La résistance culturelle queer

L’histoire de la pensée: problématiser le sexe, problématiser le genre

De tout temps, le sexe et le genre ont eu leur place au sein des discours philosophiques et politiques. Que l’on pense aux sagesses grecques et aux philosophies chrétiennes, les rapports homme-femme ont été au cœur des problématisations classiques du sexe et du genre allant même jusqu’à fonder les prescriptions relatives à l’ordre social.
Les dernières décennies ont porté quelques fois en concurrence, en continuité ou en symbiose, divers courants qui ont eu une influence non négligeable sur la façon de penser les relations de personnes de même sexe. En ce qui nous concerne, nous souhaitons faire un survol liant les approches essentialistes aux autres approches plus contemporaines. Les deux premières catégories que nous aborderons relèvent de la tradition philosophique. Il sera question de situer l’existentialisme et l’essentialisme. À ces classifications, nous ajouterons trois paradigmes épistémologiques de la tradition des sciences sociales: le constructivisme, le post-modernisme et la théorie queer. La problématisation du sexe et du genre est un terrain de recherche qui se partage entre la philosophie et les sciences sociales.
Dans un premier temps, les approches essentialistes reconnaissent l ‘homosexualité comme un fait à la fois transhistorique et transculturel qui est plus ou moins bien accepté selon la structure sociale dans laquelle elle s’insère. Line Chamberland souligne que [l]a tendance essentialiste conçoit l’homosexualité comme une forme prédéterminée de la sexualité humaine échappant largement aux influences extérieures, une orientation particulière du désir sexuel dont les causes restent à déterminer, une réalité en soi, constante et « naturelle » en quelque sorte, que les sociétés gèrent de diverses façons. (1997, p. 10)
L’homosexualité est naturalisée, produite et problématisée dans le meilleur des cas comme une constante marginale présente dans la nature quand elle n’est pas purement et simplement associée à une déviance de l’essence de l’ être humain. En approfondissant ce contraste, l’homosexualité est souvent abordée – médicalement et socialement – comme une détermination déviante de la nature et qui, de ce fait, dénaturerait une nature humaine jugée « vraie» et « juste ». L’orthodoxie du discours chrétien, le discours médical et les penchants eugénistes des théories de l’évolution sont toutes des théories et des formes d’essentialisation d’une homosexualité qui serait contre-nature. À la fois au plan théorique et praxéologique, on peut penser au DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Nervous and Mental Disorders) utilisé par les psychiatres et qui a inclus l’homosexualité comme expression contre-nature (contre-essence) de la sexualité humaine jusqu’à sa troisième édition en 1980.

Le terme queer : définition et usages d’une notion

À l’origine, le terme queer est porteur de plusieurs significations, dont plusieurs soulèvent la controverse. Il s’apparente d’abord à l’expression anglaise odd, dans le sens d’« étrange », de «bizarre », de « singulier ». Queer est aussi synonyme de l’insulte adressée plus spécifiquement aux gais et lesbiennes pour les désigner de « pédé » et/ou de « gouine» . Sa première utilisation comme référent à un désordre ou à une déviance sexuelle est apparue en 1922 aux États-Unis. En effet, l’Oxford English Dictionary Online nous donne cette première définition: « 1922 Pract. Value of Scientific Study of Juvenile Delinquents (Children’s Bureau, U.S. Dept. of Labor) : A young man, easily ascertainable to be unusually fine in other characteristics, is probably ‘queer’ in sex tendency». Par la suite, le terme est repris par les militants et intellectuels qui le dépouillent de toute signification péjorative. C’est ici un choix subversif et d’autodérision que les tenants de cette théorie assument pleinement. On se doit de distinguer, à au moins deux niveaux, les études gaies et lesbiennes de la théorie queer. Alors que les premières, plutôt de nature sociologique, s’intéressent à la reconnaissance et à l’insertion des homosexuels dans le schème hétéronormatif, le questionnement théorique queer, pour sa part, est plus subversif et de nature plus philosophique. Le courant queer s’intéresse aux modes de construction du modèle hétéronormatif et à la constitution du sexe-genre et de la sexualité qui en découle. Car d’après Foucault et Wittig, le sexe-genre disparaîtrait avec le sabordement de la matrice hétéronormative (Butler, 2005 [1990]). Bref, on s’intéresse ici au caractère quasi donné de la socialisation primaire (Berger et Luckmann, 1966). Nous pouvons donc voir dans la pensée queer un amalgame des études féministes et des études gaies et lesbiennes. Nous y reviendrons ultérieurement.

Le mouvement queer et le mouvement gai et lesbien: fractures d’une résistance identitaire

Le mouvement queer et le mouvement GLBT sont en concurrence non seulement en ce qui concerne la construction de leur objet d’ étude à savoir l’homosexuel ou le queer, mais aussi dans leurs stratégies respectives face au régime hétérosexuel. Les résistances et les actions politiques mises en place par le mouvement GLBT semblent avoir failli à la tâche, car elles n’ont pas réellement brisé le cycle de l’homophobie ou de la discrimination.
Une étude récente présentée à l’ ACF AS 2008 montre entre autres que 18,2 % des jeunes d’écoles secondaires de la région de Montréal ont des comportements homophobes envers d’autres adolescents.
Statistique Canada ne tient pas de statistiques précises sur la violence homophobe. Toutefois, dans l’Enquête Sociale Générale de 1999, la catégorie « autre» qui compte pour 37 %, comprend les crimes haineux et, en ordre de fréquence, ceux liés à l’orientation sexuelle se classent en deuxième position de cette catégorie. Des statistiques américaines, référées dans un document de Statistique Canada produit en 2001 , nous informent qu’en 1998 au moins quatre meurtres et quelques 1070 crimes contre la personne liés à l’orientation sexuelle ont été rapportés au Federal Bureau of Investigation. Il faut tout de même garder à l’esprit que ce ne sont pas tous les incidents qui ont été rapportés à la police. Ainsi, la ville de Londres qui note, en 2005, une baisse de 4 % des crimes en général, connaît, la même année, une augmentation de 8,5 % des crimes homophobes  .

Du discours éthique et politique à ses incarnations sociales

Vers la fin de sa vie, Foucault entreprit un parcours vers une analyse des discours éthiques. En effet, deux volumes de l’histoire de la sexualité ouvrent sur la perspective d’une éthique de soi, à savoir: L’usage des plaisirs et Le souci de soi. Il en est de même de son Herméneutique du sujet qui traite des discours enfouis dans les sagesses grecques.
L’ouvrage s’articule autour d’une analyse généalogique qui montre bien les contours d’une analyse de discours éthique chez Foucault.
Le parcours d’une analytique de l’éthique chez Foucault aura conduit ce dernier à une exploration de la notion de souci de soi, le cura sui romain, ou l’epimeleïa heautou grec. Foucault aborde ces notions avec l’œil de l’archéologue et du généalogiste. Cette éthique de soi est dans les pensées grecque et romaine un point important de la réflexion philosophique. Toutefois, il ne faudrait pas pour autant attribuer un sens trop philosophique à la notion de souci de soi. En effet, bien que le souci de soi était une pratique assez répandue, qui jouissait d’une forte estime à l’intérieur des sociétés antiques, il ne faut pas y voir là une pratique strictement individuelle et individualiste, car qu’on ne puisse pas s’occuper de soi sans l’aide d’un autre est un principe très généralement admis (Foucault, 1984). Cependant, « pour comprendre l’éthique comme rapport à soi, il faut du coup remonter à ce qui a conduit l ‘homme occidental à se reconnaître comme sujet de désir» (Marietti, 1985, p. 248). Ce qui atteste de toute l’importance que Foucault aura apportée à la sexualité dans son investigation des champs de l’éthique.
L’analytique du discours éthique recouvre pour Foucault deux aspects essentiels sur lesquels se profile l’homme problématisé comme lieu de désir. Foucault écrit d’ailleurs qu’ une telle: « analyse de l’homme de désir se trouve au point de croisement d’une archéologie des problématisations et d’une généalogie des pratiques de soi» (1984, p. 21).
Autrement dit, l’analyse de l’homme de désir est une compréhension de sa propre problématisation éthique. Chez les Grecs, l’éthique sexuelle, dont la nôtre découle en grande partie, « a été problématisée dans la pensée comme rapport pour un homme libre entre l’exercice de sa liberté, les formes de son pouvoir et son accès à la vérité» (Foucault, 1984, p. 326). Il en va de même pour le moment généalogique complémentaire de ce premier mouvement archéologique.

La performance: la drag, figure emblématique et archétype de la résistance queer

Jusqu’ici, nous avons vu l’importance du langage tel qu’exploré dans la performativité ainsi que la liaison historique et occidentale qu’ est celle du sexe-genre. La troisième notion, la performance du genre, est un point d’ ancrage important dans la pensée de Butler. Le genre étant une parodie sans original (Butler, 2005 [1990], p. 261), alors si l’anatomie de l’acteur ou l’actrice de la performance est déjà distincte de son genre, et si l’anatomie et le genre de cette personne sont tous deux distincts du genre de la performance, alors celle-ci implique une dissonance non seulement entre le sexe et le genre, mais aussi entre le genre et la performance. Si le drag, produit une image unifiée de la « femme» (ce qu’on critique souvent), il révèle aussi tous les différents aspects de l’expérience genrée qui sont artificiellement naturalisés en une unité à travers la fiction régulatrice de la cohérence hétérosexuelle. En imitant le genre, le drag révèle implicitement la structure imitative du genre lui-même – ainsi que sa contingence. (Butler, 2005 [1990], p. 261)
La notion de performance du genre recoupe celle de la dissonance d’où émerge la fiction du genre et du sexe. Ébranlant la matrice hétérosexuelle, cette dissonance des genres peut alors permettre de fragmenter et de multiplier différentes façons de vivre le genre. Nous nous trouvons alors à performer dans le social des rôles un peu à la manière du comédien dont les performances sont multiples, mais Butler s’ intéresse plus spécifiquement à la performance du genre dans les cabarets queer. Ainsi, nous nous trouvons à agir et à répondre aux attentes et construits sociaux dans lesquels nous construisons nos identités.
Pour Butler, on peut aussi performer par la négative et faire violence aux symboles et aux codes qui sont associés aux rôles sociaux et à leurs constructions. C’est dans la figure emblématique de la drag que l’on retrouve l’archétype de la résistance queer. Il nous apparaît alors important d’aborder la performance chez Butler afin de mieux comprendre les modes de construction de la résistance identitaire queer telle qu’elle l’a étudiée chez les drags des cabarets queer.

 

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Table des matières

Introduction
Chapitre 1 – De l’activisme homo.sexuel au mouvement queer: fractures et divergences d’un discours politique du genre 
1.1 L ‘histoire de la pensée : problématiser le sexe, problématiser le genre
1.2 Le terme queer : définition et usages d’une notion
1.3 Le mouvement queer et le mouvement gai et lesbien : fractures d’une résistance identitaire
1.3.1 Une autre résistance, une autre politique
1.3.2 Aux fondements d’un discours idéologique: une autre problématisation de l’identité
1.3.3 Une lutte et des stratégies méconnues
Chapitre II – Les fondements sociaux d’un discours de résistance: vers une analyse de discours 
2.1 La tradition et la pratique de l’analyse de discours
2.1.1 L’analyse de discours critique
2.2 L’archéologie du savoir: la pratique discursive
2.3 Le tournant généalogique
2.3.1 Les ruptures
2.3.2 Les hiérarchies des savoirs/pouvoir
2.4 Du discours éthique et politique à ses incarnations sociales
Chapitre III – Les fondements philo-politiques d’un mouvement social atypique autour de Judith Butler 
3.1 Un retour sur la problématique
3.2 La performativité : des signes au sens
3.3 Pour une vraie dialectique sexe-genre
3.3.1 L’héritage de Simone de Beauvoir
3.3.2 La dialectique sexe-genre chez Butler
3.4 La performance: la drag, figure emblématique et archétype de la résistance queer
3.5 L’ontologie politique de Judith Butler
3.5.1 L’identité et l’ action politique
3.5.2 Les éléments de la grammaire politique de Butler
Chapitre IV – Au cœur du champ de bataille: trois domaines spécifiques de l’action collective queer
4.1 La résistance culturelle queer: décoloniser la culture populaire comme action politique
4.1.1 Une production culturelle éclatée
4.1.2 La pop-culture, la musique et la résistance: l’émergence du queercore
4.1.3 Queer dans la violence
4.1.4 Cultiver l’ambiguïté dans la performance du genre : du dandysme à la métrosexualité
4.1.5 Décoloniser le grand art
4.2 L’éducation: un terrain contesté
4.2.1 La « queerisation » du curriculum
4.2.2 La « queerisation» de l’éducation, une action sociale distincte de l’approche gaie et lesbienne
4.3 De la « queerisation» du développement international au renforcement du  discours queer
4.4 Résistance biographique et politique: conclusion sur les jeux et transactions  entre un SOI public (performance) et un SOI privé (performativité)
4.5 Critique et dépassement post-butlérien
Conclusion
Bibliographie

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