ETUDE DE L’IMPACT DES INTERRUPTIONS DE TACHE SUR LA CHARGE DE TRAVAIL DU MEDECIN URGENTISTE

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Tâches primaire et secondaire, interruption et multitasking

On désigne par tâche toute activité poursuivie par un sujet. L’interruption de tâche est la réponse du sujet à un stimulus extérieur, succinct, l’obligeant à interrompre son activité pour une autre(1). On parle alors de tâches primaire et secondaire, respectivement pour la tâche interrompue et la nouvelle tâche initiée.
Il est possible que le sujet réalise deux activités en même temps. On parle alors de « multitasking ». En condition de multitasking, le sujet poursuit donc la réalisation de deux tâches primaires simultanément. L’interruption du sujet à ce moment résulterait en l’arrêt de ces deux tâches primaires pour une tâche secondaire.
De la même façon, on peut envisager que le sujet soit contraint d’entreprendre plusieurs tâches simultanées suite à l’interruption. On parlerait alors de multitasking pour les tâches secondaires.

Le caractère perturbateur d’une interruption

Une interruption est dite perturbatrice lorsqu’elle affecte de façon significative la réalisation de la tâche primaire. Cette significativité est difficile à mettre en évidence, car il n’existe pas de critères de jugement établis pour la mesurer.
Il existe un certain nombre d’études ayant cherché des moyens pour limiter ces perturbations, en étudiant tant les personnalités des sujets interrompus(5), tant l’efficacité de  signaux d’alerte avant une interruption(6,7), tant le moment de l’interruption au détour d’une tâche donnée(8), sans qu’aucune conclusion claire ne puisse être établie.
Les caractéristiques perturbatrices des interruptions de tâche n’ont été abordées que dans une seule étude, en 1989. Deux critères principaux sont alors retenus : la complexité de la tâche secondaire réalisée, et la similarité de la tâche secondaire avec la tâche primaire(9). Cette étude n’a jamais été confirmée par de nouvelles ; elle prend comme critère de jugement principal la durée de réalisation de la tâche primaire qui est discutable, comme nous le verrons ensuite.

Conséquences des interruptions de tâche

Nous pouvons les classer en trois catégories : augmentation de la durée d’exécution de la tâche primaire, diminution de la qualité de réalisation de la tâche primaire, et conséquences psychologiques notamment par augmentation du stress.

Interruption de tâche et durée d’exécution de la tâche primaire

En 1989, lorsque Gillie et Broadbent souhaitent étudier les caractéristiques perturbatrices d’une interruption de tâche, ils prennent comme critère de jugement la durée de réalisation de la tâche primaire(9). Ils admettent implicitement que plus une interruption est perturbatrice, plus la durée nécessaire pour accomplir la tâche sera longue. La relation entre interruption de tâche et durée d’exécution de la tâche primaire semble plus complexe.
En 2010, deux études, l’une en milieu contrôlé(10) et l’autre non(11), retrouvent un lien significatif entre les interruptions de tâche et la durée d’exécution de la tâche primaire. Ces deux études ont également mis en évidence l’existence d’un phénomène de compensation par le sujet pour limiter cet allongement de durée.
Ce phénomène est particulièrement bien mis en évidence dans l’étude de Westbrook(11). Via modélisation mathématique, la durée de réalisation dite théorique de la tâche primaire est estimée selon que le sujet subisse ou non durant son exécution une ou des interruptions de tâche. La durée effective de réalisation de la tâche (appelée Time Of Task, abrégée TOT) est relevée via observation directe. La comparaison des durées théoriques avec les durées effectivement relevées met en évidence une augmentation de la durée de réalisation de la tâche primaire, mais moins importante qu’attendue. Cette différence entre durées théorique et effective s’accroit avec la répétition des interruptions. L’hypothèse principale pour l’expliquer est que le sujet, soumis à la répétition des interruptions lors de la réalisation de sa tâche primaire, met en jeu des mécanismes auxiliaires pour limiter la perte de temps induite par les interruptions. Ce phénomène de compensation était décrit deux ans auparavant dans une étude contrôlée, dans le domaine du management(12).
Une nouvelle étude en 2017 semble confirmer ces précédents résultats, en mettant en évidence, en milieu contrôlé, un allongement de la durée de programmation de pompes à morphine par les infirmières lorsqu’elles sont interrompues dans leur tâche(13).

Interruption de tâche et conséquences qualitatives sur la tâche primaire

Pour contrer ces conséquences des interruptions de tâche, la Federal Aviation Administration (FAA) met en place la Cockpit Sterile Rule, en 1981. Ce dispositif permet moins d’interruptions de tâche, pour moins de distractions et ainsi moins d’erreurs humaines. Trente ans plus tard, les erreurs dans la réalisation de protocole liées aux interruptions de tâche sont mises en évidence(14).
Dans le monde médical, en 2007, une étude observationnelle menée sur les infirmières d’un service de réanimation met en parallèle les interruptions de tâche des infirmières avec les effets indésirables pour les patients : dans 75% des cas, un évènement indésirable est précédé d’une interruption de tâche(15). Deux ans plus tard, une méta-analyse démontre un lien entre l’augmentation des erreurs lors de la dispensation médicamenteuse et les interruptions de tâche(16).
En 2015, un protocole de recherche est publié, visant à démontrer le lien entre les interruptions de tâche et les erreurs de prescription chez les médecins urgentistes(1). Les résultats de cette étude, parus en février 2018, n’établissent pas de significativité entre les interruptions et le risque d’erreur (RR=1,08 – IC95% [0,77 ; 1,51] – p=0,66), mais montrent le lien entre les erreurs et le multitasking, induit par les interruptions (RR=1,86 – IC95% [1,35 ; 2,56] – p<0,001) (17).

Interruption de tâche et conséquences psychologiques pour le sujet interrompu

L’inachèvement d’une tâche crée chez le sujet une « tension psychique ». Cette tension psychique explique la meilleure faculté de rappel à distance des tâches inachevées par rapport aux tâches achevées. C’est l’effet Zeigarnik, du nom de Bljuma Zeigarnik, qui a étudié l’impact de l’inachèvement des tâches sur leur mémorisation par les sujets(3).
Les conséquences psychologiques des interruptions de tâche ont été peu examinées ensuite. Mais la considération du stress en milieu professionnel dans les années 2000 a probablement permis la réalisation de nouvelles études sur le sujet.
En 2008, le caractère anxiogène des interruptions de tâche dans le travail est mis en avant(12). En 2010, Sylvie Molenda, psychologue clinicienne, publie via la SFMU une mise au point sur le syndrome du burn-out et ses facteurs de risque. Classés en quatre catégories, on y retrouve « l’organisation des conditions de travail » avec notamment « l’interruption des tâches et la surcharge psychique »(18).
En 2012, via une étude observationnelle prospective, une association significative entre les interruptions de tâche et la charge mentale de travail chez le médecin est mise en évidence(19). Il n’existe, à notre connaissance, aucune étude similaire à ce jour.

Définition de la charge mentale de travail

Il n’existe pas de définition consensuelle de la charge de travail. Il est usuel de l’appréhender par ses trois composantes : la charge physique, la charge cognitive et la charge psychique ou émotionnelle(20).
La charge physique est la conséquence de l’effort physique à fournir pour réaliser la tâche, en prenant en considération les facteurs individuels (marcher, courir, porter, soulever,…) et les facteurs environnants (bruits, température, humidité,…)(20).
La charge cognitive est la conséquence de l’effort mental à fournir pour réaliser la tâche (mémoriser, calculer, anticiper,…) ; la charge psychique est la conséquence émotionnelle de la tâche à accomplir (ce qu’il faut endosser, endurer, cacher, feindre…). La charge mentale de travail est la somme de ces deux composantes(20).
La charge mentale de travail est définie de multiples façons par les chercheurs, selon leur domaine d’activité. Ces définitions ont été recensées par le Pr Robert Jean-Marc (Département de mathématiques et de génie industriel, Polytechnique Montréal)(20). Nous reprendrons ici celle de Sandra Hart, créatrice du score NASA-TLX, que nous utiliserons dans notre étude : « c’est un construit hypothétique représentant le coût pour un humain d’accomplir une tâche avec un certain niveau de performance »(21).

Pourquoi s’intéresser au médecin urgentiste ?

Parce qu’elles s’intéressaient principalement aux erreurs de dispensation médicamenteuse, les études concernant les conséquences des interruptions de tâche ont été menées en grande partie chez les infirmières(13,15,16,22–25). Notons également que peu d’études portent sur les médecins non urgentistes(19,26).
Cet attrait pour le médecin urgentiste vient probablement des études de Chisholm, entre 1998 et 2001. Ses études décrivent l’environnement d’un service d’urgence, qui est particulièrement pourvoyeur d’interruptions(27). Elles décrivent également précisément les tâches réalisées par le médecin urgentiste(28,29) et les différents types d’interruptions(27). Des études décrivant les interruptions de tâche chez le médecin urgentiste ont été menées plus récemment, soit pour les mettre en évidence(30), pour étudier les réponses du médecin urgentiste à ses interruptions(31), ou pour étudier leurs conséquences(1,11,17,32). Parmi toutes ces études sur le médecin urgentiste, aucune ne s’est intéressée aux conséquences des interruptions de tâche sur la charge mentale de travail.
L’existence de cette étude se justifie par ce double aspect : l’existence de nombreuses interruptions pour le médecin urgentiste, et l’absence d’étude s’intéressant aux conséquences de ces interruptions sur sa charge mentale de travail. Le but de notre étude sera de chercher l’existence d’un lien entre ces deux paramètres.

METHODE

Design et population

Il s’agit d’une étude observationnelle directe, prospective, monocentrique, réalisée au Département d’Accueil et de Traitement des Urgences (DATU) du CHU de Caen, du 23 Avril au 29 Juin 2018. Les sujets inclus sont des médecins séniors thésés volontaires travaillant au DATU du CHU de Caen sur cette période. On entend par médecin sénior un médecin ayant validé son troisième cycle d’études médicales. Par définition les internes, même thésés, et les externes sont exclus de l’étude. Sont exclues également les observations n’ayant pas atteint la durée minimale des 90 minutes (quel que soit le motif), et les observations durant lesquelles les interactions entre le sujet observé et l’observateur ont été trop nombreuses.
Le CHU de Caen est un hôpital d’environ 1300 lits de médecine conventionnelle. Le DATU du CHU de Caen compte 56515 consultations en 2017. Le DATU s’organise en quatre secteurs, nommés par une couleur : violet, bleu, orange et rouge (Secteur d’Accueil des Urgences Vitales, SAUV). La répartition des patients dans ces différents secteurs est réalisée par l’équipe de régulation (Médecin Régulateur Trieur, MRT et Infirmière d’Accueil et d’Orientation, IAO) à l’accueil des urgences. Les patients hors urgence vitale et ne requérant par une attente en décubitus sont orientés vers le secteur orange ; les autres patients sont répartis sur les trois autres secteurs.
Le SAUV peut également accueillir directement des patients via le SMUR, dont l’arrivée est le plus souvent annoncée par téléphone au médecin responsable du secteur.
Le secteur bleu accueille l’équipe de psychiatrie des urgences (composée d’un infirmier, d’un interne de psychiatrie et d’un médecin psychiatre sénior), appelés à intervenir principalement dans les secteurs orange et bleu.
Le planning des médecins urgentistes au DATU est reprise dans le tableau 1. Précisons qu’il n’y a pas de médecin détaché pour le MRT les week-end et jours fériés, et que son rôle est assumé par le médecin du secteur bleu en cas de besoin.
Les observations sont réalisées sur les médecins travaillant en secteur bleu, violet et SAUV, hors des horaires de garde (de 8h30 à 18h30 pour les secteurs bleu et violet, et de 10h00 à 20h00 pour le SAUV). Nous n’avons pas réalisé d’observations sur les médecins en poste sur le MRT (dont la principale fonction est de recevoir les appels de médecins ou patients non présents aux urgences, et qui n’est pas responsable d’un secteur de soin défini).
Le choix de la période d’inclusion a été décidé en fonction des disponibilités de l’observateur.

Recueil des données

Déroulement d’une séance d’observation

Les médecins urgentistes du DATU du CHU de Caen ont été informés de la tenue de l’étude à l’occasion d’une réunion de l’équipe médicale le 19 Avril 2018. Cette information a ensuite été diffusée via messagerie électronique à l’ensemble des médecins séniors en poste au DATU du CHU de Caen.
Les dates et heures des séances, tout comme le choix des secteurs, n’ont pas été prédéfinis, ni de façon volontaire, ni de façon aléatoire. La réalisation d’une séance dépend de la disponibilité de l’observateur, puis du consentement du sujet à observer. Aucun sujet n’a été informé au préalable de la réalisation d’une séance d’observation.
Les séances durent entre 90 et 120 minutes, et ont toutes été réalisées par le même observateur. Le consentement du sujet était recueilli avant tout début de séance. La séance est toujours précédée par un rappel de l’objectif de l’étude et du déroulement de la séance : « Cette étude cherche à savoir s’il existe un lien entre les interruptions de tâche et la charge mentale de travail du médecin urgentiste. Je vais te suivre pendant au moins 90 minutes, et nous devrons avoir le moins d’interactions possibles. Ta charge mentale de travail sera quantifiée par le score NASA-TLX, que nous mesurerons avant le début de la séance, et à la fin de celle-ci. Il n’y a pas de mauvaise réponse à ce score, c’est la variation de celui-ci qui nous intéresse. Je te préviendrai lorsque la séance sera terminée ». L’observateur répond aux éventuelles questions du sujet puis recense le score NASA-TLX du sujet, dit score initial. Une fois le score recueilli, la séance débute.
La feuille de recueil est incrémentée à la minute, reprenant pour modèle les observations de Chisholm(29). Toutes les minutes, l’observateur relève la ou les tâches primaire(s) du sujet observé, les interruptions subies, les tâches secondaires qui en découlent, ainsi que le nombre de patients présents dans le secteur de soin où se déroule l’observation. Un exemplaire type d’une feuille de recueil est joint en Annexe 1. Durant la séance, il est nécessaire que l’observateur reste à une distance raisonnable du sujet observé, pour limiter au maximum les interactions et les interférences dans les tâches du sujet, mais doit être assez proche pour recueillir les données nécessaires. En pratique, l’observateur se tient en moyenne à une distance de 1,50 à 2 mètres du sujet observé.
A la fin des 90 minutes, l’observateur attend que le sujet observé ait terminé sa tâche en cours pour lui signifier la fin de la séance. L’indication est toujours la même (« Quand tu auras un moment »). Le sujet observé décide lui-même du moment où il souhaite mettre fin à la séance, lui permettant de terminer ses éventuelles tâches qu’il avait programmées, et limitant ainsi au maximum le risque d’une interruption de tâche du sujet observé. Lorsque le sujet décide de répondre au questionnaire NASA-TLX, dit final, la séance prend officiellement fin. Le sujet n’a pas connaissance de ses activités ni du nombre d’interruptions subies au moment où il évalue le score NASA-TLX final. Le score NASA-TLX initial est rappelé au sujet avant la cotation du score final.

Classification des tâches et des interruptions

Le recueil des tâches primaires du médecin observé est réalisé toutes les minutes. Ces tâches ont été réparties en 8 catégories différentes. Ces catégories ont été définies en reprenant les classifications établies par Chisholm(29), Raban(1) et Westbrook(17). Cette classification est retranscrite dans le tableau 2.
Concernant le recueil des interruptions de tâche, nous avons repris la classification réalisée par Chisholm(27), récapitulée dans le tableau 3.

Recueil du score NASA-TLX (NASA Task Load IndeX)

Nous avons choisi le score NASA-TLX comme outil d’évaluation de la charge du travail du médecin urgentiste. Il s’agit d’une méthode multidimensionnelle permettant d’évaluer de façon subjective la charge de travail. Ce score a été créé pour la NASA en 1988 par Hart et Staveland, et se compose dans sa version complète de 6 items que le sujet côte entre 0 et 100(21).
Ce score a été réutilisé dans le domaine médical pour l’évaluation de la charge de travail des soignants, tant les infirmières(25) que les médecins(19,33–35). Pour notre étude, nous avons repris la version simplifiée de ce score, en trois items, utilisée par Weigl et al. dans la seule étude observationnelle directe étudiant le lien entre les interruptions de tâche et la charge de travail des médecins(19). La version originale du score est anglaise, nous utilisons pour notre étude la version traduite française validée, de Cegarra et Morgado(36). Cette version simplifiée et en français est retranscrite dans le tableau 4.

Analyse statistique

L’analyse statistique est effectuée grâce à un modèle de régression linéaire à effets mixtes, permettant ainsi de prendre en compte la répétition des observations pour un même médecin (effet cluster), sous le logiciel IBM SPSS Version 22.
La valeur du NASA-TLX final est étudiée en fonction du score NASA-TLX initial, du nombre d’interruptions ainsi que du nombre de patients présents dans le secteur de soins, d’abord en analyse univariée puis en analyse multivariée.
L’analyse a été effectuée par M Creveuil, Maître de Conférence des Universités et praticien hospitalier, méthodologiste et biostatisticien au sein de l’Unité de Biostatistique et de Recherche Clinique (UBRC) du CHU de Caen.

RESULTATS

Caractéristiques des participants

Au total, nous avons observé 21 des 27 médecins séniors travaillant au DATU du CHU de Caen, treize hommes (62%) et huit femmes (38%).
Nous avons réalisé un total de 33 séances d’observations, mais deux n’ont pas été retenues compte tenu de trop fortes interactions entre le sujet et l’observateur. Nous n’avons pas entrepris d’observation sur les périodes de garde, ni les week-end.
Un même médecin a pu être observé à plusieurs reprises au cours de ces 31 séances, entre une (12 sujets) et trois fois au maximum (1 sujet). En moyenne, chaque médecin a participé à 1,5 séances.

Descriptions des résultats des observations

Les 31 séances d’observation correspondent à une durée totale d’observation de 2892 minutes (48 heures et 12 minutes). La séance d’observation a duré en moyenne 93,3 minutes (minimum 90 minutes, maximum 118 minutes, médiane 92 minutes, écart type 5,48 minutes).
La somme des durées totales pour chaque type de tâche égale 3267 minutes, soit une différence de +375 minutes (+13%), correspondant à des épisodes de multitasking.
Durant ces séances, les tâches principalement réalisées sont : la communication professionnelle (878 minutes, 26,87%), les soins directs (617 minutes, 18,87%), la tenue du dossier médical (459 minutes, 14,05%) et les soins indirects (452 minutes, 13,84%). Le détail du temps passé à chaque activité est résumé en figure 1.
Au cours de ces séances, 390 interruptions de tâche ont été recensées, soit une moyenne de 8,09 interruptions par heure (une interruption toutes les 7 minutes et 25 secondes). Le sujet le moins interrompu l’a été une fois en 93 minutes (0,65 interruption par heure), et le sujet le plus interrompu l’a été 34 fois en 118 minutes (17,29 interruptions par heure).
Les interruptions sont le plus fréquemment liées à des patients sous la responsabilité du médecin interrompu (« care interruption », 179 occurrences, soit 45,90% des interruptions totales). Viennent ensuite les interruptions concernant les patients pris en charge par un collègue (« patient interruption », 83 fois, 21,28%), les interruptions sans rapport avec les soins (« non patient interruption », 79 fois, 20,26%) et enfin les interruptions téléphoniques (« telephone interruption », 49 fois, 12,56%). Ces données sont récapitulées dans la figure 2.

Analyse statistique

Les résultats des analyses statistiques sont regroupés dans le tableau 5.
Tableau 5 – Variation du score NASA-TLX final, en fonction du nombre d’interruptions (ligne 1), du score NASA-TLX initial (ligne 2) et du nombre de patients présents dans le service (ligne 3), en analyse univariée et multivariée
L’analyse univariée montre que le score NASA-TLX final est lié significativement au nombre d’interruptions (augmentation de plus de 8 points du score pour chaque interruption supplémentaire, p < 0,001) et au score NASA-TLX initial (augmentation de 0,8 points du score NASA-TLX final pour chaque augmentation de 1 point du score NASA-TLX initial). Le score final semble également lié positivement au nombre de patients présents dans le secteur, bien que ce résultat ne soit pas statistiquement significatif (p = 0,068).
L’analyse multivariée permet de confirmer les précédents résultats. A NASA-TLX initial et nombre de patients constants, chaque interruption augmente le NASA-TLX final de 5,5 points en moyenne (IC 95% = [2,1 ; 9,0], p = 0,0030). De façon similaire, à nombre constant d’interruptions et de patients, toute augmentation du score NASA-TLX initial de 1 point entraîne une augmentation moyenne du NASA-TLX final de 0,63 points (IC 95% = [0,34 ; 0,92], p<0,001). Aucun lien significatif n’est retrouvé entre le score NASA-TLX final et le nombre de patients présents dans le secteur de soins (p=0.86).

DISCUSSION

Les interruptions de tâche sont liées positivement et significativement à l’augmentation du score NASA-TLX. Ce résultat valide notre hypothèse principale, prouvant que les interruptions de tâche sont un des facteurs d’augmentation de la charge mentale de travail du médecin urgentiste.

Limites

Manque de puissance

Bien que significatif, l’intervalle de confiance de notre précédent résultat est assez large, probablement en lien avec un manque de puissance. La valeur de 5,5 points d’augmentation moyenne du score NASA-TLX par interruption n’est donc pas la plus exacte, cette valeur se situant, au risque 5%, entre 2,1 et 9,0 points.
Ce manque de puissance est le principal point faible de cette étude. Réaliser plus d’observations aurait nécessité une période d’inclusion plus longue, et surtout la mobilisation de plusieurs observateurs. La multiplication des observateurs amène le problème de la comparabilité des observations réalisées, qui ne se présente pas pour un observateur unique. Pour des raisons évidentes, l’impossibilité d’étudier en aveugle est une limite de cette étude observationnelle prospective directe.

Non inclusion du secteur orange

Le DATU du CHU de Caen est organisé en quatre secteurs : bleu, violet, orange et rouge (SAUV). Aucune observation n’a été conduite dans le secteur orange.
Le secteur orange est un secteur de soins du DATU destiné aux patients hors urgences vitales ne nécessitant pas une attente en décubitus. Son organisation est différente des trois autres secteurs de soins. Il se compose d’une salle d’attente commune, et de trois salles de consultation médicale, ainsi que d’une salle de consultation réservée aux soins infirmiers. Le flux y est important, et la gestion de ce secteur est donc complètement différente de la gestion des patients et de leur flux dans les trois autres secteurs. Compte tenu de ces différences, il ne nous semblait pas opportun d’effectuer des observations dans le secteur orange, afin de garder une certaine unité dans l’environnement des médecins observés durant cette étude.

Absences de séances d’observation sur les horaires de garde

Durant les gardes, l’organisation des soins se modifie, en lien avec la réduction des effectifs de médecins et à la modification du flux des patients. Cette diminution des effectifs se retrouve pour l’ensemble du personnel des urgences (internes, paramédicaux) mais aussi de l’hôpital en général (diminution du nombre de médecins radiologues, absence de médecins de garde ou d’astreinte dans la majorité des services de médecine conventionnelle, diminution du nombre de brancardiers pour transporter les patients). Ces changements, associés au simple fait de travailler de nuit, nous semble être des modifications suffisantes pour rendre les résultats de séances d’observations non comparables à ceux obtenus en journée. Nous avons donc décidé de ne pas réaliser de séances durant les horaires de garde, afin de conserver une unité dans l’environnement des sujets observés, de la même façon que nous n’avons pas réalisé de séances dans le secteur orange.

Le compte des patients

Durant chacune des observations, nous avons relevé en direct le compte des patients présents dans le secteur de soins du médecin observé. Nous avons décidé de prendre en considération tous les patients présents dans le secteur de soins, et non exclusivement ceux pris en charge par le médecin observé, car tous les patients présents dans son secteur sont potentiellement une source d’interruptions.
Ce compte était réalisé en vérifiant le tableau principal du logiciel de soins des urgences. S’il est assez aisé de savoir quand un patient arrive dans un secteur de soins (le « timbre » qui lui correspond affichant sa durée de présence dans le secteur), il est plus compliqué de définir avec exactitude le moment où le patient quitte les urgences. Le timbre d’un patient disparaît lorsque la sortie a été validée par le médecin, et les papiers remis au patient par l’équipe paramédicale. Il y a donc une latence entre la validation de la sortie, qui apparaît dans le dossier médical, et le moment effectif de la sortie (moment où le timbre disparaît). De plus, le patient peut encore être physiquement présent et interrompre le médecin par une question alors qu’il est virtuellement sorti (une fois que ses papiers lui ont été remis, le timbre disparaît).
Nous avons pris le parti de prendre comme moment de sortie la disparition du timbre d’un patient à partir du moment où ce dernier n’a pas été une source d’interruptions pour le médecin observé. Ce compte est moins précis qu’en choisissant la validation de la sortie (avec une heure précise), mais rend mieux compte de la situation aux urgences. Il en va probablement d’une surestimation du nombre de patients présents lors des séances.
Cette surestimation peut aussi être liée aux patients partis en examen (radiologie, consultation spécialisée, …) dont le timbre n’est pas systématiquement déplacé dans le secteur approprié avec le départ du patient. Ces patients comptés comme présents ne sont pourtant physiquement plus dans le secteur de soins, favorisant une surestimation du nombre de patients recensés.
Cette surestimation ne remet pas en cause les résultats obtenus. Plus les patients sont nombreux, plus il y a de travail, et plus la charge mentale de travail du médecin urgentiste risque d’être élevée. Cette surestimation pourrait donc diminuer la force de l’association entre interruptions de tâche et charge de travail, en tant que facteur confondant. Nos résultats restent significatifs.

Fatigue du sujet observé

Nous n’avons pas évalué spécifiquement l’état de fatigue du sujet observé lors de notre étude. Nous aurions pu essayer de l’estimer en prenant en compte le nombre de jours travaillés de rang au moment de son observation, ou en prenant en compte la durée ou la qualité de la nuit de sommeil précédant la séance d’observation.
La double évaluation du score NASA-TLX avait pour objectif de limiter ce facteur confondant. Il n’est cependant pas possible de savoir si un niveau de fatigue plus élevé a favorisé le caractère perturbateur des interruptions de tâche et facilité la significativité de nos résultats.

Les interactions observateur/sujet

Avant de débuter chaque séance d’observation, nous rappelions au sujet que les interactions entre lui et l’observateur devaient se limiter au strict minimum. Pour se faire, nous l’invitions à poser ses questions avant de débuter la séance, et l’observateur restait toujours à distance du sujet observé. Aucune interaction avec le sujet n’a été initiée par l’observateur.
Durant toutes ces séances, il n’a pas été possible de limiter totalement les interactions. Nous n’avons pas de moyen objectif d’évaluer si ces interactions ont été trop nombreuses ou si elles ont pu fausser nos résultats. Il est donc difficile de savoir si certaines observations n’étaient pas exploitables. Nous avons néanmoins pris le parti d’en supprimer deux de notre analyse, car ces deux séances étaient des cas extrêmes où le sujet semblait compenser une charge de travail intense par des discussions fréquentes avec l’observateur.

Forces

Cohérence des résultats

Il s’agit à notre connaissance de la première étude de ce type menée chez le médecin urgentiste. Nous n’avons donc pas de valeurs comparables à nos résultats. La significativité de l’association entre interruptions de tâche et charge mentale de travail est toutefois retrouvée dans l’étude de Weigl et al. en 2012(19). De plus, la moyenne horaire des interruptions retrouvée aux cours de nos observations se rapproche du résultat de Westbrook en 2018 (8,09 interruptions par heure dans notre étude contre 7,9 interruptions par heure pour Westbrook)(17). Cette comparabilité est rassurante, bien qu’aucune étude n’ait démontré la comparabilité de nos populations et environnements.

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Table des matières

INTRODUCTION
PARTIE I – NOTIONS AUTOUR DES TACHES ET DES INTERRUPTIONS DE TACHE
I.1. DEFINITIONS
I.1.1 TACHES PRIMAIRE ET SECONDAIRE, INTERRUPTION ET MULTITASKING
I.1.2 LE CARACTERE PERTURBATEUR D’UNE INTERRUPTION
I.2. CONSEQUENCES DES INTERRUPTIONS DE TACHE
I.2.1 INTERRUPTION DE TACHE ET DUREE D’EXECUTION DE LA TACHE PRIMAIRE
I.2.2 INTERRUPTION DE TACHE ET CONSEQUENCES QUALITATIVES SUR LA TACHE PRIMAIRE
I.2.3 INTERRUPTION DE TACHE ET CONSEQUENCES PSYCHOLOGIQUES POUR LE SUJET INTERROMPU
I.3. DEFINITION DE LA CHARGE MENTALE DE TRAVAIL
I.4. POURQUOI S’INTERESSER AU MEDECIN URGENTISTE ?
PARTIE II – ETUDE DE L’IMPACT DES INTERRUPTIONS DE TACHE SUR LA CHARGE DE TRAVAIL DU MEDECIN URGENTISTE
II.1. INTRODUCTION
II.2. METHODE
II.2.1. DESIGN ET POPULATION
II.2.2. RECUEIL DES DONNEES
II.3. RESULTATS
II.3.1. CARACTERISTIQUES DES PARTICIPANTS
II.3.2. DESCRIPTIONS DES RESULTATS DES OBSERVATIONS
II.3.3. ANALYSE STATISTIQUE
II.4. DISCUSSION
II.4.1. LIMITES
II.4.2. FORCES
II.4.3. QUELLES SONT LES TÂCHES LES PLUS PERTURBATRICES ?
II.4.4. RÔLE DU MÉDECIN RÉGULATEUR TRIEUR (MRT)
II.4.5. A PROPOS D’UNE OBSERVATION
II.4.6. COMMENT LIMITER LE NOMBRE D’INTERRUPTIONS DE TÂCHE
CONCLUSION
REFERENCES
ANNEXES

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