Aux portes de la police : vocations et droits d’entrée

En matière policière, la sociologie et la science politique françaises doivent beaucoup aux travaux de Dominique Monjardet, dont l’un des nombreux mérites est de proposer une grille d’analyse dans laquelle peuvent peu ou prou s’inscrire (et, dans une perspective cumulative, se combiner) différentes manières d’appréhender la police. Dans un ouvrage devenu référence , il envisage en effet la police selon trois dimensions : comme institution, comme organisation et comme profession . Comme institution, la police est d’abord questionnée en tant que « forme sociale établie, fonctionnant de façon régulière » , remplissant une fonction sociale spécifique, celle de « détenir et de mettre en œuvre les ressources de forces décisives dans le but d’assurer au pouvoir la maîtrise (ou la régulation) de l’usage de la force dans les rapports sociaux internes » . Comme organisation ensuite, elle est étudiée à travers le procès de production des services qu’elle fournit et les formes de coordination qui y ont cours. Caractériser la police comme profession(s), c’est, enfin, se donner les moyens de saisir la diversité des métiers policiers, la pluralité des pratiques, des représentations, des intérêts, qui s’y déploient et d’interroger l’existence et l’homogénéité d’une culture professionnelle spécifique. Cette grille de lecture présente en outre l’intérêt de permettre l’analyse de l’articulation de ces trois dimensions et des tensions qui en résultent .

Alors même qu’il ouvre des pistes d’investigation pour une meilleure appréhension de la variabilité des manières d’être policier et de tout ce qui la rend possible, l’ouvrage de Monjardet tient toutefois à distance les acteurs qui font la police. Ces derniers restent de ce fait relativement désincarnés. Ainsi, le processus de fabrication des policiers est laissé dans l’ombre. À travers l’étude des modalités de l’entrée dans la police, c’est à une meilleure intelligibilité de ce processus que cette thèse voudrait apporter une contribution. Il nous faut toutefois immédiatement en préciser l’ambition.

Si nous nous intéressons au recrutement des policiers en tant qu’étape de leur «fabrication », c’est moins pour les éléments qu’une telle étude est susceptible d’apporter à la connaissance de la police elle-même que pour sa contributionpossible  une meilleure intelligibilité des processus par lesquels une institution, en intégrant de nouveaux membres, se reproduit et se donne ainsi la possibilité de remplir les fonctions qui lui sont assignées.

Dans ses Méditations pascaliennes, Pierre Bourdieu écrit :

« Ce que le nouvel entrant doit importer dans le jeu, ce n’est pas l’habitus qui y est tacitement ou explicitement exigé, mais un habitus pratiquement compatible, ou suffisamment proche, et surtout malléable et susceptible d’être converti en habitus conforme, bref congruent et docile, c’est-à-dire ouvert à la possibilité d’une restructuration. C’est la raison pour laquelle les opérations de cooptation sont attentives, autant qu’aux signes de la compétence, aux indices à peine perceptibles, le plus souvent corporels, tenue, maintien, manières, des dispositions à être et surtout à devenir, qu’il s’agisse de choisir un rugbyman, un professeur, un haut fonctionnaire ou un policier » .

Nous voulons nous emparer de cette proposition, selon laquelle le recrutement dans une institution peut s’analyser comme un processus de reconnaissance d’une disposition à être ou devenir conforme aux exigences des rôles qu’elle propose, comme une procédure d’élection des « dociles » (garantissant la « stabilité » de l’institution et la pérennité des fonctions qu’elle assure), non pour la considérer comme acquise, mais pour la mettre à l’épreuve. Parce que l’institution policière joue un rôle décisif dans la production de l’ordre social, parce qu’elle participe à la mise en œuvre d’une compétence « régalienne », la question des conditions et des modalités de sa reproduction apparaît particulièrement cruciale. C’est à tenter d’apporter des éléments de réponse à cette question que se consacre cette thèse. En ce sens, notre travail se situe en quelque sorte aux marges d’une sociologie de la police. En effet, la police n’en constitue pas, en tant que telle, l’objet d’étude central ; elle en est plutôt le terrain d’investigation. Cette ébauche de présentation de notre projet fournit d’ailleurs l’occasion de lever une ambiguïté sémantique. Dans ce travail, nous entendons par police l’entité administrative aux contours bien délimités que constitue la police nationale. Que l’existence de celle-ci soit le produit d’une construction sociale inscrite dans la longue durée (en lien avec la division du travail et la différenciation croissante des fonctions sociales ), d’un processus contingent, non linéaire, conflictuel, d’institutionnalisation, ne fait pas de doute ; que les « fonctions » qui lui sont assignées, « sa place dans l’ordre institutionnel », la « figure » qu’elle prend ne soient pas figées mais puissent faire l’objet de redéfinitions (qu’elle ne subit d’ailleurs pas passivement mais auxquelles elle participe elle-même) est également évident . Il n’en demeure pas moins qu’elle constitue un groupement parfaitement identifié et circonscrit : aucun de ses membres ne peut douter d’y appartenir, tous les autres savent qu’ils n’en font pas partie. C’est cette institution particulière qui constitue notre terrain.

Avant d’en préciser davantage les enjeux, signalons que l’adoption d’une telle perspective (i.e. d’une approche de la police assimilée par construction à l’institution du même nom) rend très secondaires (et permet même d’éluder dans une certaine mesure) des questions qui se posent de manière autrement plus décisive à un projet de recherche qui aurait pour ambition de constituer la police comme objet d’étude. Une telle ambition se heurte en effet aux difficultés – bien mises en évidence, sinon résolues par la sociologie – qui surviennent dès lors qu’il s’agit d’entreprendre un travail de définition . Sans remonter à son étymologie et aux diverses acceptions qu’il a pu prendre au cours du temps , et pour s’en tenir aux sociétés contemporaines, on ne peut que constater la « plasticité du terme » police. Ainsi, une approche de type institutionnel est confrontée à la pluralité des organisations qui remplissent des fonctions de police . En ce sens, une sociologie de la police ne peut, sans précaution, sans, du moins, s’en justifier, passer sous silence la contribution de la gendarmerie, des polices municipales, des douaniers, des agents de la sûreté ferroviaire, des surveillants de prison, des entreprises privées de sécurité, des citoyens eux-mêmes , etc., à la production de l’ordre social.

Une approche par les fonctions butte, de même, sur la diversité des tâches qui d’une manière ou d’une autre relèvent de la police. Ceux qui, comme Egon Bittner, se sont essayés à découvrir l’« essence » de la police et à en formuler « une théorie unitaire et intégrée »  en la définissant comme « un mécanisme de distribution d’une force coercitive non négociable, mis au service d’une compréhension intuitive des exigences d’une situation » , se sont vus opposer d’une part la multitude des missions exercées par la police pour lesquelles l’emploi de la force n’est pas requis, d’autre part le caractère exceptionnel du recours à la force dans le courant de l’activité policière .

L’objet de cette thèse nous autorise à nous tenir à distance (prudente) de ces débats autour de la définition de la police . S’il fallait toutefois prendre position, nous dirions que, quand bien même la police (nationale) n’est pas la seule à pouvoir légitimement employer la force et quoique la possibilité d’en user dans certaines circonstances ne suffit pas à la définir, elle est la seule à pouvoir le faire de manière universelle sur le territoire ; elle est seule habilitée à l’employer potentiellement sur tous et doit être en mesure de s’imposer à toute autre force ; elle est bien, en ce sens, indissociable de la « revendication permanente du monopole de la violence légitime » par l’État . Entrer dans cette institution, c’est, de ce point de vue, être très concrètement institué comme dépositaire de l’usage légitime de la violence et se voir décerner les moyens tant légaux que matériels de l’exercer.

Rendre compte des conditions et modalités de l’octroi à quelques « élus » d’un tel « privilège » : telle pourrait être une manière de présenter le projet qui fonde cette thèse. Dans la mesure toutefois où ce travail n’entend pas à en rester à une sociographie du recrutement policier, il convient d’en préciser les enjeux théoriques. C’est à cette entreprise qu’est consacrée la première section de cette introduction (Section 1. Le recrutement dans la police : construction de l’objet et problématique). Nous présenterons ensuite le terrain et les méthodes d’enquête utilisées dans ce travail (Section 2. L’enquête dans la police : terrain(s) et matériaux). L’économie générale de la thèse sera exposée dans la dernière section 3 (Section 3. L’économie générale de la thèse).

La police, saisie « par le bas » et comme institution

En s’émancipant des policy sciences et du programme que leur assignaient Lerner et Lasswell , la sociologie de l’action publique a progressivement, et sans rejeter complètement le modèle d’analyse séquentielle, opéré plusieurs ruptures avec les présupposés théoriques, méthodologiques et normatifs que ce dernier engageait . Nourrie d’apports divers et en partie cumulatifs, elle a ainsi pu s’affranchir d’une « perspective trop stato-centrée » (en rendant compte des processus complexes de construction et de mise à l’agenda des problèmes publics comme résultant d’interactions entre de nombreux acteurs étatiques comme non  étatiques, parfois en concurrence les uns avec les autres), mettre, du même coup, en question le postulat de rationalité impliqué dans le modèle d’analyse séquentielle et en finir avec la méconnaissance dans laquelle était tenue l’étape de « mise en œuvre » des politiques publiques, en la sortant du domaine de l’« allant de soi » où elle était cantonnée. En la matière, les approches dites top-down ont ouvert la voie en cherchant à éclairer les décideurs sur les multiples facteurs possibles de distorsion entre la décision et sa mise en œuvre : formulation floue ou inadaptée de la décision elle-même, insuffisance des moyens alloués à la conduite du programme d’action, absence de contrôle, d’incitations ou de sanctions, multiplicité des structures et échelons administratifs engagés dans la mise en œuvre . Sans être incompatibles avec les précédentes, les approches « par le bas » (ou « bottom-up ») opèrent néanmoins une inversion du point de vue. À la suite des travaux de Michael Lipsky , il s’agit de considérer que les agents chargés de la mise en œuvre d’une politique publique ne sont pas des instruments – plus ou moins inertes – au service de la décision (ou, dans la perspective normative qui est celle des approches « top-down», qu’il faudrait mettre au service de la décision) et de leur reconnaître un rôle propre dans la (co-)production des politiques publiques. Lipsky montre ainsi que, quand bien même l’élaboration d’un programme d’action se traduit sous la forme de prescriptions encadrant l’activité des agents des administrations concernées, ceux-ci disposent toujours d’un pouvoir discrétionnaire. C’est en ce sens qu’ils apparaissent comme des policy makers .

Certes, l’action publique « s’écrit » : elle donne lieu à la production de textes (articles de loi, décrets, règlements, instructions, notes de service) censés transcrire la « volonté du législateur » et qui doivent permettre aux agents de l’administration concernée de la mettre en œuvre. Mais, outre que leur élaboration peut être envisagée comme une succession de traductions qui n’en garantit pas nécessairement la parfaite cohérence interne ni la conformité absolue à l’intention qui a présidé à leur rédaction, les écrits administratifs, qui constituent autant de prescriptions à l’usage des agents, ne déterminent jamais complètement leurs pratiques. C’est particulièrement le cas lorsque les agents – ceux que Lipsky nomme les street-level bureaucrats – sont en relation directe avec les usagers. Ainsi, même quand l’activité des agents semble « saturée de règles formelles » , le rôle qu’ils ont à tenir dans le cadre d’une « relation administrative » n’est jamais complètement défini et circonscrit par les prescriptions bureaucratiques. Il doit donc faire l’objet d’une appropriation . Dès lors, si l’on veut rendre compte de la manière dont une politique publique est effectivement conduite , il convient que l’analyse « descende » jusqu’au niveau des pratiques des agents engagés dans la mise en œuvre. Mais, ce faisant , elle s’expose au risque de se réduire à l’observation minutieuse des variations microscopiques, en perdant de vue le fait que les « normes, règles et procédures définies dans le cadre du processus décisionnel […] encadrent la mise en œuvre en balisant le champ des possibles et les manières de faire pour les acteurs administratifs à la base » . À l’hypermétropie des approches centrées sur la décision, se substituerait alors la myopie des approches attentives à la mise en œuvre. L’analyse des institutions, telle qu’elle est développée dans le cadre du programme de recherche initié par Bernard Lacroix et Jacques Lagroye , nous paraît fournir les « lunettes » adaptées pour surmonter l’un et l’autre de ces « handicaps ».

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Table des matières

Introduction générale
Prologue
Introduction
Section 1. Le recrutement dans la police : construction de l’objet et problématique
1. La police, saisie « par le bas » et comme institution
1.1. La police comme street-level bureaucracy, la police « vue d’en bas »
1.2. La question de la culture policière
1.3. La police comme institution
2. Les enjeux du recrutement
2.1. Le recrutement : moment critique et opportunité pour l’institution
2.2. Actions de recruter et acteurs du recrutement
Section 2. L’enquête dans la police : terrain(s) et matériaux
1. Pénétrer en terrain policier
1.1. Résistance et réticences face à l’enquête : une spécificité policière ?
1.2. Les modalités de l’ « accueil »
2. Méthodes et règles d’exposition de la méthode
2.1. Des matériaux divers et « situés »
2.2. Des entretiens avec des « spécialistes de l’entretien »
Section 3. l’économie générale de la thèse
Première partie : La fixation officielle du droit d’entrée.
Le concours dans les textes
Introduction de la première partie
Chapitre 1. Une sélection par la « culture »
1. « Le niveau monte » ? Le concours externe, entre professionnalisation et adaptation aux évolutions exogènes
1.1. Des recrues plus titrées scolairement et des épreuves plus « relevées »
1.2 … pour une police professionnalisée ?
2. Le concours interne : un autre modèle d’agent
2.1. A la recherche de la « diversité »
2.2. …et de la « promotion sociale »
3. Une redéfinition de la professionnalité ?
3.1. L’inflexion de 2010
3.2. …une traduction de la RGCC
Chapitre 2. Corps et âme
1. La mise à l’épreuve des corps et les évolutions des ressources corporelles valorisées
1.1. Les conditions d’aptitude physique comme critère de sélection
1.2. Les épreuves sportives : de la performance à la valorisation d’habiletés motrices variées
2. L’évaluation de la personnalité : les dispositions individuelles comme critères (flous) de sélection
2.1. L’usage des tests psychologiques par l’institution : de la notation à l’« interprétation »
2.2. L’épreuve d’entretien : une évaluation peu formalisée
2.3. L’introduction de deux nouvelles épreuves à partir de 2014 : une prise en compte des exigences du métier ?
Conclusion de la première partie
Deuxième partie : Les gate-keepers et leurs conceptions du droit d’entrée. Le concours « dans les têtes »
Introduction de la deuxième partie
Chapitre 3. Le recrutement des recruteurs : une sélectivité limitée, des volontaires « bien disposés »
1. Composer les jurys. Entre contraintes organisationnelles et arrangements locaux, une sélection peu sélective
1.1. Composer les jurys : un exercice sous contraintes
1.2. Une sélection a posteriori
1.3. Le choix des équipes dans les « ateliers »
2. S’engager volontairement dans le recrutement : l’adhésion à l’institution et le sentiment de sa légitimité
2.1. L’adhésion à l’institution et la faculté de juger
2.2. L’efficacité des principes d’auto-légitimation et de légitimation collective
Chapitre 4. Ce que juger veut dire : représentations et attentes des jurés
1. L’entretien : une « épreuve de vérité »
1.1. Un nécessaire « écrémage » préalable
1.2. L’« étape ultime »
2. Les « qualités de réflexion » : nécessaires… jusqu’à un certain point ?
2.1. Des exigences de degré et de nature variables
2.2. « Policier, ce n’est pas un métier d’intellectuel »
3. Des définitions plurielles de la « personnalité » adaptée
3.1. Le dépistage des « contre-indications » et des « pathologies »
3.2. Au-delà des évidences, la diversité des motivations légitimes
3.3. Prédispositions policières : des attentes diffuses et variées
Conclusion de la deuxième partie
Troisième partie : Pratiques et construction du jugement.
Le concours dans les faits et dans les gestes
Introduction de la troisième partie
Chapitre 5. Les formes (bien peu bureaucratiques) de la mise à l’épreuve
1. Des pratiques (partiellement) standardisées
1.1. Une organisation générale commune
1.2. Un apprentissage du rôle sur le tas
2. Des libertés prises avec la tradition ou « Variations sur un thème »
2.1. Le choix de la tonalité et le poids des clivages structurels
2.2. Jeu des dispositions et jeu dans le jeu
3. Des procédures peu formalisées d’évaluation et de notation pour un verdict unanime
3.1. Un premier jugement très subjectif
3.2. La mise à distance des procédures officielles
3.3. Un verdict (paradoxalement) unanime : le poids de la hiérarchie ?
Chapitre 6. Les fondements du jugement
1. Des attentes et des critères d’évaluation qui restent « théoriques »
1.1. Une épreuve qui se joue peu sur le terrain cognitif
1.2. La « motivation » : un droit d’entrée exigible dont beaucoup peuvent s’acquitter
1.3. Une introuvable « personnalité compatible »
2. Réussir l’épreuve : une prime à la « compétence interactionnelle »
2.1. Les « bons » et les « mous » : les principes du classement
2.2. La « compétence interactionnelle » : pistes d’analyse et propositions théoriques
2.3. La prime à la compétence interactionnelle et ses enjeux pour le recrutement
Conclusion de la troisième partie
Conclusion générale

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