avoir été influencé par la culture ou par l’ idéologie. Le langage est en lui-même porteur d’un sens collectif ; il ne saurait être neutre ou même individuel. Le témoin doit donc tenir compte de ces obstacles langagiers et se méfier de certains termes qui, par exemple par l’ orientation axiologique qu’ ils sous-tendent, pourraient biaiser son propos. Sans oublier qu’ il est impossible pour le témoin de tout décrire, son récit ne donnant accès qu’à une «vérité partielle ». Le témoignant devra mettre en mots son récit pour le partager, mais les mots n’arriveront pas à décrire pleinement, ni de manière tout à fait neutre, ce qui a été observé.

L’observation de l’événement en elle-même pose par ailleurs un problème majeur, celui de la myopie du témoin. Ayant été près des événements, le témoin manquerait de recul et n’ aurait pu tout voir . Ce que Cru nomme « le paradoxe attribué à Stendhaz » illustre bien ce phénomène. Dans La chartreuse de Parme, le jeune personnage de Fabrice se retrouve jeté en pleine bataille de Waterloo. Pris dans la tourmente, il n’ a alors aucune idée de l’ événement historique auquel il participe, se demandant même s’il s’ agit bien d’ une bataille. Ce paradoxe a par la suite été repris pour incarner la partialité du témoin. S’il n’ a saisi au mieux qu ‘une partie de l’ensemble de l’événement, son récit est-il fiable? Le témoin est donc celui qui doit avoir vu, mais paradoxalement, cette proximité lors de l’ événement affecterait sa vision. Cru, quant à lui, réfute cet argument et soutient au contraire que celui qui y était sait mieux que quiconque ce qui est arrivé . Il considère même qu’ il faut plutôt se méfier de la distance, qu’elle soit spatiale ou temporelle, toutes deux étant vectrices de déformation. Ainsi, selon lui, un combattant qui fait l’expérience directe du combat a une meilleure compréhension d’une bataille que son supérieur qui ne se fie qu ‘ à des rapports.

Au demeurant, le témoin est un contemporain. li se trouve pris, malgré lui, dans les idéologies et dans les croyances du moment . Lorsqu ‘il témoigne, il ne peut faire abstraction du contexte social, politique et historique qui est ou fut le sien et qui infonne ses impressions ainsi que son récit. Par ce manque de perspective, il ne peut fournir en fait qu’ une interprétation de l’événement. Son récit ne peut dès lors prétendre à l’objectivité – ce qui aux yeux de certains le discrédite – , car le sens qu’il donnera à l’événement ne peut que s’ inscrire dans le monde contemporain. Là réside un autre paradoxe: le témoin doit relater son expérience de la manière la plus neutre et objective qui soit, mais l’ influence de la société présente, par exemple de ses intérêts actuels, viendra influer sur les affirmations du témoin et ne lui permettra pas d’ atteindre une vérité historique.

Le témoin est certes inscrit dans l’histoire, mais, selon Himy-Piéri, c’est de cette présence et de ces impressions que proviendra le témoignage. En effet, une pure description factuelle ne peut rendre tout à fait l’expérience vécue de même qu’ il ne peut y avoir de monde indépendamment du sujet et de sa perception. Puisque le témoin rapporte ce qu ‘il a ressenti, Himy-Piéri considère que le témoignage porte en réalité sur une émotion plutôt que sur un événement historique . Dulong rappelle aussi que l’ acte testimonial consiste avant tout pour le témoin à indiquer le sens premier, plutôt que global, de ce qu’ il a observé . li y aura donc immanquablement des traces de subjectivité dans le récit du témoignant, mais c’est justement à cette subjectivité que tiendrait le témoignage. Nous pouvons à ce propos nous questionner sur ce que vaudrait pour autrui un récit totalement désincarné et purement factuel. Comme le témoignage procède d’une volonté de convaincre, le narrateur se doit d’habiter son témoignage, de raconter sa propre vision et de s’inscrire dans le monde qui l’entoure.

Portée politique et sociale du témoignage

Cette prégnance du contexte historique et sociopolitique au sein du témoignage individuel, problématique à première vue, remplit en contrepartie un autre impératif du témoignage, à savoir sa portée politique. Parce qu’ elle porte souvent en arrière-plan les conséquences d’ actions, de préjugés ou d’ idéologies – pensons aux conséquences du nazisme en Europe ou à celles de l’ethnisme au Rwanda -, la parole du témoin recèle fréquemment une réflexivité politique . Elle renvoie au témoin, à sa place en tant qu’individu dans la société, à la place du groupe au nom duquel il témoigne, autant qu’elle réfère au contexte politique et social. Bien qu’ il « ne s’autorise d’aucune fonction sociale», le témoin permet par son discours, semble-t-il, de révéler, et ce, parfois sous un jour assez sombre, le contexte politique d’une société. Le témoin tend souvent à rapporter ou à dénoncer des torts. Et, lorsque le témoignage se fait dénonciation, c’est « le lien politique lui-même » qui peut s’ en trouver ébranlé, puisque ce sont les travers d’une société et d’un système politique qui sont mis au jour. Par exemple, à l’ endroit des rescapés concentrationnaires, Bornand mentionne justement leur « expérience d’ exclusion » du politique, leur sentiment d’ étrangeté par rapport au monde. Or nous pouvons, en reprenant l’ idée de position marginale du témoin dont faisait mention Palaisi Robert, nous demander si cette exclusion d’ordre politique peut s’ étendre au-delà de l’ expérience concentrationnaire et si le sentiment d’exclusion de la politique ou de la société ne pourrait pas être le propre du témoin que ce soit pendant ou après l’événement.

Le discours du témoin n’a pas qu’une fonction de révélation, il peut aussi servir à confirmer ce qui a déjà été admis dans une société. La parole du témoin sera alors le reflet de cette prise de conscience. Wieviorka a observé que le témoignage « exprime [ …] le ou les discours que la société tient, au moment où le témoin conte son histoire, sur les événements que le témoin a traversés  . » La tribune accordée au témoignant devient en elle-même révélatrice de la société. Elle indique que cette dernière est prête à recevoir le témoignage, voire qu’elle désire l’ entendre afin de confirmer, par exemple, ce qu’ elle appréhendait déjà. Cependant, désavantage notable, il arrive parfois que devant toute cette attention, le témoin en vienne à conformer son récit à ce qu’il croit que l’on attend de lui. En définitive, l’attention portée au discours testimonial, comme le témoignage en lui-même, sont révélateurs du contexte sociopolitique qui les voit naître. Le témoin peut confronter une société à ce qu’ elle ne peut admettre, mais peut aussi bien conforter ce qui a déjà été admis.

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Table des matières

INTRODUCTION 
CHAPITRE 1 : LE TÉMOIGNAGE ET LE QUOTIDIEN 
1. Le témoignage
1.1. Le témoin et autrui
1.2. L ‘éthique et l ‘esthétique
1.3. Fiction, récit, mémoire littéraire et collective
1.4. Les genres littéraires du témoignage
1.5. Le témoignage, une notion problématique et paradoxale
1.6. Portée politique et sociale du témoignage
2. Saisie du quotidien et visée testimoniale: rapprochements et enjeux
2.1. L ‘événementialité dans le quotidien: une question d ‘échelles
2.2. Expérience personnelle et impersonnelle chez le scripteur du quotidien
2.3. (D)écrire le quotidien : ce que dévoile le regard du scripteur
2.4. Un devoir de mémoire pour la petite histoire
CHAPITRE 2: « »NOTRE VRAI MOI N’EST PAS TOUT ENTIER EN NOUS. » » CARACTÈRE PERSONNEL ET IMPERSONNEL DE L’ÉCRITURE CHEZ
ERNAUX 
1. Témoigner pour les opprimés
1.1. Figures de l ‘autre chez Ernaux
1.2. Visages de l ‘exclusion et de la domination sociales
1.3. L ‘autre comme reflet
1.4. Grande et p etite histoire: une écriture engagée
2. Entre « je » et « elle »
2.1. Présence et absence du « j e» dans les journaux extimes : être traversée par
autrui
2.2. Présence et absence du « elle» dans Les années: en marge de soi pour dire
autrui
3. Singularité et universalité
3.1. Lorsque le singulier prétend à l ‘universel et vice-versa
3.2. La réception des textes ernausiens : communautés et lecteurs témoins
CHAPITRE 3: «PARCE QUE VOIR POUR ÉCRIRE, C’EST VOIR
AUTREMENT.» AUTHENTICITÉ ET ARTIFICIALITÉ DANS L’ÉCRITURE
D’ERNAUX
1. Éthique et esthétique
1.1. Langue maternelle et langue de l ‘école : les deux langages d ‘Ernaux
1.2. Le rejet de lafiction et le recours aux sciences sociales
1.3. L ‘écriture ernausienne : une « écriture plate» ?
2. Ecriture immédiate, écriture travaillée
2.1. Les genres littéraires employés dans le corpus ernausien
2.2. Le rapport au passé et au présent
2.3. La mise en récit
3. Factualité et fictionnalité dans l’écriture ernausienne
3.1. Factualité et fictionnalité dans les journaux extérieurs
3.2. Factualité etfictionnalité dans Les années
3.3. Influences littéraires, littérarité et intertextualité chez Ernaux
CONCLUSION

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