La biodiversité en crise enjeux et perspectives

La biodiversité en crise : enjeux et perspectives 

Les espèces animales et végétales de la planète vivent actuellement une sixième grande crise d’extinction, due pour la première fois à l’activité destructrice de l’être humain (Barnosky et al. 2011). Au XXème siècle, les taux d’extinction des plantes et vertébrés étaient estimés entre 50 et 560 fois supérieures aux taux d’extinction attendus pour une biodiversité stable (Harrison & Pearce 2000). Ce déclin massif est un indicateur d’une érosion de la biodiversité dont les grandes causes reconnues sont : la réduction, la fragmentation et la destruction des habitats, l’excès de prédation et d’exploitation, l’invasion d’espèces exotiques, et le changement climatique (Ceballos et al. 2017). Cette érosion de la biodiversité a des conséquences majeures en termes de bien-être et de survie des populations humaines (Daily 1997; Díaz 2006), autant par la perte irréversible de ressources, du fonctionnement des écosystèmes et des services qui leurs sont associés (Hooper 2005), que par des dimensions esthétiques et culturelles liées à la biodiversité (Ceballos et al. 2017).

Malgré la définition de nombreux indicateurs de la biodiversité basés sur les espèces et leurs abondances, leurs interactions ou leur productivité, (Boldt et al. 2014), les programmes de conservation de la biodiversité issus de ces indicateurs n’ont pas encore fait leurs preuves à l’échelle globale. Par exemple, les taux d’extinctions de nombreuses populations de vertébrés sont toujours très élevés, dus à une diminution constante de leur taille et de leur surface occupée (Ceballos et al. 2017). Bien que la diversité taxonomique puisse être assez élevée dans les aires protégées, la diversité fonctionnelle pour ces mêmes aires reste encore pauvre (Guareschi et al. 2015). Par exemple, à l’échelle européenne, la diversité phylogénétique des oiseaux, mammifères et amphibiens est moins bien conservée par les aires protégées qu’une distribution de ces aires au hasard (Zupan et al. 2014). L’une des raisons de cet échec pointées par les biologistes de la conservation est la considération quasi systématique de la richesse spécifique comme seul indicateur de la biodiversité pour la mise en place de programmes de conservation, principalement car cette dimension est facile à quantifier et à interpréter (Cadotte et al. 2010). Pourtant, la biodiversité est multi-facettes et la nécessité d’intégrer les dimensions fonctionnelles et phylogénétiques aux programmes de conservation est aujourd’hui largement reconnue (Reiss et al. 2009).

L’un des arguments majeurs pour la conservation de la biodiversité réside dans la promotion des services écosystémiques, c’est à dire dans le fait que les écosystèmes « en bonne santé » d’un point de vue biodiversité et fonctionnement (c’est-à-dire présentant une forte diversité fonctionnelle, taxonomique et phylogénétique) apportent des services aux populations humaines, aussi bien d’ordres matériels (services de provision et de régulation) qu’immatériels (services culturels) (MEA 2005). Les nombreuses études liant services écosystémiques, biodiversité et fonctionnement des écosystèmes ont largement mis en évidence que les écosystèmes « en bonne santé » fournissent plus de services aux populations humaines (Díaz 2001; Hooper 2005; Cardinale 2012; Srivastava et al. 2012; Tilman et al. 2014). En effet, la biodiversité est essentielle au maintien et à la stabilité des biens et services écosystémiques face aux perturbations. Par exemple, d’un point de vue des services d’approvisionnement, la diversité génétique augmente significativement le rendement des cultures végétales, et la diversité spécifique augmente la stabilité des pêcheries ou la production de bois (Cardinale 2012). Du point de vue des services de régulation, la diversité fonctionnelle augmente par exemple le stockage du carbone et permet la régulation des ravageurs de culture (Cardinale 2012). A l’inverse, l’altération des écosystèmes via l’extinction des populations ou les invasions biologiques entraîne généralement une altération irréversible des biens et services délivrés par ces écosystèmes (Hooper 2005).

La valeur esthétique : un levier de conservation ? 

Les facteurs affectifs jouent un rôle fondamental dans la conservation de la biodiversité (Jacobson 2006), puisque nous sommes naturellement plus enclins à protéger et à investir dans la conservation des espèces que nous aimons (Brackney & McAndrew 2001; Bonnet 2002; Brambilla et al. 2013). Les émotions ont un effet important sur la mémoire et la motivation en mettant en jeu de multiples zones du cerveau intervenants à différentes étapes du traitement de l’information (LaBar & Cabeza 2006). L’un des enjeux majeurs en conservation de la biodiversité est donc de comprendre quelles sont ces espèces et ces paysages que nous affectionnons, quelles en sont les raisons, et quelles en sont les conséquences d’un point de vue écologique. En particulier, la valeur esthétique étant l’un des principaux facteurs de réponse émotionnelle et affective, c’est cette dimension du rapport de l’Homme à son environnement qui est ici étudiée.

L’expérience esthétique est un phénomène au cours duquel l’observateur, en réponse à un stimulus, ressent des sentiments et des émotions (Chatterjee 2014). C’est donc une opportunité pour renforcer le lien Homme/Nature (Brackney & McAndrew 2001), à condition que celle-ci soit pertinente à la fois du point de vue des attentes de l’observateur et de l’écologie (Gobster et al. 2007). Par exemple, la valeur esthétique des paysages est reconnue comme un service écosystémique culturel, qui contribue à la qualité de vie et à la santé en procurant du bien-être, un sentiment de paix et d’harmonie (MEA 2005). Cette facette des services écosystémiques est pourtant généralement moins étudiée que les services de provision de régulation par les études qui lient biodiversité, fonctionnement des écosystèmes et services écosystémiques (Cardinale 2012). Les liens entre biodiversité et valeur esthétique mériteraient donc d’être plus étudiés, puis mieux intégrés dans les programmes de gestion et de conservation (Swaffield & McWilliam 2013).

La façon dont la biodiversité influence notre perception esthétique des paysages ou des écosystèmes est encore mal identifiée, et s’il paraît nécessaire d’intégrer la valeur esthétique lors de l’étude et de la conservation des écosystèmes, le fait de baser les choix de conservation sur des critères purement esthétiques est difficilement soutenable : par exemple, dans certains cas la perception esthétique d’un paysage n’est pas corrélée à la biodiversité réelle de ce paysage (Dallimer et al. 2012) ou à sa fonction en tant qu’écosystème (Parsons & Carlson 2008). A l’inverse, dans d’autres cas la perception esthétique des paysages joue en faveur de la conservation de la biodiversité car celle-ci est alors un facteur positif de valeur esthétique. Par exemple, Lindemann-Matthies et al. (2010) ont démontré que la richesse en espèces végétales augmentait significativement la valeur esthétique de prairies. Plus récemment, Southon et al. (2017) ont confirmé ce résultat en révélant qu’une augmentation du nombre de plantes d’espèces et de tailles différentes augmentait significativement la valeur esthétique de prairies. Ces cas de relations positives entre esthétique et biodiversité ont l’avantage de fournir des supports de communication en faveur de la conservation basés sur des dimensions affectives et émotionnelles fortes. En revanche, cette approche peut avoir pour effet de négliger certaines espèces ou certains paysages moins attractifs qui ont pourtant un rôle majeur en termes de fonctionnement des écosystèmes (Parsons & Carlson 2008).

En réponse à ce problème, la biologie de la conservation a proposé de concentrer les efforts de protection et de communication envers les espèces à la fois dites (i) « charismatiques » (ou « porte-drapeau »), c’est-à-dire les espèces attractives ou à forte valeur esthétique, généralement de grande taille (Smith et al. 2012) qui facilitent le recueil de fonds et la sensibilisation à la crise de la biodiversité (e.g., Figure 2) (Verissimo et al. 2011) ; et (ii) « parapluies », c’est-à-dire les espèces dont la conservation est favorable à la survie de nombreuses autres espèces co-occurrentes (Roberge & Angelstam 2004). Cependant, l’utilité de conserver les espèces parapluies et/ou charismatiques pour la conservation d’autres taxa ne fait pas consensus. Tout d’abord, la conservation d’une espèce parapluie seule ne peut protéger l’ensemble des autres espèces co-occurrentes (Roberge & Angelstam 2004). De plus, le fait de concentrer les campagnes de communication autour des seules espèces charismatiques réduit le champ de l’attractivité et renforce la méconnaissance du grand public des enjeux globaux de la crise de la biodiversité et des processus à long terme qu’elle engage, notamment de la nécessité des rôles fonctionnels de certaines espèces cryptiques ou non-attractives dans le fonctionnement des écosystèmes.

La valeur esthétique représente donc un levier intéressant pour favoriser l’engagement et les efforts de conservation via l’affectif et l’émotionnel, mais son lien avec la biodiversité nécessite toutefois d’être plus profondément étudié afin de garantir une bonne adéquation entre préférences esthétiques et attentes écologiques (Gobster et al. 2007).

Esthétique : bases biologiques et influences culturelles 

L’Esthétique est relative à la capacité de l’être humain à juger un objet selon diverses perspectives telles que les émotions, l’usage, ou l’expérience (Shimamura & Palmer 2012). A l’origine, l’Esthétique est un champ philosophique qui explore le beau par l’étude des sensations et des émotions, notamment à travers l’Art. Le beau est défini comme un ensemble de caractéristiques générant du plaisir à l’observation (Chatterjee 2014). En philosophie classique, dès le 17ème siècle, la notion de beauté est associée à l’harmonie, à la symétrie et à l’ordre, et est donc définie par les caractéristiques intrinsèques de l’objet (Boileau 1674). Le goût pour l’ordre et la symétrie semblent être des caractères anciens de l’histoire de l’humanité puisque certaines formes d’ornementations aux patterns réguliers et répétés ont été datées à 25 000 ans B.P. (Figure 3) (Müller-Beck 1998).

Les neurosciences ont exploré les origines biologiques de la beauté sous différents aspects, dont la réponse émotionnelle est la sensation de plaisir. De nombreuses études ont confirmé que la beauté est souvent associée à la symétrie (Ramachandran & Seckel 2012) qui intervient notamment lors de la sélection sexuelle (Grammer & Thornhill 1994; Møller & Thornhill 1998), aux patterns répétés (Coss 2003), ou aux forts contrastes. Ramachandran et Seckel (2012) ont proposé une liste de « lois universelles de l’Esthétique » .

Ces règles de beauté peuvent être résumées à travers la « Processing fluency theory of aesthetic pleasure » (Reber 2004) selon laquelle plus l’information d’un stimulus est facilement codée, plus le cerveau ressent du plaisir. Par exemple, les patterns répétés sont perçus comme esthétiques car leur prédictibilité augmente la vitesse à laquelle ils sont analysés par le cerveau. Le traitement de l’information s’inscrit alors dans une stratégie adaptative dont le plaisir est une récompense (Renoult et al. 2016). En effet, un traitement efficace de l’information favorise la mémoire et l’apprentissage, optimise la reconnaissance et permet une économie d’énergie (Palm 2013; Renoult 2016). Cette théorie intègre aussi l’influence de facteurs socio-culturels tels que l’expérience, à travers par exemple l’ « effet d’exposition », phénomène psychologique selon lequel le cerveau développe une préférence pour les objets qui lui sont familiers (Reber 2004).

Cette théorie en rejoint d’autres en psychologie évolutionniste, qui proposent d’expliquer les préférences esthétiques pour certains paysages par notre interprétation innée de l’information qu’ils contiennent (Kaplan 1989). Par exemple, la théorie de l’habitat est basée sur l’hypothèse que la sélection naturelle favorise les individus qui explorent et s’établissent dans les environnements favorables à leurs survie et évitent les environnements risqués ou pauvres en ressources (Orians & Hervageen 1992). Cette théorie suggère que le potentiel d’un habitat en termes de survie est positivement corrélé à sa capacité à provoquer des réponses émotionnelles positives (Orians 2016). Selon la théorie de l’origine africaine de l’Homme moderne, Homo sapiens aurait émergé en Afrique il y a environ 200 000 ans (McDougall et al. 2005). L’Homme moderne ayant évolué dans les savanes jusqu’aux premières migrations (entre environ 55 000 et 75 000 ans B.P., Pagani et al. 2015), les caractéristiques de ces habitats devraient donc être considérées comme favorables à la survie et susciter une émotion positive. Bien que la théorie de l’origine africaine de l’Homme moderne soit régulièrement remise en question (e.g. (Bohme et al. 2017; Fuss et al. 2017), plusieurs études suggèrent toutefois une préférence innée de l’Homme pour les paysages ayant des caractéristiques semblables à ceux des savanes africaines : une strate herbacée basse parsemée d’arbres épars tels que les acacia tortilis présentant une canopée basse et large (Figure 4) (Heerwagen & Orians 1993; Coss & Moore 2002; Falk & Balling 2009). Ces caractéristiques sont alors perçues comme un indicateur de conditions environnementales favorables à la survie, notamment car ces arbres offrent des refuges facilement visibles et accessibles (Appleton 1975; Coss & Moore 2002). D’autres caractéristiques ont été proposées, telles que la présence d’une vue dégagée, d’eau à proximité, de proies et de ressources (Appleton 1975).

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Table des matières

INTRODUCTION
1 – Contexte général
1.1 – La biodiversité en crise : enjeux et perspectives
1.2 – La valeur esthétique : un levier de conservation ?
1.3 – Esthétique : bases biologiques et influences culturelles
1.4 – Le cas des espèces animales
2 – Contexte de l’étude
2.1 – Esthétique des écosystèmes sous-marins
2.2 – Reconnecter l’esthétique et la biodiversité
MATERIELS ET METHODES
1 – Objectifs
2 – Ecosystèmes étudiés
3 – Matériels photographiques
3.1 – Poissons de récifs coralliens
3.2 – Récifs coralligènes Méditerranéens
3.3 – Récifs coralliens
4 – Mesurer la biodiversité
5 – Estimer la valeur esthétique
6 – Quantifier le lien entre valeur esthétique et biodiversité
7 – Mesurer l’effet des facteurs socio-culturels sur la perception de la biodiversité
RESUME DES RESULTATS
1 – Profiles des échantillons d’observateurs et scores esthétiques
2 – Liens entre valeur esthétique et biodiversité
3 – Effet des facteurs socio-culturels sur la perception de la biodiversité
DISCUSSION
1 – Discussion des résultats
2 – Perspectives
2.1 – Le fonctionnalisme, une approche prometteuse en faveur de la biodiversité
2.2 – Education à la biodiversité par l’engagement esthétique
CONCLUSIONS

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