Le rôle de la flexibilité cognitive comme médiateur de la relation entre le perfectionnisme et le fonctionnement psychologique

Conceptions de la flexibilité et de la rigidité

La section précédente a présenté des psychopathologies où le perfectionnisme joue un rôle important (TCA, TOC, troubles anxieux, troubles de l’humeur). Or, de ces troubles semble émaner également un autre concept important, celui de la rigidité. En effet, le manque de flexibilité constitue une tendance observée dans ces troubles psychologiques (Fisher, & Newman, 2016; Meiran, Diamond, Toder, & Nemets, 2011 ; Remijnse et al., 2013 ; Tchanturia, Serpell, Troop, & Treasure, 2001). Des études se sont penchées sur la relation entre le perfectionnisme et la flexibilité cognitive. L’une d’ entre elles démontre qu’un déficit de flexibilité combiné avec un tempérament craintif augmente le perfectionnisme orienté vers les autres et socialement prescrit (dimensions associées aux préoccupations perfectionnistes), ce qui n’est pas le cas de la recherche de hauts standards (Affrunti, Gramszlo, & Woodruff-Borden, 2016). Dans une autre étude, les auteurs se sont intéressés à l’ interaction entre la flexibilité cognitive et le perfectionnisme chez les personnes souffrant d’ anorexie. Ils ont démontré que l’ inflexibilité cognitive est particulièrement accrue chez les individus avec un niveau élevé de perfectionnisme (Buzzichelli, Marzola, Amianto, Fassino, Abbate Daga, 2018).
Ces résultats suggèrent que la notion de flexibilité/rigidité serait une variable intéressante à cibler pour mieux comprendre les distinctions entre les deux facteurs du perfectionnisme. En effet, il se pourrait que les gens flexibles soient davantage caractérisés par un haut niveau de recherche de hauts standards. À l’inverse, il serait possible qu’un haut niveau de préoccupations perfectionnistes soit lié à une plus faible flexibilité. Il existe différentes conceptions de la flexibilité. Elles seront discutées de façon globale pour en venir à la forme centrale dans cette étude.
Découlant de la théorie des cadres relationnels, la thérapie de l’acceptation et de l’engagement (ACT), apparaît dans la foulée des thérapies contextuelles dans les années l’expérience du moment présent et d’orienter ses comportements selon ses buts et ses valeurs (Hayes, Strosahl, & Wilson, 1999). La flexibilité psychologique est favorisée, entre autres, par le biais de l’acceptation, de la défusion (c’ est-à-dire la prise de distance avec les pensées) et de l’engagement (Monestès, Villatte, Mouras, Loas, & Bond, 2009).
Parmi les critiques portées sur cette conceptualisation, il semble que la flexibilité psychologique et ses conséquences sur le bien-être psychologique soient difficiles à distinguer. Il y a donc un risque de circularité et de surestimer l’association entre ces deux éléments (Wolgast, 2014).
Dans la perspective neuropsychologique, la flexibilité cognitive est une des fonctions exécutives. Dans les dernières décennies, de nombreuses études se sont intéressées au sujet. Toutefois, il ressort de la littérature (Chevalier, 2010; Clément, 2006; Packwood, Hodgetts, & Tremblay, 2011) un manque d’uniformité dans les termes utilisés pour définir les différents concepts (ex.: inhibition, fluence verbale, planification, etc.). Le terme «fonction exécutive» a été utilisé initialement par Baddeley et Hitch (1974). À cette époque, ce concept référait à une entité. Cette vision a été également partagée par le modèle Norman et Shallice (1986). De nos jours, la conception multidimensionnelle est prédominante. En effet, selon Miyake, Friedman, Emerson, Witzki, Howerter, et Wager (2000) les principales fonctions exécutives sont l’inhibition, la mémoire de travail et le «shifting». La planification et la fluidité se retrouvent aussi fréquemment dans la littérature (Packwood et al., 2011). En ce qui concerne la flexibilité cognitive, elle peut se définir strictement comme la capacité de passer d’une tâche à l’autre, désignée également comme «shifting» (Chevalier, 2010; Miyake et al., 2000). Cependant, dans leur méta-analyse, Packwook et al. (2011) distinguent les deux: construits dans leur analyse hiérarchique de groupe. En effet, le «set shifting» et la flexibilité cognitive seraient modérément liés. De plus, la flexibilité cognitive peut référer à des conduites adaptatives. La définition de Clément (2006) abonde dans ce sens. Selon cette auteure : la flexibilité est envisagée comme la caractéristique adaptative du changement dans des situations nouvelles où les stratégies et procédures disponibles ne sont pas suffisantes pour une réponse adaptée. En ce sens, la flexibilité fait référence à la façon dont l’individu conçoit de nouvelles façons d’appréhender la situation en élaborant des procédures nouvelles qui ne font pas partie du répertoire. (PA17)
Sa conception s’ appuie sur la VlSlOn bidimensionnelle de la flexibilité cognitive d’Eslinger et Grattan (1993). Ces derniers désignent la flexibilité spontanée comme le fait de produire de multiples réponses face à un élément donné. La flexibilité réactive, pour sa part, constitue un changement de réponse à la suite d’une demande de l’environnement.
Pour évaluer la flexibilité cognitive, il existe différents outils d’évaluation. En ce qui concerne les tests neuropsychologiques, les outils reconnus sont le Wisconsin Card Sorting Test (WCST), le Trail Making Test (TMT), partie A et B, Stroop Color Word Interference (Stroop) et le paradigme de «task switching» (ou alternance entre les tâches). Toutefois, il existe des limites méthodologiques associées à ces épreuves. En effet, plusieurs tâches sont «impures», c’ est-à-dire qu’ elles mesurent plusieurs processus cognitifs. Ainsi il serait est difficile d’ identifier précisément la cause d’un déficit (Packwood et al., 2011). Par exemple, le WCST évalue habituellement la flexibilité, mais cette mesure sous-tend également la planification, l’attention soutenue, l’ impulsivité et plusieurs autres fonctions exécutives (Packwood et al., 2011). Donc, les épreuves ne seraient pas assez spécifiques. De plus, Andrés (2003) démontre que la performance du sujet peut varier entre des tâches qui prétendent évaluer la même fonction (intra-individuelle) ou parfois c’est la performance de personnes souffrant de la même psychopathologie qui varient beaucoup (inter-individuelle). Cela complique la compréhension des processus sous-jacents aux déficits observés. De plus, la passation de tests neuropsychologiques peut entraîner une détresse psychologique dans certaines populations comme chez les personnes âgées (Johnco, Wuthrich, & Rapee, 2014).
Il existe également des mesures auto-rapportées évaluant la flexibilité et la rigidité cognitive. Ces outils permettent une évaluation et une interprétation rapides, contrairement aux évaluations neuropsychologiques. Ce format est facile à utiliser et à administrer dans un contexte de recherche. (Dennis & Vander Wal, 2010; Johnco et al., 2014; Schultz & Searleman, 2002). Toutefois, les résultats obtenus par les mesures autorapportés et les tests neuropsychologiques corrèleraient peu. Cela suggère que ces deux types d’instruments de mesure évaluent des aspects différents de la flexibilité cognitive (Johnco et al., 2014). Cette discordance a été également soulevée pour d’ autres désordres cognitifs tels que la sclérose en plaques et traumatisme crânien. (Kinsinger, Lattie, & Mohr, 2010; Spencer, Drag, Walker, & Bieliauskas, 2010).
Certains questionnaires auto-rapportés ont été plus fréquemment utilisés dans la littérature. En ce qui concerne la rigidité, le Test of Behavioral Rigidity (Shaie & Parham, 1975) mesure la vitesse de réponse à situation connue, la capacité d’adaptation à un nouveau contexte et l’aptitude de changer d’une activité à l’autre (Schultz & Searleman, 2002). Il Y a également le Cognitive Self-Management Test (Rude, 1986) qui évalue le sentiment d’ efficacité lors de nouvelles situations et de nouvelles tâches (Rude, 1989).
Pour la flexibilité autoévaluée, deux questionnaires sont davantage reconnus: l’Échelle de flexibilité cognitive (Martin & Rubin, 1995) et l’Inventaire de flexibilité cognitive (Dennis & Vander Wal, 2010). Le premier s’ intéresse au rôle de la flexibilité cognitive dans la communication. En effet, selon ces auteurs, la flexibilité est considérée comme une composante essentielle de la communication interpersonnelle. Celle-ci serait reliée à la réussite personnelle (Martin & Rubin, 1995). La deuxième mesure s’ intéresse à la flexibilité cognitive liée à la thérapie cognitivo-comportementale (TCC). Plus précisément, cet inventaire mesure la flexibilité par l ‘habilité à confronter et à remplacer ses biais cognitifs en vue de les transformer en pensées plus adaptées (Dennis & Vander Wal, 2010).
La littérature démontre que le manque de flexibilité cognitive est lié à la psychopathologie. En effet, quelques recherches mettent en évidence ses corrélations avec l’anxiété sous plusieurs formes: anxiété généralisée (Lee & Orsillo, 2014), anxiété sociale (Artl, Yiu, Eneva, Taylor Dryman, Heimberg, & Chen, 2016), anxiété de performance (O’Donnell, 2017) et le trouble obsessif-compulsif (Meiran et al., 2011).
Les résultats démontrent son association avec le «shifting » (ou la capacité d’alternance) dans l’étude des fonctions exécutives (Lee & Orsillo, 2014; O’Donnell, 2017). D’autres études relient également les troubles de l’humeur, plus particulièrement la dépression, et la flexibilité cognitive (Murphy, Michael, & Sahakian, 2012; Piguet, Cojan, Sterpenich,
Desseilles, Bertschy, & Vuilleumier, 2016). De l’autre côté, la flexibilité est associée positivement avec la qualité de vie (Cotrena, Branco, Kochhann, Shansis & Fonseca, 2016; Routledge et al., 2017). Il semble qu’un haut niveau de flexibilité soit en lien avec une meilleure qualité de vie (Fu & Chow, 2017).

Le but du présent essai

La littérature présentée dans cette introduction générale illustre la présence d’une relation entre le perfectionnisme et le fonctionnement, l’impact de la flexibilité sur le fonctionnement et enfin des liens entre la flexibilité et le perfectionnisme. Mais serait-il possible d’avoir une compréhension plus complète en ciblant les trois construits? La compréhension du rôle qu’exerce la flexibilité cognitive par le biais de ses liens avec les facteurs du perfectionnisme permettrait de mieux connaître son impact psychologique dans le temps (sur 6 mois dans la présente étude). En effet, la littérature démontre que la recherche de hauts standards et les préoccupations perfectionnistes ont des répercussions différentes sur le fonctionnement psychologique, le premier étant relié à des manifestations positives et le second, à une tendance à la psychopathologie. L’étude de cette triade (flexibilité, perfectionnisme et fonctionnement) pourrait aussi nous aider à comprendre davantage les différents impacts que provoquent la recherche de hauts standards et les préoccupations perfectionnistes sur le fonctionnement. Est-ce que la flexibilité peut jouer un rôle médiateur entre les facteurs du perfectionnisme et le fonctionnement? Est-ce que la flexibilité peut jouer un rôle indépendant du perfectionnisme sur le fonctionnement? Peut-être que l’effet d’interaction entre les préoccupations et peu de flexibilité aggravera le fonctionnement psychologique. Il serait également possible que la recherche de hauts standards et la présence de flexibilité cognitive résulte en un fonctionnement plus adaptatif. Éventuellement, cela pourrait nous permettre de déterminer si les cliniciens doivent considérer l’intervention sur toutes ces variables ou seulement sur certaines.

La flexibilité

Parmi les caractéristiques les plus observées, la flexibilité/rigidité est un construit qui semble intimement lié au perfectionnisme. Cela s’illustre, en autres, par le biais des règles qu’ils s’imposent et de leur pensée dichotomique. Il est possible de percevoir ce concept comme un continuum où se trouve aux deux extrémités la rigidité et la flexibilité (Schulz& Searleman, 2002). La flexibilité cognitive est la capacité de s’adapter lorsque survient un changement dans une situation (Dennis & Vander Wal, 2010). Elle demeure toutefois une notion complexe à définir, car elle peut se conceptualiser de multiples façons. En effet, la gestalt-thérapie (Wertheimer, 1959), la thérapie d’acceptation et d’engagement (Hayes, Strosahl, & Wilson, 1999), la psychométrie, (Cattell, 1935; Guilford, 1967; Spearman, 1927), la théorie du traitement de l’information (Siegel, 1999; Sternberg, 1988) et la neuropsychologie avancent leurs propres définitions de la flexibilité (Lezak, 1995). Pour les tenants des perspectives plus cognitives, il s’agit d’une fonction exécutive qui contribue à orienter les comportements vers un but (Lezak, 1995; Morgan & Lilienfeld, 2000). Plus précisément, Eslinger et Grattan (1993) définissent la flexibilité comme étant une habileté qui permet de «percevoir, procéder et répondre aux différentes situations» (p.17) en plus de favoriser l’émergence d’une multitude d’idées et de réponses alternatives. Cette représentation de la flexibilité rejoint celle préconisée dans cet article. En effet, deux aspects seront particulièrement mis de l’avant: 1) la tendance à percevoir les conditions difficiles comme maîtrisables 2) l’habileté à percevoir des explications alternatives aux événements de la vie et aux comportements afin d’ imaginer plusieurs solutions pour surpasser la difficulté (Dennis & Vander Wal, 2010). Peu importe la conception de la flexibilité que l’on choisisse, il en convient de dire qu’un déficit en flexibilité est associé à un moins bon fonctionnement (Artl, Yiu, Eneva, Taylor Dryman, Heimberg, & Chen, 2016; Cotrena, Branco, Kochhann, Shansis & Fonseca, 2016; Fu & Chow, 2017; Johnco, Wuthrich, & Rapee, 2014; Lee & Orsillo, 2014; Meiran, Diamond, Toder, & Nemets, 2011; Murphy, Michael, & Sahakian, 2012; Piguet, Cojan, Sterpenich, Desseilles, Bertschy, & Vuilleumier, 2016; Routledge et al., 2017)

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Table des matières

Sommaire 
Liste des tableaux
Liste des figures 
Remerciements
Introduction 
Les conceptualisations du perfectionnisme
Modèle de Frost, Marten, Lahart et Rosenblate
Modèle de Hewitt et Flett
Recherche de hauts standards et préoccupations perfectionnistes
Relations entre les deux dimensions du perfectionnisme et la psychopathologie
Conceptions de la flexibilité et de la rigidité
Le but du présent essai
Chapitre 1. Le rôle de la flexibilité cognitive comme médiateur de la relation entre le perfectionnisme et le fonctionnement psychologique
La flexibilité
Flexibilité et perfectionnisme
Les impacts du perfectionnisme sur le fonctionnement psychologique
Méthode 
Participants et déroulement du recrutement
Instruments de mesure
Questionnaire sur le perfectionnisme
Inventaire sur la flexibilité cognitive
Questionnaire sur le plaisir et la satisfaction par rapport à la qualité de vie
Échelles de Dépression, Anxiété et Stress
Stratégies d’analyses
Résultats 
Analyses ANOV A
Analyses corrélationnelles
Analyses d’équations structurales
Premier modèle
Deuxième modèle
Troisième modèle
Discussion 
Références 
Conclusion 
Références
Appendice A. Formulaire de consentement
Appendice B. Questionnaire sur le perfectionnisme-révisé (QP-R)
Appendice C. Inventaire de flexibilité cognitive
Appendice D. Questionnaire sur le plaisir et la satisfaction par rapport à la qualité de vie
Appendice E. Échelles de Dépression, Anxiété et Stress (DASS-2l

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