Des personnages de la tradition romanesque ?

LA CONCEPTION DU RÉCIT

Le traitement du temps

Une intrigue linéaire

Belle du Seigneur propose une intrigue assez linéaire dans laquelle on suit l’évolution de la passion amoureuse. La structure chronologique s’inscrit dans la tradition romanesque de la littérature sentimentale, depuis Tristan et Iseult en passant par La Princesse de Clèves et Le Rouge et le Noir. A chaque fois, le roman commence par la rencontre des amants, raconte leur histoire, et se termine par la mort ou le renoncement à la passion. Belle du Seigneur relate une histoire d’amour traditionnelle pour ne pas dire banale: celle d’une femme qui n’aime pas son mari, commet l’adultère, vit une histoire passionnée avec son amant et se suicide avec lui. À l’époque où Cohen publie Belle du Seigneur, c’est l’âge d’or du Nouveau Roman qui cherche à déconstruire le récit linéaire traditionnel en vogue depuis Aristote :
Notre thèse est que la tragédie consiste en la représentation d’une action menée jusqu’à son terme, qui forme un tout et a une certaine étendue ; car une chose peut bien former un tout et n’avoir aucune étendue. Un tout, c’est ce qui a un commencement, un milieu et une fin. Un commencement est ce qui ne suit pas nécessairement autre chose, mais après quoi se trouve ou vient à se produire naturellement autre chose. Une fin au contraire est ce qui vient naturellement après autre chose, en vertu soit de la nécessité soit de la probabilité, mais après quoi ne se trouve rien. Un milieu est ce qui vient après autre chose et après quoi il
Menan Léa | Belle du Seigneur : Entre tradition et modernité 13
vient autre chose. Ainsi les histoires bien constituées ne doivent ni commencer au hasard, ni s’achever au hasard, mais satisfaire aux formes que j’ai énoncées.1
Chez les Nouveaux Romanciers, les systèmes de cause à effet sont annulés et les comportements des personnages ne vont plus de soi. Le vingtième siècle signe la crise du sujet et met en évidence l’opacité de la conscience. Dès lors, les motivations des personnages ne sont plus apparentes et les écrivains ne cherchent plus à interpréter leur comportement face à telle ou telle situation. Avec L’étranger, Camus relate des événements qui semblent s’enchaîner sans logique : le personnage raconte son histoire comme si elle était le tissu d’actes incompréhensibles. Les romanciers modernes cherchent également à éviter le récit chronologique qui ne rendrait pas compte du temps perçu par la conscience. C’est pourquoi, dans La Modification par exemple, Butor mêle les différentes temporalités (présent, passé, futur), et le lecteur a accès presque simultanément aux souvenirs et aux anticipations du personnage principal qui passe son temps à penser à sa vie passée et à anticiper sa vie future. Cohen revient à un type de récit dans lequel les repères temporels sont précis et le déroulement du temps romanesque chronologique. Alain Schaffner effectue une étude du déroulement du temps dans Belle du Seigneur et met en évidence cette linéarité du récit : « Première partie : Le 1er mai 1935 […] » ; « Deuxième partie : du 29 mai au 8 juin 1935 […] ; « Troisième partie : juin, juillet, début août 1935 […] ; « Quatrième partie : du 8 au 26 août 1935 […] » ; « Cinquième partie : de début octobre 1935 à fin mai 1936 […] » ; « Sixième partie : 28 août 1936 – septembre 1936 […] » ; « Septième partie : le 9 septembre 1937 […] ». 2 L’auteur ajoute : « Il est peu d’événements que l’on ne puisse dater dans ce roman avec une extrême précision »3. Même les monologues, dont la fonction habituelle est de suspendre l’action, sont inscrits dans le temps romanesque comme le souligne Claire Stolz :
Une étude systématique montre que les monologues sont tous datés précisément :
• Monologues d’Ariane : chapitre 18, 1er juin 1935 ; chapitre 33, 8 juin 1935 ; chapitre 70, 25 août 1935 de six à sept heures du soir. • Monologues de Solal : chapitre 87, 30 novembre 1935 ; chapitre 94, 24 septembre 1936 (Solal annonce qu’il va durer deux heures) ; chapitre 96, nuit du 24 au 25 septembre 1936. • Monologues de Mariette : chapitre 53, 8 août 1935 ; chapitre 55, 11 août 1935 ; chapitre 56, 12 août 1935 ; chapitre 65, 25 août 1935 ; chapitre 90, 4 février 1936.

La notion de chronotope

Dans son essai intitulé Esthétique et théorie du roman, voici comment Bakhtine définit le chronotope: « Nous appellerons chronotope, ce qui se traduit littéralement par temps-espace: la corrélation essentielle des rapports spatio-temporels, telle qu’elle a été assimilée par la littérature » 1. Dans les romans, le temps est représenté par de l’espace (nombre de pages pour relater un épisode par exemple). Dans Belle du Seigneur, le récit est relativement linéaire, mais tous les épisodes n’ont pas la même étendue. Certains s’étendent indéfiniment, comme le « temps des débuts » de la passion entre Ariane et Solal qui est un moment fort du roman et un basculement dans la vie des héros. C’est pourquoi Cohen a besoin d’un plus grand nombre de pages pour le raconter (p. 440-779). Puis, à partir de l’installation des amants dans leur hôtel d’Agay, le lecteur assiste à une accélération du récit comme dans une tragédie classique : « Si la septième partie utilise quatre fois moins de pages pour décrire la même durée que la première (une demi-journée), c’est que le récit s’est resserré sur l’histoire d’Ariane et de Solal. »2 La relation étroite qui unit, selon Bakhtine, le temps et l’espace dans les romans est flagrante chez Cohen. Dans Solal, les personnages accomplissaient des déplacements plus nombreux, ce qui engendrait une intrigue foisonnante.Dans Belle du Seigneur, on est frappé par le peu de scènes d’extérieur et par l’importance des lieux clos, notamment des chambres (chambre d’Ariane à Coligny, chambre d’hôtel de Solal au Ritz, chambre des amants à Agay, …) et des salles de bains (monologues d’Ariane dans l’eau, Adrien sur les toilettes après la trahison de sa femme). L’espace se réduit de plus en plus au fil du roman et parce que les amants s’isolent dans leurs chambres, le roman s’installe dans l’ennui. L’espace, confiné dès le départ, se réduit de plus en plus et entraîne un amoindrissement de l’action. Le lecteur a le sentiment d’un enfermement tragique des amants dans ces lieux statiques et donc mortifères. Ainsi, si Adrien revient à la vie après sa tentative de suicide, c’est parce qu’il se risque à l’extérieur grâce à Mariette, et qu’il part en voyage. Les lieux ont, dans Belle du Seigneur comme dans les romans traditionnels dont Bakhtine analyse la structure, une fonction dramatique. Un chronotope particulièrement important dans l’étude de la progression de l’intrigue romanesque, est le « chronotope du seuil »3 qui est, selon Bakhtine, « imprégné de grande valeur émotionnelle, de forte intensité ». « [C]’est le chronotope de la crise, du tournant d’une vie. Le terme du “seuil” a déjà acquis, dans la vie du langage (en même temps que son sens réel) un sens métaphorique; il a été associé au moment de changement brusque, de crise, de décision modifiant le cours de l’existence […] »4. En effet, le franchissement du seuil de son domicile par Adrien qui rentre de voyage, va être décisif pour lui puisque c’est à ce moment qu’il va apprendre la trahison d’Ariane. Lorsqu’il passe la porte de la « chambre chaude de son enfance »5, il est un autre homme, plus lucide et devient digne de pitié. Mais à l’inverse de Solal et d’Ariane, après s’être enfermé dans ces lieux clos (les toilettes, la chambre, « le petit salon aux volets fermés »1), Adrien retourne à l’extérieur et c’est ce qui le sauve. À l’inverse, les deux amants meurent d’étouffement dans leur chambre d’hôtel. Selon Philippe Zard, Agay est le « lieu d’une claustration amoureuse stérile. Une première série d’échappées (notamment à Marseille) ramène irrésistiblement les amants à leur point de départ. L’histoire des amants n’a donc que l’apparence du mouvement »2. Le long voyage à l’étranger est évacué en quelques lignes, au détour d’une phrase dans un monologue de Solal : « Trois mois déjà qu’ils avaient quitté Genève, trois mois d’amour chimiquement pur. Agay d’abord, puis Venise, Florence, Pise, puis Agay de nouveau, depuis une semaine. »3 Ariane et Solal essayent vainement de sauver leur amour par des déplacements qui, dans les romans, permettent à l’intrigue de se renouveler, mais ils reviennent fatalement à leur point de départ : la trajectoire circulaire de leurs déplacements empêche le récit de progresser. L’espace se resserre autour des amants pour mettre en place un véritable enfermement tragique. Si le temps s’accélère et qu’il se passe de moins en moins de choses à la fin du roman, c’est que dans les lieux clos, le temps se fige et le récit ne progresse plus. Cohen utilise des procédés traditionnels pour représenter le temps romanesque.

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Table des matières

1.LA CONCEPTION DU RÉCIT
1.1. Une structure traditionnelle ?
1.1.1. Indices formels
1.1.2. Vers moins de densité événementielle : comparaison avec Solal
1.1.3. Le traitement du temps
1.2. Un art de conteur ?
1.1.1. Oralité
1.1.2. Désir de raconter
2.DES PERSONNAGES PROBLÉMATIQUES
2.1. Des personnages de la tradition romanesque ?
2.1.1. Le contenu diégétique
2.1.2. Des personnages qui évoluent
2.1.3. Un schéma romanesque traditionnel revisité
2.1.4. Jugement des personnages et interprétation de leurs actes
2.2. Des personnages au service d’une idéologie
2.2.1. Solal : un personnage archétypal ?
2.2.2. Des types socio-psychologiques
2.3. Une pluralité de voix
2.3.1. Un déséquilibre hiérarchique entre les voix
2.3.2. La clarté malgré la polyphonie
2.3.3. Une polyphonie sans brouillage énonciatif
3.L’ENGAGEMENT ET SES LIMITES
3.1 Une littérature probante ?
3.1.1. Satire sociale et critique du roman
3.1.2. Démonstration/expérimentation
3.1.3. Un message d’amour
3.2. Une littérature exposante
3.2.1. Une démonstration grippée
3.2.2. Ambivalence de la satire et des discours
3.2.3. “Une polyphonie interprétative”
CONCLUSION BIBLIOGRAPHIE

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