Du ”Petit Paris du Levant” à l’ ”Alsace-Lorraine de la Turquie”

Presque au bord de l’eau, qui est couleur d’ardoise, une montagne haute et abrupte, dont on devine le sommet, mais barrée en travers par une traînée d’épais nuages noirs, qu’on sent de loin chargés d’humidité, j’allais dire de fièvre. Sous eux, comme écrasée, la ville minuscule : aux extrémités, deux grandes usines, qui rapetissent les autres maisons. L’ensemble est misérable et rebutant. (…) Je songe que bientôt, peut-être, je regretterai ce temps gris, cette côte qui semble inhospitalière, ce port sale et laid, qu’anime au moins cette vie factice et intermittente que produit l’arrivée des bateaux .

Alexandrette, petite échelle ottomane, rattachée tantôt au vilayet d’Adana, tantôt à celui d’Alep, dans un carrefour où se mêlent populations turques, arabes et kurdes, est décrite par les familles d’origine européenne qui l’habitent et y font des affaires depuis la fin du XIXe siècle comme le « petit Paris » du Levant . Sous la plume de Victor Chapot, elle n’est pas peinte en des termes aussi enchanteurs. C’est pourtant dans cette modeste cité, n’incarnant ni l’urbanisme ordonné, rigoureux et hygiénique, ni les curiosités culturelles, ni l’animation politique et économique de la capitale française, que se nichent depuis la fin du XIXe siècle bien des intérêts économiques, militaires et culturels des puissances occidentales. Discrète ville portuaire, éclipsée par des échelles bien plus dynamiques comme Smyrne ou Alexandrie, et par la plaque-tournante du commerce intérieur qu’est Alep, Alexandrette est pourtant au centre d’enjeux diplomatiques majeurs, de l’Empire ottoman finissant à la fin du second conflit mondial.

Sur place, ces intérêts sont incarnés et défendus par une communauté levantine composée de quelques familles d’origine française, britannique ou italienne, qui détiennent les vice-consulats de la ville et ont un quasi monopole sur l’activité de représentation maritime des grandes compagnies desservant le port. Ces Levantins se lient étroitement, par affaires et par mariage, au fur et à mesure des générations, à la notabilité ottomane, tissant des liens qui résistent, entre les années 1860 et 1945, à tous les soubresauts politiques et économiques que connaît le sandjak . C’est à travers le cercle étroit que constituent ces individus, grâce à leurs rapports à leurs autorités de tutelle, à leur engagement dans l’aménagement urbain, dans la vie commerciale, dans la société locale, qu’il est possible de proposer une histoire d’Alexandrette sur le temps long, et des intérêts multiples qu’elle représente pour les États (Empire ottoman, Turquie, Syrie et puissances occidentales) depuis la fin du XIXe siècle, période à laquelle les Levantins se sont installés dans l’échelle, jusqu’à celle de la Seconde Guerre mondiale. Cette communauté locale, composée de notables ottomans et de familles levantines, est au cœur de l’approche renouvelée que nous proposons du sandjak d’Alexandrette.

Le sandjak d’Alexandrette à l’époque ottomane, un espace intégré et de circulation commerciale en Syrie du Nord et en Méditerranée (1860-1914) 

Alexandrette et Antioche sont les deux centres du commerce du vilayet d’Alep, en Syrie du Nord, à la fin du XIXe siècle. Alexandrette est une ville portuaire, débouché du grand commerce intérieur de l’Empire ottoman, de la Mésopotamie à l’Anatolie et porte de la Méditerranée vers l’Europe et l’Amérique. C’est une échelle, modeste, avec son défilé de vapeurs qui stationnent dans le port, ses mahonnes conduites par des bateliers, ses agences maritimes européennes et ses files de mules et de chameaux qui convoient les marchandises entre l’arrière-pays et le monde. La petite ville concentre une population cosmopolite, faite de populations de race et de langue arabe et turque, de religion musulmane, chrétienne (arménienne ou orthodoxe) ou juive. Elle accueille aussi des Levantins originaires d’Italie, de Grande-Bretagne et de France, les vice-consulats des puissances européennes, qui sont souvent tenus par ces mêmes Levantins. Antioche est une ville de l’intérieur, plus turque qu’arabe dans sa morphologie et sa population, qui fonctionne en synergie avec son arrière-pays immédiat, formant un petit « pays » : aux notables urbains, majoritairement turcs, revient l’exploitation de la campagne qui livre à la ville ses productions ; dans les campagnes environnantes, de grands propriétaires turcs font travailler des fellahs arabes.

Voies de passage obligées et carrefours de communications, situées dans une relative périphérie de l’Empire ottoman, ces deux villes se trouvent à la frontière entre le monde arabe et le monde turc. Elles polarisent un espace qui, dans le cadre ottoman, ne constitue pas en lui-même une entité administrative durablement fixée. Ainsi, la région ottomane d’Alexandrette et d’Antioche est rattachée successivement au vilayet d’Adana (Cilicie), puis à celui d’Alep. C’est donc avant tout, à l’époque ottomane, un lieu de passage, de transit, en relation avec les centres commerciaux et capitales régionales de l’Empire ottoman (Adana et Alep), avec la Méditerranée et l’Europe. En somme, cet espace est « un carrefour avant d’être un territoire », de multiples réseaux commerciaux y dessinent des échanges à moyenne et longue distance .

Depuis l’époque moderne, la région d’Alexandrette et d’Antioche constitue un territoire stratégique à la fois pour le commerce européen et pour le commerce ottoman : à l’échelle régionale, Antioche et Alep font du commerce de proximité avec l’arrière-pays, jusqu’à Bagdad, tandis qu’Alexandrette est la porte d’entrée et de sortie du grand commerce méditerranéen vers l’Europe. Antioche présente aussi la spécificité d’être une ville de garnison et de pèlerinage, un centre de production manufacturière.

Alexandrette, Antioche et Alep, carrefours des circulations commerciales et religieuses du Nord syrien depuis l’époque moderne

La proximité d’Alep, distante de 153 km seulement, ce qui en fait la véritable échelle de toutes les villes de l’intérieur, telles qu’Alep, Ourfa, Beredjik, Killis, Antioche, Mossoul, Diyarbekir, Bagdad…fait que notre ville est appelée dans un jour plus ou moins rapproché à devenir un des ports les plus importants de la Méditerranée .

Alexandrette et Antioche, centres de commerce dans l’espace ottoman et méditerranéen .

Alexandrette et Antioche : une échelle et un centre commercial régionaux depuis l’époque moderne.

Attribuée à une colonie phénicienne, la fondation d’Alexandrette serait très ancienne et lorsqu’Alexandre le Grand conquiert la Syrie (333 av. J.C.), la cité est déjà florissante . Dans l’Antiquité et au Moyen-Âge, la prospérité de la ville est grande . Alexandrette ne saurait être considérée indépendamment d’Alep, nœud commercial du Nord syrien, distant de 140 kilomètres environ, dont elle constitue le port ouvert sur la Méditerranée depuis le XVIe siècle. C’est en effet à Alep que résident les grands marchands ottomans et levantins, que s’échangent et s’écoulent les marchandises venues de Mésopotamie et importées d’Europe. À ce titre, Alexandrette est essentiellement une porte d’entrée et de sortie. Depuis le XVIe siècle, située sur la route des caravanes transitant entre Anatolie et Syrie, sur la route de la Mésopotamie et de l’Inde, Alep est l’objet d’un développement économique majeur, dû à la conquête de la Syrie par les Ottomans en 1516, qui l’inscrit dans un espace pacifié et plus vaste, allant de Diyarbékir à Mossoul. A la fin du siècle, la ville est devenue le principal centre de commerce de la région. Elle est également l’objet d’un intérêt croissant de la part des Européens .

Venise et d’autres villes italiennes commercent alors avec le Levant, important vêtements de soie, tapis, verre et épices, puis matières premières non transformées comme le coton et la soie. Les premières représentations consulaires s’établissent alors dans la ville (la France y installe une représentation en 1557 et la Levant Company britannique obtient une charte en 1586) et Alexandrette acquiert alors le statut de principal port de Syrie devant Tripoli, dont les Européens faisaient jusqu’alors un usage plus important . Ils se détournent en effet de ce dernier port pour plusieurs raisons. La durée, le coût et les conditions de transport entre Alep et Tripoli découragent les marchands de continuer à utiliser cette route. En effet, il faut huit jours de mule ou de chameau d’Alep pour gagner Tripoli contre deux ou trois pour Alexandrette. Le temps et le coût du transport vers Tripoli deviennent prohibitifs pour les marchands . S’ajoutent à cela des raisons sécuritaires car les deux routes qui mènent à Tripoli sont peu sûres : celle de l’intérieur, par Homs et Hama, est exposée au brigandage des bédouins ; celle de la côte, par la montagne des Alaouites, est soumise à la prévarication des gouverneurs de Tripoli. Marchands ottomans et européens cherchent donc un port plus accessible à partir d’Alep, notamment pour effectuer l’important commerce de soie sauvage à destination de l’Europe. C’est Alexandrette, qui, en dépit de ses conditions sanitaires malsaines et de l’absence de fortifications pour protéger les navires de commerce des pirates, est choisie par les Vénitiens, les Français et les Britanniques auprès de Constantinople pour devenir le port et la douane d’Alep et pour être placée sous la juridiction de son gouverneur. À partir de 1590, les marchands ottomans et européens utilisent de façon officieuse le port d’Alexandrette, tolérée par l’administration ottomane, parce qu’elle permet aux gouverneurs d’Alep de percevoir en double, à Alexandrette et à Alep, les taxes douanières sur les importations européennes. À partir de 1593, une autorisation impériale officielle pour l’établissement de la douane est donnée. En deux ou trois jours, les marchandises sont acheminées à dos de mule ou de chameau de l’intérieur vers l’échelle. Les Vénitiens, dominant alors le commerce d’Alep, sont les premiers à installer des entrepôts et des bureaux pour leurs représentants de commerce à Alexandrette. Français et Britanniques s’établissent à leur tour, faisant de l’échelle une petite ville peuplée d’Européens au milieu du XVIIe siècle. Après une période de fermeture du port au tout début du XVIIe siècle, ce dernier est à nouveau ouvert au commerce des Européens en 1612 . Le développement du port et de la ville est alors lié à la croissance économique d’Alep et à l’intérêt croissant des Européens pour la région. À partir du XVIe siècle, Alep sert d’entrepôt principalement pour les épices, puis au XVIIe siècle, pour la soie sauvage venue d’Iran, le coton et la laine mohair. Au XVIIIe siècle, ce sont les soies indienne et chinoise qui remplacent la production iranienne, tandis que les marchands français s’imposent face aux Anglais en dominant le marché . La ville développe alors une industrie du tissage considérable et ses liens avec Marseille s’intensifient.

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Table des matières

INTRODUCTION
CHAPITRE 1. LE SANDJAK D’ALEXANDRETTE A L’EPOQUE OTTOMANE, UN ESPACE INTEGRE ET DE CIRCULATION COMMERCIALE EN SYRIE DU NORD ET EN MEDITERRANEE (1860-1914)
ALEXANDRETTE, ANTIOCHE ET ALEP, CARREFOURS DES CIRCULATIONS COMMERCIALES ET RELIGIEUSES DU NORD SYRIEN DEPUIS
L’EPOQUE MODERNE
Alexandrette et Antioche, centres de commerce dans l’espace ottoman et méditerranéen
Un déclin régional à la fin du siècle ?
LES PRODUITS, LES CIRCUITS ET LES ACTEURS DES CIRCULATIONS ECONOMIQUES A ALEXANDRETTE
Produits et circuits de marchandises : un commerce à plusieurs échelles
Les conditions du commerce : libre-échange, crédit et banques
Un commerce entravé à la fin du XIXe
siècle par de multiples contraintes
L’AMENAGEMENT URBAIN. ALEXANDRETTE, FUTURE « HAMBOURG DE LA TURQUIE » ?
Alexandrette : tête de pont du Bagdadbahn?
Le projet de Bagdadbahn et l’aménagement du port
Une ville modernisée par le port et le chemin de fer sous l’impulsion des autorités ottomanes, dans la continuité des réformes des Tanzimât
CHAPITRE 2. LES LEVANTINS, DES ACTEURS MAJEURS DU COMMERCE ET DE LA GESTION URBAINE D’ALEXANDRETTE A L’EPOQUE OTTOMANE (1860-1914)
L’ECHELLE D’ALEXANDRETTE AU CŒUR DE LA COMPETITION COMMERCIALE ENTRE LES GRANDES PUISSANCES EUROPEENNES DANS L’EMPIRE OTTOMAN
Les concurrences européennes à l’âge de la vapeur
Minorités et Levantins, acteurs majeurs du commerce et de la gestion de la ville
LES VICE-CONSULS ET LA DEFENSE DES INTERETS ECONOMIQUES EUROPEENS A ALEXANDRETTE
Vice-consuls et transitaires : le choix des Levantins par les représentations européennes
Les devoirs du consul: promotion et protection du commerce
UNE SOCIETE EUROPEENNE ET OTTOMANE : L’INTEGRATION DES VICE-CONSULS LEVANTINS DANS LA SOCIETE D’ALEXANDRETTE
Carrières et identités consulaires levantines à Alexandrette
Les réseaux levantins à l’échelle locale et méditerranéenne : solidarités familiales, professionnelles et confessionnelles
L’inscription des Levantins dans le territoire : Alexandrette et son arrière-pays
Le personnel consulaire et les barataires dans la société ottomane
CHAPITRE 3. ESPACE FRONTIERE ET INTEGRATION OTTOMANE : UNE SOCIETE MOSAÏQUE ET PLURIELLE
UNE PROVINCE ETHNIQUEMENT ET RELIGIEUSEMENT HETEROGENE SOUMISE A UN CONTROLE CROISSANT DE L’ÉTAT CENTRAL
Sédentarisation et migration : une frontière mouvante
Les Arméniens de la région d’Alexandrette dans les tourmentes religieuses de l’Empire
LES MISSIONS : ENTRE INSERTION LOCALE, PROPAGANDE RELIGIEUSE ET DEFENSE DES INTERETS NATIONAUX
L’Empire ottoman : une terre de mission en plein renouveau au XIXe siècle
Les missions : des vecteurs de l’impérialisme européen ?
CHAPITRE 4. LE SANDJAK D’ALEXANDRETTE DANS LA GRANDE GUERRE: D’UN VERROU STRATEGIQUE POUR LE FRONT D’ORIENT A UN FRONT DE LA « GUERRE DE LIBERATION» NATIONALE TURQUE ET DE L’AFFIRMATION DU MOUVEMENT NATIONAL ARABE (1914-1923)
ALEXANDRETTE, VERROU DANS LA GRANDE GUERRE EN MEDITERRANEE ORIENTALE?
Débarquer dans l’Empire ottoman pour couper Istanbul des provinces arabes: Alexandrette ou les Dardanelles?
Les « buts de guerre » des Alliés en Orient
Une sortie de guerre favorable aux Britanniques dans la région d’Alexandrette et d’Antioche
LA LONGUE « SORTIE DE GUERRE » DU SANDJAK D’ALEXANDRETTE: LA DISLOCATION DE L’EMPIRE ET LA CONSTRUCTION D’UNE
IDENTITE NATIONALE TURQUE ET D’UNE IDENTITE NATIONALE ARABE A LA FRONTIERE SYRO-TURQUE AU DEBUT DES ANNEES 1920.
Alexandrette et Antioche dans la définition de l’identité turque au début des années 1920
La révolte du nord, un épisode fondateur de la conscience nationale syrienne ?
CONCLUSION

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