Emergence, développement et contradictions du monde de la participation des pauvres (1968-2012)

Europe

La transformation entre les mondes de l’action publique et monde caritatif s’explique également par les mutations internes au sein du monde de l’action publique. L’apparition de nouveaux pôles institutionnels et la transformation des pratiques administratives, telles sont les deux raisons de ces mutations. D’une part, on constate la multiplication des centres de décisions et l’affaiblissement relatif de l’Etat. Il est concurrencé par les collectivités locales sorties renforcées des lois de décentralisation successives et par les institutions de l’Union Européenne qui vont promouvoir leur propre manière de concevoir les formes de l’action publique. Toutes deux vont promouvoir l’énoncé de la « participation » pour s’affirmer aux regards des fonctionnements traditionnels sur le modèle des régulations croisées.
Prenons l’exemple de l’Union Européenne. L’énoncé de la participation a percolé progressivement d’une échelle à une échelle nationale. A la suite du scandale de la Commission Santer en 1999, la Commission Européenne a remis en cause la méthode communautaire. Les dirigeants européens réalisent que cette méthode est insuffisante pour créer une forme d’intégration commune. La Commission lance une réflexion administrative autour des démarches participatives. En se fondant sur des théories néo-institutionnalistes visant la mobilisation des « parties prenantes », un groupe de hauts fonctionnaires imagine que la participation des citoyens européens à la « gouvernance européenne » pourrait contribuer à leur adhésion à cette entité {Commission Européenne 2001, extrait du résumé p3}
Un livre blanc est publié. Il propose, entre autre, à « ouvrir davantage le processus d’élaboration des politiques de l’Union européenne, afin d’assurer une participation plus large des citoyens et des organisations à leur conception et à leur application. Il encourage une plus grande ouverture et la responsabilisation accrue de tous les participants. Les citoyens devraient ainsi percevoir plus clairement comment les États membres, agissant ensemble au sein de l’Union, sont en mesure de répondre plus efficacement à leurs préoccupations. »
L’objectif est décliné. L’Union européenne incite à développer la participation des personnes pauvres à partir du début des années 2000 suite au Conseil Européen de Nice . La Commission défini quatre actions concrètes pour les Etats membres : un état des lieux des bonnes pratiques, l’introduction d’une clause de participation lors du renouvellement des conventions financières entre l’Etat et les associations, un programme de formation et d’échanges sur le développement d’initiatives prises en faveur de la participation, le renforcement de la formation des professionnels [Legros 2004a]. Les Etats doivent rendre compte régulièrement de leurs engagements en la matière.

Composantes

« La première chose à faire est d’étudier ce monde nouveau d’aussi près que possible, en l’abordant comme quelque chose de flambant neuf, n’ayant aucun lien évident avec les mondes que nous connaissons déjà. Et lorsque ce nouveau monde aura été étudié de près, et seulement alors nous examinerons ses liens avec d’autres mondes, d’autres branches du savoir. » [Vladimir Nabokov 1980 p.35]
A partir des espaces qui se sont constitués aux marges des mondes de l’action publique et de l’action caritative, la participation instituée s’est progressivement distinguée des autres formes d’action. Nous proposons de dresser le portrait de ce monde de la participation. Ilest composé de personnes physiques ou morales issues de milieux variés, qui lui consacrent temps et savoir tout en y occupant des rôles distincts (1-« Membres »). Mais également d’un certain nombre de règles déclinées sous la forme d’identification d’actes essentiels à l’activité pratiquée, de frontières ou de controverses spécifiques à ce monde (2-« Normes »).

Membres

Qui compose, organise, articule ce monde ? Nous brossons le portrait de certains membres à travers quelques catégories d’acteurs. Cette typologie ne doit pas être considérée comme complète, exhaustive ou définitive. Elle est plutôt tracée à partir de touches impressionnistes pour montrer la diversité des personnes parties prenantes du monde de la participation des pauvres. Les dispositifs de participations sont constitués à partir de ces « représentations ».
Ils produisent des rôles sociaux attendus, construits et occupés par les acteurs.
Nous présentons donc successivement les membres de ce monde émergent en fonction de leur monde d’origine : le monde l’action caritative (« Caritatif »), les acteurs ordinaires qui vivent ou ont vécu des situations de pauvreté (« Pauvres »), les scientifiques membre du monde académique (« chercheurs »), les élus et les fonctionnaires des institutions étatiques ou territoriales du monde de l’action publique (« Administrations ») et un espace intermédiaire qui rassemble nombre de représentants de ces organisations, le Conseil National de Lutte contre l’Exclusion (« Conseil »).

Caritatif

Les acteurs associatifs sont les premiers historiquement à revendiquer, expérimenter et investir des dispositifs visant à produire la parole ordinaire des personnes pauvres à destination du monde de l’action publique. Historiquement, on peut citer le rôle joué par des centres sociauxqui se sont développés au début du XXème siècle en France et qui se sont surtout développés dans les trente dernières années dans les quartiers périphériques des grandes villes. Ils jouent un rôle d’interface entre des « habitants et les pouvoirs publics locaux {Durand 2005}.
Au sein des organisations caritatives, le Secours Catholique a évolué dans ce sens par la mobilisation de ses cadres salariés et par la multiplication des échanges au sein du mouvement Caritas plus ancré dans des démarches « participatives » dans des pays africains ou asiatiques [Ludovic de Lalaubie 2002 p94-101]. Après l’élaboration des nouvelles orientations décidées en 1996, des professionnels du Secours Catholique se sont engagés dans la création de groupes de personnes pauvres, des recherche-actions ou bien dans l’organisation d’événements (« assises de la solidarité »). Ces actions de « participation » sont toutefois toujours marginales au regard de l’importance quantitative des actions « d’aide et de secours » portées par des équipes de bénévoles : distribution de vêtements, partage de repas, soutien financier…
Bien entendu, l’association pivot demeure ATD Quart-Monde dont la création a contribué à la constitution de cette région du monde de la participation (cf « Précurseur »). Ces dernières années, elle s’est notamment appuyée sur deux dispositifs précis : le premier est « l’université Quart-Monde » créée en 1971. Elle consiste à inviter des personnes « en grande pauvreté » à exprimer des « violation de droits fondamentaux » une fois par mois. Des invités extérieurs, souvent des responsables institutionnels (élus, médecins, dirigeants d’entreprise…) viennent écouter et réagir à ces propos. Les universités populaires sont organisées au niveau régional et depuis 1989, une fois tous les deux ans, au niveau européen . L’autre dispositif, plus récent est celui des « croisements de savoirs ». Un premier programme a eu lieu de mars 1996 à mars 1998 et un deuxième de mai 2000 à décembre 2001 entre des personnes qui vivent des expériences de pauvreté, des professionnels et des universitaires. L’objectif est d’hybrider les savoirs d’expérience, professionnels et scientifiques afin qu’ils se confrontent et s’enrichissent les uns des autres. L’écriture, les rencontres et l’analyse croisée des différents points de vue sont des moyens pour y parvenir. Un ouvrage a été publié . De ces expériences, une pédagogie et une méthodologie dite du « croisement des savoirs et des pratiques » a été défini.
Elle peut être transmise à d’autres institutions par des « coformations ». L’expérience d’ATD Quart-Monde a été largement documentée, le plus souvent par elle même . Elle n’est cependant pas unique.
Nous aimerions aussi présenter la transformation récente d’acteurs plus anciens du monde caritatif à partir de l’énoncé collectif de la participation. L’UNIOPSS n’était à l’origine pas fondée pour « produire » de la parole des personnes pauvres (cf ci-dessus « Compromis » p.20). En 2003, elle avait pour seule expérience la réponse à un appel d’offre de la Commission Européenne pour publier un guide de « la participation » à partir de la « découverte » d’expériences françaises, italiennes et britanniques {Uniopss 2003}. Mais comme pour le monde de l’action publique, l’UNIOPSS a été impactée par son lien organique avec l’espace européen. Hugues Feltesse a été directeur général de l’Uniopss. Une fois nommé à la Commission Européenne sous la présidence de Jacques Delors, il a demandé à son réseau d’appartenance de soutenir la création d’un représentant européen de ces organisations. EAPN est devenu une coalition européenne des associations caritatives pour défendre leurs intérêts . L’UNIOPSS porte juridiquement la branche française d’EAPN. Initialement, son directeur en est le président. En 2001, la Présidence belge de l’Union Européenne propose à la Commission Européenne d’organiser une rencontre de personnes en situation de pauvreté. Elle invite EAPN à y participer. Cette expérimentation qui aurait pu rester sans lendemain est relancé l’année suivante à l’invitation du Gouvernement belge. EAPN cette fois en assure la préparation. La Présidence grecque soutient l’initiative et demande au Conseil d’en faire un processus récurrent. A travers EAPN France, l’Uniopss doit mobiliser des personnes pauvres françaises pour y participer et met un pied supplémentaire dans le monde de la participation.
En 2010, le guide initialement publié par l’Uniopss est revu et augmenté à partir d’un groupe de travail qui mobilise des représentants du Secours Catholique et de la Fondation Armée du Salut {Uniopss 2010}. Le titre redondant « La participation : une chance à saisir. Lançonsnous ! » montre que pour ces institutions, l’appartenance au monde de la participation n’est pas un acquis mais un projet.

Chercheurs

Des chercheurstentent de constituer des savoirs propres à ce contexte. On peut citer Marion Carrel qui a rédigé une thèse en sociologie sur les « artisans de la participation » [Carrel 2006]. Elle travaille régulièrement avec Suzanne Rosenberg notamment sur la participation dans le RSA.
Elle vient aussi de rédiger un rapport pour le Centre d’Analyses Stratégiques sur la participation des habitants dans la politique de la ville {Carrel 2012}. Elisabeth Maurel intervient régulièrement dans des colloques sur la participation. Elle participe à l’Observatoire Nationale de la Pauvreté et de l’Exclusion Sociale où elle a impulsé des études où des indicateurs seraient définis avec les personnes pauvres ou bien encore au sein du Comité National d’évaluation du RSA.
Ces chercheurs spécialisés sur la région du monde de la participation des pauvres s’intègrent dans un ensemble plus vaste qui prend pour objet les dispositifs de participation. Ils ont créé un groupement d’intérêt scientifique nommé « participation du public, décision, démocratie participative ».
Une revue à comité de lecture reprend d’ailleurs depuis peu leurs productions scientifiques et est nommée « Participations ». On retrouve dans cet espace-frontière des membres présents à la fois dans le monde de l’action scientifique et dans le monde de l’action participative.
Ces chercheurs alimentent les ressources d’un corps professionnel spécialisé qui vend son expertise en matière de participation. L’identification et la reproductibilité d’une pratique sociale (décrite ci-dessous « Normes ») génère des experts. Ils peuvent être consultants indépendants comme :
– Michel Séguier qui a accompagné Emmäus, le Secours Catholique ou bien les centres sociaux sur des démarches de « développement social local » visant une plus grande implication des citoyens dans leur environnement[Séguier et Dumas 1999]
– Suzanne Rosenberg qui propose une méthodologie de « qualification mutuelle »,
– Pierre Mahey pour Arpenteurs plutôt dans le domaine de la politique de la ville et qui a contribué à créer le réseau « Capacitation citoyenne »
– Denys Cordonnier pour Valeur Plus issu d’ATD Quart-Monde…
Ils peuvent être aussi identifiés comme spécialistes au sein d’une institution associative comme Marie Gudicelli (Fondation Armée du Salut), Ludovic de Lalaubie, Jean-Luc Graven ou Laurent Seux (Secours Catholique), Marie Lacoste (MNCP)
… Ou bien faire partie d’un lieu de croisement comme la Mission Régionale d’Information sur l’Exclusion en Rhône-Alpes.
Marion Carrel a relevé des points communs à ces « artisans de la participation ». Ils interviennent sur les territoires par la commande publique. Ils revendiquent souvent de faire entendre les « sans voix » (indistinctement pauvres, chômeurs, étrangers, jeunes, immigrés…).
Ils rejettent les modes d’expertise « par le haut » pour que les bénéficiaires des politiques sociales coproduisent l’évaluation. Ils utilisent plutôt les méthodes de la concertation et les font évoluer sur un mode artisanal et réflexif. Ils mobilisent la « bonne science » (c’est à dire agissante et renouvelée, visant à produire un savoir pratique). L es metteurs en scène de la participation cadrent les échanges en conservant des décisions majeures : la définition des problèmes à débattre ; les modalités de prise de parole ; la durée des délibérations ; la définition des places occupées qui maintient le « citoyen ordinaire » dans un rôle relativement fixé à l’avance [Carrel 2006].

Administration

L’administration étatique s’est longtemps tenue éloignée du monde de la participation.
Quelques actions erratiques ont émergé au milieu des années 2000. En 2004, la Direction générale de l’action sociale (DGAS) décide de mettre en place un programme de formation s’adressant à l’ensemble de ses services en région pour palier au déficit de savoir-faire en matière de participation. Mais concrètement les moyens sont limités. Elle se contente d’expérimenter quelques « forums locaux » associant des personnes en situation de pauvreté dans le cadre de la préparation de la première Conférence nationale de lutte contre l’exclusion.
Le 10 avril 2006, une deuxième Conférence nationale est organisée. Une rencontre préparatoire a lieu en Rhône-Alpes dont la rapporteur est Elisabeth Maurel. Cinq expériences sont présentées dans cette rencontre locale qui sont plus ou moins en lien avec le monde de la participation. Certaines sont de pures démarches institutionnelles (l’accès aux droits à Bourgen-Bresse piloté par le CCAS, la CAF et le Conseil Général). D’autres s’en rapprochent plus comme les actions menées par l’association Conciliabule ou celle de « Parole de femmes » participant à l’une université populaire de parents portée par l’ACEPP . Le 18 juillet 2006, l’administration centrale organise la Journée nationale d’information et de réflexion sur la participation avec l’Ecole nationale de Santé Publique . La démarche des « forums locaux » n’est pas rééditée. La parole des acteurs ordinaires est considérée comme un élément d’amélioration de la qualité du service public. Elle est centrée sur la loi 2002-2 et les démarches d’évaluation. L’Etat n’a pas vraiment d’experts internes à faire intervenir. On écoute les interventions d’associations et d’experts comme Ludo Horemans (président d’EAPN Europe), Cécile Reinhardt (ATD Quart-Monde), Marie-Agnès Fontanier (Secours Catholique), Suzanne Rosenberg (démarche de qualification mutuelle), Elisabeth Maurel…
Le 23 octobre 2007, une journée est organisée pour évoquer un dispositif spécifique : les PARADS (Pôle d’Accueil en Réseau pour l’Accès aux Droits Sociaux »). Il vise à améliorer l’orientation et l’information des usagers. Les Parads ne mobilisent pas directement des usagers mais des associations d’usagers. Un appel d’offre est lancé et une étude est réalisée par le cabinet CRESS {Barbe et Berlioz 2010}. Ils constituent un comité avec des membres du monde de la participation et du monde de l’action publique . Ces consultants commencent par rencontrer des associations déjà partie prenante de ce monde : EAPN, URIOPSS du Nord… Ils ont fort à faire car dans le Loiret par exemple, la Commission Représentative des Usagers n’a pas d’usagers mais des associations comme la Croix Rouge. En réalité, leurs recommandations ne sont pas utilisées directement par la DGAS. Elle décide de transférer ces recommandations méthodologiques pour illustrer une circulaire relative à la planification dans le domaine de l’hébergement d’urgence . Celle-ci présente brièvement en deux pages la méthode des forums locaux qui consiste à réunir sans préparation des usagers et des professionnels dans deux groupes séparés avant une remise en commun. Il serait intéressant de pouvoir observer la réception d’une telle circulaire.
En octobre 2008, l’Etat français qui préside l’Union Européenne organise la septième table ronde sur la pauvreté et l’exclusion en partenariat avec EAPN. Un groupe de travail spécifique est constitué au sein de la Direction générale des affaires sociales. Puis, le RSA permet à la Direction Générale de la Cohésion Sociale de s’affirmer dans le cadre du déploiement des équipes pluridisciplinaires . Elle commande des appels d’offre afin d’émettre des recommandations sur l’animation des équipes pluridisciplinaires et produire une analyse. « La DGCS va mener dans le courant de l’été 2011 une étude sur la participation des bénéficiaires du RSA aux équipes pluridisciplinaires. L’intégration des bénéficiaires du rSa dans les équipes pluridisciplinaires (EP) semble poser des difficultés d’ordre méthodologique et pratique. Toutefois, dans certains départements, on mesure déjà des effets très positifs se traduisant par l’évolution des postures des professionnels, des organisations… »
Elle organise la journée de restitution du Comité nationale d’évaluation du RSA avec la participation directe de représentants d’allocataires. L’Etat veut désormais compter comme acteur dans ce monde en se positionnant en commanditaire voire en « animateur ». Mais il n’en maîtrise pas les codes et il est plutôt dénigré par les acteurs traditionnels du monde de la participation qui ne lui reconnaisse pas une appartenance pleine et entière et préfèrent mobiliser les ressources étatiques pour leurs finalités propres.

Hiérarchies

Les hiérarchies internes au monde de la participation se distinguent de celles d’autres mondes sociaux. Il y a un certain consensus pour effacer les conflits sociaux interne aux « populations concernées » dans les débats. On ne parle pas des conflits d’intérêts, idéologiques, partisans, de ressources, de classes… entre les personnes qui ont vécu des situations de pauvreté ou entre elles et les autres membres du monde de la participation. On insiste au contraire sur ce qui rassemble : le fait d’avoir une commune expérience d’une situation d’exclusion et de pouvoir en parler, le fait de vouloir réduire cette situation par une meilleure action des pouvoirs publics. Cette communauté d’expérience est assimilée à une communauté d’intérêt et de valeurs. Ce qu’il faut mettre au jour c’est « la » parole des pauvres. Dans les modes de relations entre les membres, on valorise la coopération, le dialogue et l’écoute en opposition symbolique à d’autres mondes qui valoriseraient l’inverse (la compétition et le rapport de force). On évite par exemple de dénoncer un propos insignifiant ou dénigrant pour entrer dans une démarche systématiquement compréhensive. En cela, ce monde est considéré comme dépolitisé par de nombreux « militants » des mondes politiques ou syndicaux.
C’est un monde qui se pense comme un pont entre les « décideurs » et les « gens », entre l’action publique, l’action caritative et parfois l’action contestataire. En réalité, le pont est devenu un monde en soi avec ses propres règles, différentes de celles qui gouvernent les rives et les personnes vivant sur ce pont. Mais le monde de la participation n’est pas plat pour autant. Tous les membres ne sont pas logés à la même enseigne. Il existe des hiérarchies implicites entre ses membres. Comme de nombreux autres mondes sociaux, il existe d’abord deux grands types de rôles en différenciant les professionnels et les personnes ordinaires.
Les professionnels, valorisent la maîtrise des conditions du dialogue entre les personnes (plus que le sujet des débats lui-même). Tout l’art d’intervenir vise à faire sentir qu’on est un « égal » tout en exerçant un rôle particulier. Par exemple, en séance, il ne faut pas « donner des ordres » mais « faire des propositions d’animation » acceptables. Les techniques rares et innovantes sont particulièrement appréciées. Elles pourront être reprises ensuite par d’autres professionnels. Le professionnel amène de la rigueur, régule et valorise les échanges.

Frontières

Comment ces normes constituent-elles des frontières symboliques entre les mondes sociaux ?
Le tracé de ces frontières est réalisé par des processus « d’authentification des actes essentiels » à un monde social [Strauss 1978]. La récurrence des interactions lié à un certain type d’activité – et soutenues par un discours commun – contribue à créer les frontières de ce monde. Ce processus détermine en conséquence qui en est inclus et exclu . Les frontières symboliques peuvent être définies comme des « distinctions conceptuelles effectuées par des acteurs sociaux pour catégoriser des objets, des gens, des pratiques aussi bien que le temps et l’espace. Les frontières constituent un système de règles guidant l’interaction en déterminant qui se réunit et pour quels actes sociaux. Ainsi, elles séparent les individus dans des classes,dans des groupes de travail, dans des professions, des espèces, des genres et des races. Par conséquent, les frontières n’ont pas uniquement la force de créer des groupes, elles ont le potentiel de produire de l’inégalité car elles forment un moyen essentiel par lequel les individus acquièrent un statut, monopolisent des ressources, écartent des dangers, ou légitiment leurs avantages sociaux, et cela souvent en référence à un mode de vie supérieur, à des habitudes, au caractère ou aux compétences. »[Lamont et Fournier 1992 p.12 ]. Elles contribuent à la perception de soi et à la formation de l’identité sociale des individus.
Les frontières symboliques sont plus ou moins poreuses. Certaines sont très perméables comme le monde éducatif qui autour du monde de l’enseignement va comprendre ou pas le monde de la formation professionnelle ou de l’éducation populaire. D’autres sont assez étanches -comme le monde monastique. Plutôt que de frontière, Isaac Joseph parle d’ailleurs de « membrane » ce qui suppose toujours des échanges entre les mondes sociaux [Isaac Joseph 1998].

Développement

Apparences

En apparence, la loi sur le RSA a été adoptée par l’entremise de dispositifs participatifs enrichissant les délibérations politico-administratives. Après examen, la dimension participative est restée limitée à des forums marginaux au regard des arènes de pouvoir et n’a jamais permis une véritable prise en compte des membres du monde de la participation (« Dispositifs »). Au niveau idéologique également, si certains points de gestion du dispositif ont fait l’objet de concertations, il n’en n’est pas de même avec le récit de politique publique qui était imposé aux acteurs du monde de la participation (« Récit »). Le monde de l’action publique a donc laissé une place très réduite au monde de la participation lors de cette séquence politique.

Dispositifs

Martin Hirsch incarne la figure du démiurge au regard du Revenu de Solidarité Active. Il a porté l’idée dans une commission, l’élaboration du projet, l’expérimentation de l’action, l’adoption d’une loi et une partie de sa mise en œuvre. Il a su mobiliser des ressources dans un grand nombre de mondes sociaux. Il avait facilement accès au monde médiatique , au monde de l’action publique locale ou nationale dans sa composante politique ou administrative, au monde caritatif, au monde syndical, au monde universitaire.
Il a également été membre de clubs comme Le Siècle en 1997 où il a pu fréquenter de nombreux chefs d’entreprises. Son habileté lui permet de passer d’un monde à l’autre en jouant de leurs règles respectives. En cas de blocage au sein du monde politique, il publie une tribune dans un grand quotidien. Pour organiser une table ronde élargie comme le Grenelle, il obtient rapidement l’assentiment des principaux dirigeants associatifs et syndicaux… Martin Hirsch n’avait pas d’ancrage direct dans le monde de la participation mais il a su mobiliser ses relais au sein ce ces mondes afin d’entrer en contact avec lui et de le mobiliser. Il participe ainsi à une Assemblée Générale du MNCP ou bien demande systématiquement à rencontrer des allocataires lorsqu’il visite une collectivité. Il a tenté de réaliser la réforme du Revenu Minimum en utilisant les ressources politiques de ce monde. Comment cette stratégie s’est-elle déclinée et surtout quelle fut son impact sur le monde de la participation ?

La commission

Le 30 novembre 2005, Philippe Douste-Blazy ajoute la compétence de la Famille à son ministère de la Solidarité et de la Santé. Il cherche à reprendre la thématique imposée dans le débat par le rapport de Jacques Delors {Delors 2004}. Il appelle Martin Hirsch et Fabien Tuleu, délégué général d’Emmaüs France, pour leur soumettre une idée : organiser « une grande opération qui permettrait à chaque enfant pauvre de recevoir un cadeau de Noël ».
Ils réfutent la proposition au nom de la dignité des personnes et amènent l’idée d’améliorer les conditions de vie des familles : « A Emmaüs, nous ne pratiquons pas la charité d’Etat. Les enfants pauvres n’ont pas besoin que leur ministre leur fasse un cadeau. Ils ont besoin que leurs parents puissent le leur offrir (…) il faut qu’ils puissent avoir accès au travail, que leurs revenus soient plus élevés, que ces enfants puissent être logés convenablement et que l’école aide ceux qui ont le plus de difficultés » {Hirsch 2010 p.85}. Martin Hirsch s’engage à proposer dès le lendemain dix propositions qui ne sont pas de l’ordre de la distribution de jouets.

La publication de la correspondance entre Martin Hirsch et Gwen Rosière

Martin Hirsch a une pratique originale du pouvoir pour un haut fonctionnaire formé à l’Ecole Nationale d’Administration. Il raconte prendre le temps de lire et de répondre personnellement au courrier reçu comme Haut Commissaire. Alors qu’il vient d’être nommé Ministre, il commence une correspondance avec une allocataire du RMI : Gwen Rosière. Celle-ci s’était excusée de ne pas pouvoir participer à l’expérimentation dans les CôtesD’Armor. Elle a écrit un mot pour indiquer ce qu’elle aurait aimé dire : « Les mesures qui vont être prises concernant le RSA (Restrictions sociales annoncées ?) ne sont pas suffisamment explicites pour inspirer confiance » {Hirsch et Rosière p.14} Elle joint à son courrier un « Petit guide du chômard ». Il contient des propositions d’amélioration des politiques publiques d’aide à la recherche d’un emploi. Le guide et la lettre remontent au cabinet jusqu’à Martin Hirsch qui lui répond personnellement. Leur correspondance dure de juin à l’automne 2007.
Le livre de leurs échanges est publié en 2008 alors que s’amorce le débat parlementaire sur le RSA. Il est suivi d’une campagne de communication qui met en valeur l’intérêt du RSA et de la parole des allocataires. Cette action ne s’inscrit pas dans le monde de la participation même si elle produit une parole de personne pauvre. Elle n’est pas perçue par les acteurs de ce monde comme un nouveau dispositif inclus dans ses règles du jeu. Elle est vue comme un ailleurs : parfois une opération de communication politique, parfois comme un modèle d’écoute politique. Ce n’est pas l’acte qui intrinsèquement peut être positionné dans tel ou tel monde. C’est le regard porté sur lui par les acteurs de ce monde qui l’inclus ou non. Nous avons donc observé que des paroles de certaines personnes pauvres ont parfois pu être exprimées. Mais elles n’ont pas renforcé un monde de la participation en émergence. Les acteurs ordinaires du monde de la participation des pauvres étaient absentes de la Commission qui a élaboré le projet de loi, présentées au prince dans les expérimentations, marginalisées dans les dispositifs de concertations, négligées lorsqu’une membre potentielle entretenait une correspondance avec le créateur du RSA… Leur influence a donc été très limitée concernant le contenu du RSA lui-même. Cela est également du à deux autres éléments d’explication qui n’incitaient pas à « pratiquer la participation ».

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Table des matières
Avant-Propos
Introduction 
Enigmes – Problématique – Détour – Hypothèses – Méthode – Déroulement
I. Généalogie 
Compromis – Complémentarités – Précurseur – Critiques – Confrontations – Europe
II. Composantes
1 – Membres
Caritatif – Pauvres – Chercheurs – Administration – Conseil
2 – Normes
Activités – Hiérarchies – Controverses – Frontières
III. Développement
1 – Apparences
Dispositifs – Récit
2 – Bricolages
Législation – Commissions – Ressource
IV. Contradictions
1 – Positionnements
Rivalités – Interlocuteurs – Dépendances
2 – Voix
Rare – Ordinaire – Contrôles – Motifs – Concurrences
Ouverture
Annexes
A. {Documentation}
B. [Bibliographie]
C. Liste des entretiens
D. Présentation du RSA

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