La pornographie féministe, contre-culture de la pornographie mainstream

La pornographie féministe, contre-culture de la pornographie mainstream 

Une nouvelle génération de féministes tente de se défaire de représentations produites par une pornographie mainstream, qui serait dégradantes envers les femmes. Si elles sont conscientes des clichés sexistes véhiculés par cette pornographie, elles décident toutefois de prendre les mêmes armes, afin de créer une alternative : une nouvelle forme de pornographie qui serait capable de représenter la sexualité féminine à l’écran. Elles vont alors se servir de l’outil pornographique pour critiquer l’existant et promouvoir leurs revendications féministes. La pornographie devient un outil politique aux enjeux nouveaux : elle se charge de nombreuses missions afin de remodeler les imaginaires sociaux produits par la pornographie mainstream.

Dans leurs discours, les pornographes féministes souhaitent se distinguer au maximum du travail pornographique mainstream. L’on note par exemple une occurrence des termes « différents » ou « différence » 26 fois parmi les cinq interviews sélectionnées dans le premier corpus. Cette « différence » semble s’appliquer à toutes les étapes du processus de création et de production d’un film.

Mon hypothèse est la suivante : la valeur d’un objet culturel pornographique dit féministe se construit en opposition aux productions mainstream. Plusieurs interrogations apparaissent alors. Quelles sont les critiques faites à la pornographie mainstream ? Quelles sont les revendications des pornographes féministes, et comment se distinguent-elles du circuit pornographique mainstream ? Il ne s’agit pas ici de faire une liste exhaustive des critiques faites par les pornographes féministes auprès de la pornographie mainstream, puis de présenter leurs revendications, mais plutôt de comprendre les rouages de leur construction politique, et la complexité du processus dans lequel ces professionnelles s’inscrivent. Je construirai mon analyse en deux axes : tout d’abord, la mise en place d’une proposition de la sexualité féminine à l’écran, puis l’analyse d’un nouveau paradigme à atteindre, qui révèle des enjeux plus complexes pour ces féministes.

La sexualité féminine à l’écran 

Grâce à une analyse de discours de différentes interviews de pornographes féministes, nous avons pu déceler les propositions politiques de la pornographie féministe, et ses méthodes de distinction.

Une pornographie respectueuse de ses travailleurs et travailleuses 

La pornographie mainstream est particulièrement critiquée par les représentations sexistes qu’elle produirait sur les femmes. Avant même les critiques des représentations montrées à l’écran, de nombreuses accusations sont faites sur les conditions de production d’un film pornographique. En 1980, l’actrice Linda Boreman, connue sous le nom de Linda Lovelace, et vedette de nombreux films pornographiques d’avant-garde comme Deep Throat , sort son autobiographie . Elle y révèle  avoir été violée, frappée, et forcée à tourner dans des films pornographiques par son mari Chuck Traynor. Les féministes abolitionnistes, menées par Catharine McKinnon et Andrea Dworkin, et qui demandaient l’interdiction pure et simple de la pornographie au cours des années 80 , se serviront  de cet évènement pour affirmer leur thèse : la pornographie ne fait pas que représenter des situations de soumission de la femme, elle les réalise également dans le réel. La production d’un film pornographique serait par essence violente. Les actrices seraient forcées ded participer au tournage d’un film pornographique, et n’en feraient jamais le choix délibéré : cela serait forcément issu d’une mauvaise rencontre, ou d’un concours de circonstances tragiques. Selon Andrea Dworkin, puisque le consentement des actrices est largement remis en question, la pornographie met en images des situations de viol et de sexualité brutale. La répétition de ces images pornographiques normaliserait l’acte d’agression. Elles affirmeront ainsi que la pornographie serait responsable de nombreuses agressions sexuelles envers les femmes. Robin Morgan déclarera même: « la pornographie est la  théorie, le viol est la pratique ».

Au cours des années 80, auront lieu les sex wars, de houleux débats internes au mouvement féministe, qui oppose les féministes abolitionnistes et les féministes pro sexe. Ces débats se concentrent sur l’outil pornographique. Le mouvement pro-sexe affirme que la représentation de la sexualité féminine est un outil qui permettrait à la femme d’affirmer sa sexualité. La pornographie pourrait alors devenir un outil pour le développement d’une sexualité féminine libre. Cependant, si les féministes pro-sexe se sont battues contre les féministes abolitionnistes pour défaire le stigmate sur le fait qu’une actrice pornographique ne puisse pas exercer cette profession par choix , les  conditions de production d’un film pornographique ne semblent pas s’être améliorées. Le documentaire Pornocratie d’Ovidie, réalisé en 2016, et qui s’intéresse aux mutations du secteur pornographique depuis l’arrivée d’Internet, dépeint des conditions de tournages compliquées, et particulièrement pour les actrices. Elle déclare dans une interview pour Cheek Magazine : Leurs revenus chutent, elles sont obligées de faire autre chose à côté, à l’instar de la live cam par exemple. Comme les pratiques s’intensifient, c’est de plus en plus violent physiquement, mais aussi psychologiquement. Leurs images circulent à gogo, même si elles n’ont pas donné leur accord. Et en plus, ce sont les actrices qui subissent les premières la stigmatisation .

La cause de ces conditions difficiles serait l’avènement des tubes : des sites web proposant des dizaines de milliers de contenus pornographiques (très souvent piratés), de manière entièrement gratuite. Les studios de production, ne produisant plus de revenus financiers, mettent la clef sous la porte. Les tournages se font avec toujours moins de budget, et il faudrait répondre à des demandes de plus en plus spectaculaires, via des pratiques violentes.

La pornographie féministe, souhaitant proposer une nouvelle représentation de la sexualité féminine, s’inscrit également dans un objectif plus global : défendre les conditions de travail des acteurs et actrices du secteur pornographique. Elles se distinguent alors du secteur pornographique mainstream, en amont même de la mise en images de cette sexualité, via des méthodes de production plus « éthiques ». En 2009, la réalisatrice Erika Lust répond à une interview pour SecondSexe, un site web d’informations sur la sexualité féminine. Elle y déclare : « les castings sont  différents» . Elle qualifie les siens de « calmes et professionnels » , jusqu’à dire que « personne  n’essaie de baiser avec les acteurs ou les actrices » . Cet argume  nt, réponse directe faite aux conditions de production du mainstream, rappelle celui des féministes abolitionnistes Catharine McKinnon et Andrea Dworkin. Selon Erika Lust, la violence faite aux actrices serait inhérente aux conditions de production d’un film pornographique mainstream. De plus, elle oppose son « professionnalisme » à un « amateurisme » de la pornographie mainstream. Dans une autre interview analysée, Lucie Blush, réalisatrice française de films pornographiques féministes, répond en 2017 aux questions d’une journaliste du site web madmoizelle. Elle annonce « verser des salaires en fonction de l’expérience, pas du genre de la personne » . On retrouve dans  cette phrase un argument féministe relatif à l’égalité professionnelle entre les sexes. Les femmes travaillant au sein de l’industrie pornographique subiraient des traitements sexistes propres à une inégalité des salaires basée sur leur genre et non sur l’expérience. Lucie Blush entend alors contrer cela en mettant en place une rémunération non-genrée. Cette proposition s’inscrit dans un contexte qui dépasse la pornographie, l’égalité salariale étant l’objet de nombreux débats en France. Ainsi, en 2017, l’association féministe Les Glorieuses dénonçait un écart de salaires de 15,8% en moyenne entre les femmes et les hommes, dans les secteurs de l’industrie, la construction et les services (hors administrations publiques) .  La réalisatrice Anoushka, dans une interview donnée à VSD en 2017, nous informe que « les tubes gratuits poussent à des pratiques nauséabondes » . Elle rejoint ici l’enquête faite par Ovidie dans  son documentaire Pornocratie.

Le « female gaze » : un point de vue féminin derrière la caméra 

Si la « différence » entre une pornographie féministe et mainstream se fait d’abord derrière la caméra, elle se percevrait également sur le plan visuel. En effet, l’une des principales critiques faites par les pornographes féministes et le mouvement pro-sexe concernant la pornographie mainstream tient du fait qu’il s’agirait d’un milieu très fortement masculin, et masculinisé. Les réalisateurs seraient en grande majorité des hommes, qui auraient pour cible des hommes hétérosexuels. Il est difficile de quantifier la place des hommes et des femmes dans la pornographie, étant donné qu’il n’existe pas de système de classification des films ou des professionnels. Le sociologue Mathieu Trachman, dans Le travail pornographique, a cependant réussi à collecter une base de données basée sur les chroniques du magazine Hot Vidéo, qui a répertorié 1 400 films pornographiques professionnels et amateurs français, de 1989 à 2001. Sur cet échantillon représentatif, il indique que 12% des réalisateurs sont des femmes : si elles sont en minorité, il s’agit cependant d’une part non négligeable des professionnels du secteur. Mais le travail effectué par les réalisatrices n’est pas forcément synonyme de pornographie féministe, et serait voué à perpétuer les clichés sexistes véhiculés par le mainstream. Lors d’un entretien auprès de David Courbet pour l’essai Féminismes et pornographie, Candida Royalle, réalisatrice et féministe prosexe, déclarait être déçue face au « manque de créativité et d’innovation de la part des jeunes réalisatrices aux Etats-Unis ». Elle expliquerait cela par le fait que ces jeunes femmes travaillent au sein d’entreprises dirigées par des hommes, « et dont la motivation pour concevoir quelque chose de progressiste est inexistante ». Le marché de la pornographie se construit alors uniquement autour de la figure du spectateur masculin. Lors d’un entretien auprès de Mathieu Trachman, un réalisateur déclare :

Ce qui est grave, c’est que là nous ne parlons que des fantasmes vus par les hommes. L’autre côté serait vachement intéressant. Là y’a un autre créneau […]. Nous, on est pas compétents. Y’a des femmes qui font ce genre de films, ça serait très intéressant que ce soit le regard des femmes… Puisque c’est le regard des hommes, les films X. C’est fait pour les hommes, c’est pas fait pour les femmes .

Il y a ici une double affirmation du regard masculin sur le film pornographique : le regard masculin du réalisateur, et le regard projectif masculin du spectateur. Cette présence double du masculin lors de la captation d’un film aurait un effet sur les mises en images de la pornographie. On peut parler ici de male gaze. Le male gaze, que l’on pourrait traduire en français par « regard masculin », a été théorisé par la critique de cinéma Laura Mulvey en 1975 , et a d’abord été proposé dans le cadre du cinéma narratif. Mulvey distingue trois types de 33 regards : celui de la caméra sur les acteurs et actrices, celui du public regardant le film, et celui des personnages se regardant les uns les autres au sein du film. Pour renforcer l’illusion cinématographique et réduire autant que possible la distance du public avec le film, le cinéma narratif efface les deux premiers regards au profit du 3ème. Le résultat veut que l’on voie le film à travers les yeux des personnages, mais pas n’importe lesquels : dans l’écrasante majorité des cas, il s’agit du regard du héros masculin hétérosexuel. Dans cette configuration, Mulvey décrit les personnages masculins comme actifs, par opposition aux personnages féminins passifs, regardés. Le rôle traditionnel du personnage féminin est double : elle est objet érotique pour le personnage et pour le spectateur masculin. Les spectatrices se voient en outre dans l’obligation d’adopter, elles aussi, le male gaze, le regard masculin. D’abord proposée pour le cinéma, cette théorie a pu s’étendre à d’autres formes culturelles, comme la peinture ou le jeu vidéo.

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Table des matières

Introduction
I. La pornographie féministe, contre-culture de la pornographie mainstream
A. La sexualité féminine à l’écran
1. Une pornographie respectueuse de ses travailleurs et travailleuses
2. Le « female gaze » : un point de vue féminin derrière la caméra
3. Le savoir de la représentation d’une sexualité féminine
4. Une pornographie de femmes contre une pornographie d’hommes
B. Changer de paradigme
1. Le film pornographique féministe : une métapornographie
2. La diversité, une réponse au stéréotype
3. Des films de femmes, pour tous
Conclusion
II. La pornographie féministe vue par les acteurs de la pornographie mainstream
A. Le phénomène de distinction
1. La distinction selon Bourdieu
2. L’émergence d’une niche marketing pornographique féminine
B. Quand le mainstream se met à la pornographie féminine
1. De nouvelles mises en scènes
2. Un phénomène de dépublicitarisation
C. La dépornographisation
1. Culture du récit
2. Érotisme ou pornographie ?
3. De nouvelles injonctions
Conclusion
III. Les contradictions des discours de pornographes féministes
A. Revalorisation de la pratique pornographique
1. La pornographie, art légitime ?
2. Déplacement des modalités du film pornographique
B. La reconduction de stéréotypes
1. Un point de vue différentialiste
2. Bonne et mauvaise pornographies
C. La mise en scène du naturel
1. Critique de l’inauthenticité de la pornographie mainstream
2. L’illusion d’un sexe naturel
Conclusion
CONCLUSION
Bibliographie
ANNEXES

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