Du patrimoine fluvial au patrimoine institutionnel du canal du Nivernais

Du patrimoine fluvial au patrimoine institutionnel du canal du Nivernais

Jusqu’à présent, l’expression « patrimoine des canaux » avait été employée sans être plus définie que nécessaire. Le lieu commun veut que les canaux soient du patrimoine sans qu’on s’interroge sur cette qualité : le canal du Midi, des ouvrages d’art ne sont-ils pas classés ? Sauf que ces voies ou monuments sont des exceptions. Lorsqu’on se penche sur une voie d’eau en particulier, on a du mal à comprendre en quoi elle est un patrimoine en même temps que l’on en convient sans bien savoir pourquoi. Pour expliquer cela il faut déjà passer par une série de définitions : qu’est-ce que le patrimoine fluvial et le patrimoine des canaux en France ? Il s’agira ensuite de voir si le patrimoine du canal du Nivernais correspond aux définitions de ces patrimoines ou s’il entretient des différences avec lui.

Le patrimoine fluvial et le patrimoine des canaux en France

Dans la littérature scientifique se rapportant aux canaux et aux fleuves, plusieurs expressions sont employées pour désigner le patrimoine des voies d’eau intérieures, toutes synonymes en apparence mais aux sens différents dès que l’on prend bien en compte tous leurs termes. Du patrimoine des ouvrages d’art au patrimoine culturel immatériel que représentent les chants et chansons des mariniers, un large champ de recherche a déjà bien été parcouru par des personnes comme Bernard LE SUEUR, François BEAUDOUIN ou Pierre PINON. Ce mémoire traitant de géographie, le point de départ le plus évident était celui du patrimoine spatialisé c’est-à-dire bâti (quoique l’immatériel peut l’être par des infrastructures de mise en valeur du patrimoine). D’abord, il faudra démêler les différentes acceptions du patrimoine fluvial acception par acception. Ensuite, la genèse du patrimoine des canaux sera tracée : quand, comment, qui l’a créé comme tel ? Une fois ces éléments fondamentaux expliqués, une partie stipulera la conception du patrimoine utilisée pour la réflexion présente.

Quelles conceptions du patrimoine des voies d’eau intérieures ?

Les expressions pour désigner le patrimoine des voies d’eau intérieures sont légion mais ne désignent pas toutes les mêmes objets.

Une question de vocabulaire pour un désigner des patrimoines différents 

On parle d’abord de manière très large de patrimoine fluvial. D’après le Trésor de la langue française informatisé, « fluvial » désigne ce « qui appartient au fleuve, à un cours d’eau qui le caractérise ; qui est de la nature du fleuve, d’un cours d’eau. » La langue française fait un moment hésiter : le patrimoine fluvial n’est pas celui qui se rapporte uniquement au fleuve. Le terme est utilisé pour tous les cours d’eau, de la petite rivière au fleuve côtier. Le patrimoine fluvial traiterait alors de tout cours d’eau, la condition étant le rapport quel qu’il soit (physique, symbolique) entre l’élément patrimonial et la voie d’eau.

Une autre expression est celle de « patrimoine des voies navigables intérieures ». À la manière d’un entonnoir, les expressions, par le rajout de termes précisent le patrimoine auquel elles se réfèrent. Ici est introduite une qualité, la navigabilité, et une spatialisation « voies intérieures ». On comprend que l’on a à faire à des axes de communication (voies) situées dans les terres c’est-à-dire non maritimes. Cette définition par opposition au patrimoine maritime est fondatrice du patrimoine fluvial. Le cours d’eau ou fleuve peut donc être une voie navigable mais pas nécessairement. Dès lors, les deux expressions ne connotent pas le même type de patrimoine. Ainsi, la vallée de la Loire pourrait appartenir au patrimoine fluvial de sa source à son estuaire parce qu’elle est une voie d’eau. Ses caractéristiques géomorphologiques, sa faune, sa flore, son utilisation peuvent en faire un patrimoine fluvial. Mais elle peut appartenir au patrimoine des voies navigables intérieures puisqu’elle a été naviguée : dès lors, le patrimoine de la Loire en tant que voie navigable intérieure se focalisera sur la marine de Loire, c’est-à-dire l’histoire de la navigation sur la Loire, ses fonctions, ses formes. La navigabilité engendre aussi d’autres activités ou installations selon sa nature (ports, industries…) : le patrimoine pourra les prendre en compte. On a donc deux patrimoines différents dans le fond mais pouvant se rejoindre : un cours d’eau peut être navigable, sollicitant ces deux types de patrimoines.

Si l’on intègre les canaux dans l’équation, on précise juste un type de voie d’eau appartenant aux deux types de patrimoine encore une fois. Car un canal est bien un cours d’eau. Et c’est définitivement une voie navigable. La double appartenance d’une voie d’eau à plusieurs types de patrimoine peut l’être en théorie mais pas nécessairement en pratique : tel cours d’eau pourra être intéressant dans son patrimoine proprement fluvial mais sa navigabilité ne le sera pas forcément. Ou inversement. Les deux dénominations bien qu’a priori synonymes ne sont donc pas équivalentes : chacune garde sa légitimité. Leurs contenus sont suffisamment larges pour correspondre à chacune des voies d’eau du territoire français. À retenir donc, le terme de fluvial et la notion de navigabilité qui établissent les fondements du patrimoine des voies d’eau intérieures.

La navigabilité et la domanialité comme constituantes du patrimoine des voies d’eau intérieures

Les canaux appartiennent pour des auteurs au patrimoine navigable des voies d’eau intérieures (BEAUDOUIN, 1993). Il faut s’intéresser de plus près à cette notion de navigabilité et à ce qu’elle engendre pour la prise en compte du patrimoine. D’après le TILF, la navigabilité est l’ « état d’un cours d’eau d’une surface d’eau où la navigation est possible ». La navigabilité a longtemps été définie par l’État. Au XIXème siècle, toute voie navigable ou flottable de son point de navigation ou de flottaison basculait dans la propriété de l’État. Cette conception où la domanialité, la navigabilité et la flottabilité allaient de pair a été abandonnée en 1910 suite au délaissement de certaines voies d’eau commerciales concurrencées par le chemin de fer. Cela permettait à l’État de se défaire de voies d’eau qui ne permettaient plus de rentrées d’argent mais en coûtaient. À partir de ce moment, la domanialité a été le résultat d’une opération administrative à savoir l’inscription sur la nomenclature des voies navigables de l’État (LE SUEUR, 2012). Une voie d’eau pouvait ainsi être navigable mais plus propriété de ce dernier ou non navigable mais lui appartenir (parce qu’elle alimentait une autre voie navigable par exemple). Dès lors, lorsqu’on utilise le terme « navigable » de quelle navigabilité parle t- on ? De la navigabilité physique ou de sa précédente conception? La première ne fait aucun doute. Mais l’expression est imprécise puisque la domanialité a eu deux sens. Dès lors, le « patrimoine des voies navigables intérieures » est-il constitué du Domaine public fluvial naturel et artificiel contemporain et passé ? Ou seulement de l’un des deux ? BEAUDOUIN semble bien considérer le considérer dans son aspect de domaine public (BEAUDOUIN, 1993). Il est intéressant de noter ici que l’on trouve les deux sens du terme « patrimoine », à la fois comme héritage commun et comme bien ayant une valeur foncière (domanialité) : les voies navigables intérieures seraient du patrimoine en partie par essence. Une telle conception est nécessairement restrictive quoiqu’elle n’en demeure pas moins intéressante car elle traite finalement de l’État propriétaire et aménageur de la navigation intérieure : c’est cette conception du patrimoine qui a été mise à l’œuvre dans la patrimonialisation du canal du Midi par VNF21. Le Nivernais appartenant au DPF, il faudra voir si cette conception s’y impose.

Le patrimoine des voies d’eau intérieures : une question de regard sur l’espace fluvial

A la même époque, LE SUEUR (LE SUEUR, 1993) propose une autre conception du patrimoine des voies d’eau intérieures fondée la manière dont l’espace fluvial est considéré. Il estime que l’espace fluvial viendrait comme un « troisième espace après l’urbain et le rural ». De quoi est-il composé ?

« [De] deux éléments étroitement imbriqués, le ruban d’eau, « le chemin qui marche» comme disait Pascal auquel s’adjoint une frange terrestre tangentielle de profondeur variable. L’ensemble forme une lanière plus ou moins ventrue qui traverse le rural et l’urbain et s’imbrique entre eux » (LE SUEUR, 1993, p 62).

Le caractère spatial, topographique d’une telle définition et sa différence avec la précédente ne fait aucun doute. L’une part du sol, de l’eau, l’autre de ce que l’homme y fait. Rien n’indique toutefois si l’espace fluvial est naturel ou artificiel : sa nature n’entre pas en compte dans cette définition basique. La définition est aussi géographique dans le fait que cet espace n’est pas figé : il est « mouvant, se modifie au gré des étiages et des crues et l’homme vit au rythme des saisons du fleuve » (LE SUEUR, 1993, p. 63). Le caractère humain est intégré pour la première fois à ce point de la définition : l’espace fluvial est aussi lieu de vie. Il est également marqué par « l’interdépendance des zones » (LE SUEUR, 1993, p. 63.). L’espace fluvial est un tout : une action à un endroit engendra des conséquences en aval ou en amont.

Cette définition n’est pas la définition d’un patrimoine mais celle d’un espace. L’espace fluvial n’est pas patrimonial par nature mais on lui adjoint ce que l’auteur appelle une « approche ». Ainsi l’approche patrimoniale, c’est comprendre la voie d’eau dans ce qu’elle peut avoir de patrimonial. L’auteur créé la typologie suivante : « la rivière sauvage », « le canal » et « la rivière canalisée domestiquée » (LE SUEUR, 1993, p. 63). Selon l’aménagement de la voie d’eau, l’approche patrimoniale ne traitera pas des mêmes objets : s’intéresser à la « rivière canalisée domestiquée » nécessite ainsi de traiter du barrage mobile en épi, invention majeure qui a rendu les rivières navigables (LE SUEUR, 1993). Plutôt qu’une activité, ce qui fait des voies d’eau un patrimoine est le regard qu’on leur porte : elles sont a priori toutes intéressantes. Cette conception du patrimoine des voies navigables intérieures est donc en lien avec la définition de patrimoine donnée en introduction de cette recherche : il n’existe pas un patrimoine par essence mais est constitué à un moment donné par un groupe.

Le contenu du patrimoine des voies d’eau intérieures

Jusqu’ici dans cette explication du patrimoine des voies d’eau intérieures, tout en nous référant au « patrimoine » nous n’avons pas ou peu utilisé la typologie paradigmatique habituelle du type « patrimoine bâti », « patrimoine culturel » , « patrimoine naturel », « patrimoine naturel et culturel » car la voie d’eau, dans sa nature d’axe se moque bien de ces catégories construites à une époque où elle suscitait l’indifférence et les transcendaient déjà. Ces deux conceptions des contenus patrimoniaux des voies d’eau intérieures l’illustrent bien. Pour BEAUDOUIN, le patrimoine des voies d’eau intérieures consiste en des activités industrielles et commerciales :

«[la] péniche ne peut être isolée de son canal, de ses écluses « Freycinet », ces chevalements des mines de charbon […]. L’en isoler la prive de son sens et par conséquent de tout intérêt. […] Le patrimoine nautique fluvial est composé de bateaux et des voies et des espaces qu’ils parcourent, auxquels ils sont adaptés et dont ils sont indissociables » (BEAUDOUIN, 1993, p.43).

Ici l’auteur est en cohérence avec ce que suppose la notion de navigabilité : certes des bateaux mais surtout les ouvrages pour rendre la voie d’eau navigable donc des écluses, des barrages…c’est-à-dire des ouvrages d’art qui sont loin d’être considérés comme du patrimoine en partie par leur caractère diffus sur le territoire mais aussi, et surtout parce qu’ils sont vus comme utilitaires ainsi que le rappelle KRIEGEL (KRIEGEL, 1986, p. 84). Dans les années quatre-vingt, au début des années quatre- vingt- dix, les ouvrages d’art les plus monumentaux étaient reconnu comme du patrimoine mais la plupart étaient et restent trop peu spectaculaires et trop utiles encore pour l’être22. Une telle intégration était donc plutôt en avance sur l’époque.

Là surgissent les dimensions culturelle et immatérielle du patrimoine sur lesquelles ce chercheur a beaucoup travaillé. Surtout, le rapport des hommes à ces traces du passé est à comprendre : il ne s’agit pas seulement de s’intéresser aux mariniers mais aux communautés de la voie d’eau quel que soit le rapport de la première à la seconde. Ces communautés, autre élément de différence, sont inscrites dans un temps à la fois linéaire et cyclique (la transmission). Enfin, le patrimoine des voies d’eau intérieures dont les canaux font partie a un aspect géomorphologique, biogéographique et paysager qu’il faut étudier si l’on veut justement comprendre le rapport des différentes communautés à la voie d’eau. Le patrimoine de la voie d’eau ne s’arrête pas à ses activités industrielles et artisanales pour beaucoup révolue. La navigation n’est pas la seule activité nautique sur la voie d’eau : d’autres comme la pêche et la baignade peuvent ainsi être prises en compte d’autant plus qu’elles sont populaires et participent à la dynamique de « flurbanisation » qu’a conceptualisée LE SUEUR soit un renouveau de l’intérêt pour les voies d’eau qui « touche aussi bien l’urbanisme que le culturel » (LE SUEUR, 2012, p.16). Cette conception du patrimoine des voies d’eau intérieures répond finalement à la « flurbanisation » : l’intérêt des voies d’eau est multiple, leur patrimoine l’est également.

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Table des matières

INTRODUCTION
PARTIE I : Le contexte géographique, historique et politique du canal du Nivernais
I.1.Le Nivernais : aperçu géographique et historique
I.2.La gouvernance complexe de la voie d’eau
PARTIE II : Du patrimoine fluvial au patrimoine institutionnel du canal du Nivernais
II.1 : Le patrimoine fluvial et le patrimoine des canaux en France
II.2 : Le patrimoine institutionnel du canal du Nivernais
II.3 : Les autres patrimonialisations du Nivernais : une contradiction inédite
II.4 : L’originalité du patrimoine du canal du Nivernais
PARTIE III : Les pratiques récréatives et touristiques, l’interprétation et les fêtes : approprier et créer le patrimoine du Nivernais
III.1 : Définitions des pratiques récréatives et touristiques : leur lien avec le patrimoine
III.2 : Des pratiques récréatives et touristiques à la pratique du patrimoine
III.3 : L’interprétation et la découverte des patrimoines du Nivernais
III.4 : Les grandes fêtes du canal du Nivernais : faire rayonner le canal et son patrimoine
PARTIE IV : Les autres modalités de la mise en valeur du patrimoine du Nivernais et le bilan des patrimonialisations : quel patrimoine donne t-on à voir?
IV.1 : Principes formels de mise en valeur et limites à la patrimonialisation du canal du Nivernais
IV. 2 : Quel bilan effectuer des patrimonialisations du Nivernais ?
CONCLUSION
ANNEXES

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