La pensée publique de l’aménagement au rythme des enjeux urbains

La pensée publique de l’aménagement au rythme des enjeux urbains

Analyser des formes de ruptures et de continuités

L’objectif de cette section consiste à comprendre comment les quartiers durables contemporains s’inscrivent dans un paysage urbain, intellectuel et politique plus large. À travers un rapide survol de l’histoire moderne de l’urbanisme en France, avec un rapide détour par l’Angleterre, nous verrons comment la définition d’enjeux – en termes de nombre ou de qualité de logements, de conditions de vie, d’enjeux économiques de production, etc. – appelle des types de réponses spécifiques. Ces réponses, qui donnent lieu à des « modèles » d’aménagement, s’inscrivent dans les formes urbaines et façonnent, durablement, les paysages urbains. Avec l’évolution des enjeux et des contextes sociaux, économiques, politiques ou intellectuels s’élaborent de nouvelles réponses qui, à leur tour, laissent leur empreinte dans l’espace. Les formes urbaines ne sont pas neutres ; elles induisent des usages et des modes de fonctionnement particuliers, des façons de « vivre la ville », dont nous héritons aujourd’hui en raison de leur caractère pérenne et relativement immuable. C’est ce qu’indique Lewis Mumford à propos de la désagrégation de l’ordre médiéval face à l’avènement du style baroque :

« La mort des civilisations ne se produit pas à un instant déterminé comme celle des organismes biologiques. Elles sont composées d’un assemblage de structures indépendantes, lors même qu’elles forment un ensemble apparemment unifié, et lorsque l’assemblage se défait ces structures peuvent poursuivre une existence indépendante. » (Mumford, 1989, p.438).

Chaque époque et chaque société est ainsi traversée par des modes d’organisation spécifiques auxquels répondent des formes urbaines spécifiques. Un système urbain est donc formé de l’imbrication successive de différentes visions de l’aménagement et des objectifs que l’on souhaite atteindre, qui coexistent plus ou moins jusqu’à ce que, à un moment donné de leur histoire, l’une d’elle devient prédominante. En remontant dans l’histoire, on voit par exemple comment, à partir du 17ème siècle, la pensée de l’aménagement urbain devient davantage théorique et raisonné, alors qu’elle était essentiellement empirique durant le Moyen Âge et la Renaissance (Ragon, 1995, p.163). Les formes urbaines caractéristiques de ces époques antérieures sont alors brocardées pour leur caractère désordonné et aléatoire, défini comme biologique. Les priorités deviennent une gestion collective de l’approvisionnement et de l’évacuation des ordures, avec une attention particulière pour le confort du citadin : création de trottoirs, éclairage urbain, parcs et jardins publics, etc.

Or, les solutions élaborées dans un contexte précis peuvent s’avérer être des problèmes transposées dans un autre, ou à une autre époque. Il nous semble donc essentiel d’être en mesure de saisir la manière dont évoluent les enjeux urbains et les formes de réponses qui leur sont associées. Cet effort de contextualisation permettra ainsi de percevoir les formes de ruptures et de continuités qui s’établissent, aussi bien du point de vue des enjeux que des réponses. À partir de là, nous serons davantage à même d’identifier la place qu’occupent les quartiers durables dans l’histoire urbaine et de définir l’originalité du modèle qu’ils représentent.

Comme nous le verrons par la suite, nous soutenons que, loin de constituer une réponse inédite, les quartiers durables réactivent un « balancement cyclique » (Baubérot et Bourillon, 2009, p.348) récurrent, entre des éléments de nature antagoniste qui forment, au sein d’articulations inédites, le cadre de l’expérience urbaine : ville et nature ; laisser-faire et intervention publique ; qualité de l’expérience humaine et productivité économique ; contrôle social et assistance, etc. Ainsi, un jeu d’oppositions et de tensions s’actualise dans nouvelle articulation d’enjeux que nous aurons également pour objectif de caractériser.

L’impact de la révolution industrielle : une intervention publique perçue comme nécessaire face à l’anarchie du développement urbain

À partir du XIXème siècle et dans un contexte de révolution industrielle, une nouvelle vision de la ville voit le jour. La ville médiévale ne répond plus aux nécessités historiques du développement industriel. En l’absence de tout plan d’ensemble et dans une politique de laisser-faire affirmée – après des siècles d’absolutisme étatique et de règlementations corporatives –, l’aménagement urbain suit un schéma général qui consiste à organiser la circulation des biens et des personnes, dans une perspective « utilitariste » (Mumford, 1989, op. cit. p.566). Les villes, en pleine expansion, ne sont en effet pas dimensionnées pour gérer des flux qui s’intensifient. Elles sont en proie à un engorgement croissant. De nouveaux modes de transport collectif apparaissent : l’omnibus, le tramway puis, plus tard, le métro. La rationalisation du tissu urbain se fait sans autre considération que la production industrielle et l’essor commercial. Des pans entiers de villes sont éventrés pour ouvrir des rues et boulevards en ligne droite au détriment des quartiers d’habitation. Le chemin de fer pénètre jusqu’au cœur des agglomérations et lui impose désormais ses formes et ses limites (Guillerme, 2004).

Pour Lewis Mumford, la « ville industrielle » est ainsi structurée autour de trois éléments : l’usine, le chemin de fer, et le taudis (Mumford, 1989, op. cit., p.574). Cette époque, qu’il qualifie de « paléotechnique », constitue à ses yeux une régression à bien des égards du point de vue des conditions de vie. Face à la formidable pression démographique qui accompagne le développement industriel, la question du logement ouvrier repose sur le seul jeu de l’offre et de la demande. Les « masses laborieuses », paysans sans terres, artisans ruinés par l’industrialisation, ouvriers, s’entassent dans des taudis caractérisés par leur manque d’hygiène et de salubrité. L’importance de la demande de logements et la saturation du marché représentent une affaire particulièrement juteuse pour un nouvel acteur économique: le rentier, qui loue très cher des logements de plus en plus petits et insalubres, entrainé par une recherche aveugle du profit maximum. Ainsi, « les spéculateurs tiraient à peu près autant de profit des locations d’appartements bourgeois que de celles des misérables habitations ouvrières » (Ibid., p.545). Les caricatures de Daumier de l’époque dans lesquelles le propriétaire-rentier apparaît sous les traits d’un vautour (Mr Vautour) attestent de la prégnance de cette perception. Les descriptions de l’état des logements de l’époque sont effroyables. Des familles entières vivent dans une seule pièce d’habitation, souvent sans ouverture sur l’extérieur, la plupart du temps sans éclairage et sans accès à l’eau potable. Les grandes villes industrielles comme Liverpool, Londres, Roubaix, Paris, Manchester ou New York rivalisent en occupation des caves en sous-sols d’immeubles. À Liverpool, un sixième de la population logent dans de telles conditions au milieu du XIXème siècle. À cela, s’ajoutent des conditions sanitaires déplorables : « Au manque d’hygiène et au manque de place venaient s’ajouter d’autres plaies : les rats, porteurs de choléra, les punaises qui infestaient les lits, les poux qui répandaient le typhus, les mouches qu’attiraient le garde-manger et le lait des nourrissons. Les pièces sombres, aux murs suintant d’humidité, constituaient un milieu idéal pour la prolifération des bactéries microbiennes que de trop nombreux habitants se transmettaient avec la plus grande facilité. » (Ibid., p.579) .

Ces conditions, associées à celles non moins réjouissantes du travail, sont responsables d’une mortalité ouvrière particulièrement élevée. Elle n’a aucun impact sur la production puisqu’elle est largement compensée par le flot des nouveaux arrivants. Les autorités ne s’intéressent donc que tardivement au phénomène, malgré les appels répétés d’économistes, médecins ou hygiénistes, philanthropes ou malthusiens, plaidant le fait que la santé du travailleur est un élément essentiel de la productivité et de la paix sociale. La préoccupation devient particulièrement prégnante lorsqu’il devint clair que de telles conditions de logement faisait peser des risques de foyers infectieux et épidémiologiques sur la population, toutes classes sociales confondues.

Le « cycle haussmannien » ou la rationalisation du tissu urbain 

On a coutume d’établir un parallèle entre les deux épidémies de choléra qui ont affecté Paris en 1832 puis en 1848, faisant plus de 18 000 morts chacune, et le renouveau d’un urbanisme étatique de type autoritaire, symbolisé par le « cycle haussmannien » (Agulhon, 1983), initié à partir de 1853. Alors Préfet de Paris, le baron Haussmann reprend les rênes de l’aménagement urbain et impose une nouvelle vision de la ville. En parlant de « cycle », Maurice Agulhon explique que l’action entreprise par Haussmann sous mandat de Napoléon III à partir de 1853 lui survit en fait largement. Selon lui, les villes ont vécu plus d’un siècle dans le cadre haussmannien et « aucune entreprise urbanistique d’ampleur comparable n’a vu le jour entre l’époque du grand préfet et celle de l’explosion contemporaine des tours et des voies express » (Ibid., p.10). Cette période de transformations urbaines majeures marque le début d’un interventionnisme d’Etat en matière d’aménagement. Elle reflète également la construction d’un regard sur les nuisances urbaines.

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Table des matières

INTRODUCTION
CHAPITRE INTRODUCTIF. JALONS POUR LA SOCIOGENÈSE D’UN MODÈLE URBAIN
1. La pensée publique de l’aménagement au rythme des enjeux urbains
1.1. Analyser des formes de ruptures et de continuités
1.2. L’impact de la révolution industrielle : une intervention publique perçue comme nécessaire face à l’anarchie du développement urbain
Le « cycle haussmannien » ou la rationalisation du tissu urbain
Le modèle howardien des Cités-Jardins : le souci de l’expérience humaine
1.3. La déclinaison française du modèle des cités-jardins dans un contexte de naissance du logement social
Le rôle du Musée Social
Henri Sellier et les cités-jardins de l’OPHBM de la Seine
1.4. La solution des grands ensembles : construire vite et beaucoup
1945 : L’urgence de l’après-guerre face à la pénurie de logements
Le choix du Modernisme architectural : une adéquation entre forme urbaine et projet politique
L’Etat aux commandes : l’amorce de la centralisation et de la planification d’une politique du logement
1.5. Les New Towns britanniques : des cités-jardins aux villes nouvelles
2. Le contexte intellectuel et politique
2.1. Se penser dans le monde. L’évolution historique des rapports entre l’homme et l’environnement
La catastrophe naturelle comme interrogateur anthropologique
Le « grand partage » ou la construction d’une extériorité de l’homme par rapport à l’environnement
La genèse d’une conscience des limites
Le caractère hybride des phénomènes ou la remise en cause de l’extériorité humaine
Le développement de l’écologie et l’avènement d’un rôle nouveau pour la science
La protection de l’environnement. Entre conservation et préservation
L’homme et l’environnement dans l’écologie moderne. Une révision réciproque des statuts
L’impact de l’écologie urbaine sur les représentations de la ville
2.2. L’institutionnalisation du développement durable. Le rôle des conférences internationales
Des politiques sectorielles aux enjeux planétaires
La reconnaissance de la responsabilité des villes face aux enjeux environnementaux
CHAPITRE 2. LYON CONFLUENCE ET GREENWICH MILLENNIUM VILLAGE : LA CONSTRUCTION D’UNE EXPÉRIENCE PRIVILÉGIÉE DE L’URBAIN
1. Introduction
1.1. Une entrée par l’image
1.2. Présentation des terrains
Lyon-Confluence
Greenwich Millenium Village
2. Miser sur le prestige architectural et la distinction
2.1. Du quartier high-tech au quartier bioclimatique
2.2. La place de la nature
3. Le réenchantement de la ville contemporaine face aux usages. L’avènement d’un urbanisme défensif
3.1. Le poids de la norme
3.2. La sécurisation de l’espace résidentiel. Surveillance et contrôle des usages
Des cœurs d’îlots sur le modèle de la citadelle imprenable ?
3.3. Les exclus de Confluence : un urbanisme par le vide ?
Le cas de la paillotte de Francis
4. Le repositionnement des centres de gravité urbains : rechercher le rayonnement et l’attractivité
4.1. Confluence : un prestige économique, politique et culturel qui s’autoalimente
Des commerces haut de gamme, une restauration « lounge » et branchée
Les ambiguïtés de la ville générique : les traces patrimonialisées du passé
Des activités sélectives orientées vers le loisir marchand et la consommation
Une nature factice : les mises en scène du référent naturel
Vers une balnéarisation de l’espace public : se distancier de la vi(ll)e quotidienne. La revalorisation du quotidien par le ludique
4.2. Greenwich Peninsula : Des infrastructures emblématiques au service du loisir de masse
Le Dôme du Millénaire : la célébration nationale de l’an 2000
La remise à l’honneur du fleuve : prolonger l’expérience ludique au-delà des infrastructures
Le cable car : le transport public élevé au rang d’attraction touristique
CHAPITRE 3. LE VILLAGE 2 – BANALISER L’EXPÉRIENCE DE LA RELÉGATION: UNE PENSÉE DE LA VILLE ORDINAIRE ?
1. Le Village 2 d’Echirolles. Eléments de contexte
1.1. Du bourg rural à la banlieue ouvrière : situation géographique et historique
1.2. Le Village 2 : un urbanisme moderniste dans un contexte pavillonnaire
1.3. L’identité échirolloise : banlieue populaire et volontarisme municipal
2. Le regard des acteurs locaux sur les conditions de vie
2.1. La dégradation du cadre de vie
2.2. Un territoire enclavé
2.3. Des difficultés sociales
2.4. Les « dysfonctionnements » urbains
3. La réception locale d’une politique nationale : conflictualité autour des enjeux du programme national de rénovation urbaine (PNRU)
3.1. L’ANRU : reflet d’un changement de cap politique majeur
3.2. La subordination des enjeux locaux aux objectifs d’une politique nationale : l’autocensure des collectivités
Le fantasme de la dilution de la pauvreté ?
« L’affaire Panerai » : Résister à la normativité de l’ANRU
3.3. Les dimensions de la rénovation urbaine
CONCLUSION

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