Fondements épistémologiques de la thèse de Kitcher 

Kitcher croit-il en la réalité ?

L’intitulé volontairement provocateur de ce premier chapitre entend souligner, à titre de remarque, le parallèle intéressant que l’on peutdresser entre le choix de Kitcher d’ouvrir le discours de Science, vérité et démocratie sur le sujet du réalisme, et la question introductive que pose Bruno Latour dans son ouvrage L’espoir de Pandore : « Croyez-vous à la réalité ? » (Latour, 2001, p.7). Intéressant car au moment de la publication des deux ouvrages, les deux auteurs pouvaient être considérés comme appartenant à deux camps « ennemis », opposés dans une série de débats houleux sur la question du réalisme restés connus sous le nom évocateur de « Science wars » … Ces guerres de la science, qui firent rage durantles années 1990, virent s’opposer farouchement les tenants du réalisme d’une part, et de « l’antiréalisme » de l’autre, catégorie sous laquelle furent rangés tour à tour différents courants de pensée. Etonnamment, les deux auteurs se trouvent ici unis dans leur volonté de proposer une issue constructive au débat. Tandis que Latour cherche à dissiper les « malentendus » (Latour, 2001, p.9) sur lesquels reposent selon lui ces prétendues guerres, Kitcher fait pour sa part le constat qu’« en dépit des échanges abondants d’arguments et contre-arguments portant sur les questions de vérité et de connaissances, les différences sousjacentes fondamentales renvoient […] à des hypothèses concernant des valeurs, hypothèses qui ne sont jamais rendues explicites. » (p.2). Il va donc s’agir pour Kitcher, dans les premiers chapitres de son ouvrage, d’expliciter ces hypothèses sous-jacentes afin de tenter de dégager une voie de sortie des oppositions binaires divisant le champ de l’épistémologie sur la question du réalisme. Son ambition est, in fine , d’articuler « une conception qui reprend certains points aux deux camps, les modifiant parfois et les combinant pour former ce [qu’il] espère être un tout cohérent » (p.303) : une forme de réalisme qu’il qualifie lui-même de « modeste », et que nous allons tenter d’expliciterici. Mais avant toute chose, imitons Kitcher dans ses efforts de clarification, et tentons de baliser proprement le terrain philosophique sur lequel nous nous engageons.

Portée du discours de Kitcher

Le mot « épistémologie » revêt bien souvent un double sens trompeur

Etymologiquement, le terme grec épistémè peut en effet signifier aussi bien « connaissance » que « science », quand le logos peut se comprendre indifféremment comme « langage », « discours et jugement », et « étude scientifique ». Par conséquent, le mot « épistémologie » peut être interprété à la fois comme désignant l’étude de la connaissance ou une théorie de la science. Le mot anglais « epistemology » conserve précisément ce double sens, et réfère donc indistinctement à l’une ou à l’autre de ces interprétations. A l’inverse, le sens français d’ « épistémologie » est quant à lui restreint à l’étude des sciences, l’étude des modes de connaissance au sens large faisant l’objet du champ distinct de la gnoséologie. Il est donc important de clarifier au maximum le discours tenu par Kitcher dans Science, vérité et démocratie en en balisant explicitement la portée.
A cet effet, il faut noter que Kitcher se considèrelui-même, et est considéré par ses pairs, comme faisant de la « philosophy of science », et non de l’ « epistemology », affirmant ainsi à la première phrase de l’ouvrage : « je suisun philosophe des sciences » (p.1). La ligne argumentaire développée par la suite portera donc sur les sciences, et sur les connaissances considérées comme scientifiques, c’est-à-dire aura une teneur épistémologique (au sens français) et non gnoséologique. On en retrouvera par conséquent les deux caractères définitoires (Popelard & Vernant, 1997), à savoir :l’aspect réflexif , puisqu’il s’agit ici d’un méta-savoir, d’un discours sur le discours des sciences, visant à en étudier les principes, méthodes, hypothèses, résultats, évolutions et pratiques afin d’en déterminer tant la valeur que la portée ; et l’aspect critique , hérité de la tradition kantienne, consistant à soumettre la rationalité scientifique au tribunal de la raison dans le but de déterminer « en quoi la science est science », ce qui constitue sa scientificité. Dans cette perspective, l’épistémologie se définit en continuité avec une analyse critique de la connaissance, mais il faut dès à présent noter que certains auteurs lui attribuent une portée plus ambitieuse. Rudolph Carnap et Karl
Popper s’accordent ainsi pour définir la tâche de l’épistémologie comme celle d’une reconstruction rationnelle : il s’agit selon eux avant tout de chercher à reconstruire la rationalité de la connaissance scientifique (Popelard & Vernant, 1997). A cet effet, deux points de vue peuvent être adoptés par le philosophe des sciences. Celui-ci peut opter pour une analyse régionale , ou interne, quand, à l’intérieur d’une discipline ou d’un courant, il examine les méthodes utilisées ainsi que la façon dont s’articulent les concepts pour en comprendre la spécificité. Il peut également choisir d’adopter le point de vue plus « philosophique » de l’épistémologie générale , ou externe, signe d’une volonté de garder une ampleur de vue qui lui permette de comparer les problèmes dans différentes sciences et ainsi tenir un discours général sur « la » science.
En regard de ces différentes distinctions, on peut clairement affirmer que Kitcher opte dans Science, vérité et démocratiepour le point de vue de l’épistémologie externe. Il s’agit pour lui de délivrer un discours sur les sciences en général, et non sur l’une d’entre elles en particulier. Ce faisant, il s’appuie sur de nombreux exemples spécifiques tirés d’études de cas d’épistémologie régionale (majoritairement de la biologie et de la physique), ce qui contribue, à notre sens, à faire la force de son argumentation. L’ambition de son discours requiert en effet une réflexion épistémologique générale ancréesur une base solide, puisque Kitcher ne se propose rien moins que « d’articuler une conception des objectifs et une conception des réalisations des sciences qui permettent de formuler les questions morales et sociales d’une façon plus claire. » (p.2). Ce faisant, il se placedélibérément à la frontière de l’épistémologie classique, et cherche à confronter la réflexion philosophique sur les sciences à des questions jusqu’ici majoritairement délaissées dans la tradition épistémologique en adressant les enjeux moraux et sociaux de la recherche scientifique. Il structure à cet effet le discours de Science, vérité et démocratie en deux temps : « La première partie met […] en place les fondements à partir desquels la seconde partie abordera directement le rôle des valeurs morales, sociales et politiques en science. » (p.3). Pour reprendre la grille d’analyse proposée plus haut, il est ainsi possible de considérer que la première partie constitue le moment de l’analyse critique , de la réflexion descriptive sur les courants épistémologiques structurant la philosophie des sciences contemporaine ; quand la seconde partie, déplaçant le prisme de l’analyse depuis la nature vers le rôle de la science, constitue le temps de la reconstruction rationnelle , l’exposé des arguments d’un discours normatif visant à répondre à la question introductive : « Quel est le rôle des sciences dans une société démocratique ? »(p.9).

Revue de quelques positions et oppositions épistémologiques classiques

Afin de situer au mieux la philosophie de Kitcher dans le paysage de l’épistémologie, passons en revue quelques unes des principales positions et oppositions classiques de la philosophie des sciences. Notre point ici ne sera pas de viser à donner une image fidèle de ces différents courants épistémologiques et de leurs interrelations, mais plus modestement de tenter de fournir une base définitoire claire et relativement exacte des différentes attitudes citées par Kitcher et/ou ses commentateurs, et grâce auxquelles il élabore, en s’en distinguant, la spécificité de sa propre position.

Réalisme et antiréalisme

La question du réalisme appartient à la catégorie restreinte des questions philosophiques fondamentales, en ce sens que les décisions théoriques qu’elle appelle commandent à leur tour une série de conséquences recouvrant l’ensemble du champ de la réflexion philosophique. D’une façon générale, on peut opposer, en première approche, deux attitudes, correspondant à deux thèses.

Le réalisme

Thèse selon laquelle il existe une réalité déjà « toute faite » dont nos meilleurs savoirs constituent une description correcte. Le réalisme affirme l’existence ontologique d’un monde visible absolument indépendant à la fois de l’esprit humain et des conceptions que ce dernier en élabore. En ce sens, la sémantique des théories apparaît comme une voie d’accès à leur ontologie. Il est possible de considérer que le réalisme a pris la suite des grands systèmes métaphysiques se donnant pour tâche de dire la structure fondamentale de la réalité. On parlera alors de réalisme métaphysique. Cependant, le plus souvent, c’est aux sciences physiques, sciences « de la nature » et aux disciplines qui leur sont rattachées que revient l’autorité quant à la description correcte du réel.Cette forme de réalisme, au cœur de notre propos, a pour nom le réalisme scientifique.

L’antiréalisme

Pour l’antiréaliste l’objectivité des savoirs n’implique nullement la correspondance avec une réalité préexistante. Les choses que nous disons connaître sont, au moins pour une part, constituées, par les relations cognitives que nous entretenons avec elles, la façon dont nous leur appliquons des concepts ou par le langage que nous utilisons pour les caractériser.
L’antiréalisme semble historiquement résulter de la« révolution copernicienne » opérée par Kant : toutes les choses que nous pouvons connaître doivent entrer dans les catégories dans les termes desquelles nous les pensons, et ne peuvent donc pas être connues telles qu’elles sont en elles-mêmes. Il a ensuite pris la forme de multiples idéalismes, du conventionnalisme, du pragmatisme, etc. Dans un souci de simplification et de clarification, nous considérerons comme antiréalistes toutes les positions ne souscrivant pas explicitement au postulat réaliste. Parmi celles-ci, nous passerons en revue les arguments empiristes, constructivistes et relativistes, restreints au seul plan épistémologique. Il faut en effet prendre garde à ne pas confondre les niveaux de discours et d’argumentation : l’adoption d’une posture réaliste recouvre différentes implications selon que l’on se place sur un plan métaphysique, sémantique, ouépistémologique. Il faut également remarquer que l’adoption de l’une des deux thèses dans un domaine, l’éthique par exemple, n’implique nullement qu’on l’adopte dans d’autres comme la philosophie des sciences. Il convient donc de distinguer des formes globales de réalisme et des formes partielles ou localisées, de même pour l’antiréalisme.

Esquisse d’une nouvelle position philosophique

Avant de clore cette première partie consacrée à l’exposé des fondements philosophiques de la thèse soutenue par Kitcher dans Science, vérité et démocratie, revenons sur les différents enseignements que nous avons tirés des premiers chapitres de l’ouvrage quant à la position philosophique qu’il revendique. Il est intéressant, afin de bien saisir les enjeux dont est porteuse la défense d’une telle position pour Kitcher, de remettre la réflexion analysée ici dans son contexte, et de rappeler que celle-ci a évolué tout au long de son œuvre.
Nous citions ainsi en ouverture de la sous-partie III sa phrase selon laquelle « Bien que cette idée d’objectif universel pour la recherche ait joué un rôle influent dans la plupart des discussions sur la science, je suis sceptique. » (p.92). Il rajoute en fait, en note de bas de page : « Je ne l’ai pas toujours été. VoirThe Advancement of science ». Dans cet ouvrage de 1993, Kitcher défendait en effet une position sensiblement différente sur ce point. Alors partisan d’un réalisme plus fort que celui défendu dans Science, vérité et démocratie, il y argumentait en faveur de la position moniste et de l’existence d’un unique but de la science, à savoir la découverte de la structure de la nature.
Qu’en est-il alors de la position épistémologique défendue par Kitcher ? Sur quelques unes des principales oppositions épistémologiques classiques, son point de vue est sans équivoque. Sur la question du réalisme, ainsi que nous l’avons explicité, il se positionne à l’encontre de la figure du « scientifico-sceptique » pour défendre un réalisme modeste qu’il définit lui-même (Kitcher, 2002b) comme l’idée que la science vise, et réussit parfois, à délivrer des vérités au sujet d’un monde indépendant de la cognition humaine. L’acceptation des énoncés scientifiques ainsi obtenus est fondée sur l’application de la méthode scientifique, dont la légitimité est établie par sa capacité à produire des croyances vraies et des prédictions vérifiées sur une base régulière. Nous avons ensuite vu que la pensée exposée dans les chapitres suivants s’opposait au « croyant scientifique » en affirmant la multiplicité et la contingence des objectifs de la science, conduisantKitcher à rejeter la position moniste. Peuton pour autant le définir comme pluraliste ? En d’autres termes, la reconnaissance de la pluralité des objectifs de l’enquête scientifique conduit-elle nécessairement au pluralisme ?
Un examen hâtif pourrait donner l’impression que tel est le cas, et Kitcher lui-même a d’ailleurs déclaré : « une différence principale entre mes livres de 1993 et de 2001 réside dans l’adoption du pluralisme » (Kitcher, 2002a, p.570).
Sommes-nous donc bien dans une dichotomie monisme/pluralisme ? Est-ce la seule alternative qui s’offre au philosophe des sciences ? Longino semble vouloir nuancer le propos. Elle caractérise en effet le pluralisme adopté par Kitcher de « trop faible », soulignant ainsi la possibilité d’un certain éventail de positions au sein du pluralisme. Elle estime en effet que Kitcher ne va pas assez loin dans sa considération de la thèse pluraliste, et remet en cause sa définition du « patchwork » formé par un hypothétique système totalisant de lois naturelles.
Alors que Kitcher part du principe que les différentes pièces du patchwork, décrivant toutes correctement un aspect local de la réalité, sont censées, puisqu’elles décrivent le même monde réel, être congruentes les unes avec les autres, Longino marque son désaccord : « Kitcher stipule que les multiples langages et schèmes classificatoires, chacun d’eux adéquat relativement à une certaine collection d’intérêts, étaient néanmoins tous consistants les uns avec les autres. Cela frappera le pluraliste radical comme une simple déclaration de foi. » (Longino, 2002a, p.563). Selon la forme « radicale » de pluralisme qu’elle défend, ce patchwork est vu comme potentiellement bien plus désorganisé, comportant des pièces non nécessairement congruentes. L’adoption d’une telle position permettrait d’après elle aux théories de Kitcher d’« avoir une plus grande portée » (Longino, 2002a, p.563). On constate donc que la situation est plus complexe qu’elle ne paraît.
Ressentant le besoin de clarifier sa position, Kitcher donne dans un article ultérieur une définition précise de ce qu’il entend par pluralisme scientifique : « Les représentations désirées n’ont pas besoin de s’assembler en une explication unique, complète et vraie ; elles peuvent au contraire être partiales et non nécessairement “congruentes”. » (Kitcher, 2002b, p.553). Cette définition lui permet de distinguer clairement deux positions pluralistes : « Selon une interprétation faible du Pluralisme, “non-congruentes” n’est qu’une plus forte accentuation de la partialité des représentations » (Kitcher, 2002b, p.555), tandis qu’un réalisme « fort » affirme par l’emploi du mot « non-congruent » que les différentes représentations données par les sciences « peuvent résister à leur réconciliation […], ou peuvent être “irréconciliables” » (Kitcher, 2002b, p.555). Ceci lui permet de distancier clairement sa position de celle défendue par Longino, et de s’en tenir à une forme « faible » de pluralisme, explicitée dans Science, vérité et démocratieen ces termes :
Des façons différentes de diviser la nature conduisent à des représentations différentes de la réalité. Ceux qui utilisent des systèmes représentationnels différents peuvent avoir du mal à coordonner leurs langages. Correctement comprises, les vérités qu’ils énoncent sont cependant parfaitement compatibles. (p.76).
Il est donc tout à fait possible pour Kitcher de défendre un pluralisme faible sans pour autant sombrer dans le constructivisme, car, ainsi qu’il le rappelle lui-même : « Ce sont deux choses complètement différentes que d’organiser la nature en pensée et en parole et de créer la réalité, […] nous ne devons pas confondre la possibilité de construire des représentations avec celle de construire le monde.» (p.81). La pluralité des langages scientifiques ne remet pas en cause l’existence d’une réalité indépendante de nos projections sur le monde, mais simplement le fait que nous puissions en délivrer une description unifiée et vraie.

Une science bien ordonnée en théorie

Il est clair qu’établir les conditions nécessaires à l’institution de processus de délibération idéale au sein des choix concernant les politiques scientifiques est une tâche ardue. Là-dessus, on ne peut que souscrire à l’analyse de Kitcher. Plus encore, affirmer que de telles délibérations sont réalisables, comme nous l’avons soutenu dans le paragraphe précédent, ne suffit pas à démontrer que leur institution dans les faits serait souhaitable.
Cependant, l’examen de la littérature sur le sujet de la participation apporte plusieurs éléments de réflexion tendant à montrer qu’une approche délibérative de la gouvernance de la science, à l’image de celle proposée par Kitcher, devrait prendre en compte tant les procédures démocratiques que leurs résultats, voire, en cas de doute, s’intéresser prioritairement aux procédures. Tel est le point que nous nous proposons d’examiner maintenant, en nous appuyant principalement sur l’argumentaire déployé par Brown dans son article « The political philosophy of science policy » (Brown, 2004).
Il faut tout d’abord nuancer quelque peu l’opposition frontale que pose Kitcher entre le système de la démocratie éclairée et celui de la gouvernance par les élites. Brown fait remarquer, à juste titre, que cette opposition binaire entre les deux systèmes est trompeuse car, les démocraties modernes étant nécessairement représentatives, il s’ensuit que : « même une démocratie éclairée requiert certains éléments de gouvernance par les élites, étant donné que sélectionner des représentants implique en toute logique de choisir un candidat que l’on estime meilleur que les autres candidats. » (Brown, 2004, p.85). On ne peut donc pas légitimement soutenir qu’une démocratie éclairée consiste en un rejet foncier de toute forme d’élitisme. Les délibérateurs, censés former un comité représentatif des divers groupes d’intérêt présents au sein de la société, forment, dès lors qu’ils sont choisis, un groupe « à part » du reste de celle-ci. La seule manière de s’assurer que leurs voix expriment directement les préférences de l’ensemble du peuple serait de faire en sorte qu’un dialogue permanent soit instauré entre le comité et la société. Ce n’est cependant pas ce que Kitcher suggère : pour lui, une fois le groupe de délibérateurs formé, il ne reçoit plus d’informations en provenance du reste des concitoyens. Sa représentativité est assurée par sa constitution, et les délibérateurs n’ont qu’à se baser sur l’introspection, et l’intuition, pour imaginer quelles seraient les préférences du groupe social qu’ils sont supposés représenter. Comme le formule Brown : « Les délibérateurs peuvent ainsi être considérés comme agissant ‘au nom de’ plutôt que ‘pour’ les personnes qu’ils représentent. […] Cependant, ceci s’apparente plus à une forme de représentation philosophique que politique. » (Brown, 2004, p.86). Selon lui, Kitcher fait en effet ici implicitement référence à la philosophie politique de John Rawls (Rawls, 1993), qui place l’expérience de pensée au cœur du processus de représentation. Il n’est cependant pas assuré que ce soit un moyen infaillible, ni le plusdirect, d’exprimer la voix du demos .
La seule bonne manière d’exprimer directement et avec fiabilité les désirs et attentes de la société est de l‘impliquer entièrement dans les processus de décision, de la convier à y prendre part activement. Par ailleurs, « les citoyens ne peuvent pas apprendre à participer, et seulement ensuite participer, mais doivent apprendre par la participation » (Brown, 2004, p.86), affirme Brown. Ainsi, même si la participation directe des citoyens aux processus de choix des politiques scientifiques semble ne pas pouvoir avoir un impact immédiatement bénéfique pour la société, il n’en reste pas moins qu’elle est assurément un des meilleurs moyens d’obtenir de tels résultats sur le long terme. Plus encore, il a été clairement montré qu’une plus grande implication du citoyen dans les processus démocratiques contribue activement à le rendre plus responsable, plus conscient des enjeux adressés par la société dont il fait partie, en un mot : plus citoyen. En d’autres termes, la participation effective des citoyens aux décisions scientifiques auxquelles est confrontée la société ne permet pas seulement d’aboutir à un choix plus conforme aux attentes de l’ensemble de la société, mais contribue également à éduquer ces citoyens. La situation bénéficie donc tout autant à qualité des décisions auxquelles elle aboutit qu’à la société qui prend ces décisions. Ou, ainsi que le formule Brown : « de la même manière que la participation entreprise en vue de fins instrumentales peut apporter des bénéfices intrinsèques à ceux qui participent, la recherche scientifique menée ‘en son seul nom’ peut également apporter à la société des bénéfices instrumentaux. »
(Brown, 2004, p.87). On mesure, à la lumière de ces arguments, l’importance d’associer à la réflexion concernant l’élaboration théorique d’un système de délibération démocratique une réflexion pratique sur les procédures concrètes d’implémentation de ce système. Il est clair que, selon la nature des questions adressées par la société, le recours à de tels processus participatifs de délibération démocratique peut s’avérer lourd et contraignant, et il se peut que, dans ces cas précis, se focaliser sur l’obtention de réponses soit la solution appropriée. Le reste du temps cependant, et dès que cela peut être envisagé, le statut souverain du peuple dans une démocratie exigerait que la priorité soit donnée à la procédure. Ce n’est que par l’action concrète que nous pourrons réellement nous rapprocher d’un état de science bien ordonnée.

Idéal démocratique et démocratie idéale

Jusqu’ici, notre critique a donc porté sur la manière dont Kitcher à la fois formule (ce qu’est l’idéal de SBO) et conçoit son idéal (quoi en faire ), notamment en nous appuyant sur la prétention à l’idéalité d’un tel système. C’est de cette manière que nous avons tenté d’exposer, au cours du paragraphe précédent, en quoi toute proposition d’un idéal de régulation des politiques scientifiques devrait, précisément pour avoir vocation à être idéale , intégrer à l’élaboration des procédures une visée pratique quant à leur implémentation concrète. Ceci peut cependant sembler un peu antithétique. Un idéal peut-il vraiment être institué dans les faits ? Ne cesse-t-il pas précisément d’être idéal dès lors qu’il est réalisé en pratique ? Et si ces deux aspirations sont contradictoires, laquelle privilégier ? Un certain nombre d’auteurs considèrent, dans la perspective des arguments qui ont été exposés cidessus, que l’idée même de chercher à améliorer la gouvernance de la science en mettant en évidence le contraste entre ce qu’elle est actuellement et ce en quoi elle devrait idéalement consister est en fait illusoire. Penchons nous donc, pour finir, non plus sur l’idéal de SBO en lui-même, mais sur les fondements du raisonnement qui amène Kitcher à proposer un modèle idéal de régulation démocratique des politiques scientifiques.

Une critique de la science, par la science, au nom de la science

Dans la perspective de promouvoir une critique appropriée de l’influence des valeurs contextuelles sur la pratique scientifique, il est fondamental de poser clairement tant la manière de l’instituer que les valeurs au nom desquelles opérer cette critique. Le contenu des standards d’acceptabilité des faits scientifiques doit donc être défini avec précaution en regard de l’ambition démocratique poursuivie, dont nous avons montré qu’elle se confondait avec l’ambition épistémique. Deux positions antagonistes sont envisageables : évaluer les faits scientifiques à l’aune de critères purement épistémiques, ou bien étendre les standards de la critique aux valeurs contextuelles.
L’argumentaire développé par Ruphy sur ce point est basé sur l’idée d’un examen critique au cas par cas, et sur des bases strictement empiriques, de la vertu épistémique de propriétés dépassant le simple cadre des valeurs cognitives kuhniennes , et pouvant par exemple inclure l’ensemble de valeurs féministes proposé par Longino (1996). Selon les cas, on pourra donc procéder à l’examen de valeurs telles que l’adéquation empirique ou la simplicité de Kuhn mais également l’hétérogénéité ontologique, ou l’interaction mutuelle (pour reprendre les exemples de Longino cités par Ruphy) :« Tout ce dont on a besoin est la possibilité de discuter de manière critique, au cas par cas pour ainsi dire, le mérite épistémique d’une valeur sur une base empirique . » (Ruphy, 2006a, p.210). Il n’est ainsi pas nécessaire qu’une valeur constitutive soit universellement applicable, et il est tout à fait envisageable de lui préférer une valeur non-constitutive s’il s’avère que son adoption conduit, et c’est là le point central de l’argumentation, à de meilleurs résultats d’un point de vue épistémique . Ruphy cite ainsi l’exemple du paléontologue Stephen Jay Gould qui déclare accorder dans ses travaux de l’importance à des valeurs telles que l’hétérogénéité et l’interaction tout en considérant qu’« il ne s’agitque “d’une affaire de bonne science”, et il ajoute explicitement que cela n’a rien à voir avec le genre ou le féminisme. » (Ruphy, 2006a, p.210).
Les vertus épistémiques de valeurs telles que la simplicité ou l’hétérogénéité ontologique doivent ainsi être évaluées sur des bases empiriques, en faisant appel à des arguments de type inductif : « Quand devrait-on favoriser l’hétérogénéité ontologique et l’interaction mutuelle dans une ligne de recherche donnée ? Et bien, juste quand les recours a de telles valeurs ont conduit à des résultats couronnés de succès empirique. » (Ruphy, 2006a, p.210). On voit donc que, contrairement à ce qu’affirme Longino, des valeurs constitutives purement épistémiques peuvent tout à fait constituer une base neutre de jugement dans un processus de critique intersubjective. Il suffit pour cela que ces valeurs fassent l’objet, au même titre que les croyances d’arrière-plan, d’un examen critique sur la base empirique d’arguments de type inductif. Ainsi que conclut Ruphy : « Cette exigence d’une attitude de part en part empirique, me semble largement moins irréalisable que la la vision de Longino d’une pratique scientifique idéale et, de ce fait, plus efficace pour tendre vers une science débarrassée de biais idéologiques.» (Ruphy, 2006a, p.213).

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Table des matières
Remerciements 
Sommaire 
Introduction 
Partie 1 – Fondements épistémologiques de la thèse de Kitcher 
Chapitre 1 – Kitcher croit-il en la réalité ?
Chapitre 2 – A quelle « science » Kitcher fait-il référence ?
Chapitre 3 – Des sciences, un objectif ?
Chapitre 4 – Du sens de la science
Partie 2 – Critique de l’idéal de Science Bien Ordonnée 
Chapitre 5 – L’Idéal de « science bien ordonnée »
Chapitre 6 – Valeurs en science et valeur de la science
Chapitre 7 – Science bien ordonnée, idéaux et démocratie
Chapitre 8 – Le mythe de la pureté de l’expertise
Partie 3 – Sciences, valeurs et demos 
Chapitre 9 – Repenser le cadre d’analyse
Chapitre 10 – Ordonner la société des sciences
Chapitre 11 – Démocratiser la gouvernance des sciences
Chapitre 12 – Appréhender les impuretés de l’expertise
Chapitre 13 – Un modèle de gouvernance démocratiquedélibératif des sciences
Conclusion 
Bibliographie 
Table des annexes 
Annexe A Les « Guerres de la science » 
Annexe B Approfondissements sur la question de l’unité de la science 
Annexe C Science, contexte et valeurs 
Table des illustrations 
Figures 
Tableaux 
Sigles et abréviations utilisés 
Table des matières

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