Immigration, intégration et inégalités sociales

Avant d’exposer les approches théoriques de l’intégration des descendants des immigrés, une définition du concept d’intégration en tant que concept sociologique s’impose. Cette notion est, en effet, bien trop souvent appliquée exclusivement aux populations étrangères ou issus de l’immigration ce qui fait oublier non seulement le caractère sociétal du processus (intégration de la société), mais aussi le lien pouvant exister entre l’intégration sociétale et l’intégration individuelle (intégration à la société). Il faut partir du sens général du concept d’intégration en tant que processus sociétal et se déplacer ensuite vers une définition de l’intégration individuelle et de sa signification pour les individus afin de dévoiler le lien qui existe entre ces deux phénomènes. Ensuite, dans toute étude comparative, comme l’indique Lapeyronnie, au début de sa comparaison franco-britannique des processus d’intégration des minorités, la production sociologique fait partie du phénomène à analyser dans chaque pays. Ainsi, dans le premier chapitre, les approches sociologiques française de allemande de l’intégration des immigrés et de leurs descendants doivent être également abordées. En exposant la production sociologique consacrée à la théorisation de l’intégration des populations immigrées et de leurs enfants il est possible de montrer que les sociologues raisonnent fortement selon le cadre de représentations de leur pays. Enfin, la sociologie de l’immigration constitue un champ de la sociologie des inégalités sociales et ceci renvoie aux approches qui ont conceptualisé la place qu’occupent les membres des communautés immigrées dans le système de stratification sociale.

Au cœur de la theorie sociologique et de la sociologie de l’immigration : le concept d’integration 

Le concept d’intégration est un concept central de la sociologie. Dans son oeuvre Le Suicide, Durkheim distingue l’intégration, qui relève de la question de l’appartenance à des groupes, de la régulation, qui relève de l’acceptation des règles sociales, des représentations et des contraintes engendrées par ces règles. Le concept d’intégration recoupe deux phénomènes. D’une part, il peut s’agir de l’intégration de l’ensemble que constitue la société et on parlera alors d’intégration systémique ou encore sociétale. D’autre part, ce concept peut renvoyer à l’intégration d’éléments à un ensemble, c’est-à-dire à l’intégration des individus ou des groupes à la société, on parlera alors d’intégration tropique. Ces deux phénomènes sont indissociables. Le concept d’intégration sociétale définit l’unité d’un système social dont la cohésion interne est garantie par des mécanismes reposant sur un consensus. L’inexistence partielle ou totale d’un tel consensus peut entraîner des tensions structurelles se cristallisant sous la forme de conflits sociaux ; le thème de l’intégration systémique et, par opposition, le thème du dysfonctionnement social, ayant toujours été des thèmes centraux de la sociologie. La conception de l’intégration sociétale est étroitement liée aux représentations nationales et au fonctionnement des institutions propres à chaque société. Par sa spécificité, l’intégration, au sens d’intégration systémique, a des répercussions sur le devenir des individus ; elle façonne le cadre d’opportunités et de restrictions dans lequel ils se socialisent et évoluent. S’il existe un lien entre intégration systémique et intégration tropique, l’étude des modes d’intégration des différents groupes d’origine qui forment les sociétés modernes nécessite donc d’analyser les formes d’intégration systémique propres à chaque société. En effet, même si l’objectif est d’atteindre un équilibre et d’aboutir à une situation sociétale exempte de tensions, les modes nationaux de définition de la cohésion sociale et nationale diffèrent d’une société à l’autre.

Intégration et immigration

Avant d’aborder le concept d’intégration dans le contexte de l’analyse sociologique de l’immigration, il est important de souligner que ni l’intégration, ni l’exclusion d’ailleurs, ne concernent uniquement les immigrés. En réalité,

« …la présence de populations d’origine immigrée […] ne fait que traduire ou occulter le véritable problème, celui de l’intégration nationale. Le problème que pose la présence des immigrés est un aspect de cette interrogation générale. » .

Alors que, pour Noiriel , les opportunités de mobilité sociale offertes par la République ont conduit à l’intégration des classes populaires dans le « creuset français » et que l’intégration des immigrés doit pouvoir fonctionner de manière similaire, pour Schnapper l’ordre politique est conçu comme source du lien social. Dans L’Europe des immigrés, Schnapper montre comment l’intégration des individus et la cohésion sociale passent par l’émergence d’un projet politique commun et par le principe de citoyenneté :

« La nation est une forme politique qui transcende les différences d’origine sociale, religieuse ou nationale, ou des différences d’identité collective, en les intégrant en une entité organisée par un projet politique commun. » .

Cette transcendance des réalités ethniques par le politique au sein de la nation renvoie cependant à un idéal-type, puisque selon Schnapper « toute société démocratique est de fait multiculturelle ». Si un projet commun est indispensable à la transcendance des particularités ethniques, « se fabriquer » une histoire commune peut permettre de construire un tel projet d’intégration nationale. En prenant conscience du passé de l’Autre et considérant son passé et son histoire comme une « variante » ou un « complément » de son propre passé , les individus peuvent créer la base nécessaire à la construction d’une histoire commune et participer ainsi à l’instauration d’un nouveau lien social. Dans les sociétés démocratiques modernes caractérisées par la diversité culturelle et dont la capacité intégrative semble s’être affaiblie, deux éléments semblent donc importants dans le processus d’intégration nationale : les possibilités de mobilité sociale et l’émergence d’un projet politique commun à tous dans l’Etat-nation. La construction d’une citoyenneté à la fois politique, économique et sociale est en effet indispensable au maintien et au renforcement du lien social. La mondialisation, la libéralisation des échanges économiques et les mutations des démocraties libérales au sein desquelles les droits sociaux sont de moins en moins liés à la citoyenneté ont d’ailleurs amené les chercheurs à questionner l’existence des Etats-nations et à développer la thèse de l’ébranlement de ces derniers, ébranlement caractérisé par le déclin du pouvoir des Etats (notamment en raison du processus de construction européenne), et par le déclin de la nation en tant que source de lien social et de solidarité entre les individus et les groupes d’individus.

Le thème de l’intégration des immigrés et de leurs descendants m’amène à parler des mécanismes qui sont aux fondements de l’intégration sociétale et de la signification de celle-ci pour la société et les individus. L’intégration des Etats-nations est loin d’être un processus automatique et inévitable. C’est pourquoi les modalités du « vivre ensemble » sont au cœur de la pensée sociologique, en particulier à notre époque où des processus d’affaiblissement du lien social et de désintégration peuvent être observés. Le lien entre intégration systémique (sociétale) et intégration tropique (individuelle) devient presque évident lorsqu’on se penche sur le cas des descendants d’immigrés qui sont à l’intérieur de la société d’accueil tout en étant mis à l’écart sous l’effet de pratiques de mise à distance sociale. Ces derniers sont nés ou ont grandi dans le pays d’immigration de leurs parents dont ils ont intériorisé les principes et les valeurs. Ils sont, pour la plupart, pratiquement « acculturés » sans avoir totalement abandonné leur culture d’origine. Les difficultés sociales que certains d’entre eux rencontrent peuvent être attribuées à la fois à leur forte vulnérabilité en tant que fils et filles d’ouvriers immigrés, et à l’affaiblissement général des mécanismes d’intégration sociétale. Les émeutes dans les banlieues françaises, les stratégies développées par certains jeunes qui vivent dans les quartiers défavorisés des deux pays (petite délinquance, trafic de drogue, etc.) mais aussi la forte abstention aux élections des jeunes des quartiers en France sont autant de symptômes des maux sociaux qui caractérisent les sociétés modernes. La problématique de l’intégration des immigrés et en particulier de leurs descendants vient donc questionner la capacité intégrative de ces sociétés. Ces déséquilibres sociaux sont par conséquent au cœur de la question de la force de l’intégration nationale.

Des conceptions sociologiques de l’intégration spécifiquement nationales 

L’implantation des immigrés et de leurs familles dans la plupart des pays occidentaux a amené les sociologues à travailler sur la question de leur intégration et donc de leur participation à la « société d’accueil ». Les sociologues américains sont les premiers à se pencher sur la question de l’assimilation des différentes minorités, notamment sur la question des relations interethniques dans la ville. Etant donné que les modèles développés par les sociologues dans la tradition de l’Ecole de Chicago ont largement influencé les modèles développés dans d’autres pays, il est important de revenir ici rapidement sur les travaux les plus importants. Dans leur travail pionnier de 1918, Thomas et Znaniecki développent le cycle d’organisation-désorganisation-réorganisation qui permet d’expliquer l’influence de l’expérience de l’immigration sur les groupes dans le sens où elle provoque un bouleversement profond des valeurs sociales et traditionnelles des individus. Leur travail va influencer toute une génération de sociologues qui créeront ensuite l’Ecole de Chicago. Quelques années plus tard, Burgess et Park développent le cycle des relations raciales au sein duquel ils distinguent quatre étapes : la compétition, le conflit, l’accommodation et l’assimilation. L’assimilation est alors conçue comme la dernière étape d’un processus de fusion dans lequel des individus et des groupes partagent leur mémoire et leur histoire pour former une histoire commune. La théorie classique de l’assimilation dans la tradition de l’Ecole de Chicago conçoit ce processus comme un processus linéaire, unidirectionnel et presque naturel : avec le temps, les divers groupes minoritaires parviendront à ne plus se différencier du groupe majoritaire.

Alors que les sociologues américains traitent de l’assimilation dès le tournant du vingtième siècle, les approches sociologiques allemande et française du thème de l’immigration et de l’intégration des immigrés se développent plus tard. En effet, ne se reconnaissant pas comme pays d’immigration, la production sociologique sur le sujet a tardé à se construire. La place marginale de la sociologie de l’immigration en Europe jusqu’aux années 1960 vient par ailleurs du fait que la sociologie européenne se penche à l’époque en particulier sur les sujets de la reproduction des classes sociales, du devenir de la classe ouvrière et de l’évolution du travail. A partir des années soixante en France et des années soixante-dix en Allemagne, les travaux précurseurs de Sayad, d’Hoffmann-Nowotny et d’Esser vont donner un élan à la sociologie de l’immigration dans chaque pays.

Les modèles théoriques de l’intégration développés n’abordent pas le thème de l’intégration de la même façon. En effet, alors que les sociologues français se penchent sur le rôle de l’Etat et de la nation dans le processus d’intégration des immigrés, et sur les rapports de domination découlant de l’immigration, les sociologues allemands s’appuient sur les cycles d’assimilation développés par les sociologues américains, entre autres, et mettent en avant, dans leurs travaux empiriques, le processus d’assimilation conçu comme une succession d’étapes. Les travaux de Gordon ont d’ailleurs largement influencé la sociologie allemande de l’immigration. Pour lui, l’assimilation est conçue comme la convergence de différentes dimensions d’assimilation : l’assimilation culturelle ou comportementale, l’assimilation structurelle, l’assimilation maritale et l’assimilation identitaire. L’assimilation est donc un processus multidimensionnel et une intégration «réussie» dans un domaine ne va pas inévitablement de pair avec une intégration « réussie » dans un autre domaine. Selon Gordon, seule l’assimilation structurelle est capable de déclencher les autres types d’assimilation. Par ailleurs, il est le premier à prendre explicitement en compte les caractéristiques de la société d’accueil, en ajoutant aux quatre dimensions de l’assimilation précédemment citées deux autres dimensions qui renvoient à la « société d’accueil » et se rapportent à l’absence ou la présence :

❖ de préjugés, « attitude receptional assimilation »,
❖ de discrimination, « behavior receptional assimilation ».

Ces deux dernières dimensions de l’assimilation ne font pas expressément partie du modèle développé par Esser, un des précurseurs de la sociologie de l’immigration en Allemagne. Dans son premier ouvrage sur l’immigration, Esser conçoit le processus d’assimilation également comme une succession d’étapes : la dimension émotionnelle de l’assimilation intervient en dernier alors que les dimensions culturelle et structurelle se renforcent mutuellement et précèdent la dimension sociale. La théorie de l’assimilation d’Esser se fonde sur la théorie de l’action ; les immigrés et leurs enfants doivent agir et (s’)investir dans la société d’accueil s’ils veulent accéder au bien-être et à la reconnaissance sociale. Certes, Esser considère certains facteurs comme des obstacles à l’intégration sociale, mais l’assimilation ne peut fonctionner que si les immigrés et leurs descendants s’investissent pleinement dans la société d’accueil :

« Precisely because of these structural (and/or institutional and cultural) disadvantages, gaps and delays in the achievement of the prevailing cultural goals and the production of physical well-being and social approval have to be expected from the pursuit of assimilative strategies alone. » .

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Table des matières

1 Introduction
1.1 Variations franco-allemandes
1.2 Modes de participation des descendants des immigrés
IMMIGRATION, INTÉGRATION ET INÉGALITÉS SOCIALES
2 Au cœur de la theorie sociologique et de la sociologie de l’immigration : le concept d’integration
2.1 Intégration et immigration
2.2 Des conceptions sociologiques de l’intégration spécifiquement nationales
2.2.1 Intégration et stratification sociale
2.2.2 Division du marché du travail et immigration
2.2.3 Clivages sociaux et clivages « ethnico-culturels »
2.3 Conclusion
3 Modes de participation des descendants des immigrés
3.1 Diversité des modes de participation des descendants des immigrés
3.1.1 Approches théoriques
3.1.2 Facteurs structurels explicatifs des modes de participation des descendants des immigrés
3.2 Inégalités sociales et lien aux communautés nationale et historique
3.2.1 Lien social : quelques spécificités des descendants des immigrés
3.2.2 Inégalités, mise à distance sociale et constitution d’un entre-soi
3.3 Cadre d’analyse des modes de participation des descendants des immigrés
3.3.1 Objectifs de l’analyse comparative et remarques sur la méthode
3.3.2 Déterminantes des modes de participation des descendants des immigrés
3.4 Conclusion
DEUX CADRES NATIONAUX
4 Les descendants des immigrés en France et en Allemagne
4.1 Des immigrés à leurs descendants
4.2 Evolution des catégories de désignation : des étrangers aux immigrés et à leurs descendants
4.3 Les descendants des immigrés aujourd’hui : qui sont-ils ?
4.3.1 Etrangers ou « nationaux » ?
4.3.2 Une population difficilement quantifiable
4.3.3 Enfants d’immigrés et identité « ethnico-culturelle »
4.3.4 Les descendants des immigrés maghrébins et turcs : des populations plus vulnérables ?
4.4 Conclusion
5 Deux espaces d’opportunités et de contraintes
5.1 Les conceptions française et allemande de l’intégration nationale
5.1.1 Traditions nationales
5.1.2 Nationalité et citoyenneté
5.1.3 L’école : instrument de l’intégration ?
5.2 Quelles politiques d’intégration ?
5.2.1 Les organes chargés de l’intégration des immigrées et de leurs descendants
5.2.2 Des mesures entre universalisme et particularisme
5.3 Représentations collectives et distance sociale
5.3.1 L’immigration : un phénomène constitué en problème social
5.3.2 Héritage de l’immigration et héritage de la colonisation
5.4 Conclusion
6 Les descendants des immigrés au cœur des mutations economiques et sociales
6.1 Les évolutions économiques : toile de fond du devenir des descendants des immigrés
6.1.1 Déclin de la classe ouvrière en France et en Allemagne et mutations sur le marché du travail
6.1.2 Les immigrés dans la hiérarchie socioprofessionnelle
6.1.3 L’entreprenariat : une opportunité ?
6.1.4 Pauvreté, chômage et exclusion sociale
6.2 Les descendants des immigrés au cœur des transformations urbaines
6.2.1 Les populations immigrées dans les espaces français et allemand
6.2.2 Ségrégation : enjeux et débats
6.3 Conclusion
MODES DE PARTICIPATION ET FORMES D’APPARTENANCE DES DESCENDANTS DES IMMIGRÉS
7 Inégalités dans les systèmes éducatifs allemand et francais
7.1 Des inégalités plus prononcées en Allemagne
7.1.1 Un effet fort de l’origine « immigrée » sur les ruptures scolaires en Allemagne
7.1.2 Inégalités d’accès à l’enseignement supérieur
7.2 Eléments d’explication des inégalités en terme d’éducation et des variations nationales
7.2.1 Importance de l’origine sociale
7.2.2 Aspirations et mobilisation parentale
7.2.3 Discrimination : approches institutionnelle et de la psychologie sociale
7.3 Conclusion
8 Les descendants des immigrés sur les marchés du travail français et allemand
8.1 Entre inclusion et exclusion
8.2 Quelles inégalités sur les marchés du travail français et allemand?
8.2.1 Des concentrations sectorielles contrastées
8.2.2 Entre monde des ouvriers et monde des employés
8.2.3 Le secteur public et la Fonction Publique : exception en Allemagne, ouverture en France
8.3 Les descendants des immigrés et l’entreprenariat
8.4 Déclassement et précarité professionnelle
8.4.1 Des positions subalternes sur le marché du travail ?
8.4.2 Le rapport à l’emploi parmi les descendants des immigrés
8.5 Conclusion
9 Deux types de mise à distance sociale
9.1 Relégation et discrimination
9.2 Mécanismes économiques
9.2.1 Segmentation du marché du travail et relégation
9.2.2 Compétition et discrimination
9.3 La production institutionnelle de « frontières »
9.4 Mécanismes symboliques de mise à distance
9.4.1 Classifications sociales et pouvoir symbolique
9.4.2 Sens de la position relative des groupes et « sens des limites »
9.5 Conclusion
10 Formes d’appartenance et expérience du rejet
10.1 Conséquences possibles de la mise à distance sociale sur les formes d’appartenance
10.2 Variations franco-allemandes du lien de citoyenneté
10.3 Des ressources sociales contrastées
10.3.1 Les descendants des immigrés dans les organisations syndicales
10.3.2 Le lien à la religion
10.4 Discrimination et entre-soi
10.5 Conclusion
11 Conclusion
BIBLIOGRAPHIE
ANNEXES

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