Le langage d’oscillations dans l’Évangile selon Marc

Un point de départ intuitif

Notre travail se fonde sur une intuition semblable à celle que décrit Marguerite Harl lorsqu’elle perçoit un « langage de l’expérience religieuse » dans les œuvres de Clément d’Alexandrie, Origène, Basile de Césarée et Grégoire de Nysse . « En lisant et en relisant » l’Évangile selon Marc, la Lettre apocryphe de Jacques et les Stromates de Clément d’Alexandrie, il nous est « arrivé d’entendre » des sons communs, de « deviner, dans leurs mots et leurs phrases », un fonctionnement semblable . Par-delà les différences qui existent entre ces trois textes, l’horizon que nous nous sommes fixé est l’identification d’un tel fonctionnement.

Quatre points communs nous ont conduit à rapprocher ces trois œuvres.

Premièrement, les trois textes comportent chacun l’image de la semence et, plus généralement, des images végétales .

« Écoutez. Voici que le semeur (ὁ σπείρων) sortit semer (σπεῖραι). Et il arriva lors des semailles (ἐν τῷ σπείρειν) qu’une partie tomba le long du chemin » (Évangile selon Marc 4, 3-4 ) « Le Verbe en effet est semblable à un grain (bl-bile) de froment. Celui-ci, lorsque quelqu’un l’a semé (`ite), il a cru en lui » (Lettre apocryphe de Jacques p. 8, 16-18 ) « Il [Salomon] veut dire [en Proverbes 2, 1, que Clément vient de citer] que la parole semée (σπειρόμενος) est cachée comme dans la terre dans l’âme de celui qui apprend » (Stromates I, 1, 1, 3).

Deuxièmement, tous trois font explicitement référence à des paroles autres, qu’il s’agisse d’écrits ou de traditions orales. Ces références sont nettement caractérisées comme telles. Ainsi, l’Évangile selon Marc commence par une référence au livre d’Isaïe : Καθὼς γέγραπται ἐν τῷ Ἠσαΐᾳ τῷ προφήτῃ « Comme il est écrit dans le prophète Isaïe». De même, les premières pages des Stromates comportent trois citations des Proverbes, identifiées comme telles par une référence à Salomon, avant la première d’entre elles : Λέγει γοῦν ὁ Σολομών « Et Salomon dit »).

On a également souligné depuis longtemps la présence de très nombreuses références aux auteurs de culture grecque dans l’œuvre de Clément . Mentionnons la première d’entre elles à être explicitée par l’auteur :

« Et dans les Lois, Platon, qui a philosophé à partir des Hébreux (ἐν γοῦν τοῖς Νόμοις ὁ ἐξ Ἑβραίων φιλόσοφος Πλάτων), interdit aux cultivateurs d’irriguer et de capter de l’eau à partir du terrain d’autres personnes, à moins d’avoir d’abord creusé chez eux jusqu’à avoir constaté que la couche de terre appelée “vierge” était sans eau . »

Quant à la Lettre apocryphe de Jacques, elle comprend une liste de titres de paraboles, cités par Jésus :

« Car après la souffrance, vous m’avez obligé à rester auprès de vous encore dix-huit jours à cause des paraboles. C’était suffisant pour des hommes d’entendre l’enseignement et ils ont compris “Les bergers”, “La semence”, “La construction”, “Les lampes des jeunes filles”, “Le salaire des travailleurs”, “Les didrachmes” et “La femme” . »

Le lien de ces titres avec des versions écrites des paraboles attribuées à Jésus, voire avec les versions qui nous ont été transmises par les évangiles canoniques, fait toujours l’objet de débats . Cette question est secondaire par rapport à notre perspective : que l’auteur de la Lettre fasse référence, par cette liste, à des paraboles ayant circulé par écrit ou par oral, voire que ces paraboles n’existent que dans son imagination, ce qui nous importe est que ces titres constituent, comme ce qu’on trouve dans l’Évangile selon Marc et dans les Stromates, des références explicites à des paroles vues comme antérieures à l’œuvre.

Un troisième point commun entre les trois textes est le fait que chacun soit présenté comme la mise par écrit de paroles orales. Bien que l’auteur de l’Évangile selon Marc n’affirme pas mettre par écrit les paroles de Jésus, son œuvre présente plusieurs discours attribués à ce personnage. Ce rapport avec des paroles orales est explicite dans la Lettre apocryphe de Jacques et dans les Stromates :

« Cette entreprise n’est pas un écrit (γραφή) arrangé pour l’ostentation, mais elle est pour moi un trésor des notes pour la vieillesse, un remède contre l’oubli, une image et une ombre sans artifice de ces propos visibles et vivants que j’ai été jugé digne d’entendre (ἐπακούω), et de ces hommes bienheureux et vraiment dignes du logos.»« Puisque tu m’as demandé de t’envoyer un apocryphe qui m’a été révélé, [ainsi] qu’à Pierre, par le Seigneur, je ne t’ai pas repoussé ni détourné des paroles (4e`e), mais [je l’ai] écrit (sa6) en lettres (s6eei) hébraïques » .

Enfin, l’Évangile selon Marc, la Lettre apocryphe de Jacques et les Stromates de Clément d’Alexandrie comportent chacun une manière de parler ou d’écrire présentée comme difficile à saisir. Dans l’Évangile, certains disciples ne saisissent pas les paraboles de Jésus : « Et quand il fut avec eux seuls, ceux qui l’entouraient avec les douze l’interrogeaient sur les paraboles. […] Et il leur dit : “Vous ne savez pas cette parabole ? Et toutes les paraboles, comment les connaîtrez-vous ?” » .

Dans la Lettre, Pierre exprime son désarroi devant les propos selon lui contradictoires du « Seigneur » : « Tantôt tu nous exhortes à entrer dans le règne des cieux, tantôt aussi tu nous rejettes, Seigneur. Tantôt tu nous persuades et tu nous attires dans la foi et tu nous promets la vie, tantôt tu nous repousses hors du règne des cieux. » .

Le langage d’oscillations : outils conceptuels et définition

Outre la méthode philologique, que nous venons de mentionner, deux ensembles de concepts, issus respectivement de la théorie littéraire et de la philosophie du langage, nous ont aidé à construire la matrice permettant de rendre compte du fonctionnement commun à l’Évangile selon Marc, à la Lettre apocryphe de Jacques et aux Stromates de Clément. Nous présenterons successivement ces deux ensembles de concepts, avant de définir leur rôle par rapport à la matrice de notre corpus, matrice que nous caractérisons comme le langage d’oscillations.

Les « self-consuming artifacts » de Stanley Fish

La définition des « self-consuming artifacts »

La première distinction est établie par Stanley Fish à propos de la littérature du XVIIe siècle dans Self-Consuming Artifacts. The Experience of Seventeenth-Century Literature. Le chercheur la formule d’abord comme « l’opposition de deux sortes de présentation littéraire », une présentation « rhétorique » et une présentation « dialectique » , avant de l’élaborer comme une opposition entre « self-satisfying » et « self-consuming artifacts » , « artefacts se suffisant à eux-mêmes » et « artefacts se consommant (ou se consumant ) eux-mêmes ». Alors que les « artefacts se suffisant à eux-mêmes » désignent des œuvres qui mettent en place une syntaxe et une argumentation qui ne surprennent pas les lecteurs, les « artefacts se consommant euxmêmes » sont, selon Stanley Fish, des textes qui, tout en ayant recours aux règles traditionnelles de la syntaxe et de l’argumentation, « subvertissent [c]es structures rationnelles et discursives », en utilisant « un ensemble commun d’outils stylistiques et rhétoriques » qui s’opposent au « mouvement (linéaire) vers l’avant de la syntaxe », et plus généralement à une « structure […] logique et argumentative» ; autrement dit, des textes qui présentent une syntaxe elle-même « self-consuming ». Par de tels moyens, la structure d’une œuvre « se consommant (ou se consumant) elle-même » est « déconstruite » : un tel texte est « le moyen de son propre abandon  ».

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Table des matières

Introduction
1. Un point de départ intuitif
2. Le refus du comparatisme « positiviste »
3. Pour une « poétique […] comparatiste »
4. Le langage d’oscillations : outils conceptuels et définition
A. Les « self-consuming artifacts » de Stanley Fish
a. La définition des « self-consuming artifacts »
b. Les oscillations entre self-satisfying et self-consuming artifacts
B. Montrer chez Ludwig Wittgenstein
a. Dire et montrer
b. Réalité, mondes possibles et mondes textuels
c. La monstration comme monstration du langage et monstration au-delà du langage
d. Le Tractatus de Wittgenstein comme élément de comparaison
C. Utilisation de ces outils conceptuels
a. Une double dynamique
b. Une simultanéité des contraires
5. Objectifs
6. Plan
7. Textes utilisés et traductions
8. Présupposés
9. Texte, lecteur, auteur et monde
A. La réalité du texte : un objet mental
B. L’espace du texte : un espace mixte
C. Le texte et le lecteur : entre assimilation et distinction. Du livre comme objet technique
D. Le texte et ses auteurs : entre retour à l’indifférenciation et émergence du nouveau. Le révélateur de Jabberwocky
E. Du texte au monde
10. Terminologie
Première partie Le langage d’oscillations comme fragmentation
Introduction
Chapitre 1. Linéarité et fragmentabilité
1. Une structure linéaire apparente
A. L’Évangile selon Marc : une narration en apparence linéaire
B. Le « programme des Stromates » : un exposé en apparence linéaire
C. La Lettre apocryphe de Jacques : un dialogue en apparence linéaire
2. Une structure linéaire contestée
A. Les limites de la linéarité dans l’Évangile selon Marc
B. Les limites de la linéarité dans le dialogue de la Lettre apocryphe de Jacques
C. Les limites de la linéarité dans les Stromates
3. Une structure linéaire et une structure fragmentable
A. La prédominance de la juxtaposition
a. Les simples additions : asyndètes et coordinations
b. L’utilisation des connecteurs temporels et logiques comme simples juxtapositions
B. La tension entre fragmentabilité et linéarité
a. Des passages plus ou moins fragmentables et plus ou moins linéaires
b. L’exemple des Stromates : ὑπομνήματα unifiés et ὑπομνήματα en désordre
Chapitre 2. Organisation et non-organisation
1. L’organisation : hétérogénéité et hiérarchisation
A. L’organisation comme hétérogénéité : des passages aux natures distinctes
B. L’organisation comme hiérarchisation : des passages aux limites distinctes
2. Les flous de l’organisation
A. Des passages aux natures floues
B. Des passages aux limites floues
3. L’homogénéité et la non-hiérarchisation
A. Homogénéité et non-hiérarchisation des passages sur la γραφή dans les Stromates
B. Homogénéité et non-hiérarchisation du récit de l’ascension dans la Lettre apocryphe de Jacques
C. Le plateau des paraboles dans l’Évangile selon Marc
Chapitre 3. La dynamique de fragmentation et de réunification
1. Démembrement et réunification(s) du texte dans les Stromates, selon Stromates I,
A. Un passage sur les Stromates eux-mêmes
B. Une double conception de la fragmentation et de la réunification
C. Une réunification accomplie par le texte et par l’auteur et une réunification accomplie par le lecteur
2. Les réunifications par le texte et par l’auteur
A. La réunification comme déploiement d’un texte potentiel
B. Les réunifications comme moyen de relancer le processus de fragmentation
C. La réunification comme déploiement du sens
3. Les réunifications par les lecteurs
A. Auteur, texte et lecteurs dans le processus de fragmentation et de réunification
B. La réunification des discours de Marc 4 et Marc 12
C. La nature des textes potentiels
Conclusion
1. Le texte comme « productivité »
2. Le texte comme machine vivante
3. Le texte comme lecteur ; le lecteur comme texte
Seconde partie Le langage d’oscillations comme monstration
Introduction
Chapitre 1. L’évitement du dire
1. L’évitement du dire comme absence d’interprétation
A. L’absence d’interprétation dans la Lettre apocryphe de Jacques
B. L’absence d’interprétation dans l’Évangile selon Marc
C. Le refus de dire dans les trois textes du corpus
2. L’absence de clôture du texte comme évitement du dire
A. Fin et clôture d’un texte
B. L’absence de clôture dans les textes du corpus
C. L’absence de clôture comme moyen d’un dédoublement du texte
Chapitre 2. L’évitement du dire comme démultiplication du texte
1. Les ritournelles et les ensembles non juxtaposés entre le texte et le lecteur
2. Les ritournelles comme démultiplication des textes
A. Définition des ritournelles : listes et motifs
B. Les listes et les motifs comme modes de rassemblent présents dans le texte réel
a. Les listes
b. Les motifs
C. Les ritournelles, les textes et les lecteurs
a. Les ritournelles comme structure et organisation inédites
b. Les ritournelles et l’expérience de lecture
3. Les ensembles non juxtaposés comme multiplication des textes
A. Les caractérisations communes constitutives des ensembles non juxtaposés
B. Les échos lexicaux, structuraux et thématiques constitutifs des ensembles non juxtaposés
C. Les ensembles non juxtaposés comme ensembles dynamiques
Chapitre 3. Le langage d’oscillations comme double monstration
1. Des textes non mimétiques
A. L’Évangile selon Marc, la Lettre apocryphe de Jacques, les Stromates et la question de la mimêsis
B. L’opacité des textes du corpus
C. Une transformation de la mimêsis
2. La référence comme possibilité
A. Référence virtuelle et référence actuelle
B. La dynamisation des références virtuelles
C. La dynamisation des références réelles
3. La monstration comme transformation
A. La monstration au-delà du langage
B. La monstration du langage
C. La monstration comme transformation des lecteurs
Conclusion
Conclusion

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