La mise en place du classement pour les bibliothèques municipales

Le contexte de création des premières bibliothèques publiques

Pour comprendre les raisons pour lesquelles l’Etat a décidé en 1897 de mettre en place le système de classement, il est important de pouvoir poser le contexte, dont la source remonte directement à la Révolution Française et aux confiscations. En effet, entre 1790 et 1793, trois vagues de confiscations des collections de livres eurent lieues : d’abord envers les maisons ecclésiastiques qui furent dépossédées de leurs bibliothèques, puis envers les émigrés et les ennemis de la République, et enfin envers les organisations culturelles représentants l’Ancien Régime : les académies, les universités et les corporations judiciaires. Ces confiscations furent entreposées, plus que conservées, dans les dépôts littéraires – souvent des anciens bâtiments ecclésiastiques – et entre les déménagements, les pertes et les vols, une grande partie des collections fut détruite. Pour prendre en charge les collections restantes, un décret de janvier 1794 demande la transformation des dépôts littéraires en bibliothèques de districts, alors au nombre de 545. La situation change dès février 1795, puisqu’un nouveau décret ordonne la création des écoles centrales, une par département, dans lesquelles on transfère les collections des bibliothèques de district. Ce sont les premières bibliothèques publiques.

En 1803, un décret napoléonien finit de fixer la situation des bibliothèques en les mettant sous la responsabilité et à la charge des municipalités. Cela signifie que ces dernières pouvaient, ou non, décider de s’occuper de leur bibliothèque, et d’y nommer le personnel qu’elles souhaitaient. Le personnel de ces bibliothèques est toutefois souvent peu qualifié pour prendre en charge des collections, leur entretien n’est pas forcément la priorité des municipalités et le budget alloué à la bibliothèque ne permet pas de mettre en place une politique d’acquisition. L’accroissement des collections reposant alors, sans logique spécifique, sur les dons et legs de particuliers, et surtout sur les concessions ministérielles. Ainsi, à la fin du XIXe siècle, la plus grande partie des collections de certaines des bibliothèques appartient à l’Etat, et non aux municipalités. Ce sont parfois même des collections très précieuses, ce qui inquiète à la fois le personnel des bibliothèques, qui aimerait une professionnalisation du métier, mais également l’Etat qui, par le décret de 1803, s’est déresponsabilisé de la gestion de ces collections, alors même qu’il en est le propriétaire. C’est pour faire face à cette situation que l’Etat promulgue un nouveau décret en 1897, qui pose les bases d’une nouvelle juridiction envers les bibliothèques municipales.

Le décret du 1er juillet 1897 : un socle salutaire mais lacunaire Même si le décret de 1803, selon Henri Comte, a eu deux conséquences positives puisqu’il « a permis à la plus grande partie des villes de province de se constituer une bibliothèque, il a donné à ces bibliothèques un embryon de statut27. », ce décret ne pouvait être réellement perçu comme « une mesure de décentralisation », mais plutôt « purement et simplement, [comme] un acte d’abandon28 ». En effet, les problèmes majeurs constatés suite à ce décret furent d’abord le personnel peu qualifié choisi par les municipalités, le poste étant souvent considéré comme une retraite pour les notables de la ville, ensuite les municipalités qui géraient leur bibliothèque de façon hasardeuse, et enfin l’Etat, représenté par l’Inspection Générale des Bibliothèques dès 1822, qui se trouvait impuissant puisque le contrôle était perçu comme une intrusion injustifiée dans les affaires des municipalités. Le décret du 1er juillet 1897 était donc une occasion de rectifier la situation.

En fait, son impact va au-delà du simple classement des bibliothèques : il pose les bases d’une nouvelle vision de la gestion des bibliothèques, des collections, et de leur prise en charge30. D’abord, il résolve une confusion dès l’article 1 en replaçant l’Etat comme propriétaire des collections issues des confiscations révolutionnaires et des concessions ministérielles plus tardives, qui avaient été confiées aux municipalités. Ces collections ne sont que sous la « surveillance » et à la charge des municipalités, et l’article ajoute que « lesdites collections peuvent être retirées par le Ministre pour cause d’insuffisance de soins ou pour abus dans l’usage de la part des villes ». L’article 2 poursuit en obligeant toutes les villes à envoyer un rapport annuel sur la gestion de leur bibliothèque publique municipale. Et l’article 4 précise que les villes ne peuvent en aucun cas aliéner les collections précieuses qu’elles possèdent, ni échanger avec d’autres villes les collections d’Etat. Ces trois articles repositionnent clairement les municipalités en gardiennes des fonds nationaux, ne pouvant en disposer comme elles le souhaitent.

Le décret impose également, au-delà du classement même, un personnel qualifié ou ayant au moins quelques notions sur la gestion des bibliothèques, en précisant à l’article 6 que les bibliothèques doivent être confiées à un bibliothécaire. La distinction avec les bibliothèques municipales classées est l’exigence que l’Etat porte au degré de qualification de leur personnel, puisqu’il y est clairement précisé que « pour les bibliothèques municipales classées […], les maires doivent choisir les conservateurs ou bibliothécaires parmi les élèves diplômés de l’Ecole des Chartes ou les candidats dont l’aptitude à ces fonctions aura été constatée après examen31. » Les points positifs de ce décret, fondateur du classement, est la professionnalisation, même relative, du métier de bibliothécaire, la mise en place d’un système de contrôle pour toutes les bibliothèques grâce aux rapports annuels, l’obligation pour les municipalités d’améliorer la gestion de leur bibliothèque avec les règles de non-aliénation des collections précieuses ainsi qu’un rappel sur la propriété de l’Etat. Enfin, la mise en place d’une protection accrue des bibliothèques municipales dîtes classées par l’intermédiaire d’un personnel qualifié.

On ne peut néanmoins pas ignorer les points lacunaires de ce décret. En effet, il ne précise pas sur quels critères le classement aura lieu, et ce flou de définition ne prend fin que pendant les années 1920, quand Charles Schmidt précise dans son rapport à la Commission de la lecture publique que les BMC sont des bibliothèques « particulièrement importantes par leurs richesses en manuscrits et en incunables. ». Hind Bouchared ajoute à ce propos qu’il « compare d’ailleurs le classement à celui des monuments historiques » et que c’était donc « au nom de la valeur patrimoniale du fonds d’Etat que sont distinguées ces bibliothèques32. ». Ensuite, le personnel des BMC reste à la charge de la municipalité, ce qui n’est pas pour l’encourager à faire l’effort de subventionner ce nouveau type d’agent pour la ville.

La faiblesse du décret repose aussi sur ce fait : alors même que l’Etat réclame un personnel hautement qualifié pour les BMC, il impose à toutes les bibliothèques municipales, dont les classées, un Comité d’inspection et d’achats de livres (art.3) présidé par le maire qui aura alors toute autorité sur le conservateur ou le bibliothécaire. Il est contradictoire de vouloir un agent compétent à la tête des grandes collections d’Etat, quand on ajoute une autorité dirigée par la municipalité comme tutelle, puisque les gestes de ce dernier seront contraints, de telle sorte qu’il ne puisse peut-être pas faire le travail de conservation aussi bien qu’il le pourrait en temps normal. Enfin, on peut aussi noter un désengagement de l’Etat peu de temps après la promulgation du décret puisque la liste des bibliothèques classées n’a été rendue publique que des années après celui-ci, laissant les municipalités concernées sans savoir quelles autres municipalités l’étaient également. De surcroît, aucune formation n’était dispensée aux bibliothécaires désirant obtenir le certificat d’aptitudes aux fonctions de bibliothécaire dans une BMC33. Ainsi, même si le décret du 1er juillet 1897 est un grand pas vers une prise en charge raisonnée des bibliothèques municipales, et pose les fondements du classement des bibliothèques, des lacunes l’empêchent d’être aussi efficace qu’il l’aurait pu et ont nécessité la promulgation d’une loi pour le compléter.

a) L’histoire de la bibliothèque d’Angers et de ses collections Angers est une ville du Maine-et-Loire, dans les Pays de la Loire, d’un peu plus de 150 000 habitants. En 1968, le nombre d’habitants était d’un peu plus de 120 000, je n’ai pas réussi à trouver de statistiques plus anciennes42. On peut imaginer que dans les années 1890, la population pouvait être comprise entre 100 000 et 120 000 habitants environ. Sa bibliothèque a été fondée à partir des livres issus des confiscations révolutionnaires de ses dépôts littéraires (1792-1797), qui comprenaient la bibliothèque du séminaire de la ville, la bibliothèque de la cathédrale, la bibliothèque de la faculté de théologie, les bibliothèques des abbayes de Toussaint, Saint Serge, Saint Aubin, Saint Nicolas, la bibliothèque de la Haye aux bonshommes, des couvents des Cordeliers, de la Baumette, des Jacobins, des Augustins, des Capucins, des Carmes, de l’Oratoire et de la mission. Les dépôts littéraires les plus importants étaient ceux de Toussaint, Saint Serge et Saint Martin. Il y eut beaucoup de pertes à cause de l’humidité de ces lieux, impropres à la conservation.

Après un premier transfert en 1797 à l’évêché, alors devenu école centrale, les collections sont à nouveau transférées dans le logis Barrault qui ouvre au public en 1805, et qui fera office de bibliothèque jusqu’en 1978 malgré les inconvénients que ce lieu présentait. D’abord, il y avait un manque de place et de matériel. Ensuite, la structure n’était pas adaptée aux besoins d’une bibliothèque, puisque les collections étaient séparées dans diverses pièces, non-adjacentes, du bâtiment que la bibliothèque devait partager avec d’autres institutions. La salle de lecture, elle-même inadaptée pour l’accueil des lecteurs, avait fait l’objet de travaux pendant 4 ans, jusqu’à son ouverture au public en 1848 : elle était alors longue de 37 mètres sur 8 mètres de largeur, avec 9 fenêtres larges, et les rayonnages s’étalaient sur 3 niveaux sur tout un côté de la salle. Bien qu’inadapté, le logis Barrault plaisait à l’opinion publique pour sa beauté.

En 30 ans, la bibliothèque perd plus de la moitié de ses collections révolutionnaires à cause des déménagements, des bâtiments inadaptés à la conservation, des vols, des ventes et de bibliothèques particulières constituées pour diminuer le nombre de livres à conserver. De telle sorte qu’en 1840, la bibliothèque conservait 500 manuscrits et 24 000 livres44. L’état des collections des fonds patrimoniaux actuel est de presque 4 900 notices de manuscrits pour 3 050 cotes, 122 incunables, et de 75 000 imprimés antérieurs à 1950, dont 40 000 antérieurs à 1811. La part des collections appartenant à l’Etat est néanmoins encore inconnue, mais se situe à plus de 24 500 pièces, si on considère toutes les concessions ministérielles faites jusqu’en 1897 et au-delà.

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Table des matières

INTRODUCTION ET ETAT DE L’ART
ENJEUX ET CONSEQUENCES DU CLASSEMENT : ETUDE COMPAREE DE DEUX BIBLIOTHEQUES MUNICIPALES
1. La mise en place du classement pour les bibliothèques municipales d’Angers et du Mans et son application
1.1. Les bibliothèques municipales classées en théorie : le classement, une forme de nationalisation ?
1.1.1. Le contexte de création des premières bibliothèques publiques
1.1.2. Le décret du 1er juillet 1897 : un socle salutaire mais lacunaire
1.1.3. La loi du 20 juillet 1931 : la volonté d’améliorer le décret de 1897
1.2. Les bibliothèques municipales d’Angers et du Mans : un classement obtenu à des dates différentes
1.2.1. La bibliothèque municipale d’Angers
a) L’histoire de la bibliothèque d’Angers et de ses collections
b) Les circonstances du classement de la bibliothèque municipale d’Angers
1.2.2. La bibliothèque municipale du Mans
a) L’histoire de la bibliothèque du Mans et de ses collections
b) Les circonstances du classement de la bibliothèque municipale du Mans
c) Angers, une bibliothèque supérieure à celle du Mans ?
1.3. Saumur : le refus du classement
1.3.1. Présentation de Saumur et de sa bibliothèque
1.3.2. Les motivations du refus de la bibliothèque de Saumur
1.3.3. Des inconvénients plus importants, si ce n’est plus nombreux, que les avantages du classement ?
2. Les conséquences passées du classement
2.1. La mise en place d’un personnel qualifié
2.1.1. La dure acceptation d’Angers
a) Le cas Victor Leroy
b) 1915 : le début d’une coopération plus active
2.1.2. Une coopération plus aisée pour le Mans
a) Des modalités plus connues et plus avantageuses
b) Le classement, une source de conflits aux multiples origines ?
2.2. La mise en place du contrôle
2.3. Quels financements ?
2.4. Des missions associées au classement
2.4.1. La mise en place du réseau des BDLI
2.4.2. La mise en place du réseau des BMVR
2.5. Les conséquences du classement comparées aux attentes de ses différents acteurs
2.5.1. Une réussite certaine pour l’Etat
a) Des attentes difficiles à décevoir
b) Une mise en place un peu difficile
c) Un élargissement de l’intérêt des BMC durant la deuxième moitié du XXe siècle
2.5.2. Des conséquences plus ambivalentes pour les municipalités
a) Des attentes plus difficiles à cerner, et donc à satisfaire
b) Des conséquences difficiles à mesurer
c) Les conséquences pour les bibliothèques, dépendantes des municipalités
Maèva Pereira | De l’intérêt et des effets du classement des bibliothèques municipales – Les bibliothèques municipales classées d’Angers et du Mans 104
3. L’intérêt contemporain du classement
3.1. Quelle acceptation actuelle des implications du classement par la municipalité
3.1.1. La situation « idyllique » d’Angers
3.1.2. La situation épineuse du Mans
3.1.3. Des municipalités qui ne sont pas forcément au point sur le classement
3.1.4. Une différence entre acceptation et participation
3.2. La gestion actuelle des fonds patrimoniaux
3.2.1. Angers, d’une non-gestion à un recalibrage complet
a) De 1996 à 2005, la vacance du poste de conservateur.
b) Depuis 2005, un changement de politique salvateur
3.2.2. Le Mans
a) Le paradoxe entre conservation et valorisation
b) Une sécurité à renforcer
3.2.3. Saumur : l’abandon du fonds ancien
a) Le refus du classement, une peur irrationnelle d’être détourné de la lecture publique ?
b) Un fonds ancien laissé pour compte
c) Le classement : un dispositif nécessaire à la gestion des fonds anciens
3.3. Les BMC, des bibliothèques toujours plus contrôlées ?
3.3.1. Des inspections qui s’équivalent
a) L’objectif des inspections
b) Des bilans et inspections plus ou moins représentatifs de la réalité
3.3.2. Les mêmes rapports d’activités
3.3.3. Les BMC, des bibliothèques plus en contact avec les organismes de contrôle
a) Les conservateurs, un contrôle constant
b) Les BMC, des bibliothèques plus au courant de leurs droits
c) Un personnel d’Etat plus en contact avec le ministère et les organismes de contrôle
3.4. L’implication de l’Etat envers les BMC : la mise à disposition des conservateurs d’Etat
3.4.1. Les missions des conservateurs d’Etat
a) Le rôle scientifique du conservateur
b) Le rôle de conseil du conservateur
c) Le rôle de relai d’expérience du conservateur
d) Le rôle d’ « interface du dialogue entre ministère et mairie »
3.4.2. Des postes et des situations qui évoluent : la réforme de 2008
a) Les conventions triennales
b) La suppression du poste de conservateur d’Etat en lecture publique
c) L’ouverture du poste de direction des BMC aux conservateurs territoriaux
3.4.3. Les conservateurs d’Etat : la matérialisation de réseaux
a) Le réseau professionnel des conservateurs d’Etat
b) Le réseau des agents du ministère de la Culture
3.4.4. Les fragilités du poste de conservateur
a) Un nombre de conservateurs figé à 104
b) Le poste de conservateur d’Etat, un « siège éjectable »
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE
SITOGRAPHIE
SOURCES
Maèva Pereira | De l’intérêt et des effets du classement des
bibliothèques municipales – Les bibliothèques municipales classées d’Angers et du Mans

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