Des procédures de sécurisation des données et des communications

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Choix de la période d’observation

La période étudiée couvre à peine plus d’un an : nous la faisons débuter le 3 avril 2016 et la clôturons le 11 avril 2017. Celle-ci compte quatre phases de publication :
· le premier jour (3 avril 2016) : date de parution des premières enquêtes et révélations .
· la première semaine (4 avril au 10 avril 2016) : cette phase suit immédiatement les premières publications. Au cours de celle-ci de nouvelles enquêtes et révélations ont été publiées .
· le premier mois (du 11 avril au 2 mai 2016) : cette phase marque la fin de la vague de publications et de feuilletonnage de l’ICIJ et des journalistes partenaires .
· la première année (du 3 mai 2016 au 11 avril 2017) : cette phase débute un mois après les premières parutions. Elle prend fin au lendemain du jour de la remise du Prix Pulitzer à l’ICIJ et aux médias partenaires, pour leur travail sur les « Panama Papers ». Le choix de prolonger la période d’observation d’un jour après la remise du Prix Pulitzer tient compte du décalage horaire entre les États-Unis et la France. Cette récompense a en effet été décernée le 10 avril 2017 à New York, soit le 11 avril 2017 en France.
Ce dernier repère chronologique est marqué par trois événements directement liés au travail journalistique des « Panama Papers » : la publication du Manifeste du lanceur d’alerte (6 mai 2016) ; la mise en ligne, par l’ICIJ, d’une base de données contenant une partie des documents de la fuite (9 mai 2016) ; et l’annonce du Prix Pulitzer récompensant le travail de l’ICIJ et des journalistes partenaires. Ces trois événements ont relancé la production médiatique sur les « Panama Papers ».
Le choix de ces quatre phases permet ainsi de mieux cerner l’évolution de l’accueil et du traitement fait par les médias aux enquêtes et révélations des « Panama Papers ». Il combine les réactions à chaud de l’immédiateté du Web avec le recul du temps.

Choix de la méthode de collecte

La collecte des articles de ces sites en ligne a été effectuée via une série de requêtes dans le moteur de recherches de Google. Celles-ci ont porté sur les termes « Panama Papers », auxquels a été accolée l’adresse url du média concerné. Pour le site en ligne de Libération par exemple, les mots « “Panama Papers” + “liberation.fr” » ont été saisis dans la fenêtre de recherche. Pour restreindre cette requête à la phase concernée, une fourchette de dates correspondantes a été précisée. Seuls les résultats comprenant les pages en français ont été sélectionnés.

Evolution de la production médiatique

Au cours de la période étudiée, 501 articles ont été publiés en ligne par ces médias18. Le 3 avril 2016, jour de la parution des premières enquêtes et publications, seuls 11 d’entre eux ont traité le sujet. En tout, 13 articles ont ainsi été consacrés au travail réalisé par l’ICIJ et les journalistes partenaires. À noter toutefois, que de grands titres nationaux comme Europe1.fr et lesechos.fr n’ont rien publié ce jour-là.
La seconde phase couvre la semaine du 4 au 10 avril 2016. Au total, 286 articles ont été publiés par les 15 médias, soit une moyenne de 42 articles par jour. Cette phase constitue le pic de parutions le plus élevé de toute la période observée.
Au cours de ces sept jours, certains médias ont produit plus d’une vingtaine d’articles, comme lesechos.fr (26 articles), liberation.fr (28 articles) et leparisien.fr (29 articles). D’autres, comme lefigaro.fr, 20minutes.fr et europe1.fr en ont fait paraître jusqu‘à 30.
Toutefois, 28 articles seulement (soit à peine 9,7% de cette production) ont traité du travail journalistique des « Panama Papers ». Ils ont cependant accordé une plus grande place aux différents outils, pratiques et méthodes adoptés par ces derniers. Certains y ont même consacré un contenu plus large, comme lesechos.fr (7 articles), europe1.fr et lefigaro.fr (4 articles).
Lors de la troisième phase (du 11 avril au 2 mai 2016), la production médiatique est retombée à 55 articles. Certains médias ont publié jusqu’à 7 (europe1.fr, lefigaro.fr et slate.fr), voire 8 articles pour lesechos.fr. slate.fr y consacrera son seul papier : plus long que les autres, celui-ci apporte de nombreux éléments d’informations sur le travail journalistique. Il inclut également des témoignages de journalistes partenaires, des réactions d’experts et d’historiens des médias.
Enfin, au cours de la dernière phase (du 3 mai 2016 au 11 avril 2017), 147 articles consacrés aux « Panama Papers » ont été publiés par le panel de médias. Mais 9 seulement (soit 6,1%), ont été dédiés au travail journalistique. Toutefois, plus de la moitié des médias (8) ne publiera aucun article.
Ainsi, sur les 501 publiés par ces 15 médias lors de la période étudiée, seuls 51 articles (soit 10,18% du total) ont véritablement porté sur le travail de l’ICIJ et des journalistes partenaires.

Traitement du travail journalistique

Comment ces médias ont-ils décrit ce travail journalistique ? Quels outils et techniques, méthodes et procédures ont-ils mis en avant ? Quelles analyses en ont-ils tirées ? À la lecture de ces articles, cinq thèmes principaux émergent : le travail d’exploration et d’exploitation des données ; les outils et techniques mobilisés ; les méthodes et procédures mises en place ; la démarche collaborative déployée ; l’organisation du travail journalistique.

Le travail d’exploration et d’exploitation des données

L’analyse des publications du 3 avril 2016 (13 médias sur 15) montre que la description du travail d’exploration et d’exploitation n’a été qu’effleurée. Dans certains articles, le vocabulaire utilisé fait appel au lexique culinaire (« épluchage19 », « décorticage20 ») ou de la médecine légale (« disséqués21 »).
Chez d’autres, ce travail s’est résumé à du « traitement » de données22, ou à « établir des listes23 ». Seul 20minutes.fr a employé les termes « étude » et « analyse des données24 » ; plus sobres, ils valorisent le professionnalisme du travail accompli.
Certains médias, comme francetvinfo.fr, se sont contentés d’insister sur le nombre de médias et de nationalités engagés aux côtés du Consortium International des Journalistes d’Investigation25. ouest-france.fr s’est lui plutôt intéressé à la durée (un an) du travail d’exploitation effectué26.
À partir du 4 avril 2016, les médias ont cependant apporté plus de détails concrets, sur la façon dont ce travail d’exploration et d’exploitation a été mené. Quatre tâches principales ont émergé des articles : la saisie manuelle de noms et de termes ; le scan de l’ensemble des documents ; la conversion des données en pdf ; le tri et le traitement des informations.

Les outils et techniques mobilisés

Dès le 4 avril 2016, plusieurs médias se sont également intéressés aux outils et techniques utilisés par l’ICIJ et par les journalistes. À l’exemple de lefigaro.fr30, dont l’article a accordé une grande place à Linkurious, un logiciel de visualisation des données. On y apprend que l’outil a été développé par une start-up française spécialisée dans la visualisation de données en réseaux. Pour sa part, lesechos.fr31 a consacré un article entier à cette même start-up et à ce même outil. Il en explique le fonctionnement et l’utilisation par les journalistes, sans toutefois donner de véritables exemples qui auraient pu faciliter la compréhension par le lecteur.
20minutes.fr32 est lui revenu sur deux autres outils développés cette fois par l’ICIJ. Le premier, un moteur de recherche qui opère à la manière de Google. Le second prend la forme d’un forum de discussion, via lequel les journalistes peuvent partager leurs informations. Un logiciel que slate.fr33, citant Maxime Vaudano du Monde, a présenté comme un hybride entre un forum et Facebook, et qui a permis à tout le monde de communiquer de manière sécurisée.
Ainsi, les médias ont finalement été peu nombreux à s’intéresser aux outils et aux techniques mobilisés par l’ICIJ. Dans leurs articles, la description a été rapide. Malgré des témoignages de journalistes partenaires, très peu de détails concrets sont ressortis ; hormis la nationalité française de la start-up, qui a été très souvent mise en avant avec fierté. Ce volet « outils et aux techniques » a été principalement traité par la presse durant la période du 4 au 16 avril 2016. Il n’a plus été abordé ensuite.

Les méthodes et procédures mises en place

Au cours de la période étudiée, la description médiatique des méthodes et procédures instaurées par l’ICIJ et les journalistes partenaires a essentiellement porté sur la sécurisation des données, des outils et des lieux de travail.
Ainsi, lefigaro.fr34 a précisé que les données sur lesquelles travaillaient les journalistes avaient été cryptées, afin de maximiser leur sécurité. Et que les outils d’analyse n’étaient accessibles que via l’ICIJ, pour éviter au maximum les fuites. 20minutes.fr35 s’est lui attardé sur la sécurisation des outils et du lieu de travail, et sur les mesures de précaution déployées à la rédaction du Monde. Pour sa part, liberation.fr36 a directement interrogé Frederik Obermaier, l’un des deux journalistes de la Süddeutsche Zeitung. Celui-ci livre quelques éléments anecdotiques, mais sans plus, en matière de précautions informatiques : comme la pose de chaînes autour des ordinateurs, et le vernis à paillettes mis sur les vis des cadenas protégeant les PC.
Ainsi, les médias ont été peu nombreux à s’intéresser aux mesures de précautions prises par les journalistes en matière de sécurisation des données, des outils et des lieux de travail. À noter que seul liberation.fr a employé les termes « mesures » et « procédures », qui mettent en valeur le caractère professionnel des règles et méthodes de travail mises en œuvre.

La démarche collaborative déployée

Au cours de la période étudiée, la démarche collaborative de l’ICIJ a été le sujet le plus largement couvert par le panel médiatique. Celle-ci a en effet été traitée sous trois angles principaux : le mode de recrutement des journalistes, le partage des informations entre ces derniers, ainsi que la mise en commun des compétences.
Pour ce qui est du recrutement des journalistes partenaires, certains médias ont noté l’absence des grandes rédactions américaines (Washington Post et New York Times) dans l’équipe de médias sélectionnée par l’ICIJ37. Ils en ont apporté la raison en citant des membres du Consortium. À l’exemple de rtl.fr38, mashable.france24.com39 et de slate.fr40.
Deuxième angle couvert par le panel médiatique : le partage des informations entre journalistes, une démarche qu’ils ont notée comme peu courante dans ce métier. Pour slate.fr41, cette approche est une des conditions indispensables à la collaboration avec l’ICIJ. Pour le lefigaro.fr42, elle permet aux rédactions de multiplier les enquêtes, et de coordonner leurs recherches. Seul Liberation.fr l’a vue comme une « pratique journalistique43 ».
Dans leurs articles sur les « Panama Papers », les médias français ont également noté l’interdisciplinarité et la diversité journalistique du projet. Tels 20minutes.fr44 et slate.fr45. mashable.france24.com46 a lui salué cet « effort global », en insistant sur la diversité médiatique du groupe. Pour lesechos.fr, enfin, la collaboration entre les médias a aussi permis de limiter le risque d’autocensure ou toute tentative de « cacher » des informations47.
Ainsi, contrairement aux autres thématiques couvertes, les médias ont traité cette démarche collaborative de manière plus large et détaillée, en s’attardant parfois sur le travail journalistique réalisé grâce, et à travers, cette collaboration.
Une des raisons de cette couverture plus large est à rechercher dans la date de parution des articles en question : certains ont en effet été publiés plus d’un mois après le 3 avril 2016. Ce traitement a donc bénéficié du recul et du temps nécessaires à la réalisation d’un travail plus fouillé de la part des médias. Celui-ci a apporté un éclairage plus professionnel et plus complet sur le sujet. Il est également à noter que liberation.fr emploie les termes de « pratique journalistique ». Ce sera la seule fois que cette notion sera évoquée au sein des 501 articles publiés durant toute la période observée.

L’organisation du travail journalistique

Dans leurs articles, les médias ont également mis en avant le travail d’investigation et de publication des enquêtes. Cinq grands aspects ont émergé de cette production médiatique.
Il s’agit tout d’abord du travail de recoupement des informations : liberation.fr48 l’a présenté comme
une opération d’authentification systématique. lefigaro.fr49 a été plus concret et précis : selon lui en effet, la tâche des journalistes a été de comparer les registres officiels, avec les déclarations de témoins, avec des jugements de tribunaux, de parler avec des centaines de personnes, dont les noms apparaissaient dans les documents, et avec des experts fiscaux, des avocats, des fonctionnaires.
Le travail d’enquête journalistique a également été mentionné par les médias. slate.fr50, a ainsi rappelé que celui-ci a été accompli de manière classique, à travers l’interrogation de gens et l’obtention de confirmations. Sur ce même sujet, lefigaro.fr a lui publié le témoignage de Lyas Hallas, un journaliste algérien qui a collaboré au projet. Celui-ci décrit les difficultés rencontrées dans son travail d’enquête, puis dans le processus de validation des articles, face à un ICIJ très strict : « Certaines enquêtes nécessitent beaucoup de temps, d’autres pas trop. Cela dépend de l’accès aux sources. Vérifier un détail peut prendre des semaines. L’article doit ensuite être validé par le consortium, très pointilleux sur certaines règles. Par exemple, nous devons systématiquement chercher à joindre la personne visée pour qu’elle donne sa version des faits51 ».
Autre aspect du travail journalistique mis en avant par les médias : la relecture et la préparation des articles. Celle-ci a été longuement décrite par les lesechos.fr52.
Les choix de la date de publication et de l’embargo ont également été abordés. L’article de slate.fr s’y est à nouveau attardé : en mentionnant que le travail collaboratif de l’ICIJ et des journalistes partenaires n’a pas été aussi simple. Et qu’il a parfois été émaillé de discussions tendues.
Le recours au feuilletonnage, enfin, a aussi été traité par les médias français. Selon lesechos.fr, ce procédé de publication est régulièrement utilisé par l’ICIJ et est strictement appliqué. Le site écrit : « Pour les “Panama Papers”, l’ordre de publication a été soigneusement choisi : chaque jour jusqu’au 17 avril prochain, des révélations seront publiées. (…) Les nouvelles informations ont été « relayées en France par “Le Monde” et “Cash Investigation”53 ».
Pour conclure sur ce traitement médiatique : entre le 3 avril 2016 et le 11 avril 2017, à peine 10% de la production médiatique totale a été consacrée à la façon dont les journalistes ont travaillé. Si les principales tâches, les outils les plus importants, les processus et démarches engagés ont été abordés par le panel de presse en ligne, ils ont toutefois été succinctement décrits. Au fil du temps cependant, les médias ont consacré des articles plus longs à ce travail journalistique, en y apportant une information toujours plus détaillée et affinée. Et au cours de la période observée, beaucoup de ces médias n’ont d’ailleurs pas hésité à publier régulièrement des articles sur le sujet. En outre, 20minutes.fr, mashable.france24.com et slate.fr se sont démarqués des autres productions, par un travail en profondeur d’information, de description et de précision journalistique.
Un constat surprenant s’impose enfin : durant la période observée, aucun des médias étudiés n’a publié d’articles sur la remise du Prix Pulitzer à l’ICIJ et aux rédactions associées. Cette distinction journalistique est cependant l’une des plus prestigieuses. Si elle n’est décernée qu’aux journalistes et rédactions de médias américains, elle s’adressait également (indirectement) aux médias étrangers et donc français. Seuls les titres affiliés au Monde (comme Courrier international54 et l’Obs55), ou à France 256 ont abordé le sujet. Simple désintérêt, jalousie ou bien querelle de chapelle médiatique57 ?

Analyse des pratiques et regard sur le métier

Outre le compte-rendu du travail réalisé par l’ICIJ et par les journalistes partenaires, certains médias ont également proposé une analyse des pratiques journalistiques déployées. Ils ont toutefois été peu nombreux à en faire l’exercice.
Mais quand elle est effectuée, cette analyse s’articule autour de trois axes : l’éthique journalistique ; le contexte journalistique difficile ; l’avenir du journalisme d’investigation.

Des pratiques instaurées au détriment de l’éthique journalistique

L’éthique journalistique des « Panama Papers » n’a été décrite que par un seul article, celui de latribune.fr58. Pour son auteur, Jean-Charles Simon, économiste, fondateur et président de Facta Group, les pratiques mises en œuvre par l’ICIJ et Le Monde notamment s’en éloignent.
Celui-ci critique tout d’abord le Consortium sur le recrutement des compétences qui ont été assignées à l’exploration et à l’exploitation des données numériques : « recourir à des experts aurait pu être plus instructif que de s’en remettre à la sidération de jeunes journalistes, peu ou pas formés à ces matières, chargés de faire du “data mining” dans ces monceaux de documents. ». Il dénonce également le manque de connaissance métier de ces derniers, sur un sujet qu’ils sont chargés d’explorer, et pour qui « les mots “offshore”, “trust”, “fiducie” ou “actions aux porteurs” sont d’un exotisme exaltant ».
L’auteur comprend cependant la démarche collaborative de l’ICIJ : « Énorme et complexe à exploiter car il s’agit, pour l’essentiel, de documents juridiques et non de fichiers de tableurs qui pourraient être plus rapides à décrypter. D’où le montage retenu pour dépiauter la bête, avec le consortium de l’ICIJ et tous les médias étrangers partenaires ». Tout en soulignant néanmoins que cette approche a un coût. Et que ce lourd investissement doit être rentabilisé. Ce qui n’est donc pas sans dilemme pour un organe de presse.
Aussi, pour Jean-Charles Simon, ce retour sur investissement des « Panama Papers » passe donc par ce qu’il nomme « Le grand déballage médiatique » : autrement dit, une publication massive d’articles, voire un matraquage. Sur le sujet, il fustige de même le suivisme du reste de la presse : « Avec un tel traitement, les autres médias sont sommés d’embrayer – et d’ailleurs, ceux qui n’accordent pas une place jugée suffisante à l’affaire sont suspects d’une complaisance douteuse avec la fraude fiscale, sûrement parce que leurs actionnaires doivent avoir des choses à se reprocher… ».
Autre pratique dénoncée, la mise en scène de soi : « Dans cette veine, les médias concernés ne pourront s’empêcher de faire le récit à leurs lecteurs de leurs durs mois de labeur : mise en abyme du journaliste ému en repensant à ses heures de vaines recherches à chercher le scoop dans des milliers de pages ; congratulations mutuelles entre confrères ; iconographies un peu puériles pour montrer qu’il y a vraiment beaucoup de gigaoctets dans ces dossiers… ».
Durant la période observée, voire même au-delà, cet article a été le seul de la production médiatique à remettre en cause certaines pratiques mobilisées par l’ICIJ et les rédactions partenaires. Il apporte en outre un éclairage intéressant sur les considérations autres que journalistiques, qui ont motivé ces méthodes de travail d’exploration numérique, d’enquête et de publication.

Des pratiques qui interviennent dans un contexte journalistique difficile

Ce second axe d’analyse apparaît dans deux articles. Le premier, publié par lefigaro.fr59, est consacré à Lyas Hallas, « le seul journaliste algérien dans la boucle du Consortium de journalistes ayant accès aux documents des Panama Papers. ». Il s’intéresse tout d’abord aux difficultés d’exercice, ainsi qu’à la précarité du métier de journaliste d’investigation. L’un des écueils rencontrés par le reporter figure a été de trouver un support où publier ses enquêtes sur les implications des personnalités algériennes. Aussi, celui-ci a dû bénéficier du concours de Médiapart, pour publier ses révélations. Lyas Hallas décrit en outre les pressions dont il a fait l’objet, de la part des personnes rencontrées lors de ses enquêtes. Il dénonce en cela la précarité du métier de journaliste, qu’il a vécue aussi lors de ce projet.
Un second article, publié par mashable.france24.com60, a lui replacé les enquêtes et révélations des « Panama Papers » dans le contexte d’une profession de plus en plus délaissée par les journalistes : « Cette affaire débarque dans une période difficile pour le journalisme d’investigation et l’industrie des médias tout entière, à l’épreuve de nombreux bouleversements. Le nombre de journalistes, en tout cas aux États-Unis, n’a fait que baisser. Aujourd’hui, les reporters se tournent vers d’autres métiers, en particulier vers la communication d’entreprises. Deux gagnants du Prix Pulitzer 2015 ont ainsi emprunté cette voie. ».
Ainsi, au sein de la production médiatique française sur les « Panama Papers », ces deux seuls articles ont eu le mérite de donner un éclairage précis sur les conditions de travail du journaliste d’investigation. Un regard pessimiste qui a tranché avec les autres publications, qui enjolivaient plutôt le travail et le métier de journaliste, sans d’ailleurs trop s’attarder sur les détails.

Des pratiques qui préfigurent l’avenir du journalisme d’investigation

D’autres papiers se sont par ailleurs penchés sur l’avenir de la profession. Celui-ci semble essentiellement reposer sur la nécessaire mise en place d’une démarche collaborative, comme celle adoptée par l’ICIJ. Cependant aucun de leurs auteurs n’y a apporté sa propre réflexion, préférant plutôt s’en remettre au jugement des protagonistes sur la question. Comme leparisien.fr61, citant Bastian Obermayer, pour qui « l’avenir du journalisme (sur ce type de fuite massive) réside dans la coopération internationale ». L’article n’apportera toutefois aucune précision supplémentaire sur ces propos.
mashable.france24.com a reproduit la réaction de Sheila Coronel, journaliste d’investigation et professeure à l’école de journalisme de Columbia. Celle-ci explique que le projet des « Panama Papers » a créé un nouveau standard de coopération : « Je n’ai jamais vu une collaboration de cette nature : la quantité de journalistes, de médias et de pays impliqués, l’indépendance et l’autonomie données à chacun pour étudier les documents, la liberté de trouver une histoire importante et pertinente à raconter. Tout était hors du commun ». Aussi, pour elle, le journalisme d’investigation semble donc être entré à petits pas dans une nouvelle ère, grâce à cette démarche collaborative62.
Christian Delporte, historien des médias et professeur à l’université de Versailles, a lui été cité par slate.fr. Selon lui, le journalisme d’investigation a franchi un nouveau pas, grâce à la démarche collaborative de l’ICIJ : « C’est une étape importante parce que jusque-là, les enquêtes étaient cloisonnées nationalement et les méthodes variaient d’un pays à l’autre. (…) De plus, comme ces affaires sont devenus de plus en plus complexes à cause des nouvelles technologies, il fallait mettre en commun des méthodes en utilisant ces dernières pour regrouper et trier les informations63 ».

Des procédures de sécurisation des données et des communications

En parallèle, l’ICIJ a instauré des procédures de gestion des données numériques, destinées notamment à la protection des informations et à la sécurisation des équipements informatiques, des communications et des échanges. Ces pratiques ont impliqué des méthodes rigoureuses et des outils de chiffrement dédiés74. Les journalistes ont dû y recourir, conformément à l’accord signé entre celui- ci, la Süddeutsche Zeitung et les journalistes75. Pour Alain Lallemand – journaliste au Soir et membre de l’ICIJ depuis plus de 15 ans – cette clause visait à se prémunir de maillons faibles dans la chaine de sécurité76.

Une organisation des rédactions autour de la donnée numérique

Afin de surmonter les difficultés techniques et humaines face aux volumes massifs de données numériques, certaines rédactions ont elles aussi revu leur mode de fonctionnement et d’organisation. Elles ont pour cela adopté le modèle mis en place par l’ICIJ. Cette réorganisation a principalement reposé sur le développement de logiciels, l’acquisition d’équipements numériques et le recrutement de journalistes numériques.
La Süddeutsche Zeitung a recruté par exemple ses propres experts du numérique. Il s’agit essentiellement de journalistes spécialisés dans le traitement et dans l’exploration de données numériques, ou encore dans la programmation de logiciels. L’arrivée de ces nouvelles compétences va ainsi permettre aux journalistes d’investigation de se concentrer uniquement sur leurs enquêtes77.
Afin de disposer d’équipements numériques plus performants, certains médias ont développé leurs propres solutions, et/ou ont adopté les applications fournies par l’ICIJ : tels Le Monde, pour gérer les différents formats de courriels78, et Le Soir pour explorer et analyser les données numériques79.
Ce mode opératoire dédié au traitement de la donnée numérique a ainsi permis aux journalistes d’explorer, d’exploiter et d’analyser les 11,5 millions de documents de façon plus systématique, efficace et rapide. Dans ce projet, ces derniers et les rédactions ont aussi appris à travailler de manière autonome80 face à de gros volumes de données. Sur ce point, Delphine Reuter note ainsi : « Le projet a en quelque sorte forcé les médias à innover et à collaborer. Face aux gros volumes de données numériques, il a permis d’ouvrir l’esprit à pas mal de journalistes sur la manière dont les données sont structurées. Cela leur a permis, grâce à des outils de visualisation, d’aller beaucoup plus loin et rapidement dans leurs enquêtes81».
À plus d’un titre, ce modus operandi a donc été décisif pour la poursuite des enquêtes des « Panama Papers ». Il a aussi mis en évidence la nécessité du travail collaboratif, entre journalistes et avec les experts du numérique.

Mode opératoire collaboratif

Les documents des « Panama Papers » contenaient les secrets de milliers de personnes, de plus de 200 pays. Aussi, la réalisation et la publication des enquêtes sur ces pratiques illégales et criminelles ont nécessité la participation de nombreux journalistes. Et afin d’organiser et de coordonner le travail de ces derniers, l’ICIJ a mis en place une pratique de travail basée sur la collaboration.

La démarche collaborative, partie intégrante de l’ICIJ

La démarche collaborative est inscrite dans l’ADN du Consortium International des Journalistes d’Investigation. Elle se décline en effet dans sa raison d’être, dans ses objectifs et missions, ainsi que dans son mode de financement et dans sa relation avec le public.

Une raison d’être collaborative

Fondé en 1997 par le journaliste américain Chuck Lewis, l’ICIJ est un projet du Centre pour l’intégrité publique, une organisation américaine créée en 1989 et consacrée au journalisme d’investigation. Sur son site, il se présente comme une ONG « dotée d’un réseau mondial de plus de 200 journalistes d’investigation, et de 100 médias dans 70 pays ». La BBC, le New York Times, Le Monde, le Guardian, Der Spiegel et l’Asahi Shimbun collaborent régulièrement à ses enquêtes82.
Cette collaboration est basée sur une raison d’être, que l’ICIJ justifie par la mondialisation et le développement, qui « ont exercé des pressions extraordinaires sur les sociétés humaines, faisant peser des menaces sans précédent sur les industries polluantes, les réseaux criminels transnationaux, les États voyous et les actions de personnalités influentes du monde des affaires et du gouvernement ».
Cette raison d’être est également motivée par le contexte d’une presse en crise : « Les réseaux de diffusion et les grands journaux ont fermé des bureaux à l’étranger, réduit les budgets de voyage et dissous les équipes d’enquête. Nous perdons nos yeux et nos oreilles partout dans le monde précisément lorsque nous en avons le plus besoin83 ».

Une collaboration portée par une finalité, une vision et une mission

Cette raison d’être s’exprime enfin dans un manifeste84, dans lequel le Consortium expose sa finalité et sa vision, à savoir mettre à jour et combattre « la criminalité transfrontalière, la corruption et la responsabilité du pouvoir85 ». Dans ce texte solennel, l’ICIJ se fixe comme mission d’« amener la responsabilisation à l’échelle mondiale86 » sur ces questions.
La collaboration est au centre de cette finalité et de cette mission ; l’ONG la décrit ainsi : « Notre objectif est de rassembler les journalistes de différents pays en équipes – en éliminant la rivalité et en favorisant la collaboration. Ensemble, nous visons à être la meilleure équipe d’enquête transfrontalière au monde87 ».

La collaboration comme paradigme journalistique

Dans son manifeste, l’ICIJ rappelle en outre sa conception du journalisme : « Le Consortium international des journalistes d’investigation représente un nouveau paradigme journalistique pour nos temps troublés ». Ce paradigme revêt là aussi une forme collaborative, que L’ONG détaille ainsi : « Notre modèle collaboratif repose sur l’idée que de nombreux journalistes travaillant ensemble peuvent révéler une vérité globale, découverte, interrogée, vérifiée et vérifiée à nouveau – non pas par un seul journaliste mais par des équipes de journalistes talentueux et d’organes de presse travaillant sur un objectif commun88 ». Une conception du journalisme, que Marina Walker la directrice adjointe du Consortium résume en ces termes : « l’ICIJ a été créé pour rompre avec le paradigme du loup solitaire et le remplacer par celui d’un réseau et d’une communauté de journalistes qui, unis par une confiance mutuelle, collaborent à des enquêtes d’importance mondiale89 ».

Une démarche de « partage radical »

Fort de cette raison d’être et de ses expériences passées, l’ICIJ a appliqué cette approche collaborative au projet des « Panama Papers », comme l’explique Gerard Ryle : « Nous avons décidé de faire quelque chose s’opposant à ce qu’on nous avait enseigné en tant que journalistes : partager90 ». Conditionnée par la fuite, celle-ci a ainsi reposé sur des valeurs fortes. Elle a impliqué un recrutement rigoureux. Elle a obéi à des principes journalistiques exigeants. Et elle a été soutenue par un outil de communications dédié.

Une démarche collaborative conditionnée par la fuite

La nature et la teneur de la fuite ont joué un rôle déterminant dans le choix de cette démarche collaborative : qu’il s’agisse du volume même des documents à explorer et à analyser91 ; de la dimension mondiale de leur contenu (220 pays), des ramifications internationales des pratiques illégales et criminelles dévoilées92 ; ou encore du nombre de personnalités impliquées dans ces opérations.
Sur ce point, cette approche a été dictée par la nécessité de « mettre des yeux autochtones sur des noms autochtones93 ». Aussi, le recours à des confrères, qui connaissaient ces pays, leurs langues et ces personnalités locales politiquement exposées, a donc été essentiel pour le succès du projet.
Selon Delphine Reuter, la démarche collaborative a ainsi permis la poursuite d’enquêtes en dépit des barrières linguistiques et régionales94. Et pour Bastian Obermayer et Frederik Obermaier, il n’y avait pas d’autre façon de raconter les épisodes les plus importants, que de recourir à cette pratique95.

Une démarche soutenue par une plateforme de communication cryptée

Pour permettre aux 378 confrères de partager leurs découvertes et leurs informations, l’ICIJ a mis à leur disposition une plateforme de communication cryptée (iHub). Grâce à cet outil, ceux-ci ont pu réaliser un travail journalistique, en équipe, à l’échelle internationale, 24h/24, et de manière confidentielle et sécurisée. Pour Bastian Obermayer et Frederik Obermaier, ce forum crypté a d’ailleurs constitué « le pivot de tout le travail des journalistes tout au long du projet106 ». Via cette « salle virtuelle sécurisée107 », les journalistes ont pu avancer dans leurs enquêtes respectives, tout en bénéficiant des informations et de l’expertise d’autres confrères à travers le monde108. En adoptant ainsi ce mode opératoire collaboratif et en l’imposant aux journalistes, l’ICIJ a réussi à piloter le projet des « Panama Papers » jusqu’à sa fin. Et grâce à cette démarche, ceux-ci ont pu mener des enquêtes transfrontalières, qui n’auraient abouti sans leurs échanges ni le partage des informations. Leur travail en commun a par ailleurs été réalisé selon une grande rigueur journalistique homogène, qui donnait plus de poids et de crédibilité à leurs révélations. Cette dynamique de groupe a aussi contribué à préserver le secret du projet et l’anonymat de la source, tout en protégeant les journalistes contre les risques et dangers dans l’exercice de leur métier109.

Des équipes gérées en mode projet

L’ICIJ a également constitué des groupes de journalistes et d’experts des données numériques. Il les a ensuite gérés selon une méthodologie propre à la conduite d’équipes projet.

Une conduite d’équipes par étapes

L’approche mise en place s’apparente à la méthodologie proposée par Maders et Clet115. Celle-ci compte six grandes étapes. Quatre d’entre elles, déployées par le Consortium, ressortent plus particulièrement des témoignages des journalistes116.
La première, est dite « d’observation » ; elle consiste en une prise de contact initiale entre les membres de l’équipe. Elle permet de créer des occasions de découverte, afin que les futurs co-équipiers envisagent des collaborations. À cette occasion, l’ICIJ a organisé une première rencontre entre les membres de l’équipe projet, en juillet 2015 à Washington117.
La phase de « cohésion » a pour but la formation du groupe. Ici, l’ICIJ a notamment initié un processus d’identification de l’équipe, qui a entre autre reposé sur l’attribution d’un nom au projet118.
L’étape de « différenciation » met en évidence les talents individuels de chacun. Là, le Consortium a défini des groupes de travail, en fonction des différentes expertises et spécialisations des membres de l’équipe projet. C’est également l’objectif de la réunion de Washington119.
Durant la phase d’« organisation », le chef de projet établit une répartition des rôles. Il identifie les compétences nécessaires à la réussite du projet. Il distingue également les savoir-faire de chacun, et les met clairement en avant, en les présentant comme des spécialités supplémentaires pour le groupe120.

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Table des matières

Chapitre 1er – « Panama Papers » : traitement médiatique du travail journalistique
I – Production médiatique : définition du champ d’observation, et évolution
1 – Choix du champ d’observation
1.1 – Choix des médias
1.2 – Choix de la période d’observation
1.3 – Choix de la méthode de collecte
2 – Evolution de la production médiatique
II – Traitement du travail journalistique
1 – Le travail d’exploration et d’exploitation des données
2 – Les outils et techniques mobilisés
3 – Les méthodes et procédures mises en place
4 – La démarche collaborative déployée
5 – L’organisation du travail journalistique
III – Analyse des pratiques et regard sur le métier
1 – Des pratiques instaurées au détriment de l’éthique journalistique
2 – Des pratiques qui interviennent dans un contexte journalistique difficile
3 – Des pratiques qui préfigurent l’avenir du journalisme d’investigation
Chapitre II – « Panama Papers » : modes opératoires numérique, collaboratif et projet
I – Mode opératoire numérique
1 – Des outils numériques mis à la disposition des journalistes
2 – Des procédures de sécurisation des données et des communications
3 – Une organisation des rédactions autour de la donnée numérique
II – Mode opératoire collaboratif
1 – La démarche collaborative, partie intégrante de l’ICIJ
1.1 – Une raison d’être collaborative
1.2 – Une collaboration portée par une finalité, une mission et une vision
1.3 – La collaboration comme paradigme journalistique
2 – Une démarche de « partage radical »
2.1 – Une démarche collaborative conditionnée par la fuite
2.2 – Une démarche qui a reposé sur des valeurs fortes
2.4 – Une démarche soutenue par une plateforme de communication cryptée
III – Mode opératoire de type projet
1 – Une démarche projet
2 – Des équipes gérées en mode projet
2.1 – Une conduite d’équipes par étapes
2.2 – Une gestion complexe d’acteurs multiples
3 – Un pilotage en mode projet
3.1 – Une segmentation des tâches
3.2 – Un planning, des jalons et des livrables
3.3 – Un processus de validation et de vérification
4 – Un plan de gestion de la communication
Chapitre III – « Panama Papers » : choix investigatifs, narratifs et multimédia1
I – Le choix de l’investigation
1 – Une investigation motivée par la fuite
2 – Une investigation légitimée par la source
3 – Une fuite au service de l’ICIJ et de l’investigation
3.1 – Une fuite qui sert l’ICIJ
3.2 – Une fuite qui sert la cause du journalisme d’investigation
II – Le choix de la narration
1 – Le journalisme narratif : entre genres investigatif et romanesque
1.1 – Une mission et un idéal proches de l’investigation
1.2 – Un genre voisin du roman
2 – « Panama Papers » : procédés narratifs mobilisés
2.1 – Des articles structurés comme des récits
2.2 – Des récits qui intègrent des jeux narratifs
2.3 – Des récits qui mobilisent la voix, la parole et l’image
3 – « Panama Papers » : un journalisme narratif romanesque
3.1 – Le recours aux ficelles du polar
3.2 – Des références aux romans d’espionnage
III – Le choix du multimédia
1 – « Panama Papers » : les applications multimédia mobilisées
2 – Le multimédia comme support au journalisme narratif
3 – Le multimédia comme outil pédagogique
4 – Le multimédia pour changer le monde
Bibliographie

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