La subjectivité du journaliste, au service de la compréhension d’une crise

La subjectivité du journaliste, au service de la compréhension d’une crise

   La subjectivité du journaliste, sur le terrain, est donc constitutive de son travail. Il convient alors de voir si cette particularité, propre à la BD reportage, peut venir renforcer la compréhension d’une crise – sociale, environnementale, politique ou sociale – notion centrale de ce travail. Séverine Bourdieu utilise l’expression de « densité humaine » pour qualifier le reportage en bande dessinée. Cette densité est vue comme valeur ajoutée. Cette expression est d’autant plus intéressante qu’elle permet de commencer à réfléchir sur la notion de « crise ». Comme nous l’avons évoqué en introduction, cela se rapporte à quelque chose d’intense, voire de violent, et qui peut se prolonger. Une crise est, par définition, quelque chose de dense humainement donc. D’où l’hypothèse que la seule façon d’informer sur une crise – et de la faire comprendre – serait d’utiliser les mêmes codes que cette dernière : à savoir, user d’une approche subjective et humaine. Pour caractériser le journaliste de BD reportage, Etienne Davodeau, scénariste et dessinateur français prolifique de bandes dessinées, utilise la notion d’« artiste embarqué ». Cet auteur qui a beaucoup écrit sur le quotidien des gens ordinaires, utilise l’adjectif « embarqué » afin de rendre compte d’un certain abandon dont doit faire preuve le journaliste sur le terrain, toujours dans l’optique de toucher au plus près une réalité. Finalement, ce même adjectif peut également s’appliquer à une personne touchée par une crise sociale, sanitaire ou économique. Plusieurs personnages des bandes dessinées reportage étudiées sont « embarqués », à leur insu ou non. C’est le cas du médecin de l’hôpital, Pierre Philippe, dans la bande dessinée traitant du scandale écologique des algues vertes en Bretagne. Il est témoin de cette importante crise sanitaire puis décide d’user de son pouvoir pour alerter les pouvoirs publics.Dans la bande dessinée reportage d’Hélène Ferrarini et de Damien Cuvillier, ce sont notamment les mules – ces personnes chargées de passer de la drogue entre la Guyane et la France métropolitaine – qui sont « embarquées » dans un système vicieux, au risque de leur vie. Dans la bande dessinée sur l’arrivée du phénomène Uber en France, c’est le cas de l’ancien ouvrier Kamel, qui se fait ici le porte-parole de beaucoup de chauffeurs de VTC. À bout de course, p.167 Le fait d’avoir vécu, de manière plus ou moins longue et plus ou moins proche, ce même mouvement immersif au cœur d’une crise permet d’en retranscrire, d’une manière humaine et authentique, ses mécanismes et ses conséquences. Le chercheur en sciences sociales Bruno Frère résume parfaitement, et avec poésie, ce mouvement si particulier et propre au genre : « c’est à cette tentative de puiser le sens brut de la chair du monde dans lequel nous sommes plongés avec autrui, lourds de nos bagages sociaux et culturels.» La BD reportage tente et est animée par la volonté d’objectiver le réel, tout en acceptant l’apport (et le poids) des subjectivités personnelles. Nous avons vu dans quel état d’esprit travaillait le journaliste de BD reportage. Sa subjectivité est source d’enrichissement pour récolter des informations. « Artiste embarqué », il semble être au plus vrai de la réalité rencontrée pour objectiver le dysfonctionnement de la société, une des principales missions du journaliste. D’une façon d’être découle indubitablement une façon de faire sur le terrain : comment travaille concrètement le journaliste et le dessinateur sur le terrain ? Pour poursuivre notre analyse, nous mettrons en avant l’expérience de BD reporters afin de comprendre les enjeux de la conception d’une BD reportage.

Du plus simple vers le plus complexe

   La BD parle différents langages. Et sa faculté première est de représenter les choses, les situations, et notamment les crises pour ce qui nous intéresse. Quel que soit le style de la BD ou même la langue de l’auteur, le dessin sera compris par le lecteur. C’est l’une des grandes forces de la BD reportage car elle est accessible à tous. Et la description est un premier degré d’information important : nous y découvrons les lieux, les personnages mais aussi les objets, les gestes de l’intrigue. A cela, la couleur de fond des planches de la bande dessinée peuvent préciser l’atmosphère décrite dans le reportage. Choisir le noir et blanc est un parti pris. Pour le lecteur, une couleur chaude ou froide aura un impact émotionnel sur la lecture de la planche. La couleur permet de donner une unité au récit. Thierry Groensteen parle de la couleur comme étant un « un gage de la cohérence narrative de l’ensemble proposé à  sa vue.» Dans la BD Sur la plage empoisonnée, le fait qu’un nuancier de différents verts compose l’ensemble du récit est riche de sens. Pris entre une forme de sentiment de dégoût et d’enlisement, nous sommes en quelque sorte prisonniers des algues vertes bretonnes. Or, il s’agit bien d’enjeux manifestes de cette crise : une crise sanitaire, qui impacte la vie des hommes et animaux et une crise politique, qui stagne depuis une vingtaine d’années. La couleur permet donc d’immerger facilement le lecteur et de le faire entrer directement dans une ambiance particulière. L’œil du lecteur ne « découpe » bien sûr pas autant chacune des informations qui lui sont données. Notamment, le texte (cf. II.B.) vient rapidement se greffer à l’image pour faire émerger une « troisième écriture » qu’évoque Christophe Dabitch. C’est bien le mélange entre dessin et texte qui fait la richesse de la BD reportage.

Le symbole et de l’abstraction dans la BD reportage

   De multiples indices de compréhension passent dans l’art du détail et de la suggestion qui définissent le dessin. Séverine Bourdieu parle de la « forte capacité d’évocation » des images présentes dans un BD reportage. Selon la chercheuse, elles « restituent une atmosphère de façon très sensible». Elle ajoute également que « si l’action se passe au premier plan, certains détails récurrents en fond d’image, qui ne sont pas explicités ni développés par le texte, permettent par leur seule présence de prendre la mesure de certaines situations». Ils agissent un peu comme des piqûres de rappel, parfois grossiers, parfois plus subtiles, que l’on peut découvrir seulement en deuxième lecture de la BD reportage. L’art du détail est largement vérifié dans les bandes dessinées que nous avons choisi d’étudier. Nous pouvons ici prendre l’exemple de l’enquête bande-dessinée sur Uber. Sur plusieurs cases, un ballon jaune, volant dans les airs, avec écrit « 70 000 entrepreneurs », apparaît. Il s’agit typiquement d’un détail que l’on peut qualifier de fictif. Pourtant, il symbolise l’effet bien réel de bulle (propre aux phénomènes nouveaux qui ont immédiatement du succès) qui grossit et échappe à tous en même temps. Puis, l’idée que suggère la main approchant une cigarette de la bulle est que celle-ci peut exploser à tout moment, comme c’est le cas dans les spéculations boursières. L’expression de « bulle spéculative » est d’ailleurs couramment utilisée dans le vocabulaire financier. Ainsi, d’un détail d’apparence naïve, qui plus est inventé, le dessinateur parvient à évoquer très efficacement un mécanisme important d’une crise.

Notion de plaisir

   Toute la singularité du genre de la BD reportage tient dans le fait qu’elle n’offre pas seulement de l’information. Elle offre quelque chose d’agréable à voir. Quand un lecteur décide de lire une BD reportage, celui-ci a une attente double : journalistique et artistique. Comme l’évoque Thierry Groensteen, « dans la jouissance de la bande dessinée entreraient donc, finalement, trois composantes : un plaisir du récit, un plaisir du dessin, et aussi un troisième plaisir que je ne me vois pas nommer autrement que comme « plaisir du média ». Ce dernier n’est pas la somme ou le produit des deux autres, il procède à la fois de certaines propriétés de la mise en réseau des images au sein d’un « multicadre », et de la puissance illusionniste du récit dessiné. 69» Cette notion de « plaisir du média » rejoint l’expression de « troisième écriture » évoquée par Christophe Dabitch. Il s’agit d’une caractéristique propre à ce genre. En cela, la lecture d’une œuvre de BD reportage laisse rarement indifférent. D’une part, parce qu’il s’agit pour la plupart des individus, d’un genre encore méconnu. Le fait même de lire une BD reportage est parfois excitant en soi pour le lecteur et en fait une véritable expérience. A contrario, lire un article de journal ou suivre une émission de radio ou de télé est un acte devenu banal. De surcroit, nous sommes aujourd’hui dans une ère où l’image est reine. Nous pouvons tout suivre en direct. Ainsi, l’œil est moins habitué au dessin et sera plus sensible aux différents styles esthétiques proposés. Dans le corpus des cinq BD reportage, aucune image ne ressemble à une autre. Chaque dessinateur a son style tandis qu’un reportage du journal de 20 heures sur TF1 ou France 2 sera sensiblement le même. On connaît une relative standardisation de l’information. Le caractère original de la BD reportage est donc manifeste. D’autre part, même pour un lecteur habitué de ce genre, le genre en lui-même a une capacité à procurer des émotions. Thierry Groensteen postule que « la BD s’offre tout ensemble à lire et à voir, propose tant un récit qu’un spectacle ». L’emploi du terme « spectacle » confère au genre un effet totalisant. Son lecteur se voit transformé, le temps de la lecture, en spectateur. En faisant un parallèle avec le théâtre ou le cinéma, la BD reportage suit une narration stimulante. Thierry Groensteen souligne par ailleurs « l’habileté avec laquelle l’intrigue est agencée – dans le dessin ». Selon le chercheur, cette intrigue a pour effet « que le lecteur soit en permanence étonné (c’est-à-dire tenu en haleine) même si, fondamentalement, il n’est jamais surpris. » Et, nous avons vu, les ressources multiples qu’use la BD reportage y sont pour beaucoup. Thierry Groensteen les résume ainsi : « les composantes de ce plaisir sont multiples : contemplation à loisir d’une image immobile, plongée dans un ensemble de traces qui capturent l’œil en leur filet, battement de la curiosité entre la vision d’ensemble et l’attention portée au détail, jouissance sensuelle des formes, des matières et des couleurs, appréciation de la justesse qui caractérise la représentation d’une attitude, d’une expression ». L’œil du lecteur est sans cesse en émulation au cours de la lecture. Et c’est sur quoi repose le fonctionnement d’une BD reportage. Catherine Le Gall et Benjamin Adam, les auteurs d’Emprunts toxiques, ont relevé le défi de réaliser une BD sur le thème des produits structurés grâce à ce fourmillement de décors, de détails et de formes. Bien sûr, le plaisir suscité par une BD dépendra de la réceptivité et de la sensibilité de chaque lecteur.

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Table des matières

Introduction
Première partie – sur le terrain : le genre de la bande dessinée reportage permet d’appréhender la réalité d’une situation de crise d’une manière différente du reportage classique
A) La subjectivité comme parti pris
1. Une subjectivité non dissimulée mais exacerbée
2. La subjectivité du journaliste, au service de la compréhension d’une crise
B) Sur le terrain, comment procèdent le journaliste et le dessinateur ?
1. Le temps de l’enquête
2. Le travail avec le dessinateur : quelle collaboration ?
Deuxième partie – dans sa conception même, la bande-dessinée reportage a plus de ressources pour exprimer les choses et suggère ainsi mieux le moment de « crise » 
A) Ressources graphiques
1. Du simple vers le plus complexe
2. Langage analytique de la BD reportage
3. Le symbole et de l’abstraction dans la BD reportage
B) Ressources de « mise en page »
1. Les pages d’ouvertures des BD reportages
2. La composition en séquences
C) Ressources textuelles
1. La légende
2. Les bulles
3. Les notes de bas de pages
Troisième partie – le reportage en BD implique davantage le lecteur, ce qui lui permet de prendre la mesure de la crise racontée
A) Un lecteur sollicité
1. Notion de plaisir
2. Effet de la subjectivité du genre sur le lecteur
B) Un lecteur qui peut s’emparer du sujet du reportage
1. Un temps de lecture particulier
2. La possibilité d’aller plus loin dans l’enquête
Conclusion
Annexes

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