Le produit de mode. mise en abyme des créations de la maison courrèges

LE PRODUIT DE MODE.MISE EN ABYME DES CRÉATIONS DE LA MAISON COURRÈGES DANS LE COURANT ARTISTIQUE DU BAUHAUS

En 1946, André Courrèges assiste à une conférence sur les performances de la confection suédoise et devient convaincu qu’un vêtement bien construit et conçu industriellement peut être aussi seyant qu’un vêtement qu’il faille essayer et retoucher plusieurs fois sur une cliente.
Cette pensée collera à chacune de ses créations, qu’elles soient issues de sa ligne Haute Couture (1962-1965) ou de sa ligne prêt-à-porter de luxe (1967-1970). André Courrèges affirmait : « Je songeais qu’il fallait en s’appuyant sur de nouvelles règles techniques et esthétiques inventer un vêtement moderne, un vêtement dans lequel on entrerait comme dans une boite.
Une riche américaine de passage avenue Kléber, un jour, commande une robe que j’avais créée sur un mannequin âgé de 20 ans.
– Il faut la retoucher, dit-elle, ma poitrine est dix centimètres plus bas.
– Non, lui dis-je, vous aurez à partir d’aujourd’hui une poitrine de 20 ans, car je n’ai nullement envie de vous faire une robe pour caser votre poitrine de sexagénaire.
Arrive le premier essayage.
– Savez-vous que vous avez peut-être raison, dit-elle.
Elle se regarde alors dans la glace.
– Mais oui, c’est merveilleux, vous avez tout à fait raison. »
André Courrèges participe à l’industrialisation de la mode dans les années soixante en s’inspirant des principes du courant artistique du Bauhaus. Né en Allemagne dans les années 1920, ce mouvement signifie littéralement Bau – bâtiment et Haus – construction. Cette maison du bâtir pose des réflexions sur des domaines très variés comme l’architecture, le design, la modernité, la photographie, la danse et la mode : son objectif est de réunir tous les domaines des arts dans une seule et unique universalité.
Pour l’ingénieur de formation qu’est André Courrèges, les principes du Bauhaus forment les moyens d’industrialiser ses productions. C’est une double lecture : penser la mode comme un art, un art qui permet de construire la mode.

L’ART DE LA MODE SELON ANDRÉ COURRÈGES

Pour André Courrèges, la mode est un art. Penseur pratique et ingénieur de l’École des Ponts et Chaussées, il conçoit les deux disciplines comme un ensemble de connaissances et de règles qu’il est possible d’unir. Seulement, l’art doit ici être analysé en dehors du beau et du plaisir, qui est une perspective subjective, pour laisser place à la symbolique esthétique. En effet, l’art est un révélateur des conditions de la vie humaine car il constitue un des moyens qu’ont les êtres humains de communiquer entre eux.
Étudier les symboliques esthétiques permet donc de dégager la représentation d’une société. Ainsi, si l’art est un moyen de compréhension, la mode, par extension, l’est également.
La mode relève donc de l’art uniquement parce que les couturiers parviennent à la percevoir ainsi.
André Courrèges explique : « Un couturier doit arriver au bon moment, s’il fait son travail de psychologue. »
La compréhension est donc un élément fondamental dans le processus de création de la maison Courrèges.
Pour observer les moyens de cette compréhension, nous retracerons, à partir des médias féminins (ELLE, Dim, Dam Dom et Marie Claire) et à l’aide des communiqués de presse de la marque, l’ensemble des procédés, de connaissances et de règles de l’école du Bauhaus dans les produits de mode de la maison Courrèges. Pour cela, il faut se concentrer sur l’esthétique du produit de mode et s’intéresser à sa symbolique. D’abord, nous analyserons le chromatisme des modèles établi selon les principes d’harmonie des couleurs et de jeu des contrastes. Puis, nous observerons le graphisme du produit de la maison Courrèges qui se structure entre des représentations à la fois géométriques et d’abstraction.

Le chromatisme des modèles de la maison Courrèges

L’harmonie des couleurs dans la mode de la maison Courrèges

André Courrèges cherche à recréer l’harmonie des couleurs. Littéralement, l’harmonie désigne un accord, un équilibre, une symétrie des forces. Traiter de l’harmonie des couleurs c’est donc porter un jugement sur l’action simultanée de deux ou plusieurs couleurs. Pour choisir sa palette chromatique et trouver un état esthétique harmonieux, André Courrèges utilise les règles définies par le peintre Johannes Itten, professeur à l’école du Bauhaus entre 1919 et 1923. Pour comprendre ces règles chromatiques, l’école du Bauhaus part du principe qu’un public non-averti sur l’assemblage des couleurs trouvera harmonieux des couleurs qui ont un caractère analogue ou qui groupent diverses couleurs de mêmes valeurs.
L’institution a alors réalisé différentes expériences pour que l’œil humain trouve naturellement un équilibre esthétique, c’est la théorie de l’harmonie des couleurs. Les principes établis par l’école allemande servent donc de base, quasi-scientifique, au couturier-ingénieur qu’est André Courrèges.
Selon l’école du Bauhaus, il existe ainsi trois couleurs fondamentales (le rouge, le bleu et le jaune), trois couleurs complémentaires (le vert, l’orange et le violet) et deux non-couleurs (le noir et le blanc).
Pour que ses couleurs soient harmonieuses les unes par rapport aux autres, il faut que leur mélange donne du blanc. Le blanc réunit donc la totalité des couleurs.
Pour André Courrèges, le blanc occupe alors une place tout à fait centrale dans l’esthétique de sa marque. En février 1965, la journaliste Janie Bonheur rédige pour le mensuel Marie Claire un article sur la maison Courrèges et la définit comme suit : « Chez Courrèges tout est blanc : rideaux, coussins des chaises raides, tapis – d’un blanc empesé de couvent espagnol. C’est dans ces neiges éternelles que débouchent comme de tendres bolides les mannequins en bottes blanches (…) [André Courrèges] vit comme en rêve dans ce monde blanc. »

Le produit de la maison Courrèges, terrain de jeu des contrastes.

Dans l’esthétique de ses produits de mode, la maison Courrèges emploie un second principe établi par l’école du Bauhaus : le jeu des contrastes. Le contraste chromatique concerne deux couleurs qui, quand elles sont comparées l’une à côté de l’autre, présentent des intervalles sensibles.
Cette différence permet donc, par effet d’opposition, de faire ressortir des formes.
L’école du Bauhaus établi une large gamme de contraste, or André Courrèges s’emploie à en réaliser deux : le contraste clair-obscur et le contraste chaud-froid.
• Le contraste clair-obscur dans les produits de la maison Courrèges.
Le clair-obscur est un contraste polaire car il agit par opposition de pôles.
Selon l’école du Bauhaus, le blanc et le noir sont les plus forts moyens pour exprimer le contraste clair-obscur car l’échelle de la luminosité de ces deux non-couleurs est l’écart le plus grand que puisse réaliser une palette chromatique. Sur les 729 produits de mode de la maison Courrèges diffusés entre mars 1962 et août 1970 dans le magazine ELLE et dans l’émission Dim Dam Dom, 56% des modèles sont composés de blanc et 13% de noir.
Sur les 466 produits de mode blancs, 43% sont uniquement blancs et 21% présentent une association du blanc et du noir et, donc, d’un contraste clair-obscur.
Pour réaliser ce type de contraste, André Courrèges compose le blanc et le noir en des lignes épaisses et verticales.

Le contraste chaud-froid dans les produits de la maison Courrèges

Le contraste chaud-froid intervient quant à lui de manière plus subtile. Par définition, le contraste chaud-froid relève de la sensation tactile et physique. Selon l’école du Bauhaus le contraste chaud froid c’est la sensation de froid ou de chaud des couleurs qui peuvent évoluer de trois à quatre degrés suivant les chromatismes.
Le contraste chaud-froid le plus extrême est donc une gamme allant du bleu au vert puis du rouge à l’orange.
Sur les 729 produits de mode de la maison Courrèges diffusés entre mars 1962 et août 1970 dans le magazine ELLE et dans l’émission Dim Dam Dom, 19% de la palette chromatique permet de réaliser le contraste chaud-froid : 7% de bleu, 2% de vert, 4% de rouge, 6% d’orange.
Toutefois, l’école du Bauhaus définit que le gamme chromatique fondée sur le contraste chaud-froid n’est applicable que si le degré de clarté de toutes les couleurs est le même. André Courrèges s’est donc attaché à maintenir un degré de clarté semblable selon les chromatismes utilisés et privilégie toujours un fort taux de blanc, c’est-à-dire de lumière.

Le graphisme du produit de la maison Courrèges, entre géométrie et abstraction

Une mode géométrique. La symbolique des formes sur les vêtements de la maison Courrèges

Sur un plan purement chromatique, les produits de la maison Courrèges suivent rigoureusement les principes édictés par l’école du Bauhaus, or cette école de pensée considère également que les couleurs peuvent être traduites en figures : c’est la théorie de l’expression des couleurs. À l’image des trois couleurs fondamentales (le rouge, le bleu et le jaune), les figures possèdent leurs trois formes fondamentales : le carré, le triangle et le cercle.
André Courrèges conçoit ainsi son produit de mode à travers un prisme purement géométrique, rappelant par làmême l’importance de sa formation d’ingénieur à l’École des Ponts et Chaussées. Selon l’école
du Bauhaus chaque figure possède une valeur d’expression symbolique : « Le carré symbolise la matière au repos, le triangle rayonnant de tous côtés symbolise la pensée et le cercle symbolise l’esprit en perpétuelle activité.»
André Courrèges, qui privilégie la clarté, le lumineux et le mouvement, utilise les trois formes fondamentales établies par l’école du Bauhaus au service de sa propre philosophie.

La symbolique du cercle dans les produits de la maison Courrèges

Le cercle est symbole du ciel, d’un sentiment de détente, de mouvement perpétuel par lequel l’esprit se meut dans son unité.
Le cercle est une figure centrale pour André Courrèges car, symbolisant l’unité, elle est la traduction d’une solidarité et donc, d’une empathie chère à la marque. Le produit de la maison Courrèges cristallise ainsi une philosophie entre diversité et rassemblement, notions propres à l’essor d’une mondialisation de la culture qui tente alors de s’imposer.
La figure du cercle est au cœur de la réflexion et du processus de création d’André Courrèges. Comme le montre les modèles de robe en broderies cerclées de la photographie de Mac Cabe, le cercle peut composer l’ensemble d’un modèle.
Cependant cette conception n’est pas exclusive à quelques modèles ponctuels, le cercle fait en réalité partie intégrante de la représentation de la marque. Par exemple lorsqu’en 1970 André Courrèges charge Nelly Rodi de travailler sur le premier parfum de la maison, il lui conseille.

L’expressionnisme abstrait dans les produits de la maison Courrèges

Un second mouvement marque l’esthétique du produit de mode de la maison Courrèges : l’expressionnisme abstrait et, plus particulièrement, l’art de Barnett Newman. En 1948, le peintre américain Barnett Newman invente le zip, une ligne rayonnante aux bords tremblés qui traverse verticalement et vient scinder en deux lemonochrome de couleur sombre. Tout dépend donc du chromatisme principal : teinte, luminosité, emplacement, contexte, quantité et largeur.
Cette interprétation, André Courrèges le place à la fois dans le chromatisme et dans la matière de son produit. D’un côté, le chromatisme, nous l’avons vu, joue sur le contraste clair-obscur qui augmente l’effet de volume, accentue les mouvements et l’expression du corps.
D’un autre côté cette perspective de l’art, André Courrèges la rapplique dans sa conception de la matière textile. Régulièrement, dans ses constructions de robes, le couturier place un empiècement textile qu’il ajuste pour former une ligne, discrète, qui scinde le modèle en deux, à l’image du zip de Barnett Newman.

CONSTRUIRE LA MODE COURRÈGES

Les règles techniques de l’école du Bauhaus constituent pour André Courrèges les moyens de construire sa mode. Ce type de conception est alors tout à fait nouveau, aucun couturier n’avait encore décloisonné les domaines de la mode selon les principes établis par l’architecture ou le design moderne. Architecte-couturier, c’est au travers de cette philosophie des arts universels que André Courrèges définit et développe son produit et son image de marque tout en participant à son tour au mouvement, ouvrant la mode au monde et aux arts universels.
Pour comprendre comment les règles de simplicité, de minimalisme et de fonctionnalisme propres au Bauhaus se sont illustrées dans la mode de la maison Courrèges, il faut se pencher sur les modes de construction du bâti à la fois en termes de production et de représentation. Dans un premier temps, l’analyse matérielle d’une mini robe blanche de la maison Courrèges nous permettra d’observer le savoir-faire et les connaissances techniques employées dans la création du produit de mode. Nous distinguerons la composition et les principes de structure, puis l’assemblage et le bâti de la silhouette courrégienne. Dans un second temps, étudier deux collections iconiques de la maison Courrèges diffusée dans les magazines féminins (ELLE, Marie Claire) c’est pouvoir distinguer une représentation plus universelle de la mode de la marque, une mode qui s’inscrit dans son temps. Pour cela nous nous pencherons sur la collection Moon Girl 1965, puis sur la collection Couture Future 1967.

Zoom sur deux collections iconiques de la maison Courrèges

Courrèges à la conquête de l’espace. La ligne Moon Girl 1965

En février 1965, la maison Courrèges lance sa nouvelle collection Haute Couture intitulée Moon Girl.
Pour la première fois de son histoire, la marque emporte un franc succès dans les médias. En effet, l’impact relevé dans la presse mondiale est alors évalué à cinq milliards de Francs, soit près de sept milliards d’euros.
Pour le magazine Marie Claire, c’est un bouleversement :
« Après ‘l’Ouverture’, voici le ‘Choc’… Courrèges, ce n’est pas seulement un couturier, c’est un futuriste, un visionnaire, un architecte. »
Dans cette collection, André Courrèges a décidé de mettre en scène ses produits de mode autour du concept de tout ce qui constitue la modernité dans les années soixante. Le magazine ELLE écrit ainsi : « Courrèges, c’est le jamais vu. C’est l’avenir.
Celui qu’on ne peut pas classer, ni rejeter dans l’univers des réminiscences. »
Dans le récit de l’histoire de la maison Courrèges, cette unique collection de l’année 1965 est un moment décisif. C’est le premier succès.

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Table des matières
INTRODUCTION
PARTIE 1 – LE PRODUIT DE MODE. MISE EN ABYME DES CRÉATIONS DE LA MAISON COURRÈGES
DANS LE COURANT ARTISTIQUE DU BAUHAUS
CHAPITRE 1 : L’ART DE LA MODE SELON ANDRÉ COURRÈGES
I – Le chromatisme des créations de la maison Courrèges
L’harmonie des couleurs dans la mode de la maison Courrèges
Le produit de la maison Courrèges, terrain de jeu des contrastes
II – Le graphisme du produit de la maison Courrèges, entre abstraction et géométrie
Une mode géométrique. La symbolique des formes sur les vêtements de la maison Courrèges
L’influence de l’art abstrait dans les créations de la maison Courrèges
CHAPITRE 2 : CONSTRUIRE LA MODE COURRÈGES.
I – Savoir-faire et connaissance technique. La petite robe blanche de la maison Courrèges
Composition et structure du vêtement Courrèges
Construction de la silhouette Courrèges
II – Zoom sur deux collections iconiques de la maison Courrèges
Courrèges à la conquête de l’espace. La ligne Moon Girl 1965
La joie de vivre de la jeunesse. La ligne Couture Future 1967
PARTIE 2 – L’IMAGE DE MARQUE À L’HEURE DE LA CULTURE DE MASSE. LA COMMUNICATION DE LA MAISON COURRÈGES À TRAVERS LES MÉDIAS FRANÇAIS
CHAPITRE 3 : STRATÉGIE MARKETING DE LA MAISON COURRÈGES.
I – D’un atelier de couture parisien à la fondation de la marque Courrèges. La symbolique de l’espace
Courrèges, une maison de couture parisienne, 1961-1967
Développement du réseau de distribution de la marque Courrèges : l’usine de Pau, 1968
II – Quand la presse parle de la maison Courrèges. La symbolique lexicale
La construction d’un vocabulaire courrégien
L’influence des magazines féminins sur la communication de la maison Courrèges
CHAPITRE 4 : LA PROMOTION DE MODE COURRÉGIENNE
I – L’image de mode. La maison Courrèges dans les médias féminins
Représenter la Haute Couture de février 1962 à octobre 1965
Diffuser le prêt-à-porter de luxe de mars 1967 à août 1970
II – La mode au cinéma. La maison Courrèges sur grand écran Romy Schneider, une ambassadrice de marque
Le style Courrèges, une influence artistique et culturelle dans la création cinématographique des années soixante
PARTIE 3 – LA MODE COMME REFLET DE LA SOCIÉTÉ. LA MAISON COURRÈGES ENTRE
ÉVOLUTION, MUTATION ET RÉVOLUTION DANS LA FRANCE DES ANNÉES SOIXANTE
CHAPITRE 5 : EN QUOI LA MAISON COURRÈGES BOULEVERSE LE SYSTÈME DE LA MODE ?
I – La qualité pour le plus grand nombre. Quand la maison Courrèges lance son prêt-à-porter de luxe
Principes de la ligne Couture Future, 1965-1968
La revendication d’une nouvelle forme de consommation du luxe, 1967-1970
II – André Courrèges dans le choc des générations des grands créateurs
La maison Courrèges sur le podium de la Nouvelle Vague des maisons de couture
Le conservatisme de la Haute Couture face à la maison Courrèges.
CHAPITRE 6 : LA CRÉATION D’UNE NOUVELLE FÉMINITÉ. LES FEMMES COURRÈGES.
I – La maison Courrèges imagine les femmes des années 2000
La formation d’une identité courrégienne
Focus sur deux petites filles modèles d’André Courrèges : Jane Birkin et Françoise Hardy
II – La maison Courrèges et le renouvellement du rapport au corps féminin. Le dévoilement par le vêtement
André Courrèges, le représentant de la coupe mini dans la couture française
La maison Courrèges dans le processus de démocratisation du pantalon féminin
CONCLUSION
SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE

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