ÉLITE LOCALE, DÉVELOPPEMENT RÉGIONAL ET  INTERVENTION ETATIQUE

Considérations théoriques sur l’élite et le développement.

   Nous utilisons le concept d’élite du changement, tel qu’élaboré par Louis Quéré, dans le but de démontrer l’existence de deux fractions de l’élite locale témiscamienne, une modernisatrice et une autre traditionaliste. Quéré écrit que l’élite du changement se définit seulement par rapport à une période de transition sociétale, puisqu’elle impulse, oriente et contrôle le changement. Cette élite est, poursuit-il, en essence modernisatrice, puisqu’elle conteste le système hégémonique antérieur et propose des formules novatrices de développement socio-économique, qui peuvent aussi bien entraîner la destruction des obstacles économiques et culturels à son essor que la création d’institutions favorisant ce développement. Mais derrière son masque de l’innovation, l’élite du changement cache, précise-t-il, des rapports sociaux de domination et d’exploitation. Selon l’auteur, ce type d’élite se retrouve uniquement à l’échelle nationale, à l’intérieur d’un mode de production et non “dans une collectivité concrète où s’articulent des fragments de modes de production différents et des structures sociales différentes … “. À la suite de cette dernière remarque de Quéré, comment appliquer ce concept à une région bien précise, le Témiscamingue? Comment transposer une problématique du niveau national au niveau régional? Cette théorie élabore également le rôle des classes dominantes et dirigeantes. Ceci pose un premier obstacle à son application à une région donnée. En effet, dans une région comme le Témiscamingue, on ne retrouve que des segments de classes sociales. Par contre, on peut se servir de cette théorie en lui empruntant des concepts et en les redéfinissant en tenant compte de la situation régionale. Mentionnons d’abord que l’intérêt premier de cette théorie réside dans le fait qu’elle permet de situer théoriquement et pratiquement l’action des intervenants les uns par rapport aux autres. Cependant pour se servir du concept d’élite du changement, il faut l’adapter non pas en fonction des classes sociales, mais en fonction des intervenants régionaux. Également, il faut préciser un autre concept, soit celui d’élite traditionaliste, puisque ces deux concepts vont de pair et qu’ils ne prennent leur véritable sens qu’en étant comparé l’un à l’autre. Nous arrivons ainsi au concept d’élite régionale, soit un groupe qui possède un certain pouvoir décisionnel et une structure organisationnelle, qui travaille au développement d’une région et qui possède une vision originale du développement. Ainsi, l’élite régionale du changement propose un développement économique et social qui dépasse les cadres de la société rurale traditionnelle. Ses interventions visent à transformer la structure économique et sociale d’une région donnée, à dépasser la situation existante en créant de nouveaux rapports sociaux. On peut également l’appeler l’élite modernisatrice. Replacée dans le contexte des années 1940, cette élite se rapprocherait d’une politique économique keynésienne. À l’inverse, l’élite traditionaliste prône un développement axé sur la reproduction de la société rurale traditionnelle. Elle propose des changements, travaille à l’amélioration des conditions de son groupe-cible, tout en respectant les valeurs traditionnelles et surtout en visant à les reproduire. I:utilisation de ces concepts sert de cadre de référence et d’analyse des projets pilotés par les deux groupes en action, ici la Chambre de commerce et le clergé. Selon ces concepts, le clergé diocésain agit comme élite traditionaliste, puisqu’il contrôle socialement et culturellement la société témiscamienne. Cecontrôle s’exerce depuis l’ouverture du Témiscamingue: les Oblats, une des deux communautés religieuses dans la région, l’autre étant les Soeurs Grises de la Croix d’Ottawa, prennent la direction du mouvement de colonisation qui s’amorce dès 1884, par la fondation d’une société de colonisation et par l’encadrement des colons dans le choix des terres et aux niveaux spirituel et culturel. Le mouvement de colonisation se fait en deux étapes, le premier (1884 1914) s’effectue de façon spontanée, les familles montent dans la région sans aucune aide de l’État, le second (1932-1940) se fait de façon dirigée avec les programmes gouvernementaux de retour à la terre. À compter du milieu des années 1930, le clergé élabore sa stratégie de développement régional en prônant l’organisation des agriculteurs et la fondation de coopératives dans le domaine de l’agriculture, de l’épargne et du crédit et de la forêt. Par ce biais, le clergé tente de favoriser le contrôle de l’économie régionale par les Témiscamiens. Sa stratégie s’élabore à partir du développement de l’agriculture et de la société traditionnelle où la famille occupe un rôle central.

Le gouvernement fédéral et la guerre.

   À la fin du 19e siècle, l’action gouvernementale dans les régions de colonisation, dont le Témiscamingue depuis 1886, se résume à l’aide pour l’infrastructure routière et les moyens de transport en général (construction et l’amélioration des chemins, des ponts, du chemin de fer). Dans les années 1930,l’intervention de l’État se concrétise par la mise sur pied de programmes de colonisation (Gordon, fédéral-provincial, 1932-1934; Vautrin, provincial, 1934- 1936; Rogers-Auger, fédéral-provincial, 1936-1942). Résultats: la colonisation d’une bonne partie de l’Abitibi, centre minier alors en plein développement, et la fondation de cinq localités témiscamiennes. La guerre déclenchée en 1939 amène le gouvernement du Canada à réorienter ses actions économiques et sociales pour faire face à la nouvelle conjoncture. Fait majeur pendant cette période: le gouvernement fédéral doit composer avec la guerre et les problèmes d’approvisionnement et de distribution des biens de consommation qui s’ensuivent et de la production en général. À cet effet, il remet en vigueur, en 1939, la loi des mesures de guerre, instituée lors de la Première Guerre mondiale. ~économie du pays est alors orientée dans le but de gagner la guerre: de la production de l’équipement militaire à la production agricole et la production de papier. Le nouveau ministère des Munitions et des Approvisionnements, confié à C.D. Howe, est chargé d’organiser la production militaire4. Les premières mesures du gouvernement du Canada visent le contrôle des prix, de la production et de la consommation de certains produits. Quelques mesures sociales émergent également: des garderies sont ouvertes dans certaines grandes villes (Toronto, Montréal), un programme d’assurance-chômage entre en vigueur en 1940, les allocations familiales en 1945, etc… La nouvelle politique économique de l’État fédéral, adoptée au début des années 1940, marque l’adoption par ce gouvernement de mesures de type keynésien, qui visent une régulation del’économie canadiennes. À Québec, le gouvernement d’ Adélard Godbout endosse les mesures adoptées par le gouvernement fédéral en matière de politique économique. Cependant, l’accession au pouvoir de Maurice Duplessis en 1944 marque un changement d’orientation. En effet, ce dernier n’adopte aucun plan, aucun programme d’ensemble et présente la même politique économique jusqu’à la fin des années 19506. On remarque également qu’au début des années 1940, le gouvernement provincial, dirigé par Adélard Godbout, consulte les fractions de l’élite locale afin d’obtenir leurs suggestions en matière de projets de développement à réaliser dans les régions et pour favoriser le retour sur le marché du travail des soldats.

Le gouvernement provincial et les années de guerre

   À l’instar d’Ottawa, le gouvernement du Québec adopte une nouvelle politique d’intervention économique au début des années 1940. Un volet concerne les régions et se caractérise par l’invitation faite aux fractions de l’élite locale et aux industriels des régions québécoises, par le ministère des Terres et Forêts en 1942, de participer à des congrès dans le but de d’établir les priorités en matière du développement d’une région en particulier. Ces projets visent la réintégration des soldats sur le marché du travail après la guerre. Ce qui est intéressant dans ce cas-ci, les archives conservées par les deux groupes de l’élite locale sont plus volumineuses et permettent de suivre à la lettre la stratégie du gouvernement. Cette politique ressemble étrangement à une nouvelle politique en matière de développement des régions périphériques québécoises: le gouvernement suscite les suggestions des intervenants régionaux en leur offrant une plate-forme par le biais des comités provinciaux de réhabilitation d’après-guerre. Il s’agit d’une coupure par rapport à l’intervention étatique dans les régions au cours des années 1930, les programmes de colonisation, dans le sens que, quant on parle des régions, on pense maintenant en fonction de leur développement et non plus uniquement en terme d’espaces à coloniser. De plus, avec le programme de réhabilitation d’après-guerre, de nouveaux projets sont proposés par les intervenants régionaux; également, le gouvernement associe tous les intervenants à cette démarche: des fractions de l’élite locale aux industriels. En février 1943, l’Association forestière du Québec invite les différents intervenants de la région à faire partie du Comité régional qui sera organisé pour le Témiscamingue et l’Abitibi. La Chambre de commerce de Ville-Marie, entre autres, délègue un représentant à une réunion de l’Association forestière qui se tient à Rouyn le 24 février. Les buts de l’Association concernent, au départ, uniquement la forêt: conservation, éducation, mise en valeur touristique. Lors de cette même réunion, il est décidé d’organiser un congrès régional pour le Témiscamingue et l’Abitibi en septembre 1943. Un Comité d’organisation réunit des membres des deux comtés; le Témiscamingue est alors scindé en deux, un sous-comité d’organisation s’occupe du secteur de Rouyn, et un autre, de celui de Ville-Marie. Pour ce congrès, on propose d’élargir les thèmes et de discuter des problèmes forestiers, d’agriculture, de colonisation, de mines, de tourisme et d’éducation économique. Il y aura également formation d’un cercle régional.Pendant que le ministère des Terres et Forêts organise les comités provinciaux de réhabilitation d’après-guerre, le ministère de l’Agriculture du Québec s’occupe à fonder un Comité pour stimuler la production de guerre. A cesujet, l’agronome de la division du Témiscamingue, Roger Arcand, écrit au curé Louis-Zéphirin Moreau, de Saint-Bruno-de-Guigues, que son ministère demande à chaque paroisse de fonder un tel comité qui aura pour tâches de stimuler la production de guerre, de faire les inventaires de la main-d’oeuvre agricole et des terres à vendre. Idéalement, cinq personnes doivent composer ce comité: le curé de la paroisse, le maire, le président de la coopérative, le président du cercle de l’U.C.C. et quelqu’un s’occupant d’oeuvres sociales. Concernant les propositions du programme de réhabilitation d’après guerre, Avila Bédard, sous-ministre des Terres et Forêts, trace les deux objectifs principaux de son comité: 1-Empêcher le chômage lorsque la guerre sera terminée; et 2-Établir de nouvelles industries et maintenir les industries existantes dans le secteur forestier. Les travaux et améliorations à faire concernent uniquement le domaine forestier en apportant une nouvelle façon d’exploiter et d’aménager la forêt québécoise.

Origine et fonctionnement.

   La Chambre de Commerce de Ville-Marie voit le jour en 1908. Elle se donne alors comme but: ” .. .le travail individuel et collectif en vue du développement denotre colonisation, de l’agriculture, des mines et du commerce … “l. Des gens de Ville-Marie et des paroisses avoisinantes fondent alors cet organisme. La Chambre de Commerce de Ville;.Marie agit dans un territoire beaucoup plus vaste que son nom l’indique. Contrainte de choisir ce nom lors de son incorporation (le nom retenu était la Chambre de Commerce du Témiscamingue, mais il en existait déjà une portant ce nom à New Liskeard, située du côté ontarien du lac Témiscamingue, Temiskaming Board of Trade2), son champ d’action déborde cependant largement les limites de la municipalité de VilleMarie. Au niveau géographique, ce territoire couvre l’actuelle zone de la Municipalité régionale de comté de Témiscamingue (MRCT). La carte 1 illustre ce territoire. Au niveau politique, ces délimitations correspondent, dans les années 1940, à la circonscription électorale provinciale de Témiscamingue (actuelle Rouyn-Noranda-Témiscamingue), qui s’avère en fait le territoire de la corporation municipale de Témiscamingue . Quant à la circonscription fédérale, le Témiscamingue est alors inclus dans le comté de Pontiac. Dans cette brochure, Chénier explique sa vision d’une chambre de commerce et sur son rôle dans une région rurale. D’abord, il mentionne que les buts d’une chambre de commerce sont assez vastes et globaux: elle doit faire siennes toutes les revendications économiques et sociales et faire en sorte que toutes les sphères de l’économie et du social se développent simultanément. Également, il écrit que la Chambre doit défendre l’intérêt général de la collectivité avant l’intérêt particulier des membres. Ensuite, Chénier poursuit en élaborant sa vision du rôle des chambres de commerce. Il distingue trois catégories de Chambre de commerce: 1-la Fédération; 2-les grandes Chambres (en milieu urbain); et 3-les petites Chambres (en milieu rural). Au sujet du rôle des Chambres urbaines et rurales, Chénier rejoint les propos de Marc Bélanger, en écrivant que les Chambres des grands centres industriels et des grandes villes possèdent l’avantage de réunir des universitaires et des spécialistes de tous les domaines. Elles peuvent donc s’occuper de questions de grande envergure (questions internationales, nationales, communautaires); elles concentrent, poursuit Chénier, leurs énergies dans ces dossiers. Finalement, viennent les petites Chambres, comme celle de Ville-Marie, qui doivent d’abord s’attaquer à des problèmes bien concrets, relevant du vécu quotidien de la population pour doter la région des mêmes services qui existent ailleurs. Il précise, à ce sujet que, lors de sa fondation, en 1908: “[ … ] tout était à faire: chemins, ponts, agriculture, commerce, marchés, services publics, tout enfin de ce qui est indispensable à une vie normale.”Chénier fait allusion aux services que l’on retrouve dans d’autres régions plus développées. Les membres de la Chambre de Ville-Marie poursuivront ce même objectif pendant toute son histoire, comme le démontrera ce chapitre. Auparavant, étudions le membership de cet organisme.

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Table des matières

REMEROEMENTS
RÉSUMÉ
TABLE DES MATIÈRES
INTRODUCTION
1. Problématique et sujet de mémoire
2. Cadre théorique et historiographique
CHAPITRE 1: ÉLITE LOCALE, DÉVELOPPEMENT RÉGIONAL ET  INTERVENTION ETATIQUE
1.1. Considérations théoriques sur l’élite et le développement
1.2 Intervention étatique et politique régionale en temps de guerre
1.2.1 Le gouvernement fédéral et la guerre
1.2.2. Le gouvernement provincial et les années de guerre
CHAPITRE 2: LA CHAMBRE DE COMMERCE DE VILLE-MARIE 
2.1. Origine et fonctionnement
2.2. La vision de la région et du développement régional
2.2.1. Les projets de développement économique
2.2.1.1. Les transports
2.2.1.2. Les projets d’industrialisation de la région
2.2.1.3. L’économie régionale et locale
2.2.2. Les dossiers sociaux
2.2.2.1. Les services
2.2.2.2. L’éducation et la culture
2.3. Le mode d’action de la Chambre de Commerce
2.3.1. Les méthodes utilisées pour promouvoir les dossier
2.3.2. Les appuis reçus et la clientèle visée
2.4. Conclusion: échec ou retombées à long terme?
CHAPI1RE 3: LE CLERGÉ DU DIOCESE DE TIMMINS
3.1. Portrait du clergé du diocèse de Timmins
3.1.1. Le territoire du diocèse de Timmins
3 1 2 L’organisation diocésaine
3.2 La vision de la région et du développement régional
3.2.1. Les projets de développement économique
3.2.1.1. La colonisation
3.2.1.2. La fondation de coopératives
3.2.1.3 Lélectrification rurale
3.2.2. Les projets sociaux
3.2.2.1. L’éducation
3.2.2.2. Une société où tous ont leur place
3.3. Les modes d’action
3.4. Conclusion: reproduction de la société rurale traditionnelle
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE

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