Le poème lyrique à l’air du numérique

Poésie numérique : Les nouveaux enjeux de la distribution à la réception

Le monde contemporain est aujourd’hui construit autour « du changement, de l’obsolescence, de la rapidité, de l’impermanence et de son caractère éphémère », comme le décrit Aaron Angello. Ces caractéristiques favorisent le désir constant d’immédiateté.
L’Homme n’a plus, et ne prend plus, le temps. L’art s’est alors adapté à ce nouvel aspect de la vie humaine et à ce nouvel environnement à caractère immédiat, tout en évoluant à travers les nouveaux médias. Cela a donc altéré son processus de création ainsi que celui de sa réception comme l’explique Kevin Stein: « The everywhereness of art, or what many consider to be artful, has altered both the creation and the reception of art. Immediacy is its characteristic notion (…) Immediacy is its primary agent. » (104). Ce que l’on définit comme artistique aujourd’hui ne l’était pas il y a une vingtaine d’années. La poésie ne détenait pas les mêmes caractéristiques que nous lui attribuons à ce jour. Dans l’imaginaire collectif, la poésie est pensée comme étant une forme de littérature complexe et difficile d’accès. On la définit comme n’étant pas un art populaire mais plutôt, comme un art élitaire. L’enseignement obligatoire de la poésie a même été retiré du diplôme « General Certificate of Secondary Education » du cycle secondaire dans les pays du Royaume-Uni pour l’année 2021. Pour cause : la difficulté qu’ont les élèves à comprendre et à étudier la poésie: « This year poetry has been dropped – English-exam regulator Ofqual announced last week that 2021’s GCSE English literature students will be given the option to drop poetry completely due to “difficulties for students in trying to get to grips with complex literary texts remotely » (Morris). Cependant, l’arrivée de la poésie numérique a redéfini l’art poétique en le rendant plus accessible à un plus grand nombre. Rupi Kaur fait partie de ces auteurs qui ont contribué aux changements et à l’évolution de la poésie autant dans sa création, dans son lyrisme, dans sa diffusion que dans sa réception. La poésie numérique apporte un renouveau dans le domaine de la poésie. En revanche, sa facilité d’accès et de diffusion hérisse le poil de certains qui remettent en cause la légitimité de ce genre poétique. En effet, le concept de l’amateurisme est au cœur de la poésie numérique. L’Internet et les réseaux sociaux sont accessibles à presque tout le monde. Cela donne donc la possibilité à n’importe qui d’écrire ou de lire des poèmes sur les réseaux sociaux. Cependant, cette idée de la poésie faite par et pour tous est loin d’être inédite. Comme Olivier Belin développe dans son article intitulé « Vers une poésie commune ? Les poètes amateurs de Twitter, Instagram et Wattpad », ce concept de l’amateurisme dans la poésie existait bien avant son apparition sur internet. Telle est la déclaration de Lautréamont en 1870 : « La poésie doit être faite par tous » […], et reprise par les surréalistes, les communistes, les Oulipiens ou les situationnistes comme devise d’une poésie collective, impersonnelle et démocratique.» (Belin 58). Nous pouvons remarquer que Kaur reprend ces concepts de collectivité, d’impersonnalité et de démocratie dans ses poèmes. En réalité, cette poésie « appartenant au peuple » n’est pas si nouvelle puisque dès la fin du XVIII elle commence à faire son apparition. Dans Lyrical Ballads de William Wordsworth publié en 1798, on retrouve un lyrisme proche du « langage des hommes », comme l’explique Peter Miller dans son article « William Wordsworth and the Invention of Culture » : « Attending to this structural aspect of Wordsworth’s anthropological mode productively qualifies his famous claim in the 1802 « Preface » that his poetry reflects « the real language of men » . Depuis, plusieurs traditions poétiques se basent sur un langage vernaculaire. Lautréamont et Wordsworth mentionnés précédemment en font partie, mais on peut aussi parler de la poésie de Dante, celle des Romantiques, des Modernistes, et bien d’autres encore. Par conséquent, à travers les réseaux sociaux, la poésie numérique peut à son tour être considérée comme une « littérature du peuple », par sa forme courte, sa capacité à donner la parole à toutes personnes qu’importe son sexe et sa classe sociale ainsi que sa facilité à être crée dans n’importe quel environnement, comme l’explique la féministe, théoriste et poète contemporaine Audre Lorde :
Of all the art forms, poetry is the most economical. it is the one which is the most secret, which requires the least physical labor, the least material, and the one which can be done between shifts, in the hospital pantry, on the subway, and on scraps of surplus paper. […] As we reclaim our literature, poetry has been the major voice of poor, working class, and Colored women.
Il est alors évident que la technologie numérique, ce nouveau médium de l’art et de la poésie, a permis de faire émerger, non seulement un nouveau dispositif de diffusion, mais aussi une redéfinition même de l’écriture pour reprendre les mots exacts du chercheur Glazier Los Pequeno : « Such materials not only make multiple possible forms of writing but also, in the digital medium, contribute to a re-definition of writing itself » (1).
Ce sont donc ces nouveaux enjeux qu’apporte le numérique à la poésie contemporaine que nous allons analyser dans cette première partie à travers L’œuvre de la poétesse Rupi Kaur.

Le poème lyrique à l’air du numérique

Rachel Grate, qui fut l’une des premières journalistes à interviewer Kaur, débute son article en expliquant que si nous avons des mauvais souvenirs des poèmes étudiés à l’école, la poésie de Rupi Kaur n’y ressemble en aucun point. Elle décrit la plume de Kaur comme étant simple et accessible au lecteur grâce à sa référentialité, car ses poèmes sont enracinés dans les expériences quotidiennes de jeunes femmes : « If you have bad memories of epic poems you were forced to analyze back in school, fear not. Rupi’s poetry is simple, relatable, gorgeous, and grounded in the everyday experiences of young women article » (Grate) . Cette simplicité, son accessibilité, ainsi que sa capacité à partager ses expériences de jeune femme de couleur dans un pays aux valeurs occidentales tel que le Canada, sont les caractéristiques majeures de son style d’écriture. Outre cela, Rebecca Szkutak, une autre journaliste ayant interviewé Kaur, définit ses poèmes comme étant empreints d’un style minimaliste . Ce concept minimaliste avec lequel Szkutak décrit les poèmes de Kaur, provient de la poésie contemporaine, mais pas uniquement. Ce genre poétique dit « minimaliste » est apparu bien avant le XIème siècle. Jeremy Noel-Todd précise dans son article que cette simplification de la poésie faite par Kaur est typique de la période Romantique : « These poems are different because they give a message in very simple language. Although, Wordsworth said that Romantic poetry was in simple language, these Instapoems come even closer to the language of the common man, » (Noel-Tod) . Au début du XXème siècle, différents types de poésies comportant une forme de réduction langagière et prosodiques comme le dadaïsme, le lettrisme, les imagistes ou encore les vorticistes apparaissent. Au XXème siècle, ce genre poétique, dit minimaliste mentionné plus haut par la journaliste Szkutak, divise les académiques entre eux. Jan Baetens, qui a écrit un livre intitulé: Pour en finir avec la poésie minimaliste, s’appuie sur huit auteurs « qu’aucune école, aucun mouvement ne réunit : Pierre Alferi, Frédéric Boyer, Vincent Tholomé, Virginie Lalucq, Stéphane Bouquet, Philippe Beck, Sophie Loizeau et Jean-Christophe Cambier » (Wourm 171), et il définit cette poésie « dite minimaliste » de la manière suivante: « En soi, une manière d’écrire sobre, sans graisse, fonctionnelle, directe et une poésie de type less is more ont des mérites incontestables » (Baetens 7). Cette définition correspond parfaitement à la plupart des poèmes de Kaur qui ont la réputation d’être directs, abordables et courts. Certains se résument même à une unique phrase. Par exemple, dans le dernier recueil de Kaur, Home Body, nous pouvons lire : « you can’t quiet a woman who was born muzzled ». À la différence de la plupart des poèmes de Kaur, celui-ci n’est pas accompagné d’illustrations, il repose sur une simple page blanche avec ces quelques mots inscrits. L’effet désiré est de ressentir la puissance d’une seule et même phrase qui, dans ce cas-là, décrit la situation de certaines femmes rendues soumises. Ce type de poésie infiniment brève ne provient pas uniquement des réseaux sociaux. On peut mentionner par exemple le Haïku qui est un genre poétique appartenant à la tradition japonaise du XIXème siècle et se résumant à sa forme courte en dixsept syllabes. Cette forme de poésie japonaise a de nombreuses similarités avec la poésie numérique, notamment par sa structure, mais également par sa création en communauté, sa facilité de compréhension et d’accessibilité, puis sa faculté à convoquer la sensibilité de chacun . Dans le même registre, la poésie de l’auteur italien Dante Alighieri, s’inscrit dans un langage vernaculaire dès le XIIIème siècle. À l’époque, Dante développe un nouveau style d’écriture qui s’établit sous un langage vulgaire en abordant des thèmes comme l’amour, se rapprochant du genre lyrique. Enrico Malato écrit dans son livre intitulé Dante dédié au poète:
La Vie nouvelle marque un moment de maturation et un tournant dans l’expérience poétique de Dante, sans doute l’aboutissement d’un parcours “traditionnel”, dominé par les canons de l’idéologie courtoise qui, pendant près de deux cents ans, a influencé la poésie en langue vulgaire, en Provence et en Italie. […] Composer des poèmes en langue vulgaire signifiait alors essentiellement écrire des poèmes d’amour. (Malato74-76)

The distillation would intoxicate me also, but I shall not let it

Dans son argumentation, Stein fait la distinction entre deux genres de poètes : ceux qui expérimentent l’art avec « leur tête » et ceux qui la vivent avec « leur sang », c’est-à-dire, avec passion : « […] writers who experience primarily with the head and those who experience with the blood » (Stein 5). Beaucoup de critiques et d’auteurs pensent que ces deux façons d’écrire et d’expérimenter la poésie ne peuvent se mêler les unes aux autres. Cependant, la poète et théoriste Audre Lorde, dans son livre Sister Outsider, refuse cette idée. Elle explique que cette division qui règne entre les émotions et la théorie, l’objectivité et la subjectivité, la tête et l’esprit, n’est que le fruit d’un patriarcat occidental blanc qui nous pousse à croire qu’il existe une différence entre ce que l’on ressent et ce que l’on pense, « entre la poésie et la théorie » : We have been told that poetry expresses what we feel, and theory states what we know; that the poet creates out of the heat of the moment, while the theorist’s mode is, of necessity, cool and reasoned; that one is art and therefore experienced “subjectively”, and the other is scholarship, held accountable in the “objective” world of ideas. We have been told that poetry has a soul and theory has a mind and that we have to choose between them.The white western patriarchal ordering of things requires that we believe there is an inherent conflict between what we feel and what we think- between poetry and theory.
On retrouvait déjà cette façon de concevoir la poésie, comme expression des émotions humaines et de la théorie, dans les poèmes de Wordsworth : « Poetry for Wordsworth must be, most basically, interesting, by virtue of its closeness to authentic human feeling, whereas meter functions as a final touch, an ornament « superadded » to enhance pleasure and memory. » (84) . Kaur, qui est très inspirée par Audre Lorde36 , valide ses propos lorsque celle-ci réfute qu’il existe un schisme entre le monde de la théorie et celui des émotions. À travers ses poèmes, on retrouve une réelle protestation contre les injustices raciales et sociales, ainsi qu’une glorification des femmes de couleur, de l’utilisation de concepts philosophiques, tout en prônant la subjectivité et la passion. Plusieurs critiques reconnaissent la faculté de Kaur à utiliser son expérience personnelle pour écrire. Il est évident que Kaur utilise l’art comme un moyen cathartique, si l’on croit à ses déclarations : « Writing is cathartic » (McDermott 2020) , puis, dans la même interview, elle compare l’action d’écrire comme une sorte de thérapie : « It’s therapy, a way to process things » (2020) . En effet, si Kaur aborde les thématiques du viol, de la rupture, de l’amour ou encore de l’immigration, toutes ses connaissances sur ces sujets proviennent d’expériences personnelles. Son engagement double, émotionnel et intellectuel, participe au but premier de la poésie qui est d’enseigner et de divertir en restant proche de la réalité, comme l’explique cette citation d’Horace dans Ars Poetica : « The aim of the poet is to inform or delight, or to combine together, in what he says, both pleasure and applicability to life. […] Fiction invented in order to please should remain close to reality .» (Horace).
De ce fait, par l’application des propos d’Horace et par l’utilisation des réseaux sociaux comme médium pour l’art, les poètes semblent avoir mis fin à la dictature patriarcale de l’homme blanc sur la poésie : « Thanks to social media we don’t rely on a critical interpretation of poetry to tell us what’s good any more,” McCabe says. “It’s the end of centuries of white-male dominated verse – and that’s a real breakthrough. » (Grate).
Il est également intéressant d’analyser le processus d’écriture utilisé par Kaur. On remarque que durant la création poétique, Kaur semble être à l’écoute de ses émotions et elle laisse une grande place à son intuition. Cette constatation se justifie par son besoin d’écouter de la musique, la musique étant un facteur d’émotionnalité : « Kaur: […] I have my writing music when I’m writing. I can only listen to instrumental […] I need to project myself onto this rather than this thing projecting onto me but to get into the mood and emotion of writing » , ainsi que sa routine de création où elle débute ses journées par quinze à vingt minute d’écriture intuitive: […] starting each day with 15 to 20 minutes of « free writing » (McDermott).
Toutes ces affirmations prouvent à quel point le numérique a changé le processus de création ainsi que le lyrisme même de la poésie. Tous ces changements de rituel créatif, d’écriture et de lyrisme porte à croire que ce n’est pas la poésie elle-même qui a permis cette évolution mais bien son médium, le numérique. Comme l’explique Los Pequeno, le poète pense à travers le poème, c’est-à-dire à travers son support. Le numérique n’est donc pas une « extension de l’imprimé poétique » mais le fruit d’une nouvelle méthode de pensée et d’un nouveau genre poétique qui résulte du médium même.

Identité auctoriale et réception numérique

L’œuvre de Kaur rend manifeste l’évolution qui touche aux figures du lyrique, la représentation de l’intime ainsi que celui du contenant, du support de diffusion. Cependant, il reste encore deux éléments significatifs dans la réalisation poétique qui ont subi une métamorphose dû au nouveau contexte numérique : celui du statut de l’auteur et du lectorat.
Tout d’abord, il est important de définir l’actuel statut d’auteure de Rupi Kaur, puis dans un deuxième temps, celui de son lectorat.
Il est évident que l’identité auctoriale est bien différente de ce qu’elle a pu être avant l’apparition de l’Internet et des réseaux sociaux. En effet, le poète est souvent considéré comme un artiste de l’ombre. Pour cause : la publication papier, la possibilité d’écrire sous un pseudonyme et la capacité à garder secrète sa vie privée. Aujourd’hui, ces caractéristiques ne sont plus autant valables qu’avant l’apparition du numérique dans la société. L’identité privée rencontre des limites dues à la suractivité de l’utilisation des réseaux sociaux. Il est très compliqué en tant qu’individu de garder une vie privée, et en tant que personnage publique, cela devient presque impossible. Alors, la question de l’image de l’auteur est apparue comme un nouveau vecteur artistique à prendre en compte lorsqu’un poète, ou un auteur de façon plus générale, décide de publier son art sur les réseaux sociaux, notamment sur celui d’Instagram où la sphère du visuel règne. Par conséquent, l’image auctoriale a une place prépondérante dans le contexte poétique et numérique. Comme l’explique Belin, l’auteur se retrouve confronté à de nouveaux enjeux dû à ses nouvelles fonctions autour de son contenu numérique, excluant le domaine de la poésie :
Tout en travaillant l’image du poème, Instagram permet aussi de mettre en scène l’image du poète et de créer un ethos auctorial où la poésie participe d’une plus large activité créatrice comprenant l’écriture, la lecture, la photographie, les arts plastiques, la mode… Dans l’univers visuel d’Instagram, être poète est souvent l’une des facettes d’une personnalité qui a l’œil : l’œil de celui ou celle qui pose un regard neuf sur le quotidien ou sur des lieux communs (l’amour, le doute, la quête de soi, le regard des autres…), que ce soit par l’écriture ou par d’autres moyens. C’est pourquoi les comptes des instapoètes, sans se limiter à la diffusion de poèmes, pratiquent volontiers une synthèse qui alterne la publication de textes, de dessins, de photos ou de selfies. (61-62) Belin atteste l’existence d’une pluralité des disciplines qui anime la vie de l’auteur. Sur sa page Instagram, Kaur publie un contenu varié qui participe à la construction de son image auctoriale tout en justifiant, d’une certaine façon, son contenu poétique. En s’appuyant sur la publication d’images, de textes, de vidéos ou encore de partages de pétitions, Kaur aspire à créer une harmonie à travers ses différents contenus et ses idéaux. De ce fait, elle construit un personnage loin de l’anonymat. Cette identité de personnage public dispose d’autant d’avantages que d’inconvénients. Premièrement, d’une façon bénéfique, cela permet de donner un visage à l’auteure et de créer une sorte d’attachement, voire d’affection du lectorat. Dans cette ère du visuel et de l’esthétique, le fait de pouvoir voir l’autrice comble ce besoin constant de visualiser ce qui nous entoure. À travers son style vestimentaire et la photographie ou même le « selfie », Kaur s’engage à nourrir ce besoin exacerbé par les réseaux sociaux qui provient de ce « tournant visuel » dont parle Mitchell . Deuxièmement, grâce à cette image, la proximité avec le lectorat atteint son apogée et cela forge l’idée d’une communauté, ainsi que l’interaction et l’interactivité avec cette même communauté. Par exemple, Kaur propose divers ateliers d’écriture et des « open mic », où elle donne la possibilité à ses abonnés de lire leurs poèmes en direct sur son compte Instagram. À nouveau, on retrouve ici une redéfinition du concept de l’écriture ainsi que de celui de son apprentissage qui fut longtemps réservé au domaine académique. Kaur, la poétesse, se place en “professeure” face à ses lecteurs et quitte le domaine de l’amateurisme par la même occasion. Belin développe cette idée dans son article, expliquant que ces caractéristiques permettent de briser l’idée d’un quelconque amateurisme :
La plupart des poètes actifs sur Twitter, Instagram ou Wattpad, en effet, ne cultivent guère l’impersonnalité, l’anonymat ou la banalité comme peut le faire une part de la poésie moderne et contemporaine, mais intègrent délibérément la pratique poétique à la constitution d’espaces de collégialité et de convivialité, ce qui redessine les contours d’une poésie communicative et transitive, à la fois publique et intime, lyrique et ludique. […] À ce degré de sophistication, la mise en scène de la figure auctoriale est sans doute le signe que l’instapoésie quitte le domaine de l’amateurisme pour signaler l’émergence d’auteurs susceptibles d’investir le champ littéraire, et dont la légitimité est souvent actée par la publication d’un recueil.

Performance et Persona

“[about contemporary poetry] these poems produce their meanings across networks of readers, performance, intertexts, and visual presentation, meanings that are not usually locatable in a singular, solitary encounter between one printed manifestation of the text and one sensitive reader.” (Middleton 12)
Comme l’explique Peter Middleton dans son livre Distant Reading, Performance, Readership and Consumption in Contemporary Poetry, le poème contemporain dispose de plusieurs cordes à son arc telle que la performance orale, le document écrit, le support visuel via les réseaux sociaux, ainsi que la publication papier traditionnelle. Le point commun entre ces différents médiums est la transmission artistique. Chacun de ces médiums permet de communiquer, et donc de diffuser le même poème de façon multiple. Le poème écrit n’est plus « une entité à lui seul », comme l’explique Middleton, mais il fait écho à plusieurs moyens qui possèdent chacun leurs caractéristiques de diffusion tout en préservant le sens originel du poème. Cependant, ces différents types de performances d’un même poème ajoutent du sens et lui permettent d’avoir une existence plurielle. Comme expliqué précédemment, cette harmonie des médias s’appelle l’intermédialité. Malgré le fait que chacun dispose de ses propres attraits de diffusion, ils ne peuvent procéder l’un sans l’autre, car tous apportent une signification supplémentaire au poème. Charles Bernstein développe cette idée dans son livre Close listening : Poetry and the Performed Word : A poem understood as a performative event and not merely as a textual entity refuses the originality of the written document in favor of “the plural event” of the work (…). The poem, viewed in terms of its multiple performances, or mutual intertranslability, has a fundamentally plural existence. (Bernstein 9)
L’un des premiers médiums à avoir donné à l’humain la possibilité de communiquer ses capacités artistiques est, bien-sûr, le langage. Comme nous le rappelle Peter Middleton, la parole est elle même une technologie, un moyen unique pour transmettre et enseigner : « Language itself, speech itself, is a technology, a tool, that, from the first cultures to the first responses to the cry of a baby, allows us to make our way on the earth by making a world of it » (Middleton 21). La lecture orale de poèmes est une pratique ancienne que l’on retrouve dans presque toutes les civilisations du monde . Comme la technologie numérique, elle détient cette capacité d’interaction immédiate avec l’autre. La performance orale est un acte individuel fait par l’auteur (ou celui qui lit, qui peut ne pas être l’auteur), mais également un acte collectif par son transfert et sa capacité d’interagir directement avec les récepteurs. Car la performance orale, comme tout autres médiums, a pour but, rappelons-le, de communiquer et de transmettre à autrui. Elle ne peut alors, à l’inverse de la création écrite, être considérée comme un acte solitaire. Le sens du partage est au cœur de ses intentions. L’auteur crée pour le récepteur et, pour citer Charles Bernstein, à l’inverse de la production écrite, chaque performance orale est unique : « From an oral point of view each performance is original » (Bernstein 10). La performance orale dispose de deux aspects distincts qui sont, premièrement, la performativité de l’identité de l’auteur et de la figure auctoriale, notamment par l’usage de la voix, la gestuelle, ou plus généralement par la théâtralité de la performance de l’orateur. Comme l’explique Hélène Aji dans son article « Discours poétique et poétique du discours » :
La preuve en est que ses poèmes contestent toute définition normative de la poésie : ils sont des « sortes de proses orales » pour Roubaud, mais avant tout ils caractérisent une évolution cruciale du mode poétique qui correspond à une revalorisation de la voix comme véhicule premier du poème, du poème comme acte de communication et de la poésie comme discours à visée performative.

Performativité du “I” et du collectif

Conséquemment, la problématique qui domine la sphère de la performance de façon générale est celle de la performativité de l’être. Cela est encore plus d’actualité dans le contexte du numérique où la notion d’identité est définie par le besoin de représentation et de reconnaissance qui se sont multipliés depuis l’apparition des réseaux sociaux. Comme nous l’avons suggéré, Kaur performe la figure auctoriale, que ce soit à travers l’Internet par l’usage de l’affirmation de son identité d’auteure sur les plateformes numériques ou sur scène lorsqu’elle performe ses poèmes en tant qu’auteure. La performance de la figure auctoriale est donc une caractéristique principale à la performance poétique. De plus, il est également démontré qu’aujourd’hui la frontière entre identité public et privé est presque inexistante. En effet, le lyrisme de Kaur porte sur ses propres expériences. En utilisant le pronom « I » dans la plupart de ses poèmes, elle affirme dans un sens sa propre identité et approuve le lien qui l’unit avec ses propres mots, brisant les barrières invisibles entre performance d’auteure et performance subjective. La chercheuse Sarah Dowling explique dans son livre Translingual Poetics Writing personhood under settler colonialism que le poème est souvent l’expression de la subjectivité et de l’expérience personnelle de l’auteur : « Poetry (…) is the cultural product most closely associated with personal expression and with the articulation of personhood itself. (…) poems are often understood as exteriorizations off their writer-speakers’ inner voices » (12). On peut également citer McLuhan qui avance que tous types de performances est une extension de soi : « The personal and social consequences of any medium – that is, of any extension of ourselves – result from the scale that is introduced into our affairs by each extension of ourselves, or by any new technology’ Marshall McLuhan » (Los Pequeno 54). Kaur elle-même valide les propos de McLuhan lorsqu’elle prononce les mots suivants durant l’une de ses performances orales : “So naturally, writing became like a limb. It became an extension of my being” . De plus, l’utilisation du numérique semble renforcer la subjectivité. Cependant, comme l’explique Lisa Nakamura dans son article : « According to Lev Manovich’s provocative “myth of interactivity,” “interactive media ask us to identify with someone else’s mental structure. » (Nakamura 646). Lev Manovich insiste sur l’illusion de la subjectivité sur l’espace numérique qui dirige et commande la pensée des utilisateurs en les “obligeant” à lire et à réfléchir à ce dont ils ont sous les yeux uniquement. D’une certaine manière, cela limite la liberté du lecteur et lui impose des thématiques et des méthodes de pensée spécifiques. Toutefois, l’acte de subjectivité est un fait avéré qui s’exprime à travers son utilisation du « I » ainsi que l’ancrage dans le temps présent qui signifie deux moments de conscience : celui de l’action et celui du moment où le poète prend conscience d’avoir agi : « In such poems the present tense is in part a past tense, a means of providing a temporal separation from two moments of consciousness, the moment of acting and the moment of becoming conscious of having acted. ».

Féminisme Transnational : De l’abolition des frontières terrestres, raciales, sociales à celles des réseaux sociaux

Rupi Kaur est de toute évidence une poète que l’on pourrait qualifier d’engagée. Son engagement politique et social se perçoit dans ses poèmes mais également sur son compte Instagram. Ses publications, ses « story Instagram », ou encore ses « live Instagram » portent régulièrement sur un sujet de société qu’elle souhaite mettre en avant et défendre. Par l’intermédiaire de la poésie, Kaur aborde le racisme, le sexisme ou encore des sujets politiques plus pointus, comme la farmer protest en Inde . Grâce à sa volonté de mettre en avant ces problématiques, Kaur réussit à sensibiliser ses followers qui sont parfois jeunes et non informés sur de tels sujets. De plus, on compte parmi les utilisateurs qui suivent le compte Instagram de Kaur, une grande majorité de femmes. Évidemment, la plupart des thématiques abordées par la poétesse sont en rapport avec le corps féminin, les difficultés que rencontrent les femmes dans leur vie, ou encore la sororité. Comme nous l’avons suggéré dans la première partie de ce mémoire, Kaur a rassemblé autour d’elle une réelle communauté, majoritairement faite de femmes, qui participe à l’éloge du corps féminin et à l’existence d’une sororité nouvelle. De ce fait, cet engouement féminin sur les réseaux sociaux semble avoir créé un tout nouveau genre de féminisme. C’est dans son article « The Technopo(e)litics of Rupi Kaur: (de)Colonial AestheTics and Spatial Narrations in the DigiFemme Age » que Sasha Kruger suggère un lien, sans le développer tout du moins, entre le féminisme transnational et les poèmes de Rupi Kaur. Kruger introduit la définition du chercheur Breny Mendoza pour étayer son argument et définir ce qu’elle nomme « féminisme transnational ».

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Table des matières

Introduction 
I/ Poésie Numérique : Les nouveaux enjeux de distribution à la réception 
1.1 Le poème lyrique à l’air du numérique
1.2 Dispositif de diffusion : Médium et intermédialité
1.3 Identité auctoriale et réception numérique
II/ Performance et Persona 
2.1 La performance numérique
2.2 De lecture orale de poésie à performance « aurale »
2.3 Performativité du « I » et du collectif
III/ Féminisme Transnational : De l’abolition ds frontières terrestres, raciales, sociales à celles des réseaux sociaux
3.1 Métaphore de la colonisation des terres à celle des corps féminins : « Corps maison », érotisme et violence
3.2 Le féminisme transnational et la binarité des cultures
3.3 Du transnational au translinguisme : Les limites chez Kaur
Conclusion 
Bibliographie 

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