Contexte scolaire et publics cibles des manuels sélectionnés

Analyse thématique

Aspects formels généraux

Le manuel Rosier-Savary a été modifié par Ernest Savary afin de mieux correspondre aux besoins pédagogiques de l’époque, à savoir une participation plus active des élèves. Cette réédition datant de 1936 comprend également une période chronologique étudiée plus importante que le manuel initial (la réédition s’arrête aux évènements ayant eu lieu en 1926).
Le format du manuel (24 cm x 18,5 cm x 1,5 cm et 224 pages) permet un transport facile par les élèves, il est relativement léger, et peu volumineux. Les cantons ayant adopté l’ouvrage sont Vaud, Neuchâtel, Genève et Berne (partie francophone du canton très certainement).
Nous notons qu’il n’est pas adopté par Fribourg ni par le Valais. Les cantons qui choisissent le Rosier-Savary sont donc romands et protestants (il pourrait s’agir d’une coïncidence ou d’une volonté d’étudier l’histoire différemment entre cantons romands et protestants – par exemple sur le chapitre de la Réforme ou de la guerre du Sonderbund). L’organisation chronologique du manuel nous indique une vision linéaire de l’histoire ; il s’agit donc d’une histoire événementielle. La période étudiée est très large (de la préhistoire à 1926) au vu du nombre de page, ce qui indique que certains thèmes sont traités de manière synthétique, ou peu traités.
Le Fragnière a la particularité d’être un manuel dont chacun des auteurs était responsable de la rédaction de plusieurs chapitres et thèmes. Dans un esprit et une volonté de cohérence, ces auteurs se réunissaient cependant régulièrement en groupe de travail. Son format (27 cm x 19 cm x 1,5 cm et 239 pages) est un peu plus grand que le Rosier-Savary. Sa couverture cartonnée en fait un manuel résistant au transport par les élèves. Ce manuel a été employé dans les cantons francophones ou bilingues (probablement uniquement dans les parties francophones), ce qui n’a rien d’étonnant puisqu’il s’agit d’un manuel rédigé en français. Par contre, contrairement au Rosier-Savary, il est indistinctement adopté dans des cantons à majorité catholique comme d’autres à majorité protestante. Nous pourrions voir ici une volonté de présenter une histoire commune, indépendante des conflits religieux suisses du passé. La structure du Fragnière indique une volonté de raconter l’histoire à la fois de manière chronologique et linéaire (1ère partie du manuel) tout en ayant une intention de la présenter L’identité nationale au coeur du manuel scolaire Juliana Druschke et Pierre Vallone également de manière diachronique (2ème partie du manuel, organisée sous forme thématique autour de sept sujets : « la ville de Fribourg », « les Alpes », « l’émigration », « la défense nationale », « la neutralité suisse », « la culture en Suisse », « des corporations aux
syndicats »). L’approche diachronique de l’histoire et la volonté de ne plus se réduire uniquement à une histoire linéaire militaire, politique ou diplomatique apparaît avec l’Ecole des Annales, née en France dans les années 1930, et se poursuit avec la Nouvelle Histoire dans les années 1970. La seconde partie du manuel s’inscrit dans ces courants et s’oppose à l’histoire positiviste ou événementielle qui est présente dans la première partie de ce manuel.
Précisions que les chapitres analysés dans le Fragnière se situent dans la première partie. La première partie du manuel balaie une histoire de la Suisse depuis la Préhistoire jusqu’au milieu des années 1980. La période étudiée est, tout comme chez le Rosier-Savary, très large et certains thèmes ne sont que peu voir par développés.

Aspects stylistiques généraux

Dans le Rosier-Savary, le titre (Histoire illustrée) nous indique le public cible, les écoles primaires, ainsi que la volonté d’une pédagogie plus active. La page de couverture (voir annexe 2.1) montre clairement le lien entre l’histoire suisse, l’enseignement et la notion d’identité nationale : l’homme, probablement Guillaume Tell, peut être perçu comme un guide pédagogique enseignant l’histoire suisse aux enfants. La quatrième de couverture (voir annexe 2.1) est également fortement liée à l’identité suisse, avec la présence de trois symboles forts : la croix suisse, symbolisant l’unité, l’Etat, le système politique ; une branche d’arbre (laurier ou olivier ?) qui pourrait symboliser la continuité, la vie, le renouvellement (bourgeons) ; et l’arbalète symbolisant Guillaume Tell, donc la tradition, le mythe, l’histoire.
Le titre du Fragnière annonce son contenu sans indiquer le public à qui s’adressait ce manuel.
Les illustrations, dont les tailles sont très importantes, sont en cohérence avec le titre. Elles présentent toutes deux une vue d’une région du massif du Gothard. Celle située sur la page de couverture (voir annexe 3.1) est une huile sur toile de Caspar Wolf datée du 18ème siècle qui représente le Pont du Diable dans les gorges de Schöllenen ; celle située sur la quatrième de couverture (voir annexe 3.1) est une photographie aérienne contemporaine prise plus au nord que les gorges de Schöllenen. Ces illustrations expriment à la fois une continuité (dans les lieux géographiques) et une rupture (la première représente une nature brute alors que la seconde présente une nature domestiquée). La photographie illustre parfaitement l’effondrement du paysage alpin qui mena au courant des années 1970, comme nous l’avons écrit précédemment, à « une perte d’identification culturelle aux Alpes et aux valeurs qu’elles ont véhiculé par le passé » (voir chapitre 3.4). Les deux illustrations peuvent être perçues comme un symbole de l’histoire suisse, telle que présentée dans ce manuel, qui s’inscrit à la fois dans une continuité tout en étant dans la rupture.

Préface

La préface du Rosier-Savary (voir annexe 2.2), écrite par un enseignant, insiste sur trois points en particulier : le sentiment national est important donc il faut le cultiver ; la curiosité est essentielle pour les élèves, c’est pourquoi il est important de lier l’histoire avec leur environnement proche (histoire nationale) ; il est nécessaire de rendre l’histoire vivante, donc le discours oral du maître doit être accompagné d’illustrations et d’une participation des élèves. Ces différents éléments sont synthétisés par les encadrés « devoirs » et « éducation civique » qui permettent aux élèves d’intégrer l’histoire nationale et le sentiment national par des exercices stimulant leur curiosité.
L’avant-propos du Fragnière (voir annexe 3.2) est rédigé anonymement par le Département de l’instruction publique du canton de Fribourg. Il met en évidence une décision étatique de présenter l’histoire suisse aux élèves des dernières années de l’école obligatoire. Il exprime en outre clairement la volonté politique que les élèves se reconnaissent dans une « communauté nationale » à travers la connaissance d’une histoire commune, en mesurant l’importance du patrimoine et de ce qui est hérité du passé. Il insiste sur fait qu’il s’agit d’un manuel moderne, dont les sources doivent permettre d’aiguiser la curiosité et la réflexion des élèves.

Structure des parties analysées

Dans le Rosier-Savary et le Fragnière, la structure du livre est révélatrice de la méthode pédagogique privilégiée et de l’enseignement de l’identité nationale. Rappelons que les parties analysées concernent les pages 42 à 54 dans le Rosier-Savary (treize pages) et les pages 50 à 61 dans le Fragnière (douze pages). L’intégralité des pages analysées de ces deux manuels se trouve en annexe (2.3 et 3.3).
Dans le Rosier-Savary, au sein des parties de textes de type « magistraux » en principe lus par l’enseignant ou les élèves se trouvent des illustrations qui permettent d’agrémenter ce discours. Ensuite, les encadrés « éducation civique et morale » permettent de lier le discours de l’enseignant au sentiment national. Les encadrés « devoirs » font travailler les élèves sur le paratexte (illustrations) déjà vu dans le cadre du discours du maître et de composer un discours historique sur la base de ce qui a été vu ; cela leur permet de mieux intégrer l’histoire et la notion d’identité nationale à travers des exercices. Finalement les résumés présents en fin de chapitre répètent et synthétisent le discours magistral. Ainsi les élèves ont plusieurs manières de voir l’histoire et de l’intégrer (écoute orale, illustrations, exercices), avec notamment comme objectif pédagogique l’intériorisation d’une identité nationale. Nous relèverons encore qu’au début du chapitre 8 se trouve une explication sur le rôle et l’importance des mythes dans l’histoire suisse. Le manuel fait donc la distinction entre l’histoire à proprement parlé (les Waldstaetten, les Habsbourg, le Pacte de 1291, la bataille de Morgarten et le serment du Brunnen) et les légendes (la lutte contre les baillis, le serment du Grütli et Guillaume Tell), qui constituent néanmoins des traditions nationales dignes d’être étudiées.
L’organisation du Fragnière en chapitres, puis sous-chapitres d’une double page chacun, exprime le souhait d’être synthétique et de ne transmettre aux élèves que les notions de l’histoire suisse jugées essentielles par les auteurs ou le Département de l’instruction publique fribourgeoise. Chaque double page présente un discours magistral accompagné de divers documents venant illustrer ou développer les propos du discours. Tels que présentés, les divers documents ne peuvent pas être exploités par les élèves. Il est nécessaire qu’ils soient accompagnés de consignes ou d’explications provenant de l’enseignant. Contrairement au Rosier-Savary qui guide le travail des élèves en inscrivant des consignes d’activité liées au paratexte, le Fragnière laisse carte blanche à l’enseignant quant à l’utilisation ou non de ce dernier.

Eléments politiques

Les vocabulaires politiques des deux manuels sont révélateurs de la vision de l’identité nationale.
Tout d’abord dans le Rosier-Savary, un accent est mis sur le fait qu’il y a des pays sujets qui souhaitent s’affranchir de la tutelle des Habsbourg. Ces pays sujets souhaitent dépendre directement de l’Empereur, par le biais notamment des « lettres de franchises » qui sont octroyées aux Waldstaetten et parfois confirmées lors du règne d’un nouvel Empereur. On peut donc voir que, dans ce manuel, les habitants souhaitent dépendre d’une personne plus éloignée d’eux géographiquement que les Habsbourg, l’Empereur étant un étranger perçu comme moins mauvais que les Habsbourg, exception faite lorsque l’Empereur est lui-même un Habsbourg (même remarque que précédemment). Un autre accent est mis sur l’unité et les alliances entre les habitants de la « Confédération » : les pactes sont vus et présentés comme des symboles historiques de liberté, d’indépendance et d’union (« acte de fondation de la Confédération », « alliance éternelle », « unis par l’amitiés et pour l’amour du pays »).
Tous ces éléments (unité des communautés, volonté d’affranchissement envers les Habsbourg et dépendance de l’Empereur) se retrouvent également dans le Fragnière. Toutefois, le vocabulaire politique de ce manuel peut être qualifié de quasiment neutre. Le Fragnière souhaite à l’évidence rester au plus près des faits.

Vocabulaire désignant des personnes et des groupes

Tout comme le vocabulaire politique, celui désignant les habitants du territoire analysé et les personnes extérieures à celui-ci est fort utile pour comprendre la notion d’identité nationale véhiculée par le Rosier-Savary et le Fragnière.
Dans le Rosier-Savary, les habitants des trois régions (habitants internes) vivent dans l’unité (« Waldstatten » ; « Confédérés » ; « trois pays alliés ») tout en conservant leurs spécificités, notamment géographique (Schwytz, Uri et Unterwald). Les vertus de ces habitants sont également emblématiques : ce sont des paysans, des montagnards, aux « moeurs simples », « fiers », « courageux », indépendants, qui cultivent leur liberté, notamment par le biais de l’armée (« organisation militaire », « les Confédérés bien armés »). Il est intéressant de voir qu’aucun nom n’est cité en ce qui concerne les habitants internes pour les chapitres de type historiques (6 et 7) alors que plusieurs noms apparaissent explicitement dans le chapitre sur les légendes (chapitre 8). Cela permet peut-être de consolider un sentiment d’unité du peuple suisse dans les chapitres 6 et 7, tout en donnant ensuite aux élèves des référents symboliques auxquels ils peuvent s’identifier (Guillaume Tell notamment). Nous notons finalement qu’il est souvent rappelé que certains habitants sont des serfs alors que d’autres sont des hommes libres. Cela permet peut-être de mettre l’accent sur l’idée d’indépendance, tout en insistant sur l’oppression exercée par des seigneurs étrangers ou du pays.
Les habitants extérieurs au territoire « suisse » (externes) peuvent être placés dans deux catégories. Il y a tout d’abord l’Empereur, sa famille et son peuple qui sont décrits sans connotations, ou avec des connotations positives ou négatives en fonction de leurs liens avec les Waldstaetten. Les Habsbourg, quant à eux, sont des étrangers mal perçus par l’auteur du manuel, surtout s’il s’agit des baillis. Ces derniers sont vus comme des étrangers au mauvais caractère (« baillis arrogants et cruels », « furieux », dangereux tyran », etc.) implantés dans le territoire suisse pour le soumettre à des seigneurs étrangers. Finalement, nous notons que le manuel désigne parfois l’étranger en tant que groupe (« Habsbourg » ou « Autrichiens »), mais plus souvent en tant qu’individu directement nommé (noms des Empereurs, des membres de sa famille, des seigneurs Habsbourg, des baillis). Cela permet peut-être une identification plus simple par les élèves de la personne vue comme étant un ennemi.
Le Fragnière insiste sur l’autonomie des communautés paysannes et montagnardes et la liberté des hommes qui les constituaient ainsi que la nécessité de contracter et maintenir une union commune face aux ennemis externes. Les habitants internes sont présentés comme un groupe (par ex. « les Waldstaetten »), conservant leurs caractéristiques géographiques propres (par ex. « les Uranais », les « Schwyzois »), et non pas des individualités (seule exception : Guillaume Tell). Ceci pourrait contribuer, comme supposé également pour le Rosier-Savary (p. 15), à renforcer un sentiment d’union du peuple suisse, tout comme à installer et consolider le sentiment auprès des élèves d’appartenance à une même communauté nationale.
Hormis le sous-chapitre 5.5, la terminologie qualifiant les habitants internes est neutre et dépourvue d’adjectifs qualificatifs. Le sous-chapitre 5.5 est une exception puisqu’il est destiné à aborder la figure de Guillaume Tell qu’il présente comme une légende ou un fait historique déformé par le temps. Le vocabulaire décrivant les habitants internes perd alors sa neutralité. Le vocabulaire employé par le Fragnière est donc différent selon qu’il relate un événement présenté comme historique ou une légende.
Tout comme le Rosier-Savary, les habitants extérieurs au territoire de la Suisse actuelle sont présentés plus sous forme d’individualités (par ex. « Frédéric II », « Rodolphe de Habsbourg », « Léopold d’Autriche ») que sous forme d’un groupe (par ex. « les Habsbourg », « les baillis »). Faudrait-il, en plus de l’hypothèse précédemment formulée sur ceci en lien avec le Rosier-Savary, y voir de la part de l’auteur du chapitre une volonté de ne pas généraliser à un groupe entier des caractéristiques qui sont propres à des individus ? A quelques exceptions près (sous-chapitre 5.1 ; Frédéric II), les habitants externes sont présentés comme des adversaires qui ne cessent d’entraver et de mettre en danger les habitants internes.
Nous constatons que le vocabulaire qualifiant les personnes externes est parsemé de quelques qualificatifs peu nombreux destinés à les opposer aux ancêtres des Suisses actuels. Ceci contribue à créer un sentiment d’identité et d’union nationale auprès des élèves.

Vocabulaire géographique

Le Rosier-Savary nous fournit plusieurs indications concernant le rapport au territoire et à la géographie. Il y a la présence d’un vocabulaire traditionnel représentant les Alpes : « lac », « forêts », « rochers ». La nature y est exaltée, voire mythifiée : « la montagne endormie se réveille ». On note également que les habitants s’approprient cette nature pour la travailler, dans un but de prospérité : « champs de céréales », « vergers ». Nous voyons ensuite que les différents pays sont séparés entre eux, même s’ils sont alliés : « pays d’Uri », « pays de Schwytz », « l’Unterwald ». Cette composante d’unité dans la diversité ressort donc clairement dans le cadre géographique. Les connexions à travers les Alpes décrites par le manuel (« chemins » et « sentiers » étroits) et la question des « frontières » des différents pays permettent d’identifier le territoire alpin des Waldstatten comme isolé du reste de l’Europe tout en étant connecté à lui (notamment par le « St-Gothard »). Le Rosier-Savary donne également des repères géographiques actuels pour que les élèves les intègrent mieux.
Un certain nombre de lieux géographiques situés sur le territoire de la Suisse actuelle sont nommés par le Fragnière. Ils jouent un double rôle, d’abord celui de situer géographiquement, pour le lecteur, les lieux de l’histoire narrée, puis celui de lier une nation, une communauté d’esprits à un territoire. Les lieux ne sont pas connotés positivement ou négativement. Le vocabulaire employé est traditionnel. Tout comme le Rosier-Savary, le vocabulaire géographique du Fragnière met l’accent sur les spécificités géographiques du territoire des chacun des alliés « suisses » (« pays d’Uri », « Schwyz », « Unterwald »), tout en situant ces derniers dans un territoire commun composé de vallées entourées de montagnes, de lacs mais également de villes. Nous pouvons interpréter ceci comme la volonté de l’auteur de mettre en évidence l’unité dans la diversité. Au contraire du Rosier-Savary, le Fragnière fait ressortir le fait que le territoire des Waldstaetten, depuis l’ouverture du Gothard, est connecté au reste de l’Europe et bénéficie de ce fait des échanges commerciaux avec les communautés extérieures.

Paratexte

Le paratexte, dans le Rosier-Savary, a plusieurs rôles. Les encadrés « devoirs » permettent aux élèves de s’approprier l’identité nationale à travers des exercices sur les représentations de la Suisse (hallebarde et écussons), sur les repères géographiques et sur l’histoire de Guillaume Tell. Les illustrations, comme nous l’avons mentionné plus haut, ont deux rôles importants, à savoir l’illustration du discours magistral, et le travail sous forme d’exercices après ce discours. Avec le résumé et la partie sur « l’éducation civique et morale », cela permet aux élèves de mieux intérioriser les idées clés du manuel, car il y a l’utilisation d’une diversité de méthodes, ce qui permet de répéter le même discours mais d’une manière différente. Nous notons enfin qu’une seule source primaire est présentée (le pacte de 1291).
Le manuel privilégie les exercices sur les illustrations et le travail de création de texte (sur la base du discours oral toutefois). L’histoire est donc exercée pour que les élèves s’approprient le discours du maître et non par la critique, la décomposition et l’analyse de sources primaires.
Comme nous l’avons déjà écrit, le Fragnière présente pour chaque sous-chapitre plusieurs illustrations, sources littéraires diverses, cartes ou schémas destinés à venir illustrer, appuyer ou développer le discours écrit du manuel. Aucun de ces éléments n’est accompagné de consignes d’activité ou de légendes détaillées qui permettraient leur utilisation spontanée par les élèves. Ils nécessitent la présence ou les consignes d’un enseignant à qui le manuel laisse la liberté totale quant à leur exploitation ou non. Au vu de ceci, il est difficile de relier les éléments du paratexte avec la notion d’identité nationale puisqu’il n’est pas possible de savoir comment ils ont pu contribuer à ancrer cette notion chez élèves. Quelques éléments sont encadrés dans le paratexte et ne contiennent ni légende, ni numérotation. Il s’agit alors de définitions ou d’explications destinés à permettre une meilleure compréhension par les élèves du discours écrit du manuel.

Rôle de l’histoire

A travers les récits et légendes présents dans le Rosier-Savary ainsi qu’avec les encadrés « éducation civique et morale », nous pouvons percevoir le rôle que joue l’histoire dans la construction de l’identité nationale. Tout d’abord, la linéarité et les récits utilisés montrent une vision traditionnelle ou classique de l’histoire suisse. Toutefois, on note parfois des digressions sur des évènements qui ne touchent pas directement la Suisse, comme la succession des Empereurs. Cela permet d’inscrire l’histoire suisse dans un contexte géographique et politique plus large, à savoir celui du Saint-Empire romain germanique, tout en mettant en avant la lutte pour l’indépendance des Waldstaetten vis-à-vis des Habsbourg.
Les encadrés sur l’éducation civique et morale font ressortir le fait que les élèves doivent travailler sur des éléments moraux, notamment les notions de « formation [du] caractère » et « d’arbitrage », à travers l’étude du comportement des confédérés, vus comme moralement bons, et de certains étrangers (notamment les baillis ou les Habsbourg) vus comme moralement mauvais. La partie éducation civique insiste quant à elle particulièrement sur les liens entre l’histoire suisse et les qualités et l’identité suisse, à savoir les éléments suivants : « landsgemeinde », « amour de la liberté », la Suisse comme exemple de paix et d’unité pour le monde, un petit peuple mais capable de grands exploits, la défense des frontières avec l’appui de l’armée et Guillaume Tell comme symbole de l’identité suisse. Pour ce qui est de l’importance des légendes, celles-ci ne sont pas prises pour leurs réalités historiques, mais parce qu’elles font partie du patrimoine national et ont à ce titre influencé la manière dont les Confédérés, à travers le temps, ont appris à aimer leurs pays. Cette valeur, selon l’auteur, est importante, et c’est pourquoi il faut continuer à enseigner ces mythes aux élèves : ils renforcent le sentiment d’identification à la nation. Finalement, les éléments religieux sont peu présents dans le manuel, excepté pour ce qui est du pacte de 1291, qui rappelle par ailleurs l’idée de l’unité qui doit durer « à perpétuité ».
Les récits des événements présentés dans le Fragnière comme étant historiques ont le pouvoir de permettre aux élèves de situer l’Etat dans lequel ils vivent dans une continuité historique et d’insister sur le sentiment d’unité qui prendrait racine au 13e siècle. Il s’agit d’une vision factuelle, chronologique et classique de l’histoire suisse. Les légendes n’y trouvent pas leur place. Les événements décrits sont tous situés en territoire suisse actuel et on ne constate pas de volonté du manuel de les lier avec une histoire plus européenne, telle que celle du Saint- Empire romain germanique, contrairement au Rosier-Savary.
Un sous-chapitre est destiné aux légendes qu’il présente comme des traditions nationales.
C’est un moyen de renforcer le sentiment d’identification nationale. Il évoque d’abord très brièvement le serment du Grütli qui symbolise la naissance de la Suisse puis s’attache à la figure de Guillaume Tell. Il en décrit d’abord la légende qu’il déconstruit en expliquant qu’aucune trace de Guillaume Tell, Gessler ou les trois Suisses ne peuvent être trouvées dans les sources des 13e et 14e siècles et de plus les liens tels que décrits dans ces légendes entre les Habsbourg et les habitants des territoires de Suisse centrale ne correspondent pas à ce qu’ils étaient en réalité. L’auteur, dans un souci d’honnêteté, ne manque pas d’indiquer aux lecteurs que certains historiens considèrent que l’histoire de Tell repose sur des faits historiques déformés par le temps. Guillaume Tell est devenu un héros admiré symbolisant la lutte pour la liberté pour certains mais d’autres le critiquent et le considèrent comme un « meurtrier » ou un « perturbateur de l’ordre public ». Le Fragnière clôt ce sous-chapitre en avertissant le lecteur sur les différentes réappropriations que subit cette figure légendaire. A ce titre, il apporte aux élèves un regard critique sur les légendes et les met en garde sur la manipulation dont elles peuvent faire l’objet.

Synthèses contextuelles

Rosier-Savary

Les caractéristiques de l’identité nationale que le Rosier-Savary tente de faire passer sont largement similaires à celles véhiculées dans les années 1930 en Suisse (voir partie 3.3).
L’auteur insiste sur l’importance de l’histoire de la Suisse, des légendes et des traditions comme vecteurs permettant la transmission de l’identité suisse. Le manuel fait clairement remonter les débuts de la « confédération suisse » au pacte de 1291. Les composantes de l’identité suisse selon notre analyse sont les suivantes : les alliances entre régions, la politique particulière de la Suisse, la paix dans l’unité, l’indépendance vis-à-vis de l’étranger et la liberté. Tous ces éléments sont d’ailleurs symbolisés par le personnage de Guillaume Tell, vu comme un héros national. On remarque, dans le manuel, une séparation très claire entre les territoires suisses (le territoire d’Uri, de Schwytz et d’Unterwald) et les territoires étrangers.
Les personnes ou groupes étrangers proches en terme géographique, voire les étrangers vivant en Suisse (les baillis en l’occurrence), sont très mal perçus. Tous ces éléments se retranscrivent également dans le contexte des années 30, où l’on assiste à une sorte de repli identitaire autour d’une idée de liberté et d’indépendance du peuple suisse vis-à-vis de l’étranger vivant à l’intérieur ou à l’extérieur de la Suisse, qui est perçu comme menaçant l’ordre et la stabilité du pays.
L’idée du maintien des frontières et de la sécurité intérieure se retranscrit également dans le manuel avec les interventions des diverses armées confédérées qui tentent de repousser les ennemis extérieurs. Le contexte des années 30 est particulièrement révélateur sur ce point, étant donné le fort soutien du peuple et des autorités suisses envers l’armée dans le contexte européen de montée des totalitarismes et des intentions belliqueuses de certains voisins directs (Allemagne et France notamment).
L’identité politique est également un thème porteur de l’identité suisse dans le manuel.
D’ailleurs, comme nous l’avons vu précédemment, cette composante de l’identité suisse n’est pas nécessairement propre aux années 1930, mais est encore actuellement largement partagée.
Dans le manuel, cela se retranscrit par l’idée d’unité du peuple et des cantons suisses dans la diversité des spécificités de chacun des territoires. Alors que dans le manuel ces spécificités sont essentiellement géographiques et politiques, on ajoute actuellement la question linguistique aux spécificités cantonales, élément naturellement absent dans l’histoire des débuts de la Confédération, les Waldstaetten parlant tous des dialectes alémaniques.
Une autre composante de l’identité suisse dans le Rosier-Savary se situe dans le rapport aux Alpes et aux habitants qui y habitent. Ces derniers sont vus comme ayant toutes les vertus qu’on leur attribue traditionnellement : des paysans, montagnards, simples, fiers, libres. Le territoire des Waldstaetten est vu comme un îlot à la géographie particulière, séparé de ses voisins, mais tout de même connecté. Ces éléments ne sont pas sans rappeler d’une part la vision classique que l’on a de la Suisse et des Suisse (à l’étranger et en Suisse), mais également le contexte des années 1930 où on insiste sur l’idée d’une Suisse luttant contre les influences étrangères, en mettant en avant notamment la vision d’un territoire et d’habitants différents du reste de l’Europe de par leur rapport aux Alpes.
Ainsi, le Rosier-Savary participe entièrement à la culture du sentiment national. Celui-ci est enseigné aux élèves par l’intermédiaire du cours d’histoire, lors duquel le manuel est très certainement lu par le maître et écouté en classe par les élèves, mais également lors de répétitions plus actives des chapitres lors de phases d’exercices. Tout ces éléments permettent aux élèves d’intérioriser une certaine idée du sentiment national, véhiculé non seulement par le manuel Rosier-Savary, mais également relayé par les autorités politiques, les intellectuels et très certainement une grande partie du peuple suisse dans les années 1930.

Fragnière

Rappelons que le Fragnière est un manuel créé dans les années 1980, alors la Suisse traverse une période de crise identitaire. Les valeurs qui faisaient celles de la Suisse depuis de nombreuses années sont remises en questions. L’opposition entre les illustrations présentes sur la page de couverture et sur la quatrième de couverture du Fragnière symbolise ceci en représentant notamment la perte d’identification culturelle aux Alpes. Cette période de crise touche en de nombreux domaines la Suisse : politique intérieure et extérieure, baisse de l’esprit civique et augmentation de l’abstentionnisme politique, hétérogénéité de la population helvétique. Nous pouvons ressentir ce contexte-là à la lecture du Fragnière. En effet, rappelons qu’il a été rédigé dans le but de permettre aux élèves de se reconnaître dans une même communauté nationale en partageant une histoire commune, comme l’annonce son avant-propos. Pour se faire, il présente de manière qui se veut historique, l’histoire des communautés qui peuplaient la Suisse centrale aux 13e et 14e siècles (si l’on se tient aux parties analysées dans ce mémoire). Il insiste à plusieurs reprises sur les notions d’autonomie et de liberté mais également d’entraide, mise en évidence par les alliances qu’elles contractent entre elles pour s’unir face à l’adversaire et dans l’adversité. Les communautés, aussi différentes soient elles, restent unies dans la diversité, comme le met également en évidence le Rosier-Savary. Il est impossible de ne pas faire un lien entre cette image véhiculée par ce manuel et la Suisse des années 1980 dont la population est devenue hétérogène et est confrontée à des contrastes nouveaux ou à d’anciens contrastes qui engendrent des complexités nouvelles, comme nous l’avons mentionné précédemment (partie 3.4.). Par contre, nous voyons que le territoire des Waldstaetten bénéficie des apports de l’extérieur, notamment grâce aux échanges commerciaux depuis l’ouverture du Gothard. Un parallèle évident avec la situation de la Suisse dans les années 80 peut être effectué. En effet, tout en souhaitant maintenir son autonomie politique en Europe et dans le monde, la Suisse fait preuve d’une ouverture en terme d’échanges économiques.

Synthèse comparative

Continuités

Plusieurs éléments de l’identité nationale suisse sont communs aux deux manuels.
Ils abordent de manière similaire la plupart des éléments politiques. Chaque communauté présente sur le territoire de la Suisse « primitive » garde ses caractéristiques propres.
Néanmoins, les manuels insistent sur le fait que, malgré ces différences, les communautés s’unissent entre elles en contractant des alliances et recherchent à travers celles-ci une autonomie politique accrue. Nous avons donc ici une caractéristique de l’identité suisse commune aux deux manuels, à savoir l’unité dans la diversité.
Le Rosier-Savary et le Fragnière présentent tous les deux une histoire linéaire dans laquelle les mythes trouvent également leur place, particulièrement celui de Guillaume Tell. Nousavons donc ici un usage identitaire de l’histoire, à savoir celui de conforter les élèves dans un sentiment d’appartenance à une communauté nationale qui s’inscrit dans une continuité historique.
Finalement, il ressort des deux manuels une importance des caractéristiques alpines et rurales du territoire et des communautés qui y vivent. Le but est notamment de relier le territoire historique traditionnel de la Suisse, les Alpes, à un peuple originel, les Waldstaetten.

Ruptures

A l’inverse de ce qui précède, les deux manuels divergent sur plusieurs points.
En ce qui concerne les liens avec l’étranger, le Rosier-Savary présente une Suisse primitive relativement isolée politiquement, géographiquement et économiquement du reste du territoire européen. Le Fragnière, quant à lui, évoque un territoire connecté au reste de l’Europe d’un point de vue économique et géographique, tout en insistant sur son indépendance politique et territoriale.
Bien que le Rosier-Savary et le Fragnière partagent une vision linéaire de l’histoire dans laquelle les mythes sont présents, ils divergent en ce qui concerne le rôle de ces mythes. Alors que le Rosier-Savary prête aux mythes le rôle de conforter le sentiment d’appartenance à une communauté nationale et d’identification aux valeurs héroïques véhiculées par les héros légendaires, le Fragnière présente une double vision des mythes en analysant celui de Guillaume Tell. Tout en reconnaissant au mythe le même rôle que le Rosier-Savary lui attribue, il ose remettre en question l’historicité et les origines de celui-ci en attirant l’attention sur les diverses réappropriations dont il faut l’objet.
Savary qui présente une identité nationale précise et figée à travers les mythes, le Fragnière attribue donc au mythe sa capacité à véhiculer plusieurs messages qui peuvent ou non, selon son interprétation, renforcer le sentiment d’identité nationale.
Le Rosier-Savary, par l’intermédiaire des évènements historiques ou légendaires, des illustrations, de la présence des encadrés de travail et des résumés, permet de consolider le sentiment d’identité nationale auprès des élèves. Le Fragnière permet également ce processus, mais uniquement à travers le texte de type magistral. En effet, il n’est pas possible d’évaluer le rôle du paratexte dans le processus de création ou de consolidation de l’identité nationale dans ce manuel.

Retour sur les questions de recherche et les hypothèses

A l’issue de ce travail d’analyse, nous pouvons désormais apporter des éléments de réponse à nos questions de recherche et revenir sur nos hypothèses.
En ce qui concerne les composantes de l’identité nationale suisse, le Rosier-Savary met en évidence les éléments suivants : les alliances entre régions, la politique particulière de la Suisse, l’unité dans diversité et la paix, la liberté et l’indépendance, l’importance des mythes (notamment Guillaume Tell) et des Alpes. De son côté, le Fragnière insiste sur l’autonomie politique, la liberté, l’entraide et les alliances entre communautés, l’unité dans la diversité et dans l’adversité comme caractéristiques de l’identité nationale suisse.
Au vu de notre analyse, nous pouvons confirmer notre hypothèse à propos du Rosier-Savary, à savoir que l’étude de l’histoire suisse contribue à la présentation et au renforcement du sentiment d’appartenance nationale et d’identité suisse auprès des élèves. La manière dont est présentée l’histoire suisse, à savoir une histoire événementielle dans laquelle les légendes et traditions ont toute leur importance, de même que la structure des chapitres, qui permettent aux élèves de consolider le discours magistral de l’enseignant, sont les éléments principaux qui permettent de renforcer le sentiment d’identité nationale.
Concernant le Fragnière, notre hypothèse se vérifie partiellement. Ce manuel renforce certains éléments de l’identité nationale. Il apporte également des éléments nouveaux à cette identité (par exemple en indiquant le rôle des échanges économiques entre les Waldstaetten et l’extérieur) tout en questionnant le rôle et l’utilisation des légendes dans le récit national. Ce manuel est donc semblable au Rosier-Savary dans le sens où il présente une histoire chronologique. Par contre il se distingue de celui-ci car les faits racontés semblent plus objectifs car souvent sans prise de position de la part de l’auteur avec un début de questionnement de l’histoire autour des récits légendaires (notamment celui de Guillaume Tell).
Les différences entre ces deux manuels peuvent s’expliquer en regard de leurs contextes historiques respectifs. Comme nous l’avons vu précédemment (partie 3.3), on assiste à une consolidation de l’unité nationale dans une perspective politique et culturelle dans les années 30, que l’on pourrait qualifier de repli identitaire (défense spirituelle de la nation). Au contraire, dans les années 80, la Suisse vit une période de crise identitaire (voir partie 3.4).
Durant cette période, on retrouve dans le discours de certains acteurs de la scène politique et intellectuelle une volonté de réaffirmer les valeurs nationales suisses, alors que d’autres, notamment des historiens, remettent en question certaines composantes de l’identité suisse, notamment à travers une relecture de l’histoire et des légendes.

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Table des matières

1.Introduction
1.1.Objectifs et structure du travail
1.2.Questions de recherche et hypothèses
2. Manuel scolaire 
3. Identité nationale
3.1. Nation identité nationale et histoire
3.2.!Identité!nationale!suisse
3.3.!Situation!dans!les!années!1930
3.4.!Situation!dans!les!années!1980
4.L’identité nationale dans le cadre scolaire 
5.Contexte scolaire et publics cibles des manuels sélectionnés
6. Analyse des#manuels scolaires
6.1.!Analyse!thématique
6.2. Rôle!de l’histoire
6.3.Synthèses contextuelles
6.4. Synthèse comparative
7. Retour sur les questions de recherche et les hypothèses 
8.Conclusion
9.Bibliographie
Annexe1.Grilled’analyse
Annexe2.1.RosierLSavary couvertures
Annexe2.2.RosierLSavary Préface
Annexe2.3.RosierLSavary pages analysées(pp.42L54)
Annexe3.1. Fragnière:couvertures
Annexe3.2. Fragnière: Avant propos
Annexe3.3.Fragnière pages analysées (pp.50L61)

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