Dépasser l’aléatoire par les trajectoires individuelles du précariat à l’organisation d’activités au service des besoins et valeurs 

Survivre au chômage

Compenser les effets délétères du chômage : Des expériences très actives

Comment s’accommoder d’une situation de chômage subi, quasi-permanent ? Comment en atténuer les effets ? Ce chapitre vise à interroger les leviers qui permettent de contrebalancer les effets délétères d’un chômage qui s’installe dans la durée. Les approches de Didier Demazière et Dominique Schnapper permettent d’appréhender le rapport au travail, sa signification depuis le vécu du chômage. L’hypothèse que nous formulons, c’est que certaines expériences du chômage reproduisent des dimensions et fonctions du travail. En d’autres termes, nous présupposons que des vécus de chômage, actifs et intégrants, peuvent constituer des alternatives pour répondre aux besoins des individus précaires, notamment en reconstituant partiellement les fonctions que l’emploi ne procure plus.

Le Chômage inversé

Le chômage inversécorrespond à une situation de privation de travail compensée par d’autres activités, un investissement sur d’autres champs qui viennent atténuer, réorganiser la privation endurée.
Alice mise sur l’intégration familiale : elle comptabilise le maximum d’occurrences recensées sur ce champ lexical, dix-neuf occurrences citées pour deux seulement liées à d’autres relations, professionnelles ou non professionnelles. C’est dire l’importance qu’elle accorde à sa sphère familiale. Par ailleurs, elle a organisé son temps sur une planification hebdomadaire qui couvre une saison entière, partagée avec son conjoint et son beau-père. Elle programme aussi régulièrement des séjours auprès de sa sœur sur la saison suivante. Son quotidien s’inscrit dans la sphère intime, par des activités régulières et des événements ponctuels.
Alice a trouvé les moyens à la fois de restaurer les liens et d’occuper le temps, des fonctions liées au travail ; elle rétablit par le jardinage la double dimension expressive et sociologique dont elle est actuellement privée. La situation de chômage peut perdurer plusieurs années, latente, semi-permanente. Fadil en fait l’expérience alternant des missions intérimaires, du travail non déclaré, des pauses, plus subies que volontaires. Au final, il est très actif au quotidien mais reste relativement en marge du marché du travail : « Je « bosse » en intérim depuis trois ans. Je suis en vacances. J’me repose. Ça fait une semaine que j’ai pas de travail ». Il navigue entre travail formel et non formel, sans figurer sur la liste d’inscription des demandeurs d’emploi, mais « trouve […] le moyen, grâce à […] son réseau], dans le monde de […] pairs, d’organiser le temps quotidien […] Il[…] reste[…] ainsi longtemps à la limite du marché du travail, faisant alterner les phases déclarées d’activité professionnelle et de non-emploi, ou même se livrant, au cours de cette dernière, à des activités partielles, plus ou moins déclarées ». Dominique Schnapper pose des limites à cet enchevêtrement : il contribue à prolonger le chômage inversé. L’autre caractéristique du chômage inversé, c’est de pouvoir utiliser le temps disponible pour vaquer à des activités conformes aux loisirs ou aux vacances. Pour Vanda, par exemple, c’est la vannerie sauvage (récolte des plantes lors des balades, séchage, tressage) et la lecture. Pour Karima, les lectures aussi prennent une place essentielle : « Je ne m’ennuie pas. Je lis beaucoup. Comme toujours. L’après-midi, en soirée. Le matin, c’est domestique. Et puis après j’ai l’après-midi, je me repose. Je peux bouquiner en attendant la gym. Je crois qu’une vie sans livre, je m’ennuierais. Ou alors, il faudrait que je me trouve une occupation ». Et le sport qu’elle pratique au quotidien.
Karima représente l’archétype du chômage inversé que Dominique Schnapper décrit. Elle occupe et organise pleinement ses journées. Elle s’est élaboré elle aussi un emploi du temps qui ne déroge pas et qu’elle « transfigur[e] par le verbe en un moment d’épanouissement personnel » : « « [Sa] journée. D’abord, le déjeuner : au café du coin, j’ai pris cette habitude. Quand il faut beau, prendre son café, son petit croissant, c’est agréable. Des fois je lis le journal. Je regarde les gens. Des fois quand ils parlent fort, j’écoute. C’est un moment de laisser aller. Et puis, je fais les courses, les rangements, un peu d’ordinateur : y’a toujours des trucs à faire. Des fois, je vais voir à Pôle Emploi sur l’ordinateur quand j’en avais pas. Et généralement je rentre vers midi. Je casse la croûte. Je fais une petite pause. A seize heures, seize heures trente, je vais à la gym. Tous les jours, sauf le mardi : cardio, pilate, abdosfessiers et body barre, yoga, biking. C’est très mélangé. Il y a des cours plus importants à mon âge qui me font du bien : pour le dos. J’ai des copines qui viennent tous les soirs. Y’a la journée et le matin. Le matin, moi je préfère la garder pour les démarches ». Néanmoins s’il s’agit bien d’une situation de transition, ce n’est pas celle du statut d’étudiante qu’évoque Dominique Schnapper dans les années quatre-vingt-dix, mais une nouvelle mutation à laquelle doit faire face notre société contemporaine, celles des seniors en fin de carrière, vers le passage à la retraite. Jean, désormais retraité, interviewé par téléphone a fait part de la même expérience, n’ayant pas investi les deux dernières années de privation de travail, dans une recherche d’emploi classique et intense, préférant se répartir entre sa maison dans le Sud de la France dans laquelle il réalise des travaux et son domicile à Voiron. Karima explique très bien cette situation de transition.

Le chômage différé

Le chômage différé que Dominique Schnapper définit, relève d’une tout autre approche. Il s’agit bien d’atténuer là aussi la privation de travail par des activités, mais tellement intenses qu’elles s’apparentent presque à une vie d’actif : un temps plein d’activités. Cette suractivité est destinée à améliorer la situation. Dominique Schnapper recense plusieurs exemples : bénévolat, formation, travail gratuit, pratique personnelle. Peu importe du moment que ce soit orienté sur la sortie du chômage, améliorer aujourd’hui la situation de demain. La suractivité est un investissement.
De fait, les activités sont liées à la cible visée. Pour Laurent, par exemple, son travail gratuit de modérateur lui permet de se constituer un réseau, d’acquérir des connaissances, d’expérimenter et de se faire connaître et reconnaître : « J’suis pas mal pote avec un streamer qui est connu. J’suis presque modérateur sur son tchat. Peut-être un p’tit projet qui s’profile. Il a dit qu’il en ferait profiter des gens. J’veux bien voir. Là, ça fait six mois. Je le connaissais virtuellement car il faisait des compét’ sur internet. Et au fur et à mesure, nous avons commencé à tisser des liens. » Ginette sort actuellement de son congé maternité . Son projet de développement d’une ferme d’auberge, sur son lieu de vie, entourée de sa famille, lui permet aujourd’hui d’atténuer les effets du chômage total et de ne pas en subir les effets délétères. Fadil quant à lui, s’engage dans des projets d’agriculture urbaine sur l’agglomération grenobloise ; il participe à des groupes de travail, se rend à des réunions et contribue à leur lancement : jardins collectifs associatifs, atelier de jardinage dans un centre social autogéré et projet d’agriculture urbaine. Néanmoins, les uns comme les autres espèrent que leur investissement portera des fruits à moyen terme : « J’aimerais participer à ce projet. C’est un beau projet » et « « J’ai postulé sur Grenoble sur le projet d’agriculture urbaine. Je ne les harcèle pas. Mais je les relance ». A quoi correspond le chômage différé ? C’est l’opportunité d’atténuer « [l]a crise […] par l’intégration […] à un groupe et par leur capacité d’interpréter le chômage […] : à la fois des occupations quotidiennes, qui redonnent une organisation et un sens à la journée, l’intégration dans un groupe conscient de lui-même276 ». Fadil est un militant, il veille sur les projets en cours, promeut l’agriculture biologique et étend son réseau à d’autres sphères associatives : « J’aime bien être au courant. […] Je donne aussi mes plants de légumes rue d’Alembert au Centre social autogéré. Il y a un jardin potager. C’est associatif. Il y a de bonnes initiatives. C’est des jeunes qui s’en occupent ». Son action si elle correspond à ses valeurs, à ses perspectives idéalisées de travail « […] se révèle ainsi un moyen privilégié pour ne pas connaître l’humiliation, l’ennui et la désocialisation, caractéristiques du chômage total ». Dans l’échantillonnage des personnes interrogées, Pierre constitue l’individu type du chômage différé. Il adopte simultanément les « […] deux séries de techniques d’occupation rationnelle du temps : la recherche d’un emploi et l’adoption d’activités de substitution » diversifiées : pratique personnelle d’un jardin naturel en biodiversité, bénévolat hebdomadaire dans une association où il expérimente des lasagnes et buttes en permaculture. Par ailleurs, il réalise des missions en association intermédiaire et s’investit sur une démarche de reconnaissance de compétences par le biais d’une validation des acquis par expérience (VAE). Pierre ne correspond pas au cadre au profil type décrit par Dominique Schnapper. Mais tout comme lui, il « dispose[..] d’une grille d’interprétation de [sa] situation : [l’] occasion de faire le point sur sa vie, de se remettre en question ». Lui aussi, grâce à ses activités parallèles, […] lutte[…] contre la désocialisation et la déprofessionnalisation spécifiques de l’expérience du chômage total. Dans l’abstraction de la théorie économique – qui par définition, élimine le vécu des individus – on peut même rendre compte de [ses] comportements en analysant [son] chômage comme une “activité d’investissement productive” ou un “chômage recherche” c’est à dire à une perte de ressources immédiates pour augmenter les ressources futures en retrouvant un meilleur emploi279 ». C’est exactement ce qu’il exprime : Pierre travaille ponctuellement, il perçoit donc un salaire non fixe, des droits d’assurance chômage qu’il repousse d’autant qu’il travaille, situation qui lui permettra idéalement de tenir jusqu’à la validation de son titre par la Validation d’acquis d’expérience.
Cette suractivité, compensation à l’absence d’emploi, restaure à la fois des fonctions que nourrissait le travail, une forme de reconnaissance, l’acquisition et le maintien de compétences, l’entretien d’un réseau, le sentiment d’être utile, la restauration de l’estime de soi… bref ce qui relève de l’homo faber et sociologicus et constitue l’identité individuelle et collective, et permet de se rapprocher de cette cible, rendre l’emploi accessible.

Rendre l’emploi accessible

La première partie du mémoire, présente, conformément aux travaux de Didier Demazière et Marc Zune, le chômage, comme « processus de réinterprétation du travail en tant que cible accessible », soit dans la recherche d’un CDI, temps plein, qu’ils dénomment « place », soit la recherche d’un emploi précaire, « contrat ». Néanmoins, cette perspective est partielle, car le rapport au travail et au chômage s’inscrit dans une dimension bien plus large et pluridimensionnelle.

Préparer l’emploi, le « projet »

Le projet, tel que le définissent Didier Demazière et Marc Zune, est le point d’appui et d’ancrage pour préparer l’avenir. Il s’agit d’un ensemble d’étapes, de tâches, d’activités qui servent ce but. D’une certaine manière, il pourrait tendre à se confondre avec le chômage différé, en en partageant la finalité, s’extraire de la situation de privation. Néanmoins, si Dominique Schnapper insiste sur la suractivité, Didier Demazière et Marc Zune n’évoquent pas la dimension organisationnelle et privilégient le sens des actions, des étapes réalisées. Quelle forme d’activités liées au projet recense-t-on ? On peut y englober les dispositifs des politiques de l’emploi, par des mesures comme les actions de découverte du milieu agricole (ADEMA), pour Fadil, Myriem, ou celles dites de remobilisation pour Laurent, Vanda et Pierre (respectivement Garantie jeune, Action Orientation Formation et Bilan de compétences) : « Après le diplôme que j’ai fait à Saint Ismier, j’avais pas trouvé de boulot, ni rien. Et, au mois de septembre après le diplôme, y’avait un truc à la Mission locale comme quoi pendant un an, c’était un programme pour redonner envie aux jeunes d’aller bosser. En plus, y’avait un p’tit salaire. J’ai profité de ça » ou encore des actions institutionnelles locales, (comme Dynamic’ Emploi pour Pierre : « Et puis, réfléchir à ce qu’on aime, faire des simulations d’entretien, réapprendre à se présenter… ». La liste pourrait-être longue.
Peuvent aussi y figurer les structures d’insertion, des « rite[s] de passage », des « étapes à franchir » comme les interprète Isabelle Plond-Morand282 . En effet, la plupart des personnes interrogées les évoquent ainsi. Fadil, Jaffar, Clément, Pierre, Myriem et Vanda sont venus sur Les Jardins de la solidarité lorsqu’ils étaient au chômage, chômage total, à ce moment-là, car tous souhaitaient découvrir et tester l’agriculture comme perspective professionnelle. C’est essentiellement les affinités de secteur et de valeur environnementale qui les ont attirés. Ils expliquent que cette étape a été déterminante dans leur réorientation : « C’est un peu, ce qui a façonné tout le reste. Ça m’a confirmé mon projet et ce que je voulais faire dans ma vie » (Laurent), « Moi, je voulais changer de branche. Ça m’a aidé pour la formation mais aussi pour l’emploi » (Fadil) et « Et parce que ça m’a permis d’enfin trouver après toutes ces années, ce que j’avais envie de faire. Ah. Oui, ça m’a vraiment permis d’apprendre beaucoup de choses. L. [L’encadrant technique] m’a fait faire beaucoup de choses. […] J’ai touché à plein de trucs que j’ai jamais retouchés » (Vanda).
Didier Demazière et Marc Zune incluent aussi les stages. Réaliser une immersion dans une entreprise constitue une étape investie dans un parcours, pour confirmer un secteur d’activité et acquérir des techniques spécifiques. C’est ce qu’ont fait Myriem et Vanda, en maraîchage biologique, Jaffar en roseraie pour découvrir le greffage, Fadil en production horticole, Laurent en aménagement paysager.
Néanmoins, l’investissement que requiert de telles démarches repose sur des attentes fortes, relatives non seulement à des compétences, des passions, mais aussi des valeurs qui se traduisent par des exigences relationnelles et organisationnelles de l’entreprise d’accueil. Pour que l’étape s’avère décisive dans la construction et l’élaboration d’un projet, elle se doit de remplir ces conditions ; il ne s’agit pas d’un emploi, ni d’un « stage parking » mais bien d’une étape. Sinon, elle risque d’engendrer frustration et déception.
Les formations qualifiantes et professionnalisantes contribuent également à se rapprocher de la cible, du projet. Laurent et Fadil évoquent leur parcours de formation dans l’horticulture et le paysagisme, Jaffar, celui en apiculture. Pierre réinterprète son vécu du chômage en mode projet et jongle avec les deux temporalités, le présent et l’ultérieur : « A l’issue de la formation, je serai en fin de droits ARE. Alors, voilà, […] je fais mes p’tits trucs de droite et de gauche avec l’Association Intermédiaire.
Eventuellement trouver quelque chose dans mon secteur nature, et cetera. Comme ça, ça repousse mes droits, du mi-temps. Ce serait plus sur des mi-temps, pour à terme, me consacrer sur une recherche plein temps. Et j’aurai déjà plus d’expérience. C’est une démarche qui m’intéresse beaucoup plus dans la mesure où j’ai déjà de l’expérience ». Pierre cumule une pratique personnelle d’auto-expérimentation, du bénévolat, des missions ponctuelles, et investit une démarche de validation d’acquis. Chaque activité se complète, à la fois pour réunir les fonctions et dimensions du travail, instrumentales, relationnelles et expressives, mais aussi pour le rapprocher de la cible, travailler dans la nature, « faire quelque chose avec la nature, animateur. A voir encore dans quel format, dans quel contexte… Le terrain de la Buisse aussi, pour avoir quelque chose à montrer, faire visiter ».

La distanciation au salariat

Didier Demazière et Marc Zune explorent toutes les facettes de réinterprétation possible du chômage, de la recherche de la norme, le salariat stable et fixe, aux opportunités en marge, notamment le travail informel et l’auto-travail. En effet, le temps et le vécu du non-emploi modifie et altère la perception visée, la déforme et la triture.

Le « bricolage »

Echapper au chômage et à ses effets dégradants nécessite d’une part d’envisager cette période comme une séquence biographique réflexive et d’autre part de mettre en place des stratégies individuelles. Du point de vue des chômeurs, il faut compenser cette privation d’emploi par d’autres formes, des « formes particulières d’emploi, d’un travail au sens d’une activité procurant des revenus et pourvoyeuse d’une identité ». Qu’est ce qui apparaît accessible alors que tant de portes se ferment ? L’alternative proposée par Didier Demazière et Marc Zune, c’est le travail non déclaré. Ils l’intitulent, le « bricolage ».
Il consiste en la réalisation d’activités informelles, officieuses et discrètes, qui procurent à la fois, des ressources et de la reconnaissance. C’est déjà en cela que le bricolage se distingue du projet. En sont exclus la pratique personnelle, le bénévolat, le travail gratuit : aucun ne permet de tirer une forme de rémunération. Mais l’autre caractéristique, pas des moindres par ailleurs, c’est que ce bricolage, ne promet pas d’avenir. Il n’appuie nullement la cible visée. De fait, il convient là encore d’éliminer tout ce qui correspondait au projet : ipso facto ni formation, ni dispositifs ou mesures institutionnelles. Cette démarche nécessite de revisiter et réajuster ses aspirations. Pour les sociologues du chômage, il concerne « ceux qui manifestent une plus grande distance à l’emploi, car celui-ci ne leur apparaît pas ou plus comme une perspective réaliste, compte-tenu des difficultés expérimentées pour en décrocher un ». Peu de personnes dans l’échantillonnage le pratiquent, mais toutes unanimement n’y ont recours que par nécessité. Sur les trois cas recensés, on peut observer trois niveaux d’attitudes différentes, la pratique par défaut, la sélection d’activités et le rejet. Toutefois, les attitudes traduisent toutes un flottement, qui pourraient faire passer d’un comportement à un autre. La frontière est ténue. Même les terminologies sont élastiques : on y trouve surtout les noms « travail », « boulot », « chantier », les verbes « bosser », « bricoler », et quelques formules consacrées « black » et « au noir ». Le vocabulaire utilisé renforce la proximité entre travail formel et informel. Alors serait-ce que cette forme d’activité traduise le même rapport au travail ?
Laurent dépanne ponctuellement une connaissance sur des chantiers d’abattage : « Des fois, j’ai un collègue du BPA qui a fait sa boîte. Il est allé plus loin, en abattage, des fois il m’appelle sur des chantiers quand il a besoin de bras. C’est au black, quoi ». Le bricolage équivaut donc à la marchandisation de la force de travail, une forme presque originelle du travail qui précède le salariat. Mais Laurent ne s’y prête pas de bon cœur : « C’est compliqué.
Le black, c’est toujours à double tranchant. Si je me blesse sur un chantier, c’est… Limite, il arrive à s’en sortir et encore ça dépend des mois. Il me dit que j’ai raison. Même pour lui, il dit qu’il prend des gros risques. Je prends tout : harnais et cetera… Lui il abat et moi je fais l’homme de pieds. Il a un broyeur qu’un pote lui prête. Il me fait intervenir quand je suis au sol ». Si Laurent y consent, il veille à limiter les risques, en portant ses équipements de sécurité et à choisir les tâches les plus appropriées, ou les moins dangereuses. Fadil épouse grosso modo le même fonctionnement : « [Ce matin], j’ai travaillé avec un collègue. On a fait ça deux, trois heures. Là, c’est galère. On doit poncer. Refaire les faux plafonds. C’est gratifiant. Là j’suis au black. Mais rien de dangereux. […] Non. Pour la suite, mon collègue va me faire des extras. J’veux pas travailler au black. En cuisine, c’est très dangereux. […]
Normalement début août, [c’est] l’ouverture [du restaurant]. Si je trouve du boulot, une mission de boulot, je la prends ». Fadil envisage ce travail informel, comme une potentielle perspective, de second choix, cette fois en tant que second en cuisine, sans exclure d’autres pistes formelles qu’il privilégierait. En effet, il explique les risques et déboires, qu’il a déjà vécus : « J’ai fait une fois du black. Le mec m’a jamais payé. Je peux rien faire. On m’a proposé de porter plainte. T’imagine… Je viens me dénoncer car j’ai travaillé au noir pour dénoncer celui qui ne m’a pas payé… Non ».

Le travail indépendant ou l’auto-emploi

Dans un article récent, Didier Demazière et Marc Zune s’interrogent sur « Le travail non salarié à l’aune des projections d’avenir des chômeurs ». Ils envisagent le vécu du chômage comme composante « dans la configuration du travail accessible autour de l’auto-emploi ». Les formes d’auto-emploi se multiplient actuellement. Plusieurs personnes rencontrées cet été sont concernées, soit dans le cadre d’« affaires » déjà crées, Jaffar, artisan boucher et Alan, autoentrepreneur en peinture finition second œuvre, soit de projet en cours, Ginette, ou de pistes envisagées, Myriem, Fadil, Vanda. Pour les uns comme pour les autres, excepté Myriem, en CDI actuellement, la perspective du salariat s’est éloignée. Jaffar ne souhaitait plus exercer en boucherie sous contrat, sauf en extra, Myriem, Vanda et Ginette souhaitent réunir aspirations, lieu de vie et activité, et Fadil et Alan ne trouvent pas d’emploi salarié fixe. Cette distinction corrobore les deux types de situations que relèvent Didier Demazière et Marc Zune, la première, c’est la mise à distance du salariat, la seconde, c’est la distanciation du salariat. Pour le dire autrement et davantage expliciter, la première consiste en un choix, celui de l’accès à l’autonomie délibérée, par prise de distance, et la seconde, s’avère résignation. Myriem, Ginette, Jaffar et Vanda mettent à distance ; Fadil et Alan sont mis à distance. Les éléments récupérés lors des entretiens ont permis de répertorier les ressources biographiques de chacun. Elles définissent pour Didier Demazière et Marc Zune, les « conditions d’[…] adhésion » à leurs projets de création d’activité. Les auteurs identifient trois types de ressources, les savoir-faire, les soutiens et les demandes. Pour les premières, il s’agit de la détention d’une expertise, liée au métier, à l’exercice d’une profession, d’une pratique issue du parcours antérieur des personnes. La deuxième puise dans l’environnement professionnel et personnel des personnes : il peut s’agir de conseils, d’accompagnement… qui permettent de « concevoir, préciser, tester, sécuriser » cette orientation. Et enfin la troisième correspond à l’opportunité, qui fait coïncider le lancement de l’activité, à plus ou moins grande échelle, à une demande existante. Elle donne lieu à l’expérimentation qui détermine la viabilité de l’auto-travail.
Le tableau ci-dessous synthétise les ressources biographiques identifiées dans le cadre des entretiens téléphoniques ou physiques.

Créer des espaces de stabilité par l’organisation d’activités

Alors que reste-il aux populations vulnérables ? Comment dépasser l’aléatoire et manœuvrer ses propres trajectoires ? Comment créer et maintenir des espaces stables ? La piste de la réhabilitation des activités dites, occupationnelles, même si elle est peu commune, semble pertinente. Par défaut, elles prennent plus de place au quotidien que l’activité salariée. Elles rythment les journées. Fadil se lève le matin à cinq heures pour aller arroser son potager et termine sa journée par des plantations. Alice et Clément ont aussi institué un rituel quotidien depuis trois ans pour entretenir leur jardin. Mais aussi, car elles mobilisent des capacités, connaissances et compétences, c’est-à-dire une force de travail, que l’on retrouve dans des professions, nouvelles ou traditionnelles, des métiers, des secteurs d’activité : l’agriculture, le développement personnel, les médias, la restauration, l’entretien, les nouvelles technologies de l’information et de la communication… qui correspondent à des secteurs d’activité dans lesquels les individus ont travaillé, ou souhaitent travailler. Les enquêtes traduisent l’ensemble des activités, comme des espaces stables.
Néanmoins, parce qu’elles sont détachées d’un rapport salarial, elles échappent aux cadres théoriques de la sociologie du travail, de l’emploi ou du chômage. Elles restent en marge, peu visibles, considérées, comme exutoires (chômage inversé), ou stratégies (projet et chômage différé), voire taboues. Il ne s’agit pas d’ouvrir le débat polémique sur la « fin du travail ».
Il s’est construit, comme le précise Yolande Benarrosh, sur une norme intériorisée qui fait du travail le centre des aspirations. Une norme « défaillante » qui élude le vécu de privation d’emploi et d’installation dans le précariat et ouvre par ailleurs d’éventuelles récupérations moralisatrices. Si les individus sont vulnérables, précaires, sans emploi fixe, aucun ne fait rien. Ils développent tous des activités singulières. Elles contribuent à recréer des espaces de stabilité, dans les trajectoires discontinues, malmenées par le précariat. Nous proposons désormais de recourir à d’autres approches que les paradigmes classiques pour les réinscrire dans le registre du travail et les analyser au même titre. Il s’agit de déchiffrer ce que ces activités signifient pour des personnes vulnérables. A quoi correspondent ces occupations ? Quel sens leur donnent-elles ?

Transfigurer les activités non salariées : L’œuvre, l’action, le travail à l’époque postmoderne pour répondre aux besoins individuels et citoyens

Dans La condition de l’homme moderne , Hannah Arendt développe trois modèles d’activité caractéristiques de la vie active moderne, le travail, l’œuvre et l’action. Elle fournit d’autres clefs de compréhension et d’analyse du travail des individus et de leur rapport au travail, par le sens et l’utilité de leurs activités. Sa conception des formes de dégradation et d’asservissement de la vie humaine, issues du totalitarisme, de la technicité et de la société de consommation, ouvre d’autres horizons dans le champ d’investigation. L’intérêt réside dans la réconciliation des sphères privées et publiques, en s’affranchissant de la distinction des rapports salariaux ou non salariaux 3.21 Répondre à la nécessité vitale, l’animal laborans.
Si l’on doit vulgariser la pensée d’Hannah Arendt, le travail de l’animal laborans se réduit à satisfaire ses besoins physiologiques. Il répond strictement à une nécessité vitale et se trouve entaché des mêmes dévalorisations, que le travail depuis l’Antiquité et jusqu’à tard, et dans l’interprétation biblique. En effet, il est synonyme de dépendance, ceux des besoins vitaux et du cycle de la nature, assez analogue à l’état animal. Il est peine, souffrance et asservissement. Le travail de la terre en représente l’archétype. Car c’est par nature le travail du corps.
On pourrait donc qualifier de travail, au titre de l’animal laborans, toutes les activités d’autoproduction, les potagers vivriers que pratiquent au quotidien les personnes interrogées : Fadil, Myriem, Vanda, Jaffar – quand il en a le temps – Alice et Clément. On pourrait aussi y inclure la production de poules et d’œufs de Clément, puisqu’elle répond à des besoins alimentaires. Néanmoins, la démarche de permaculture de Pierre en est exclue, puisqu’elle ne vise pas à satisfaire des besoins alimentaires, mais à expérimenter des techniques respectueuses de l’environnement écologique (limiter les arrosages, reproduire l’état naturel et associer des cultures) et humain (réduire son intervention). Les récoltes sont déposées en libre-service pour qui le souhaite.
Si ces activités répondent à une utilité, « afin de » se nourrir, elles revêtent chez les personnes, un véritable sens, « en raison de » leur engagement de consommation responsable.
En effet, il ne s’agit pas de juste se nourrir, c’est se nourrir différemment, en « intelligence comestible », limiter les achats, se nourrir sainement, soit par ses produits cultivés en agriculture biologique (Fadil, Vanda, Jaffar, Myriem), soit par ses produits locaux de saison consommés frais ou en conserves (les mêmes, auxquels se rajoutent Alice et Clément), soit par une alimentation moins carnée (Jaffar), végétarienne (Fadil) ou végane (Myriem) : « Je cuisine avec les récupérations des légumes du marché et du jardin. J’ai très peu d’achat, juste les céréales, le pain et maintenant la farine, car je le fais, et les œufs ».
Alors, ces activités se réduisent-elles à l’asservissement ou participent-elles à l’émancipation des personnes ? Car pour les personnes interrogées, elles sont véritablement porteuses de sens, elles dépassent largement le besoin alimentaire – c’est un mode vie – et les individus, loin de l’assimiler au travail peine, en expriment de la satisfaction. Hannah Arendt isole l’animal laborans. Mais aucun, dans l’échantillonnage ne fuit le monde, au contraire, ils investissent leur potager à plusieurs (cadre familial, associatif, réseau), distribuent les surplus des récoltes et créent par le développement de l’activité, d’autres liens.

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Table des matières
Sommaire 
Introduction 
Partie 1 Qu’est-ce que le travail aujourd’hui ? Quelles dimensions recoupe-t-il ? 
I Le travail : de l’Antiquité à la société post-moderne
II Les pendants au travail : privation et forme
Partie 2 Dépasser l’aléatoire par les trajectoires individuelles du précariat à l’organisation d’activités au service des besoins et valeurs 
I De la précarité au précariat
D’un passage à un état, entre instabilité et permanence
II Survivre au chômage
III Créer des espaces de stabilité par l’organisation d’activités
Partie 3 L’épreuve de la discontinuité des politiques publiques 
I Les populations vulnérables
Au prisme des enjeux des politiques publiques de l’emploi
II Subir la prédominance d’une logique adaptative d’insertion
Conclusion 
Bibliographie 
Table des matières 
Table des annexes
Annexes 

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