La « guerre froide globale » : un affrontement idéologique

Dans la société de consommation, la denrée que l’homme consomme le plus, c’est l’optimisme. Depuis le temps que la planète était bourrée de tout ce qu’il fallait pour la détruire – et avec elle, au besoin, les planètes les plus proches –, on avait fini par dormir tranquille. Chose bizarre, l’excès même des armes terrifiantes et le nombre grandissant des nations qui les détenaient apparaissaient comme un facteur rassurant. De ce qu’aucune, depuis 1945, n’avait encore utilisée, on augurait qu’on n’oserait et qu’il ne se passerait rien. On avait même trouvé un nom et l’apparence d’une haute stratégie à cette fausse sécurité où nous vivions. On l’appelait «l’équilibre de la terreur ». Il faut bien dire aussi : rien, absolument rien, dans les semaines qui précédèrent le jour J, ne l’avait laissé prévoir. Il y avait bien des guerres, des famines et des massacres. Et çà et là, des atrocités. Les unes flagrantes – chez les sous-développés, les autres, plus cachées – chez les nations chrétiennes. Mais rien, en somme, que nous n’ayons déjà observé dans les trente années passées. Tout cela se situait d’ailleurs à une distance commode, chez les peuples lointains. On était ému, certes, on s’indignait, on signait des motions, il arrivait même qu’on donnât un peu d’argent. Mais en même temps, tout au fond de soi, après toutes ces souffrances vécues par procuration, on se rassurait. La mort, c’était toujours pour les autres .

Les nouvelles interprétations des années 1990 concernant les relations internationales au cours de la guerre froide – évoquées dans l’introduction – entraînent un véritable renouvellement conceptuel : aujourd’hui, on parle davantage de « guerre froide culturelle » ou de « guerre idéologique » pour mieux saisir la réalité de l’affrontement. « L’équilibre nucléaire » impose la prudence et rend moins plausible une confrontation armée entre les deux superpuissances  , désormais conscientes de la vulnérabilité de la planète face au danger atomique. Ainsi, la guerre froide acquiert une dimension idéologique dans laquelle le rapport de forces traditionnellement centré sur la supériorité militaire se modifie en faveur du politique. Moscou et Washington doivent, par conséquent, réévaluer leurs priorités internationales en fonction des singularités du conflit. Nous sommes face à un antagonisme atypique nourri par le choc constant entre visions du monde et « modes de vie » incompatibles . Dans ce cadre, les États-Unis et l’URSS cherchent à stimuler le rayonnement des doctrines préconisées. Pour s’assurer la diffusion efficace de leur modèle, les superpuissances élaborent des programmes qui font de la culture une « arme » privilégiée d’influence politique.

Une guerre pour les idées

Malgré l’extrême hostilité internationale, la guerre froide ne provoque pas de confrontation armée directe entre les deux grandes puissances. La crise globale acquiert une dimension principalement idéologique incitant Moscou et Washington à propager une image séduisante du modèle représenté plutôt qu’à chercher à obtenir des récompenses matérielles ou territoriales. Nous nous retrouvons face à une guerre pour les idées à travers laquelle les deux camps prétendent légitimer leurs convictions devant les yeux du monde. Nigel Gould-Davies souligne l’importance des stratégies non militaires destinées à « conquérir les esprits » . Pour Odd Arne Westad, ce sont justement ces enjeux qui stimulent des plans d’intervention sophistiqués, engendrant des tensions accrues dans les territoires étrangers. Contraints par « l’équilibre nucléaire », qui fait de la lutte militaire une menace bien réelle pour l’avenir de l’humanité  , les superpuissances conçoivent des campagnes de persuasion à l’échelle mondiale appelées à remplacer des politiques d’agression directe. C’est ainsi qu’une véritable « guerre psychologique », destinée à « gagner les cœurs et les esprits » des populations, se met en place. Comme nous l’observerons à présent, le caractère prioritaire des mécanismes de transmission d’une image séduisante se consolide dans la mesure où la conscience du danger atomique se répand.

Le caractère dissuasif de « l’équilibre nucléaire » : du déclenchement de la guerre froide à « l’ère de la détente »

Le 29 août 1949 marque une date charnière dans l’histoire du monde contemporain : c’est à ce moment-là que les Soviétiques réussissent à tester efficacement leur première bombe atomique. Le succès de l’opération ne satisfait cependant pas entièrement les responsables du Kremlin car, contrairement aux attentes, les Américains la détectent avec une extrême rapidité et, de surcroît, ils ne tardent pas à rendre publique leur découverte. À moins d’un mois de l’explosion nucléaire, le 23 septembre 1949, le président Harry Truman s’adresse à ses concitoyens et il leur signale que cet événement a été largement anticipé :

« Nous avons la preuve qu’au cours des dernières semaines, une explosion atomique s’est produite en URSS. […] Voici près de quatre ans, j’ai souligné que l’opinion scientifique semble être pratiquement unanime quant au fait que les connaissances théoriques sur lesquelles est basée la découverte sont déjà largement répandues. […] Et, dans la déclaration des trois nations faite par le président des États-Unis et des premiers ministres du Royaume-Uni et du Canada, en date du 15 novembre 1945, il a été souligné qu’aucune nation ne peut, en fait, avoir le monopole des armes atomiques » .

La guerre froide se déclenche donc au début de « l’ère nucléaire », dans un contexte où l’état de développement des armements implique un « tout ou rien », c’est-à-dire une situation dans laquelle l’escalade des tensions militaires est susceptible de produire une « guerre totale ». C’est précisément cela qui amène l’historien Claude Delmas à formuler un commentaire éclairant à propos de la confrontation Est-Ouest : « Limitation des moyens au service d’enjeux illimités, telle est la caractéristique fondamentale de la guerre froide ». De fait, malgré l’utilisation d’une rhétorique alarmiste de la part de certaines autorités, la singularité du conflit réside dans le fait que l’équilibre des forces rend très difficile l’éclatement d’une Troisième Guerre mondiale. Certes, il y a une période allant de 1947 – année de l’exposé officiel de la « Doctrine Truman » – à avril 1951 – date qui marque un tournant des affrontements de la Guerre de Corée – au cours de laquelle la peur s’empare véritablement d’un certain nombre de dirigeants. Mais dès que la parité nucléaire devient une donnée incontestable, les stratèges des superpuissances prennent définitivement conscience de la nécessité d’abandonner la possibilité armée. Pour le Kremlin, la décision d’exclure l’utilisation d’armes pour le développement du conflit est sans doute une démarche gênante d’un point de vue théorique : elle remet en cause l’idée léniniste selon laquelle la guerre constitue un moyen de faire progresser la révolution socialiste .

La logique dissuasive du nucléaire se renforce lors de la première explosion d’une «bombe H » (aussi connue sous l’appellation de bombe thermonucléaire ou bombe à fusion) américaine, le 1er novembre 1952, suivie huit mois plus tard d’une opération soviétique équivalente. Cette bombe, considérée comme près de 200 fois plus puissante que celle d’Hiroshima, impose définitivement la modération par la reconnaissance généralisée de l’irrationalité du recours à la force. À la crainte grandissante envers le pouvoir destructeur des armements désormais disponibles, s’ajoute un facteur non négligeable : celui de l’incertitude des superpuissances vis-à vis du progrès technique de la contrepartie. L’incapacité de prévoir le comportement de l’ennemi contribue à consolider l’équilibre forcé qui s’installe sur la scène internationale. D’ailleurs, les stratèges des deux camps idéologiques jugent souvent de façon inexacte les intentions de l’autre .

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Table des matières

Introduction
Pourquoi la culture ?
Vers une définition de la « culture » appliquée aux relations internationales
Les approches culturelles dans l’historiographie de la guerre froide
Pourquoi l’Amérique latine ? : Dettes et limites de l’historiographie
Problématique, sources et plan
Chapitre introductif. D’une révolution à une autre : les rapports entre l’Union soviétique et
l’Amérique latine avant l’insurrection cubaine (1917-1959)
1.-L’Amérique latine aux yeux des dirigeants soviétiques : un enjeu secondaire ?
2.-Les contacts embryonnaires avant la guerre froide
3.-L’Union soviétique dans une « zone d’influence » américaine : prudence et
rapprochements (1947-1956)
4.-L’Amérique latine d’avant 1959 pour le Kremlin : une tabula rasa ?
Chapitre I. La « guerre froide globale » : un affrontement idéologique
1.1.-Une guerre pour les idées
1.1.1.-Le caractère dissuasif de « l’équilibre nucléaire » : du déclenchement de la guerre
froide à « l’ère de la détente »
1.1.2.-La « coexistence pacifique » et l’émergence du Tiers-monde dans la politique
extérieure du Kremlin
1.1.3.-De la conférence de Bandung à la Révolution cubaine
1.2.-La diplomatie culturelle de guerre froide
1.2.1.-La « quatrième dimension » de la diplomatie américaine : La politique culturelle internationale de Washington
1.2.2.-Le dispositif soviétique : un programme ambitieux de propagande culturelle
1.2.3.-La « guerre froide culturelle » en Amérique latine
Chapitre II. Deux nouveaux partenaires de Moscou sur le continent américain : une première phase d’intensification des rapports avec Cuba et le Chili
2.1.-Une rencontre qui ne va pas de soi : les vicissitudes de la formation de l’alliance cubanosoviétique (1959-1963)
2.1.1.-Les relations sous l’ère Batista : le rôle du Parti socialiste populaire (PSP) et les premiers contacts entre Soviétiques et révolutionnaires cubains
2.1.2.-Une première phase d’ambiguïté et de scepticisme (1959-1961)
2.1.3.-Cuba à la recherche d’une identité révolutionnaire autonome : la pensée politique d’Ernesto Che Guevara
2.1.4.-La crise des missiles et la montée des tensions (1962-1963)
2.2.-Le Chili d’Eduardo Frei : un allié potentiel pour Moscou ? Les relations officielles au cours des années 1960
2.2.1.-Des premiers signes de rapprochement au rétablissement des liens diplomatiques avec le monde socialiste (1958-1965)
2.2.2.-Un développement accéléré des relations officielles URSS-Chili pendant
l’administration Frei (1965-1970)
2.2.3.-Un acteur de première importance : l’ambassade du Chili à Moscou
2.2.4.-Les décideurs soviétiques : un regard positif de l’administration Frei ?
Chapitre III. Un chemin difficile vers la consolidation des rapports entre alliés idéologiques (1966-1973)
3.1.-Une voie épineuse vers la stabilisation des relations soviéto-cubaines : affinités
idéologiques ou pragmatisme ?
3.1.1.-Comment faire la révolution en Amérique latine ? Moscou / La Havane, deux
modèles incompatibles
3.1.2.-L’imbroglio théorique : le « castrisme » face à la « coexistence pacifique »
3.1.3.-La Havane opte pour la « normalisation » : une convergence de facteurs
3.1.4.-La « voie chilienne » et la réorientation de la politique extérieure de Cuba
3.2.-Les relations URSS-Chili au cours d’une période d’affinité politique : espoirs et
désillusions de Salvador Allende (1970-1973)
3.2.1.-L’Union soviétique : « frère aîné » du marxisme chilien ?
3.2.2.-L’essor de la coopération et des contacts bilatéraux : continuité ou rupture ?
3.2.3.-Des appréhensions malgré les sympathies politiques
3.2.4.-Le 11 septembre 1973 et la cessation immédiate des relations
Chapitre IV. Le « dispositif du rapprochement » : un vaste réseau institutionnel pour l’encadrement des relations culturelles
4.1.-La Révolution cubaine et « l’offensive culturelle » de l’URSS en Amérique latine
4.1.1.-Le tournant de 1959 et l’émergence à Moscou de nouvelles organisations
4.1.2.-Les relations culturelles officielles limitent la mise en place d’institutions
« d’amitié » cubano-soviétiques
4.1.3.-L’émergence tardive de l’Association cubano-soviétique de culture : un signe de désintérêt ?
4.2.-Un vaste « dispositif institutionnel » pour les relations culturelles soviéto-chiliennes
4.2.1.-La Société URSS-Chili prend le relais en 1966
4.2.2.-Une structure institutionnelle imposante : un amalgame complexe de volontés
gouvernementales et extra-étatiques
4.2.3.-L’intense activité des instituts Chili-URSS de culture
4.2.4.-Les instituts URSS-Chili : au service de la diplomatie culturelle de Moscou ?
Conclusion

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