La langue des signes française

La langue des signes française 

Les langues des signes (LS), actuellement reconnues comme des langues à part entière uniquement par certains pays, ont eu une évolution particulière, marquée notamment par leur interdiction durant plusieurs périodes de l’Histoire. Dans ce chapitre, nous exposons, dans un premier temps, les événements les plus marquants de l’histoire des LS qui ont eu, tout d’abord, un impact sur leur description linguistique, puis sur leur traitement automatique. Dans un second temps, nous présentonsles différentes approches linguistiques ayant été proposées pour décrire leur fonctionnement.

Aspects historiques

Les LS de l’Antiquité à l’Âge d’or 

Il est difficile de décrire avec précision la situation des sourds ainsi que la pratique des LS durant l’Antiquité. La majorité des études portant sur cette période que nous avons pu consulter s’appuie sur les réflexions des philosophes de l’époque tels que Platon et Aristote. Le premier, dans sa théorie du “logos”, terme utilisé pour définir à la fois la parole et la pensée, qualifie la parole, exclusivement vocale, comme étant le seul moyen pour accéder à la pensée (Laurent, 2011). Les sourds, en utilisant la modalité visuo-gestuelle afin de s’exprimer, sont alors considérés comme des êtres privés d’intelligence et de raisonnement. Dans la même perspective, Aristote qualifie l’homme comme le seul être vivant à posséder la capacité du “logos”. Même s’il observe le langage signé des personnes sourdes (Aristote, IV siècle av. J-C, cité par Saint-Loup, 1989), il les classe dans une catégorie en dessous de celle des hommes, déterminée par la faculté de la parole et le sens de l’ouïe. Les sourds sont plutôt liés à la catégorie des êtres utilisant uniquement la vue, à savoir celle des animaux.

Durant le Moyen Âge, le statut des sourds et la pratique des langues des signes sont mieux acceptés que pendant l’Antiquité. L’influence de l’Église catholique sur la société a favorisé l’intégration des sourds. Un tel intérêt de l’Église peut se justifier, comme le commente Aude de Saint-Loup (1989), par « de la compassion […] ou bien encore, par un laborieux effort de conciliation chrétienne » (Saint Loup, 1989). À cette époque, on recense plusieurs sourds qui travaillent comme bouchers, ouvriers, voire comme artistes célèbres, tels que le peintre Bernandino di Betto Biagi ayant participé à la construction de la Chapelle Sixtine. Ce n’est qu’à la Renaissance, notamment pendant le siècle des Lumières, que les langues des signes sont considérées comme des langues d’enseignement. Nous trouvons, dans ce sens, des écrits datant de cette époque qui portent un regard positif sur l’éducation des sourds. Cardan écrit : « Nous pouvons donc mettre un sourd et muet en état d’entendre en lisant, et de parler en écrivant. » (Presneau, 1989). L’éducation des enfants sourds est basée sur une méthode oraliste : apprendre aux enfants sourds à oraliser de manière vocale en utilisant les gestes manuels comme moyen de communication. Cette méthode est ensuite critiquée dans les temps modernes, car elle s’appuie sur les LS comme outil de communication et non pas comme langue d’enseignement. Il faudra attendre l’arrivée de l’Abbé de l’Épée (1712-1789), un diacre, pour considérer les langues des signes comme des langues d’enseignement pour tous les sourds. Sa méthode consiste à ajouter aux signes utilisés par les sourds en France d’autres signes appelés méthodiques, qu’il invente lui-même pour retrouver l’organisation grammaticale du français écrit, tels que les déterminants, le genre etc. « dès lors le mouvement de l’index droit, qui s’étend et se replie plusieurs fois en forme de crochet, devient le signe raisonné que nous donnons à tout article. Nous en exprimons le genre en portant la main au chapeau, pour l’article masculin le, et à l’oreille […] pour l’article féminin la. » (L’Épée cité par Berthier, 1852) .

Cependant, les caractéristiques des langues des signes telles que l’utilisation de l’espace et des gestes non manuels rendent inutiles les signes méthodiques. L’Abbé de L’Épée meurt en 1789, laissant derrière lui des sourds instruits. Sa méthode devient le modèle dans l’éducation des enfants sourds en Europe dès la fin du 18ème siècle. Bebian (1789-1839) reste la référence de cette nouvelle école qui met en avant l’aspect naturel des langues dessignes. Enseignant, puis responsable de l’institut national des jeunes sourds à Paris, il fait l’impasse sur les signes méthodiques. Il base son enseignement uniquement sur les signes naturels de la langue, donnant ainsi naissance à l’éducation bilingue (l’apprentissage de la langue des signes et du français écrit). Il est considéré comme le premier enseignant entendant à penser que les langues des signes sont des langues naturelles qui permettent de tout exprimer. Il dit ainsi que la LSF « …forme un langage beaucoup plus riche qu’on ne le croit communément ; il suffit à tous les besoins de la pensée, et mérite le nom de langage naturel ». (Bébian, 1817, cité par Bernard, 1999). Bébian ne s’arrête pas à l’utilisation de la langue des signes française comme langue d’enseignement, il tente de la décrire en vue de créer le premier dictionnaire bilingue LSF/français. Il classe alors les différents aspects de la langue tels que les articulateurs manuels, les points physionomiques, etc. Cependant, ses réformes effectuées à l’institut de Paris et son soutien aux enseignants sourds le conduisent à être exclu de son poste, laissant place, de nouveau, à l’école oraliste.

Le congrès de Milan

Le congrès de Milan, en 1880, reste sans aucun doute l’événement qui a eu le plus d’influence sur l’éducation des sourds et la pratique des LS. Les décisions radicales prises lors de ce congrès ont eu un impact sur l’éducation des enfants sourds ainsi que sur la description linguistique des LS, et ce, jusqu’à nos jours. L’objectif du  congrès est de revoir le système éducatif des enfants sourds. Il réunit une forte majorité entendante optant a priori pour l’école oraliste. La décision la plus importante de ce congrès est l’interdiction de l’usage de la langue des signes dans l’enseignement aux enfants sourds. Les intervenants expliquent cette réforme par l’apport de la méthode oraliste pour assurer une meilleure intégration sociale des sourds dans la société, mais ils citent aussi d’autres raisons. D’un point de vue religieux, les gestes sont définis comme un langage exclusivement passionnel. Le président du congrès, l’Abbé Tarra,souligne : « La parole n’exaltant pas le sens, ne fomentant pas la passion comme le fait le langage fantastique des signes, elle élève l’esprit beaucoup plus naturellement » (l’Abbé Tarra cité par Cuxac, 1983). Dans son discours, pour expliquer l’avantage d’utiliser la méthode oraliste d’un point de vue médical, il ajoute : « Le sourd-muet […] n’a en quelque sorte qu’une respiration incomplète […] en les habituant à la respiration provoquée par l’émission de la parole, ce n’est donc pas seulement la parole qu’on leur donne, c’est la vie. » Les décisions prises lors de ce congrès ont de lourdes conséquences sur la communauté sourde. La personne sourde est vue comme une personne malade qui peut uniquement être guérie par une rééducation et une procédure médicale. En France, la LSF a été interdite dans les établissements scolaires pour enfants sourds durant plus d’un siècle. À partir des années 1960, un réveil de la communauté sourde fait surface. On constate une prolifération d’associations et d’événements artistiques en lien avec la communauté sourde et les langues des signes. Les responsables français présents au congrès de Washington en 1975 sont impressionnés par les avancées du système bilingue américain en matière d’éducation et d’accessibilité à l’information (traduction simultanée des journaux télévisés, possibilité de passer des examens scolaires en langue des signes etc.). Convaincus par l’apport de la méthode bilingue, ils travaillent pour changer la situation de la communauté sourde en France et pour accorder à la LSF un statut institutionnel d’une langue à part entière.

La LSF aujourd’hui

En France, ces dernières années ont connu une évolution considérable au niveau juridique dans la valorisation du statut de la LSF. À partir de 1991, la loi Fabius donne la possibilité aux parents d’enfants sourds de choisir entre une éducation bilingue et une éducation oraliste. La LSF est reconnue comme une langue par l’article. L. 312-9-1 de la loi du 11 février 2005 :

« Art. L. 312-9-1. – La langue des signes française est reconnue comme une langue à part entière. Tout élève concerné doit pouvoir recevoir un enseignement de la langue des signes française. Le Conseil supérieur de l’éducation veille à favoriser son enseignement. Il est tenu régulièrement informé des conditions de son évaluation. Elle peut être choisie comme épreuve optionnelle aux examens et concours, y compris ceux de la formation professionnelle. Sa diffusion dans l’administration est facilitée. » Bien que l’application de ces lois vise à faciliter l’intégration sociale et scolaire de la communauté sourde, les services d’interprètes, dans les institutions publiques, restent insuffisants pour prendre en charge leurs besoins. De plus, peu de chaînes de télévision et de sites internet intègrent une politique ayant pour but de rendre l’information accessible aux sourds. Notre thèse s’inscrit dans un projet de modélisation de la LSF afin de rendre l’information accessible à la communauté sourde en proposant un outil de synthèse par l’animation d’un signeur virtuel.

Premières approches : une organisation linguistique similaire à celle des langues vocales

Les premières études linguistiques sur les LS dans les années 60 ont une visée universaliste qui considère que la différence de modalité joue un rôle mineur dans la structure cognitive du langage humain. Ainsi, l’objectif est de rapprocher le fonctionnement des LS de celui des langues vocales afin de montrer leur statut de langues naturelles à part entière. Cette approche permet leur reconnaissance linguistique et jouera, par la suite, un rôle important dans leur reconnaissance institutionnelle et juridique. À partir des années 90, une nouvelle approche met l’accent sur l’aspect sémantique observé dans les unités de bas niveau, mais également sur le contour du signe et l’organisation de l’énoncé en LS. Finalement, cette démarche finit par mettre en question les universaux du langage, considérés comme des principes partagés par l’ensemble des langues naturelles. Dans cette partie, nous présentons des descriptions linguistiques des LS reposant sur des modèles développés initialement pour décrire les langues vocales. Ces descriptions considèrent une unité signée comme l’équivalent du mot, décomposable en unités de bas niveau non porteuses de sens et remplissant une fonction grammaticale dans une structure de haut niveau. Étant donné que l’ensemble des études effectuées dans ce sens respectent une organisation linguistique comme celle appliquée sur les langues vocales, nous les exposons dans ce chapitre par niveau d’analyse à savoir : le niveau phonétique, phonologique, lexical, syntaxique, etc. Nous commençons par présenter le niveau phonologique, le niveau phonétique sera étudié ultérieurement, notamment dans des travaux concernant la modélisation informatique des LS .

Le niveau phonologique en LS

La première étude en linguistique moderne portant sur les LS est réalisée par Stokoe en 1960. Dans l’intention de créer un dictionnaire pour la langue des signes américaine (ASL) ayant comme entrée les constituants d’une unité signée, il s’inspire des travaux de Bébian (1817) pour définir les composantes minimales d’une unité. Ainsi, dans le cadre structuraliste des années 1960, Stokoe rapproche le fonctionnement de l’ASL de celui des langues vocales. L’unité signée est alors nommée “Kineme”, considérée comme l’équivalent du morphème, unité minimale porteuse de sens. Cette unité est constituée de “Cheremes” ou phonèmes gestuels, unités minimales capables de produire un changement de sens, définies par le biais de paires minimales . Les études qui succèdent aux travaux de Stokoe s’inscrivent dans la même perspective en essayant d’enrichir l’analyse phonologique et de prendre en compte de nouveaux phénomènes phonologiques déjà observés dans les langues vocales.

Une analyse structuraliste pour les LS

Dans son modèle, Stokoe (1960) décrit le signe selon 3 paramètres nécessaires et suffisants qu’il nomme aspects : la configuration de la main pendant la réalisation du signe, son emplacement et la direction de son mouvement. Il définit ainsi une liste de phonèmes :
• 12 emplacements où le signe peut être réalisé, appelés TAB “tabula”. Ils désignent la position de la main au début de la production de l’unité ;
• 19 configurations manuelles inventoriées a priori nommées DEZ “dezignator”. Elles représentent la forme de la main pour réaliser une unité, par exemple : « main plate» ou « forme V » ;
• 24 mouvements qu’il qualifie de SIG “signation”, décrivant la direction et la vitesse de la main. À partir de ce regroupement, Stokoe définit la règle TDs pour décrire tout signe en ASL : un signe est effectué dans un emplacement T, avec une configuration manuelle D en réalisant un mouvement s .

De nombreuses études suivent la démarche de Stokoe dans la tentative de couvrir d’autres catégories phonémiques complexes liées aux LS, tout en restant dans une démarche de rapprochement du système phonologique des langues vocales. Battison (1974) ajoute un quatrième paramètre : l’orientation de la paume de la main. Même si ce paramètre permet d’avoir quelques paires minimales, notamment en ASL, il est considéré dans certaines études comme inclus dans des paramètres déjà existants. Friedman (1977) enrichit, à son tour, l’analyse structurale réalisée par Stokoe en proposant un nouvel inventaire de phonèmes gestuels, constitué de 29 configurations manuelles au lieu de 19. Cependant, la majorité des travaux ont plutôt comme référence l’inventaire de Stokoe (Boutora, 2008). D’autres études (Klima et Bellugi, 1979) proposent une classification de paramètres selon leur importance dans la construction des signes. Ils qualifient les paramètres définis par Stokoe de majeurs. À cela, s’ajoutent d’autres paramètres mineurs tels que le contact entre les deux mains et l’orientation de la main.

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Table des matières

1 Introduction
2 La langue des signes française
2.1 Aspects historiques
2.1.1 Les LS de l’Antiquité à l’Âge d’or
2.1.2 Le congrès de Milan
2.1.3 La LSF aujourd’hui
2.2 Premières approches : une organisation linguistique similaire à celle des langues vocales
2.2.1 Le niveau phonologique en LS
2.2.1.1 Une analyse structuraliste pour les LS
2.2.1.2 La composition des signes en LS
2.2.1.3 L’aspect séquentiel des segments
2.2.2 Quelle phonétique pour les LS ?
2.2.2.1 Le système HamNoSys
2.2.2.2 Le système SignWriting
2.2.3 Le lexique en LS
2.2.3.1 L’unité signée comme signe linguistique
2.2.3.2 La catégorie linguistique du signe
2.2.4 Le niveau syntaxique
2.2.5 Le niveau prosodique
2.3 Vers une prise en compte des spécificités des LS
2.3.1 Une dimension sémantique au niveau phonologique
2.3.1.1 Conciliation entre double articulation et iconicité
2.3.1.2 Inversement de la double articulation
2.3.1.3 Une distinction trait/phonème non évidente
2.3.2 Le contour du signe lexical
2.3.3 Une dimension séquentielle non évidente
2.4 Bilan
3 Modélisation des LS
3.1 Les grammaires à base de règles
3.1.1 La grammaire générative et transformationnelle
3.1.2 Les grammaires d’arbres adjoints (TAG)
3.1.3 La grammaire lexicale-fonctionnelle (LFG)
3.1.4 La grammaire syntagmatique guidée par les têtes (HPSG )
3.1.5 Les grammaires applicatives et cognitives
3.2 L’application des grammaires à base de règles sur les LS
3.2.1 Le début des travaux en TALS
3.2.2 La génération des LS à partir d’une grammaire de type TAG
3.2.3 La génération des LS à partir d’une grammaire LFG
3.2.4 La génération des LS à partir d’une grammaire HPSG
3.2.5 La modélisation des LS à partir d’un modèle sémantico-cognitif
3.3 L’approche statistique
3.3.1 Le projet “Translating from German SL”
3.3.2 Le projet SignSpeak
3.4 Les limites des théories conçues initialement pour les langues vocales
3.4.1 Les limites des théories linguistiques dérivationnelles
3.4.2 Les difficultés de la modélisation des LS à partir d’approches statistiques
3.5 Des approches dédiées
3.6 Bilan
4 Présentation de la méthodologie
4.1 Notions fondamentales
4.1.1 Lien forme-fonction
4.1.2 Règle de production
4.2 Méthodologie
4.3 Description de la forme
4.3.1 Les choix d’annotation
4.3.2 Le logiciel d’annotation retenu
4.4 Formalisation des règles
4.4.1 Le formalisme AZee
4.4.2 L’animation du formalisme AZee
4.5 Bilan
5 Études et résultats
5.1 Les corpus retenus
5.1.1 Le corpus “des 40 brèves”
5.1.2 Le corpus “ websourd AFP 2007”
5.2 Application de la méthodologie
5.2.1 Expression de la durée
5.2.1.1 Première itération D
5.2.1.2 Synthèse de l’étude D
5.2.2 Expression de la localisation géographique
5.2.2.1 Première itération L
5.2.2.2 Synthèse de l’étude L
5.2.3 La juxtaposition en tant que forme
5.2.3.1 Première itération J
5.2.3.2 Synthèse de l’étude J
5.3 Discussion
5.4 Bilan
6 Conclusion

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