LA REVALORISATION DE L’ART ET LA PENSEE DE «L’ETERNEL RETOUR »

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PERSPECTIVISME ET DIALECTIQUE: NIETZSCHE CONTRE SOCRATE

Nietzsche met en place sa vision perspectiviste de la vie, renonçant ainsi à toute forme de dialectique, car selon lui «les penseurs, selon lesquels tous les astres se meuvent de façon cyclique, ne sont pas les plus profonds: qui regarde au dedans de soi-même comme à l’intérieur d’un immense univers et porte en soi des voies lactées, sait aussi combien irrégulières sont toutes les voies lactées: elles conduisent jusqu’au fond du chaos et du labyrinthe de l’existence»5. Cela nous conduit d’emblée à la constatation d’un monde labyrinthique c’est-à-dire un monde en perpétuel changement où la fixité n’a pas de sens et où les limites et les barrières n’ont plus de sens non plus, et où le pluralisme et l’empirisme ouvrent toutes les perspectives. En d’autres termes un monde où l’homme est confronté à un décentrement permanent de la vie.
Le pluralisme, qui est considéré comme «une doctrine selon laquelle les êtres qui composent le monde sont multiples, individuels, indépendants et ne doivent pas être considérés comme de simples modes ou phénomènes d’une réalité unique et absolue.»6 dans le Lalande, se pose en s’opposant à ce mode de pensée socratique qui considère le cosmos comme étant clos et où existent l’ordre et la mesure empêchant ainsi une ouverture des perspectives et l’impossibilité de percevoir l’horizon.
De même, avec l’empirisme nous assistons à un retour au monde et à l’expérience sensible, rompant ainsi avec les «anciennes philosophies» qui considèrent ce monde-ci comme un monde d’apparences, qui ne serait que la«pâle copie » du véritable monde, c’est-à-dire celui des essences pures. En effet, «toutes ces anciennes philosophies ne se proposent autre chose que de découvrir des valeurs immobiles, d’ordre logique, théologique ou moral, pour leur soumettre et pour y encadrer la vie et l’activité des hommes»7. Ces propos de Jules de Gaultier se retrouvent dans la pensée de Socrate, surtout dans sa morale qui est, poursuit l’auteur, «une attitude de malade, de dégénéré, une réaction commandée par la nécessité de faire face à l’anarchie des instincts.»8. Qui est Socrate? Répondre à cette question nous permettrait de mieux connaître cette pensée et cette morale socratique.
Si nous posons avec Nietzsche qu’«on a nécessairement la philosophie de sa propre personne »9, et si c’est compte tenu de notre nature intime, que nous philosophions et établissions des valeurs morales; nous saurons alors que «le travestissement inconscient de besoins physiologiques sous les masques de l’objectivité, de l’idée, de la pure intellectualité, est capable de prendre des proportions effarantes- et je me suis demandé assez souvent (affirme Nietzsche) si, tout compte fait, la philosophie jusqu’alors n’aurait pas absolument consisté en une exégèse du corps et un malentendu du corps »10.
Cette affirmation de Nietzsche, mettant en exergue les possibilités du corps au détriment de la raison pure sera d’autant plus claire quand nous aurons étudié avec minutie la figure de Socrate dans la pensée nietzschéenne. En effet, Socrate peut être considéré, selon Nietzsche, comme «l’axe et le pivot de ce qui constitue l »histoire du monde»11, car renonçant à la manière de philosopher qui lui était antérieure, c’est-à-dire celle des présocratiques, mais aussi de ses contemporains les sophistes reconnus pour leur érudition et leur grande connaissance de la nature humaine. Il influencera et cela de façon extraordinaire toute la philosophie ultérieure.
Cette influence se remarquera dans la philosophie platonicienne particulièrement. D’où la critique acerbe que lui inflige la pensée nietzschéenne. Cela fera dire à Gilles Deleuze que:«l’opposition de Nietzsche à Socrate s’inscrit dans cette optique de lutte contre toute forme de dépréciation de la vie. En effet, la figure de Socrate, telle qu’elle est décrite dans l’œuvre de Nietzsche, donne toute l’ampleur de cette haine pour la vie qu’il manifeste»12, cette figure de Socrate présente une anomalie foncière qui confirme cette haine pour la vie. En effet, chez Socrate nous assistons à une malformation qui sera déterminante dans sa pensée, car, comme nous le dit Nietzsche lui-même, «tandis que chez tous les hommes productifs, l’instinct est une force affirmative et créatrice, et la conscience une force critique et négative, chez Socrate, l’instinct devient critique et la conscience créatrice»13. Cette hypertrophie de la raison chez Socrate est le symptôme d’une maladie qui le gangrène et à laquelle il veut faire payer le prix à l’humanité.
L’examen clinique de Socrate nous permet de saisir deux aspects importants de sa personnalité qui sont tributaires de sa nature intime ; d’une part, il présente une monstruosité foncière, une malformation qui est à l’origine de l’hypertrophie de la raison ; d’autre part il manifeste une domination par l’esprit qui fait de lui un génie de l’antiquité grecque.
En effet, Socrate est un véritable génie puisqu’il a pu renverser toute l’histoire de la pensée occidentale et par la même occasion, il lui a imprimé une direction qui convenait à sa nature de décadent et de malade. Socrate est le premier génie de la décadence: il oppose l’idée à la vie, il juge la vie par l’idée, il pose la vie comme devant être jugée, justifiée, rachetée par l’idée. Ce qui a fait dire à Jacqueline Russ que « si Socrate a choisi la dialectique, c’est en raison d’une dépréciation de ce monde-ci. Socrate signale la venue de la décadence, qui, nous le savons, annonce le nihilisme»14. Ce qu’il nous demande, c’est d’arriver à sentir que la vie, écrasée sous le poids du négatif, est indigne d’être désirée pour elle-même, éprouvée en elle-même. L’opposition que Nietzsche établit entre Socrate et Dionysos s’inscrit dans le projet général de redonner à la vie ici bas toute sa valeur. Une opposition qui devient dans ce cas celle du tragique et du théorique. Le tragique qui remonte dans la tradition hellénique qui mettait en scène deux tendances opposées à savoir le dionysiaque et l’apollinien.
En effet, si le dionysiaque revendique l’exaltation des sens et la démesure, l’apollinien, par contre, veut l’ordre et la mesure. Socrate détruit cette dualité et valorise l’ordre et la mesure au point de vouloir la mort afin de s’élever vers le monde des idées.
D’où l’opposition avec la pensée nietzschéenne qui, après avoir reconnu la mort de la tragédie, avoue: «et si la tragédie en a péri, c’est dans le socratisme esthétique qu’il faut aller chercher le principe meurtrier. Toutefois, dans la mesure où ce combat était dirigé contre l’élément dionysiaque de l’art ancien, c’est en Socrate lui-même que nous reconnaissons l’adversaire de Dionysos, le nouvel Orphée qui se dresse contre Dionysos et qui, bien que destiné à être déchiré par les Ménades du tribunal athénien, contraint pourtant à fuir le dieu tout puissant, lequel comme jadis, au temps où il cherchait à échapper au roi Lycurgue, en Edonie, dut se réfugier dans les profondeur de la mer, je veux dire dans l’océan mythique d’un culte secret qui envahit peu à peu le monde entier»15. Socrate va accepter la condamnation que lui inflige le tribunal athénien, car, pour lui, le philosophe est celui qui doit appendre à mourir dans ce monde-ci afin de s’élever vers l’autre monde, celui des essences pures, considéré comme le bien ultime de l’homme.
Pour ce faire, il élabore une morale et choisit la pauvreté, le retour à la nature et, surtout, adopte la dialectique. Par ailleurs sa pratique consistait à interroger les athéniens dans les rues, à discuter avec eux, les irritant souvent par sa méthode ironique propre à atteindre la maïeutique, dans la philosophie platonicienne des idées, ou l’art d’accoucher les esprits de leurs idées virtuelles.
En effet, Socrate dans la philosophie platonicienne pense que l’âme a déjà vécu dans le monde des idées avant de s’incarner dans la matière pour revenir et pouvoir vivre ici bas. Et pendant son séjour dans le monde des idées, n’étant soumise à aucune contrainte, elle pouvait contempler ces dernières ; mais avant de revenir dans ce monde elle devait effectuer un passage au fleuve Léthé ou fleuve de l’oubli. D’où le fait qu’elle ne se souvienne plus des idées contemplées auparavant. Des idées qui sont immuables et éternelles que les hommes et particulièrement le philosophe peuvent se rappeler par une anamnèse. De là découle la fiction du «monde des idées» platonicien qui est l’opposé de ce monde ci et vers lequel tout homme doit tendre de par sa raison.
En effet, il serait déraisonnable de chercher quelque chose dans cette vie comme l’affirme Jules de Gaultier «(…) si le meilleur est créé de toute éternité, c’est le plus vain des jeux que de s’efforcer et de peiner pour le créer. La seule attitude qui convienne est de s’enquérir de ce qu’il est, de se faire enseigner ce qu’il est, et telle est la morale de Socrate, conforme à la théorie des idées: la morale du savoir substituée à la morale des créateurs et des héros »16. Cette morale de décadence est le fruit d’une faiblesse, d’une maladie mais surtout d’une peur. C’est ainsi, compte tenu de la haine pour la vie qu’il manifeste, qu’il «a détruit la naïveté du jugement esthétique. A réduit au néant la science. N’avait aucun sens pour l’art. Arracha l’individu à son lien historique. Indiscrétion dialectique et bavardage requis»17 affirme Nietzsche.
Comment Socrate a t-il pu suborner Platon ? En d’autres termes Socrate a t-il réellement mérité d’être accusé de corrompre la jeunesse? Jules de Gaultier répond par l’affirmative en écrivant que:«(…)oui le méchant Socrate a corrompu Platon, il en a fait l’instrument de sa victoire. Victoire de la faiblesse sur la force, de la maladie sur la santé, de ce qui est manqué sur ce qui est parfait, ce sera celle du nombre sur l’élite, du grand nombre des mals venus sur le petit nombre des beaux athlètes»18. Nietzsche nous présente le type de l’homme du ressentiment : celui qui voit en toute personne noble, digne, beau et fort une offense à sa personne considérée comme faible; dans la mesure où il en subit l’effet. Car, la beauté, la bonté lui sont nécessairement des outrages aussi considérables qu’une douleur ou un malheur éprouvé. C’est dire que le ressentiment est l’une des caractéristiques fondamentales de la faiblesse, car il porte la responsabilité de la faiblesse sur autrui. En homme du ressentiment, Socrate a su détourner toute l’histoire de l’humanité en lui imprimant une direction, un but qui est dépréciatif de la vie. Toute la philosophie ultérieure, de même que la science, seront influencées par ce mode d’énonciation dialectique, c’est-à-dire cette façon de penser qui consiste à déprécier cette vie au nom de valeurs suprasensibles. Ce qui se manifestera, mais cette fois-ci de façon différente dans la philosophie cartésienne un rationalisme qui accorde l’exclusive
à la raison qui devient l’instance suprême d’où découlent toutes vérités et où la pensée est considérée comme l’ultime vérité de l’être. Un deuxième renversement auquel le perspectivisme de Nietzsche devra faire face dans notre analyse.

PERSPECTIVISME ET RATIONALISME: NIETZSCHE CONTRE DESCARTES

La figure de Socrate décrite ci-dessus relègue l’instinct, c’est-à-dire cette partie qui se rattache le plus au corps, au second plan, et affirme la suprématie de la raison. Tandis que chez Descartes seule la raison est prise en considération, car, affirme -t-il, «les sens sont trompeurs»19.Les sens nous trompent, car le corps est sujet à des changements, de même que le monde est soumis au mouvement. Ce qui fait que les sensations et les perceptions différent d’une personne à une autre. Par exemple entre un malade et un homme sain les sensations de goût peuvent être tout à fait différentes.
Seule la raison, qui se trouve en chaque individu, peut mener à des conclusions générales et universelles, ce qui pousse Descartes vers une philosophie de la conscience qui, faisant abstraction des sens, du corps, donne toutes les prérogatives, c’est-à-dire tous les droits à la raison.
Mais l’individu n’est pas seulement raison, car le corps participe pour beaucoup de l’affirmation de l’individu. En effet à l’opposé de la philosophie Cartésienne de la conscience cartésienne, Nietzsche propose une philosophie où le corps est valorisé, une valorisation du corps qui ne vas sans la volonté de remettre la conscience à sa place. C’est sans nul doute ce qui a poussé Nietzsche à dire que:«la conscience est la dernière et la plus tardive évolution de la vie organique, et par conséquent ce qu’il y a de moins accompli et de plus fragile en elle. C’est de la vie consciente que procèdent d’innombrables faux pas, actes manqués qui font qu’un animal, un être humain périssent avant qu’il n’eût été nécessaire»20. Afin de mieux saisir le caractère superficiel de la conscience et les risques qu’elle peut faire courir à la structure réelle que constitue ici le corps, nous allons réfléchir d’abord sur son origine, ensuite sur sa nature, sur sa fonction et éventuellement voir si elle a une valeur.
Remonter aux origines de la conscience, c’est revenir à ce vieux débat sur le rapport entre le corps et la conscience. Corps et conscience sont-il indissolublement liés? En termes d’antériorité, quel est le premier? Pour répondre à ces questions, nous allons analyser la conscience et voir son origine.
Nietzsche pense que : «l’émergence de la conscience,(…), est l’effet individuel d’un processus collectif dans lequel se combinent des facteurs multiples et hétérogènes : conditions naturelles, sentiment de la dette, retournement de l’agressivité sur soi , ‘effet de troupeau’»21. Tous ces facteurs sont réactifs, ce qui pose d’emblée la conscience comme quelque chose de négatif.
La genèse de la conscience semble indissociable du «devenir- maître» de l’homme, de sa capacité à répondre de soi-même. Parce que ce «devenir-maître» de l’homme s’inscrit dans le cadre du rapport de forces qui existe dans toute vie en société, toute vie de l’homme parmi ses semblables. En effet, la conscience s’étant développée sous la pression du besoin de communication, elle installe l’homme dans les dispositions de faire face à l’entourage. De ce fait qu’est ce que la conscience? Deleuze nous en donne une définition qui nous permet de mieux en saisir la nature: «la conscience est toujours conscience d’un inférieur par rapport au supérieur auquel il se subordonne ou ‘s’incorpore’. La conscience n’est jamais conscience de soi, mais conscience d’un moi par rapport au soi, qui, lui, n’est pas conscient»22. Ce qui nous pousse à la constatation de l’existence d’un inconscient qui joue un rôle déterminant au niveau du psychisme et intervient dans toutes les activités de l’homme.
En effet, Deleuze poursuit en affirmant que:«Nietzsche distingue deux systèmes de l’appareil réactif: la conscience et l’inconscient »23. L’émergence de la conscience et son développement proviennent de cette nécessité de vivre avec ses semblables.
Alors qu’il y a plusieurs sortes d’inconscients, l’activité, par nature, est inconsciente, de même qu’il y a un inconscient réactif qui est le propre des forces réactives.
Mais ce qu’il faut noter, c’est que ces deux systèmes de l’appareil réactif que sont la conscience et l’inconscient n’agissent pas séparément, c’est-à-dire qu’ aucun n’est indépendant, en fait il y a une interdépendance dynamique entre ces deux systèmes, qui crée une synergie et évite les empiétements de domaines.
Ces empiétements sont impossibles compte tenu de la faculté d’oubli qui sert de gardienne ou de ‘surveillante’ empêchant de se confondre les deux systèmes de l’appareil réactif. Ce qui fait de l’oubli une force active et positive, car, il appuie la conscience et en reconstitue à chaque instant la fraîcheur, la fluidité, l’élément chimique mobile et léger. La capacité d’oubli permet à l’homme de percevoir l’écoulement du temps et l’enchaînement des évènements qui jalonnent son existence. Ce qui fait dire à Nietzsche que : «l’oubli est la condition du bonheur»25 de l’homme. Car l’oubli permet à l’homme de ne pas se souvenir continuellement des choses passées.
Apres avoir analysé ces deux systèmes de l’appareil réactif que sont la conscience et l’inconscient et étudié le médium qui empêche de se confondre ces deux systèmes à savoir l’oubli; il s’agit maintenant de voir qu’elle est la fonction de la conscience dans cet appareil réactif. Pour se faire, nous nous référerons à l’analyse nietzschéenne qui pose que «la conscience en général ne s’est développée que sous la pression du besoin de communication[…] dès le debut elle n’était nécessaire et utile que dans les rapports d’homme a homme ( particulièrement entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent) et […] elle ne s’est développée qu’en fonction du degré de cette utilité»26, d’où la superficialité de la conscience. Une superficialité qui s’explique par le fait qu’elle émane du corps et que tout le primat doit être accordé à ce dernier.
Nietzsche pense qu’il faut «faire une exception pour Descartes, père du rationalisme[…] qui ne reconnaissait d’autorité qu’à la seule raison; mais la raison n’est qu’un instrument, et Descartes est superficiel »27. La raison, est l’instrument du corps au sens où tout provient du corps. A cette superficialité donc, Nietzsche oppose une profondeur qui est caractéristique de sa pensée.
En effet, Descartes, à travers sa métaphore de l’arbre, pose une philosophie dont les fondements, c’est-à-dire les racines de l’arbre philosophique, sont la métaphysique, le tronc la physique et les branches qui se dégagent de ce tronc sont la médecine, la mécanique et la morale. Et si nous savons que l’entreprise nietzschéenne consiste à interroger un système philosophique dans ses fondements même, en tant que ses fondements masquent ses présupposés, ici il s’agit d’aller en profondeur. Descendant jusqu’au doute cartésien lui-même, Nietzsche, de même que les autres philosophes du soupçon à savoir Marx et Freud, pose le doute sur la conscience ce qui fait dire à Paul Ricœur que« si l’on remonte à leur intention commune, on y trouve la décision de considérer d’abord la conscience dans son ensemble comme ‘conscience fausse’. Par là, ils reprennent chacun dans un registre différent, le problème du doute cartésien pour le porter au cœur même de la forteresse cartésienne. Apres le doute sur la chose nous sommes entrés dans le doute sur la conscience »28.
Le corps jusque là dénié retrouve une plus grande dignité que la conscience et Nietzsche poursuivant sur cette même lancée affirme : «un outil de ton corps, voilà mon frère ce qu’est aussi ta petite raison que tu nommes « esprit », un petit outil et un petit jouet de ta grande raison…Le corps créateur s’est donné l’esprit comme une main de sa volonté.»29. Nietzsche veut nous faire comprendre par là que tout ce qui se dévoile à travers la conscience n’est que le texte larvé du langage du corps qui, lui, est plus authentique c’est-à-dire plus véridique. Cette revalorisation du corps amène la raison à plus de modestie.

L’IDEALISME ALLEMAND COMME« NIHILISME REACTIF»

L’idéalisme est une philosophie qui réduit la réalité à l’être et l’être à la pensée. D’où l’adéquation de la pensée avec la réalité. Kant peut être considéré comme l’initiateur de ce grand idéalisme allemand. Un idéalisme qui comprend des auteurs comme Fichte et Schelling qui sont des héritiers de Kant, mais Hegel accomplit les germes de cet idéalisme allemand et le clos. Ce qu’il faut toute fois noter, c’est que cette idéalisme, en ce qu’il détache l’homme de la réalité sensible et le pose comme fondement de toutes les valeurs, se rapporte au«nihilisme réactif». Car le nihilisme réactif pose l’homme comme créateur de valeurs nouvelles. Tandis que le nihilisme incomplet signifie la projection de nouvelles valeurs dans l’ancien lieu du sacré. Un nihilisme incomplet donc, qui ne va pas jusqu’au bout c’est-à-dire jusqu’au nihilisme créateur du surhomme. Et c’est précisément ce nihilisme actif et destructeur que revendique Nietzsche dans l’exubérance d’une volonté de puissance affirmative et créatrice de nouvelles tables de valeurs.

PERSPECTIVISME ET CRITICISME: NIETZSCHE CONTRE KANT

L’opposition nietzschéenne au criticisme kantien se situe principalement au niveau de l’approche critique, car si tous les deux posent une philosophie critique, la critique nietzschéenne est plus radicale.
Parlant de cette différence dans l’approche critique, Philippe Raynaud affirme que:«l’objection centrale de Nietzsche contre Kant, très souvent reprise depuis, est que la philosophie kantienne n’est pas une vraie critique parce qu’elle ne porte que sur le contenu ‘dogmatique’ des croyances théologiques ou métaphysiques, sans atteindre l’idéal qui y correspond.»30. Nietzsche assume entièrement l’exigence d’indépendance de l’esprit et de lucidité qui inspire le credo des Lumières. Si les écrivains du XVIIe siècle avait admis longtemps l’autorité des anciens et des règles, des règles qui avaient pour but de créer des oeuvres capables de plaire au public ce dernier devant servir d’arbitre souverain; le XVIIIe siècle ou siècle des Lumières, présente un tout autre visage. En effet, ce siècle est caractérisé par le développement des idées philosophiques. Renonçant à construire de grands systèmes ou à s’adresser à la sensibilité, les auteurs de cette époque, exaltés par la perspective d’un progrès dans la condition de l’homme, critiquent la politique, la morale et la religion traditionnelle.
Cette liberté d’esprit ne laisse échapper aucun domaine et les libres penseurs, c’est-à-dire ceux qui ne se cantonnent pas dans des vérités ou des systèmes établis, mais renouvellent chaque fois leur mode de pensée et refusent la fixité, se rencontrent un peu partout. Mais Nietzsche pousse cette exigence de liberté jusque dans ces conséquences ultimes qui l’amènent à porter la critique non plus sur la valeur et les limites des usages de la raison à la manière de Kant, mais plutôt sur la prétention de celle-ci à s’ériger en instance souveraine donatrice de sens.
Parce que n’ayant pas su mener la critique jusqu’au bout et se contentant du respect des valeurs établies Nietzsche le considère comme un philosophe à classer parmi les « ouvriers de la philosophie ». En d’autres termes des philosophes qui se contentent «d’inventorier les valeurs existantes ou de critiquer les choses au nom de valeurs établies»31 de l’avis de Gilles Deleuze. Nietzsche n’a jamais caché que la philosophie du sens et des valeurs qu’il veut mettre en place dut être une critique. Kant n’a pas mener la vraie critique, parce qu’il n’a pas su en poser le problème en termes de valeurs, ce qui constitue une différence considérable avec la philosophie nietzschéenne, qui peut être considérée comme une philosophie des valeurs.
En effet, s’agissant de la philosophie nietzschéenne, nous devons au contraire partir du fait suivant : la philosophie des valeurs, telle qu’il l’instaure et la conçoit, est la vraie réalisation de la critique, la seule manière de réaliser la critique totale, c’est-à-dire faire de la philosophie à « coups de marteau».
La notion de valeur en effet, implique un renversement critique de toutes les valeurs par lesquelles s’est érigée toute l’histoire des idées occidentales. D’une part, les valeurs apparaissent ou se donnent comme principes: une évaluation suppose des valeurs à partir desquelles elle apprécie les phénomènes. D’autre part ce sont les valeurs qui supposent des évaluations, des « points de vue d’appréciation », dont dérive leur valeur elle-même. Le problème critique est: la valeur des valeurs, l’évaluation dont procède leur valeur, donc le problème de leur création.
L’évaluation se définit comme l’élément différentiel des valeurs correspondantes: élément critique et créateur à la fois. Les évaluations, rapportées a leur élément, ne sont pas des valeurs, mais des manières d’être, des modes d’existence de ceux qui jugent et évaluent, servant précisément de principe aux valeurs par rapport auxquelles ils jugent. C’est pourquoi nous avons toujours les croyances, les sentiments, les pensées que nous méritons en fonction de notre manière d’être ou de notre style de vie. Il y a des choses qu’on ne peut dire, sentir ou concevoir, des valeurs auxquelles on ne peut croire qu’à condition d’évaluer« bassement », de vivre et de penser « bassement ». Voila l’essentiel : «le haut et le bas, le noble et le vil» ne sont pas des valeurs, mais représentent l’élément différentiel dont dérive la valeur des valeurs elle-meme.32
La philosophie critique a deux mouvements inséparables: rapporter toute chose, et toute origine de quelque valeur, à des valeurs; mais aussi rapporter ces valeurs a quelque chose qui soit comme leur origine, et qui décide de leur valeur. Nietzsche forme le concept de généalogie. Dans le sens qui intéresse notre propos du moment, qui n’est cependant pas totalement différent du premier sens du point de vue de la recherche des origines, la généalogie pose l’origine et le processus d’établissement des valeurs morales.
Quelle origine pouvons nous assigner à nos valeurs? Ici généalogie veut dire pour reprendre Deleuze «valeur de l’origine et origine des valeurs»33. En d’autres termes, la généalogie remonte à la source pour voir d’où provient la valeur; quelle est l’instance ou la force qui pose les valeurs. Et c’est à partir de cette de connaissance » de l’origine des valeurs qu’on peut dire que ces valeurs sont« nobles» ou «vils», qu’on peut en fait porter un jugement de valeur. Dans ce cas, le philosophe doit être un généalogiste et non pas un juge de tribunal à la manière de Kant.
Au principe de l’universalité kantienne, Nietzsche substitue le sentiment de la différence ou de la distance ( l’élément différentiel ). Nietzsche pense que «c’est du haut de ce sentiment de distance qu’on s’arroge le droit de créer des valeurs ou de les déterminer: qu’importe l’utilité?»34. D’où la nouvelle considération du rôle du philosophe, mais aussi une nouvelle manière de penser, et surtout un nouveau rapport entre la pensée et la raison. Car si la raison porte sur le vrai et le faux, la pensée, quant à elle, porte des jugements de valeurs. Une nouvelle image de la pensée signifie d’abord ceci: le vrai n’est pas l’élément de la pensée.
La pensée se rapporte au sens et à la valeur de l’existence. Les catégories de la pensée ne sont pas le vrai et le faux, mais le noble et le vil, d’après la nature des forces qui appliquent la pensée aux choses. Du vrai comme du faux, nous avons toujours la part que nous méritons: il y a des vérités de la bassesse, des vérités qui sont celles de l’esclave. Inversement, nos plus hautes pensées font du faux, bien plus, elles ne renoncent jamais à faire du faux une haute puissance, une puissance affirmative et artiste, qui trouve dans l’œuvre d’art son effectuation, sa vérification, son devenir-vrai, ce que nous verrons plus loin.
Il en découle que l’état négatif de la pensée n’est pas l’erreur. l’inflation du concept d’erreur en philosophie témoigne de la persistance de l’image dogmatique. D’après celle-ci, tout ce qui s’oppose en fait à la pensée n’a qu’un effet sur la pensée, c’est-à-dire l’état d’une pensée séparée du vrai. Là encore Nietzsche accepte le problème tel qu’il est posé en droit. En mettant la pensée dans l’élément du sens et de la valeur, en faisant de la pensée active une critique de la bêtise et de la bassesse, Nietzsche propose une nouvelle image de la pensée. C’est que penser n’est jamais l’exercice naturel d’une faculté. Cette puissance de la pensée inaugure un « irrationalisme » qui remet la raison à sa place et par la même occasion amène à une reconsidération de la morale, car de même que la pensée se situe au-delà du vrai et du faux, de même il s’agit de se mettre au-delà du bien et du mal et instaurer une toute autre morale.
Ce qui se manifeste dans les propos de Philipe Raynaud quand il affirme que:«la critique de la ‘théologie’ s’achève par un ‘irrationalisme’, mais celui-ci n’est rien d’autre qu’une défense de la pensée contre les prétention de la raison. » 35. Ainsi donc, la nouvelle conception de la morale qui se dégage ici est qu’il n’y a pas de fait ni de phénomène moral, mais une interprétation morale des phénomènes. Dans la mesure où il n’y a pas de phénomène moral établi mais que seule l’interprétation donne sens et valeur aux phénomènes l’homme est libre de créer des valeurs. Mais ce que Nietzsche veut dans cette liberté de créer des valeurs ce sont des ascendantes.
Ce qui pousse Nietzsche à dire dans un long exposé sur la morale kantienne «mais qu’il y aille si désespérément de l’observation de soi-même, rien ne le prouve autant que la façon dont presque chacun a coutume de parler de la nature d’une action morale: cette façon rapide, empressée, convaincue, loquace, accompagnée de ce regard, de ce sourire, de ce zèle affable! Il semble qu’on veuille vous dire: ‘ mais mon cher, c’est là proprement mon affaire! vous vous adressez, justement à qui de droit: il se trouve qu’il est rien qui soit autant de ma compétence que cela! Ainsi, lorsque l’homme juge: voila qui est juste, et qu’il en conclut: c’est pourquoi il faut que cela se fasse, et que désormais il fait ce qu’il a reconnu comme juste et qu’il a défini comme nécessaire, – la nature de son action est morale’. Mais, mon ami, vous, vous me parlez- là non pas d’une, mais de trois actions: votre jugement: ‘ voila qui est juste’ en est déjà une – et ne se pourrait- il pas qu’on juge de façon immorale autant que morale?[…]»36.
C’est cette possibilité d’une pluralité de jugements qui fait qu’il n’y pas de morale préétablie à laquelle tout le monde doive se conformer. De même que penser signifie découvrir, inventer de nouvelles possibilités de vie, de même il y a une multitude de morales – autant de morales donc que de possibilités d’interprétations – qu’il faudrait se situer « par delà le bien et le mal ».
Ainsi donc, il faut rompre avec le kantisme, car Kant n’est pas un «véritable philosophe» n’ayant pas su mener la critique jusqu’au bout. De même l’hégélianisme devra être reconsidéré parce que l’idéalisme qu’il véhicule est aux antipodes, de la philosophie nietzschéenne et de son perspective en particulier.

PERSPECTIVISME ET IDEALISME: NIETZSCHE CONTRE HEGEL

Cette critique-ci de l’hégélianisme s’étend aussi à l’ensemble de l’idéalisme allemand. En effet, de l’avis de Deleuze «c’est l’ensemble de la philosophie de Nietzsche qui reste abstraite et peu compréhensible, si l’on ne découvre pas contre qui elle est dirigée. Or, la question ‘contre qui?’ fait elle-même appel à plusieurs réponses. Mais l’une d’elle particulièrement importante, est que le surhomme est dirigé contre la conception dialectique de l’appropriation ou de la suppression de l’aliénation. L’anti-hégélianisme traverse l’œuvre de Nietzsche, comme le fil de l’agressivité»37. Dans le même cheminement que sa critique de la philosophie kantienne, qui comme nous l’avons vu porte sur la critique et son caractère inachevé conduisant à la réintroduction du suprasensible et à la croyance au monde intelligible nous allons examiner à présent l’opposition entre la pensée nietzschéenne et la dialectique hégélienne.

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Table des matières

INTRODUCTION GENERALE
A/ PREMIERE PARTIE : LE PERSPECTIVISME, UNE PHILOSOPHIE DE LA RUPTURE
A.I INTRODUCTION
A.II CHAPITRE 1: LA RUPTURE AVEC LA« TYRANNIE DE LA RAISON »
A.II.1 PERSPECTIVISME ET DIALECTIQUE: NIETZSCHE CONTRE SOCRATE
A.II.2 PERSPECTIVISME ET RATIONALISME: NIETZSCHE CONTRE DESCARTES
A.III CHAPITRE 2: L’IDEALISME ALLEMAND COMME« NIHILISME REACTIF»
A.III.1 PERSPECTIVISME ET CRITICISME: NIETZSCHE CONTRE KANT
A.III.2 PERSPECTIVISME ET IDEALISME: NIETZSCHE CONTRE HEGEL
A.IV CONCLUSION
B/ DEUXIEME PARTIE :LE PERSPECTIVISME, UNE PHILOSOPHIE DE L’AFFIRMATION
B.I INTRODUCTION
B.II CHAPITRE 1: LE NOUVEAU RAPPORT ENTRE LE SAVOIR ET LA VIE
B.II.1 LA CONNAISSANCE AU SERVICE DE LA VIE
B.II 2 CHAPITRE 2: LA REVALORISATION DE L’ART ET LA PENSEE DE «L’ETERNEL RETOUR »
B.III.1 ET SI LES ARTISTES REVENAIENT DANS LA CITE?
B.III.2 VERS UNE PENSEE DE « L’ETERNEL RETOUR»
B.IV CONCLUSION
CONCLUSION GENERALE
BIBLIOGRAPHIE

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