Intégration du jeu dans la pédagogie française

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Évolution historique du concept de jeu

Terme polysémique et insaisissable, le vocable « jeu » désigne une réalité protéiforme, un ensemble hétérogène de pratiques sociales en perpétuelle évolution, propre à chaque culture et époque. Redéfinis ou estompés tour à tour, les contours diffus d’une telle notion s’élargissent tout au long de l’histoire, constituant ainsi le reflet des transformations sociales de chaque civilisation. Cette section propose une rétrospective du mot jeu dans la civilisation occidentale, un retour aux racines d’un terme caméléon caché sous le masque de la banalité.
L’Antiquité classique, berceau philosophique de la civilisation occidentale, offre trois visions distinctes de cette réalité que l’on désigne aujourd’hui par le mot jeu. En premier lieu, le jeu comme concours de lutte (athlos) ou spectacle gymnique (agon), très ancré dans la culture grecque. En deuxième lieu, le jeu comme spectacle vivant, symbolisé par la tragédie grecque et l’expérience de la catharsis. En dernier lieu, le jeu comme exercice scolaire, désigné par le terme grec de paidia (provenant de paideia, éducation) et le vocable roman ludus (école, exercice scolaire), d’où proviendrait le mot ludique et qui révèle le lien ancestral entre jeu et éducation tissé par l’occident. Ces trois conceptions du jeu font référence à des sphères de la société clairement délimitées et en apparence distanciées (la vie sportive, le domaine artistique et les pratiques pédagogiques). Pourtant, ces trois visages du jeu s’appuient sur le simulacre, le faire-semblant, le comme-si. L’athlos simulait la lutte en vue de préparer les guerriers à leur destin de soldat. Le théâtre grec, tragédie illusoire, permettait le déchaînement des passions dans un cadre irréel et donc inoffensif. Enfin, les exercices scolaires (paidia, ludus) permettaient une première confrontation de l’enfant à des tâches adultes selon la rhétorique du simulacre. Sous ces différents vocables, l’illusion et l’artifice apparaissent comme omniprésents, unifiant les diverses sphères associées au jeu et esquissant ainsi une constante qui pourrait en constituer son essence.
Mais malgré cette apparence d’unité, l’émergence de nouveaux usages pour les mots désignant le jeu introduisait les premières définitions relatives, construites par opposition. Ainsi, chez Aristote, une nouvelle conception du jeu comme forme de recréation, proche de la catharsis, l’opposera pour la première fois au travail et au sérieux : « S’amuser en vue d’exercer une activité sérieuse… voilà, semble-t-il, la règle à suivre4 ». Cette réflexion sera enrichie par Thomas d’Aquin, pour qui le jeu existe en tant que repos nécessaire de l’esprit en vue d’affronter le travail.
À la Renaissance, le lien entre jeu et futilité semble se confirmer par l’influence négative d’une pratique sociale de plus en plus répandue. À cette époque « se met en place le système de représentation dont nous avons hérité marqué par la futilité, la frivolité voire la nocivité du jeu dans la mesure où l’expérience dominante qui nourrit la notion est celle du jeu d’argent, tout particulièrement au fur et à mesure qu’avance le XVIIIe siècle5 ». Le jeu d’argent devient au Siècle des Lumières en véritable problème de société : « Le jeu – on entend par-là le jeu de hasard, et cette constatation est à elle seule suggestive – est devenu le vice le plus redoutable qui ruine les familles, ce qu’il n’était pas du tout au XVIIe siècle6 ». En outre, la vision proposée par les encyclopédistes érige le jeu de hasard comme paradigme du jeu en générale, comme en témoigne l’article « Jouer » de leur ouvrage : « JOUER, (Gramnl.). Il se dit de toutes les occupations frivoles auxquelles on s’amuse ou l’on se délasse, mais qui entraînent quelquefois aussi la perte de la fortune et de l’honneur7 ».
L’acte de jouer semble alors inextricablement lié à la notion d’enjeu, d’un résultat divisant les participants en vainqueur et vaincus. Ce règne du résultat domine également un deuxième visage du jeu qui est à l’époque minoritaire : le jeu comme renforcement éducatif. Deux visions divergentes sont défendues à l’époque : d’un côté, le jeu comme récréation, sous les pas d’Aristote, délassement indispensable à l’effort intellectuel et physique ; de l’autre, le jeu comme ruse pédagogique déjà énoncé par Érasme, selon lequel « il est nécessaire de les tromper avec des appâts séduisants, puisqu’ils ne peuvent pas encore comprendre tout le fruit, tout le prestige, tout le plaisir que les études doivent leur procurer dans l’avenir8 ». Cette deuxième perspective implique un transfert de motivation, de l’activité ludique vers l’apprentissage et inaugure une prise en compte de l’enfant tel qu’il est, même s’il s’agit de le tromper. Il s’agit ici d’une pédagogique de la récupération, du détournement, qui introduit le jeu comme contenant attrayant, mais ne lui reconnaît pas une vertu didactique intrinsèque.

Romantisme : changement de paradigme

Malgré les connotations négatives que le mot jeu revêt au XVIIIe siècle, la philosophie des lumières tourne le dos à l’héritage chrétien qui associait l’enfant au mal à travers le mythe du péché originel. Surgissent alors des courants minoritaires qui louent pour la première fois la nature de l’enfant, qui devient pour la première fois objet d’étude avec Jean Luis Vives : « le jeu est considéré comme le moyen d’expression des qualités spontanées ou naturelles de l’enfant (…) Le jeu révèle leur nature psychologique réelle car les enfants montrent leurs inclinaisons réelles lorsqu’ils jouent9 ».
Ce changement de paradigme qui octroie une confiance nouvelle à l’enfant ouvre la voie à une pensée romantique où le jeu révèle enfin des nouvelles valeurs pédagogiques. Ainsi, marquée par une profonde nostalgie de l’enfance, l’oeuvre littéraire de Jean Paul Richter introduit celle qui va être l’une des théories phare dans la revalorisation de la jeunesse. Il s’agit de la théorie de la récapitulation, selon laquelle « chaque génération d’enfants reproduit l’histoire du monde depuis son origine. D’où le rôle du pédagogue pris entre le passé, qu’il reproduit, et l’avenir dont il est producteur10 ». L’enfance et son activité naturelle qu’est le jeu deviennent ainsi sujet d’étude car elles détiennent les clefs pour la compréhension d’un passé qui est inaccessible. Jean Paul confirme dans Levana ou traité d’éducation de 1807 le nouveau poids acquis par ces activités ludiques en tant que forme d’auto-éducation et moyen de dépense de l’énergie enfantine excédante : « Les jeux ordinaires des enfants, bien différents des nôtres, ne sont rien que des manifestations d’une activité sérieuse sous les formes les plus légères11 ».
Un nouveau postulat défendant la possibilité de développement naturel de l’enfant à travers le jeu apparaît au romantisme et acquiert une dimension pédagogique avec Friedrich Fröbel, créateur des jardins d’enfance : « Cette époque où l’enfant, jouant avec tant d’ardeur et de confiance, se développe dans le jeu, n’est-elle pas la plus belle manifestation de la vie ? On ne doit pas regarder le jeu comme une chose frivole, mais une chose d’une profonde signification12 ». Le jeu apparaît donc comme expression première et extériorisation de la vérité intérieure de l’enfant et moyen d’auto-développement. Avec Fröbel, les idéaux romantiques qui traversaient les oeuvres littéraires de Jean Paul Richter deviennent un véritable programme éducatif.
Conquérant enfin ses lettres de noblesse, le jeu deviendra, sous la plume de Sigmund Freud, une forme d’éveil artistique : « Tout enfant qui joue se comporte en poète, en tant qu’il se crée un monde à lui, ou, plus exactement, qu’il transpose les choses du monde où il vit dans un ordre nouveau tout à sa convenance13 ». Opposés à la réalité et par essence improductifs, jeu et art tissent des mouvements contraires quant à la réception des sentiments : « dans ce dernier le spectateur est visé pour recevoir des affects, alors que dans son jeu l’enfant se vise lui-même14 ». De la même manière, si l’art se définit comme une perpétuelle recherche de nouveauté, le jeu incarne un besoin de répétition inhérent à cette activité. La perspective freudienne sur le jeu fait écho aux doctrines romantiques qui alliaient l’enfant et le poète, en même temps qu’elle souligne la force créative développée par l’enfant lors des activités ludiques.

Intégration du jeu dans la pédagogie française

Le concept de jeu, en perpétuelle métamorphose à travers les siècles, traduit une évolution dans la pensée occidentale vis-à-vis de l’image de l’enfant et Des formes de pédagogies qui contribuent à son développement. Mais qu’en est-il de la réalité pédagogique ? Quelle est l’incidence réelle du jeu dans la pratique éducative ?
Pour inscrire ces questionnements dans un cadre concret, ce deuxième chapitre analyse l’un des exemples les plus documentés de la pratique didactique française : l’école maternelle. La première raison justifiant le choix d’un cadre en apparence éloigné du second degré réside dans l’absence d’ouvrages spécifiques qui traitent de la pédagogie du jeu dans le cadre du collège français. Le deuxième argument qui justifie l’élection de l’école maternelle en tant que paradigme est la place centrale qu’elle occupe au sein de cette institution. Authentique berceau de la pédagogie, « l’école maternelle française constitue un espace qui tend à produire des formes spécifiques de jeu, à travers un contrôle exercé sur le matériel, le temps et les objectifs de différentes activités18 ». La littérature pédagogique à destination de l’école maternelle évoque la place prééminente du jeu au sein d’une classe qui, « plus qu’un espace d’expression du jeu “spontané” de l’enfant, apparaît comme le lieu d’émergence d’activités spécifiques dont certaines sont plus ou moins proches du jeu tel qu’il se développe sous des formes non contrôlées par l’institution scolaire19 ». Cette réflexion de Gilles Brougère suggère ainsi l’émergence progressive, au sein de l’école maternelle, d’une pédagogie spécialisée et centrée sur la notion de jeu.

L’éducation à l’école maternelle

Introduit dès les années 1850, l’école maternelle remplace les anciennes salles d’asile et la nouvelle appellation devient officielle en 1881. Le changement de terminologie n’implique pas pour autant une rupture dans les pratiques éducatives. On dénote pourtant une confusion lexicale avec trois concepts phares qui se superposent : le jeu, le travail et l’exercice. Ce dernier vocable acquiert une dimension généralisatrice, englobant sous son égide les deux autres : « Les enfants recueillent, sans le savoir, le bénéfice de l’exercice, tout en n’obéissant qu’à l’attrait qu’il leur offre. A l’école enfantine, les exercices que l’on désigne d’ordinaire sous le titre général de jeux sont ceux qui ont surtout pour but le développement physique ; les exercices intellectuels reçoivent vulgairement en bloc l’attribution de travail21 ». Le jeu semble essentiellement cantonné à la sphère physique, bien qu’il soit toujours convoqué en tant que ruse pédagogique et moment de détente.
Autour du délassement que constitue la récréation, deux visions antinomiques se développent : « l’une consiste à demander aux enseignants d’animer la récréation pour en faire, à travers des jeux organisés, un moment éducatif ce qu’elle ne pourrait être en dehors de cette intervention. C’est déjà reconnaître une valeur éducative au jeu mais sous réserve de ne plus le laisser à la spontanéité de l’enfant. L’autre consiste à concevoir ce moment de liberté laissée à l’enfant comme un moment éducatif en tant que tel et en dehors de toute intervention adulte, en particulier aux niveaux physique et social22 ». Cet intérêt renouvelé pour la liberté et la valeur pédagogique intrinsèque du jeu favorise l’émergence d’un discours marginal. Défendue par des pédagogues de renommée comme Pauline Kergomard et Édouard Claparède, cette vision naturaliste aux racines romantiques prône le jeu libre comme paradigme de l’éducation maternelle : « Le jeu apparaît comme le projet pédagogique spécifique à la petite enfance. Il faut noter qu’il s’agit du jeu libre, d’une confiance accordée à la spontanéité de l’enfant. Ces propos sont tout à fait parallèles à ceux de Claparède soulignant, du point de vue du psychologue, la dimension d’éducation naturelle (au sens de “proposée par la nature” dans une vision finaliste de celle-ci) du jeu23 ».
En vue de concilier la perspective naturaliste avec une pédagogie par objectif, naît dans l’éducation française des années 1910 le jeu éducatif. Ce nouveau type de ruse pédagogique alliant le devoir de l’école et les inclinaisons naturelles de l’enfant devient le principal questionnement pédagogique des années 1910 : « Comment donc concilier ce besoin de jouer qui est irrésistible chez l’enfant avec l’éducation qu’on doit lui donner ? Tout simplement en faisant du jeu le moyen d’éduquer l’enfant. Le jeu est pour l’enfant un but en lui-même, il doit être pour nous un moyen. D’où ce nom de jeux éducatifs qui tend à prendre de plus en plus de place dans notre langage de pédagogie maternelle 24».
Le jeu éducatif annonce ainsi « le passage d’une position d’ouverture au jeu libre à celle de l’acceptation du jeu sous condition qu’il se transforme en support éducatif contrôlé25 ». Si les vertus éducatives du jeu libre ne sont plus contestées, le jeu organisé assurerait une meilleure acquisition des enseignements et des résultats plus convaincants. On assiste dès lors au détournement de la pédagogie de Pauline Kergomard concernant le jeu libre : « Le jeu est le travail de l’enfant ». Cette phrase devient la devise d’une pédagogie par objectifs propre à l’école maternelle qui fait du jeu éducatif son fer de lance.
Tentative de conciliation des perspectives pédagogiques en vogue, le jeu éducatif va de pair avec la professionnalisation des enseignants, qui s’éloignent progressivement du modèle maternel et familial pour proposer une éducation spécialisée. Mais, malgré l’apparente nouveauté du jeu éducatif, la stratégie de l’artifice est toujours sous-jacente : « La théorie du jeu vaut comme incantation, la pratique obéit à une autre logique, celle de la maîtrise de la classe, de l’espace et du temps du jeu. On reconnaît aisément une variante, adaptée à l’éducation préscolaire, du jeu comme ruse26 ».
Ce compromis pédagogique va être neutralisé par l’avènement de l’éducation nouvelle, pédagogie qui s’étend de 1920 à 1970, qui introduira une nouvelle terminologie en apparence en dehors des dialectiques historiques entre jeu libre et ruse. L’éducation nouvelle naîtra sous l’influence de la célèbre pédagogue italienne Maria Montessori, qui prône un enseignement fondé sur la connaissance psychologique de l’enfant. Renouant avec la confiance romantique en la nature et la liberté de l’enfant, Montessori défend une école de la liberté axées sur la mise en activité de l’élève. Cette pédagogie donne une place prépondérante à l’éducation sensorielle et physique : « Il se fait homme au moyen de ses mains, au moyen de son expérience ; d’abord grâce au jeu, et puis grâce au travail. Les mains sont l’instrument de l’intelligence humaine27 ».
Ce règne des sens, cette « substitution de l’activité et de l’initiative de l’enfant à l’obéissance passive », marque de fabrique de l’éducation nouvelle selon Claparède, constitue une première tentative de différenciation pédagogique, où une certaine individualisation des enseignements se doit de suivre au plus près le développement de chaque enfant : « Au-delà du respect de l’individualité de l’enfant, il s’agit de laisser à chacun la maîtrise de son rythme d’apprentissage28 ». Dans cette perspective, le travail en petit groupes et la conséquente division de l’espace de la classe seront officiellement recommandés dès les années 1930. L’importance du matériel didactique sera soulignée par les auteurs de l’époque (Montessori, Claparède) comme moyen premier d’individualité et d’auto-correction.
La mise en activité de l’enfant va de pair avec l’introduction d’un nouveau terme : l’exercice. L’exercice implique une certaine malléabilité par rapport à une pédagogie structuraliste fondé sur le programme, sans pour autant neutraliser la notion d’objectif éducatif. Si le jeu semble refoulé et cantonné exclusivement à la sphère physique, l’exercice ne fait que perpétuer les principes du jeu éducatif sous une apparence de nouveauté : « À travers l’exercice la spontanéité de l’enfant est présente mais dans un cadre où l’objectif éducatif est nettement perçu. Spontanéité et éducation semblent réconciliées29 ».
Sous couvert d’innovation, les nouvelles tentatives qui se succèdent (jeu éducatif, exercice) perpétuent un rythme scolaire fondé sur l’alternance immémoriale entre l’effort et le délassement, « le temps de la classe et celui de la récréation30 ».
La neutralisation terminologique se poursuit dans les années 1980, où le mot « exercice » sera progressivement remplacé par le vocable « activité ». Le jeu semble de plus en plus marginalisé, et pourtant, a lieu un véritable changement de paradigme qui récuse l’activité ludique en tant que nécessité biologique, la resituant dans la sphère culturelle et sociale : « Il faut en effet rompre avec le mythe du jeu naturel. L’enfant est plongé dès sa naissance dans un contexte social et ses comportements sont imprégnés par cette immersion inévitable. Il n’y a pas chez l’enfant de jeu naturel. Le jeu est affaire de relations interindividuelles, donc de culture31 ». Si la fin du XXe siècle conteste le caractère indispensable d’un jeu jusqu’alors célébré comme impulsion biologique, il révèle des nouvelles vertus d’une activité profondément sociale, fait de communication entre individus et patrimoine culturel, qui pourraient être réinvesties dans l’éducation.
L’évolution historique du jeu au sein de l’école maternelle montre les différents usages du composant ludique dans l’éducation. Si certaines modalités d’inclusion du jeu font aujourd’hui partie du rituel scolaire et rythment la vie de l’enfant, comme la récréation, d’autres stratégies ont une place instable dans l’enseignement français. Différentes formes de ruse pédagogique se succèdent au cours des années, tandis que des tentatives de jeu libre émergent à des moments ponctuels de l’histoire sans pour autant obtenir le soutien institutionnel. Pourtant, les bénéfices pédagogiques du jeu révélés dans ce va-et-vient historique par les perspectives naturalistes et socio-culturelle, semblent maintenant incontestables. Instrument pédagogique de choix, tant par son attrait que par ses vertus intrinsèques, le jeu se présente à l’enseignant du XXIe siècle comme un outil de choix dans l’enrichissement de sa pratique pédagogique.

Généralités sur les modalités de jeu pratiquées en cours de musique

Depuis la paidia grecque et le ludus romain, les vertus pédagogiques du jeu semblent se révéler au cours de l’histoire. Le concept subit des métamorphoses successives : simple récréation et ruse à la Renaissance, moyen d’auto-développement en tant que détermination biologique au romantisme, et instrument premier de socialisation au XXe siècle.
Aujourd’hui, malgré sa faible présence dans la pratique pédagogique au collège, ses bénéfices semblent reconnus et les visions biologiste et sociologique cohabitent. Si cet héritage pédagogique semblerait suffisant à justifier l’intégration du jeu en cours d’éducation musicale, le lien inextricable entre le jeu et la pratique du chant, officialisé dès les années 1850 dans les textes ministériels ne ferait que confirmer sa pertinence. En outre, qu’il s’inscrive dans une perspective sociologique ou naturaliste, le jeu a été convoqué au long de l’histoire de la pédagogie pour faciliter quatre aspects particuliers du développement de l’enfant :
• l’apprentissage sensoriel .
• l’éducation physique .
• l’éveil de la créativité .
• l’intégration sociale.
Ces quatre domaines résument pour l’essentiel les objectifs du cours de musique au collège, dont la pratique (nommée officiellement « production ») constitue 50% du temps d’enseignement (sans compter les moments d’écoute active que l’on comptabilise parmi les activités de perception). L’apprentissage sensoriel est ainsi assuré par les activités d’écoute et de production vocale et corporelle. L’éducation physique intervient dans les pratiques posturales qui accompagnent le chant, dans les activités de body-clapping et de danse. L’éveil créatif fait partie des objectifs productifs qui impliquent une interprétation et une production fruit de l’individualité créatrice de l’élève. Enfin, les pratiques sociales du débat et de l’échangent constituent une part des compétences à valider en musique. Si le jeu a la vertu, comme les signalent les témoignages historiques des différentes époques, de développer sans efforts ces quatre domaines, sa place au sein de l’éducation musicale au collège paraît totalement justifiée.
En vue du lien établi entre jeu et compétences musicales, il nous est apparu indispensable d’incorporer le jeu à la pratique musicale. Les différentes activités décrites ci-dessous exposent mes expériences pédagogiques personnelles conçues autour de la notion de jeu. Ces différentes activités s’inspirent des modalités de jeu présentes dans notre culture (d’enfants, de société, télévisé…) et visent à palier diverses difficultés d’apprentissage et phobies scolaires qui touchent un nombre important d’élèves.
Conçus et testés en cours avec différentes tranches d’âge, les exemples suggérés dans ce mémoire peuvent se décliner en différents niveaux de difficulté pour s’adapter au profil des participants. Ayant l’élève comme source d’inspiration, les jeux musicaux ici proposés ont pour première caractéristique la flexibilité : les modes de jeu et les règles sont sans cesse revisités, extrapolés à d’autres univers, amplifiés ou réduits selon l’ambition artistique sous-jacente. La malléabilité de ces activités vise à garantir une écoute constante de l’enseignant vis-à-vis de sa classe, sans quoi, l’univers illusoire et en perpétuel devenir qu’est le jeu serait brisé. De même, ces activités répondent à des aspects musicaux généraux et peuvent ainsi s’inscrire dans toute forme d’enseignement, s’adapter aux séquences et répondre à diverses thématiques. L’articulation du texte, la justesse, la précision rythmique peuvent être améliorées grâce à des consignes d’ordre théâtral qui détournent l’attention d’un objectif premier pouvant rester abstrait et énigmatique (justesse) ou même paraître ennuyeux (précision rythmique).
Faisant partie intégrante du cours, la dimension sociale du jeu imprègne l’espace-classe pour permettre l’expression de soi et l’apprentissage du vivre-ensemble. Une grande partie des propositions ci-dessous se fondent sur une approche collective du jeu comme activité d’ensemble en vue d’un résultat d’une expérience partagée. Comme dans les jeux de mains ou les legos, une grande partie des expériences ici proposées laissent libre cours à l’imagination et l’émergence d’une individualité chez l’élève, tout en minimisant les traditionnelles polarités réussite-échec et leurs conséquences. Inversement, l’expression de cette individualité doit s’intégrer dans une création collective. La spontanéité de la jeunesse, parfois difficile à intégrer dans le cadre d’un cours traditionnel, est ici canalisée par le jeu. L’équilibre subtil entre la règle et le libre arbitre, préalablement accepté par tous les participants, assure une expression mesurée au sein d’une classe aux identités multiples, véritable miroir de notre société. C’est finalement un travail en communauté, fruit d’individualités distinctes, qui devient jouissance collective par la force du jeu. La dimension performative d’un univers musical, aujourd’hui plus que jamais en quête d’un idéal d’art total, trop souvent exclue de l’enseignement général, réintègre ici la salle de classe de façon ludique grâce au jeu. Les divers jeux théâtraux sont ici volontairement inclus en tant que partie constitutive de la pratique musicale. Loin d’ajouter une dimension superflue à l’enseignement, les activités théâtrales et à portée performative ont une véritable incidence sur la pratique traditionnelle du chant.
De la même manière, l’inclusion d’une dimension théâtrale sous forme de jeu permet d’initier les élèves à une notion d’interprétation musicale qui reste obscure, mais fait tout de même partie des compétences à valider dans le cycle 4. Si la notion d’interprétation implique l’expression d’une individualité et suppose une liberté préalable, elle reste problématique pour les élèves, qui ont souvent du mal à extérioriser et mettre en forme des choix d’interprétation qui s’avèrent pourtant légitimes. En outre, les rares prises de liberté dans le cadre de l’enseignement au collège privilégient les postures de contrôle et d’accompagnement au détriment des modalités d’apprentissage aspirant à une autonomisation progressive de l’élève, comme la posture du lâcher-prise et du magicien. L’incarnation d’un personnage fait partie des jeux d’enfance fondés sur le make-believe, le simulacre et la réalité virtuelle, qui font partie de leur expérience et qui développent en outre leur créativité. Le masque offre une protection par rapport aux pressions sociales de la vie de classe. Le domaine personnel est ainsi mis de côté par le biais d’une identité alternative sous laquelle ils osent braver des situations qui demandent une exposition publique. Le masque et le déguisement sont autant de stratégies naturellement développées par l’enfant qui l’aident à affronter le regard et le jugement d’autrui. Si le programme de l’éducation nationale exclut la notion d’interprétation des compétences du cycle 3, la nature même de l’enfant, véritable explorateur des mondes imaginaires, permet l’inclusion de cette dimension artistique en faisant appel au domaine du jeu qui leur est déjà familier.
Pourtant la prise de liberté en situation de cours, rare dans le cadre du collège, peut provoquer deux réactions antagonistes chez l’élève : le vertige et l’oubli de soi. Le vertige constitue la réponse spontanée face à deux facteurs : d’une part, l’absence de norme ou de protocole, c’est-à-dire, l’abolition des modalités exécutives prééminentes dans l’enseignement, fondées sur le binôme observation-exécution/imitation, qui tendent à neutraliser tout apport personnel et qui met tous les élèves à pied d’égalité ; d’autre part, la liberté, interprétative comme créative, implique une prise de décision de la part de l’élève, alors que l’expression d’un choix personnel est souvent absente d’un enseignement basé sur l’application de programmes et la validation de compétences universellement imposés. La deuxième attitude face à cette prise de liberté c’est l’oubli de soi. Souvent exclu du domaine scolaire, la prise de liberté de l’enfant trouve son terrain d’expression dans le temps extrascolaire ou parascolaire (récréation). Une association se crée depuis le plus jeune âge entre liberté et loisir, association qui soude de façon inextricable le concept de libre-arbitre et un contexte socialement délimité dans l’espace-temps qui est celui du jeu, qui se déploie aussi bien en dehors du collège que dans les moments de récréation. Fortement ancré dans l’expérience vitale de l’élève, ce lien liberté-loisir peut ainsi provoquer des écarts comportementaux. L’oubli de soi intervient ainsi quand l’élève, face à une situation de libre-arbitre proposée en cours, oublie le contexte spatio-temporel de la classe qui accueille l’expérience et le remplace par une réalité alternative qu’est le loisir, transposant les normes sociales et les comportements issus de ce contexte de substitution dans le cadre du cours.
Pour pallier à ces écarts qui peuvent mettre à mal l’expérience du jeu et du libre-arbitre en situation de cours, les activités suggérées ci-dessous prévoient une gradation des postures de l’enseignant directement proportionnelle à la prise de liberté progressive de la part de l’élève. Ainsi, la plupart des jeux proposés dans ce mémoire se déclinent en trois phases : une première phase de découverte, une deuxième phase d’assimilation et une dernière phase d’appropriation. Dans la phase de découverte, l’enseignant est maître du jeu : il impose les règles, détermine le rythme et l’avancée du jeu, emploie différentes stratégies d’ajustement à son milieu pour répondre aux besoins des élèves, mais également aux contraintes de la salle. Le professeur adopte dans cette première phase une posture de contrôle pour établir les règles, éviter les écarts de conduite et la mise en danger des élèves tout en garantissant une dynamique collective d’adhésion par l’ensemble du groupe. Dans la phase d’assimilation, les élèves, ayant intégré les règles du jeu et testé les limites de l’expérience collective, peuvent accéder à une première prise de liberté sous la surveillance active du professeur. Le choix exprimé par un étudiant est ainsi canalisé par l’enseignant, qui juge de sa pertinence, assure son intégration dans l’ensemble du jeu, et veille à son acceptation par l’ensemble de la classe. Si le choix appartient à l’élève et constitue une expression directe de son identité créative, il est soumis à la validation de l’enseignant, qui décide en outre du moment et de la modalité d’expression de cette proposition par l’ensemble de la classe. Il reste ainsi maître du jeu, mais garantit en même temps une marge de liberté qui permet l’intégration des premières manifestations de spontanéité de l’élève. L’enseignant quitte ainsi la posture de contrôle pour adopter une posture d’accompagnement, incarnant ainsi un rôle de régulateur d’une collectivité qui tisse ses premiers pas vers une prise de liberté douce et mesurée. Dernier niveau de jeu, la phase d’appropriation constitue toujours une étape à risque, mais elle incarne également l’objectif ultime de tout enseignant, l’idéal d’autonomisation de l’élève et le témoignage d’une confiance mutuelle solidement établie entre professeur et étudiant. Avec une connaissance profonde des normes et des objectifs de l’expérience, l’élève devient enfin maître du jeu. Ce pouvoir, délégué par le professeur et reconnu par la classe, va de pair avec une prise de responsabilité permettant à l’élève de devenir chef d’orchestre, coordonnant les différents individus au sein du groupe, façonnant à sa guise la matière sonore, expérimentant avec les limites et traçant les frontières temporelles du jeu. Devenant spectateur ou joueur, le professeur n’intervient qu’en cas d’extrême nécessité. Il transmet son pouvoir et son autorité à l’élève, laissant libre cours à la spontanéité et créativité de son étudiant, adoptant une posture de lâcher-prise.

Jeu comme outil pédagogique : Descriptif des jeux musicaux

Les jeux musicaux proposés ci-dessous ont été classifiés en trois catégories selon l’objectif pédagogique préétabli :
• Jeux d’apprentissage : visant à illustrer ou anticiper de façon incarnée un nouveau concept théorique, ou bien accompagnant les premiers pas et l’approfondissement dans l’usage de la voix chantée et du corps en tant qu’instrument musical et scénique. Les activités ludiques d’apprentissage évoquées ici ont été conçues en tant qu’outil d’enseignement quotidien. Leur origine est inextricablement liée à des évaluations diagnostiques et formatives qui ont soulevés des faiblesses chez les différentes classes. Ils visent d’une part à palier des difficultés d’apprentissage généralisées et récurrentes qui traversent souvent les niveaux, et de l’autre, à répondre aux problèmes d’ordre plus spécifique rencontrés dans la pratique musicale.
• Jeux de révision : conçus comme une aide à la mémorisation et à l’assimilation de concepts et de pratiques, ces jeux constituent autant d’entraînements ludiques pour exercer ses capacités cognitives, et notamment la mémorisation. Inspirés souvent des jeux de société déjà connus des élèves, ils permettent différentes modalités de manipulation des notions théoriques évoquées en cours, sous une forme familière et rassurante. Les activités de révision ainsi conçues se fondent sur des jeux collectifs en classe entière ou en petit groupe. Aucun maître de jeu n’est nécessaire, tous les joueurs sont à égalité de conditions et veillent ensemble au respect des règles.
• Jeu d’évaluation : inspiré des concours télévisés et mettant à contribution l’avancée pédagogique que constitue Plickers, un premier jeu d’évaluation est ici proposé, testé dans toutes les classes : une classe de cycle trois et six classes de cycle 4 (trois classes de 4e et trois classes de 3e). Comme la plupart des jeux d’apprentissage, ils présentent un caractère évolutif et graduel : le professeur évolue dans ses postures d’enseignant au fur et à mesure que l’élève avance dans son processus d’autonomisation. Compte tenu des enjeux de l’exercice d’évaluation, le libre-arbitre doit être extrêmement mesuré et intervenir dans certains domaines ponctuels du jeu. Il doit être incorporé progressivement.

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Table des matières

1. Introduction
2. Chapitre 1 : Le concept de jeu et son rapport à la pédagogie
2.1. Polysémie du mot jeu
2.2. Évolution historique du concept de jeu
2.2.1. Romantisme : changement de paradigme
3. Chapitre 2 : Intégration du jeu dans la pédagogie française
3.1. L’éducation dans les salles d’asile
3.2. L’éducation à l’école maternelle
4. Chapitre 3 : une pédagogie musicale du jeu
4.1. Généralités sur les modalités de jeu pratiquées en cours de musique
4.2. Jeu comme outil pédagogique : Descriptif des jeux musicaux
4.2.1. Jeux d’apprentissage
4.2.2. Jeux de révision : SOLO
4.2.3. Jeux d’évaluation : Deaf Match (le match des sourds)
5. Bilan et perspectives
6. Bibliographie

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